Jusque vers la fin du mois d'avril suivant, rien de nouveau ne se passe.
Je profiterai de ce long repos pour mieux faire connaître la jeune
larve, dont voici la description:
Longueur, 1 millimètre ou un peu moins. Coriace, d'un noir verdâtre
luisant, convexe en dessus, plane en dessous, allongée, augmentant
graduellement de diamètre de la tête au bout postérieur du métathorax,
puis diminuant rapidement. Tête un peu plus longue que large, légèrement
dilatée vers sa base, roussâtre vers la bouche et plus foncée vers les
ocelles.
Labre en segment de cercle, roussâtre, bordé d'un petit nombre de cils
raides et très courts. Mandibules fortes, rousses, courbes, aiguës, se
joignant sans se croiser dans le repos. Palpes maxillaires assez longs,
formés de deux articles cylindriques, égaux; le dernier terminé par un
cil très court. Mâchoires et lèvre inférieure trop peu visibles pour
pouvoir être décrites avec certitude.
Antennes de deux articles cylindriques, égaux, peu nettement séparés, à
peu près de la même longueur que ceux des palpes; le dernier surmonté
d'un cirrhe dont la longueur atteint jusqu'à trois fois celle de la
tête, et qui va s'effilant jusqu'à devenir invisible à une forte loupe.
En arrière de la base de chaque antenne, deux ocelles inégaux, presque
contigus l'un à l'autre.
Segments thoraciques égaux en longueur et augmentant graduellement de
largeur d'avant en arrière. Prothorax plus large que la tête, plus
étroit antérieurement qu'à la base, légèrement arrondi sur les côtés.
Pattes de médiocre longueur, assez robustes, terminées par un ongle
puissant, long, aigu et très mobile. Sur la hanche et sur la cuisse de
chaque patte, un long cirrhe pareil à celui des antennes, presque aussi
long que la patte entière, et dirigé perpendiculairement au plan de
locomotion quand l'animal se meut. Quelques cils raides sur les jambes.
Abdomen de neuf segments, sensiblement de même longueur entre eux, mais
moindres que ceux du thorax et diminuant très rapidement de largeur
jusqu'au dernier. Sous la dépendance du huitième segment, ou plutôt sous
celle de l'intervalle membraneux séparant ce segment du dernier, se
montrent deux pointes un peu arquées, courtes, mais fortes, aiguës,
dures à leur extrémité et placées l'une à droite l'autre à gauche de la
ligne médiane. Ces deux appendices peuvent, par un mécanisme qui
rappelle en petit celui des tentacules du Colimaçon, rentrer en
eux-mêmes par suite de l'état membraneux de leur base. Ils peuvent, en
outre, s'abriter sous le huitième segment, entraînés qu'ils sont par le
segment anal, lorsque ce dernier, en se contractant, rentre dans le
huitième. Enfin le neuvième segment, ou segment anal, porte à son bord
postérieur deux longs cirrhes pareils à ceux des pattes et des antennes,
et se recourbant de haut en bas. En arrière de ce dernier segment, se
montre un mamelon charnu, plus ou moins saillant; c'est l'anus. J'ignore
la position des stigmates; ils se sont dérobés à mes investigations,
bien que faites à l'aide du microscope.
Lorsque la larve est en repos, les divers segments sont régulièrement
imbriqués, et les intervalles membraneux, correspondant aux
articulations, ne sont pas visibles. Mais si la larve marche, toutes les
articulations, surtout celles des segments abdominaux, se distendent et
finissent par occuper presque autant de place que les arceaux cornés. En
même temps, le segment anal sort de l'étui formé par le huitième;
l'anus, à son tour, s'allonge en mamelon et les deux pointes de
l'avant-dernier anneau surgissent d'abord lentement, puis se dressent
tout à coup par un mouvement brusque comparable à celui que produit un
ressort en se détendant; enfin ces deux points divergent en cornes de
croissant. Une fois cet appareil complexe déployé, l'animalcule est en
mesure de marcher sur la surface la plus glissante.
Le dernier segment et son bouton anal se recourbent à angle droit avec
l'axe du corps, et l'anus vient s'appliquer sur le plan de locomotion,
où il déverse une gouttelette d'un liquide hyalin et filant, qui englue
la bestiole et la maintient solidement en place, appuyée sur une espèce
de trépied que forment le bouton anal et les deux cirrhes du dernier
segment. Si l'on observe le mode de locomotion de l'animal sur une lame
de verre, on peut tenir la lame dans une position verticale, la
renverser même sens dessus dessous, la secouer légèrement sans que la
larve se détache et tombe, retenue qu'elle est par l'humeur
agglutinative du bouton anal.
S'il faut avancer sur un plan où une chute n'est pas à craindre, la
microscopique bête emploie un autre procédé. Elle recourbe l'abdomen, et
lorsque les deux pointes du huitième segment, alors pleinement étalées,
ont trouvé un point d'appui solide en labourant, pour ainsi dire, le
plan de locomotion, elle s'appuie sur cette base et se porte en avant,
en dilatant les diverses articulations abdominales. Ce mouvement en
avant est d'ailleurs favorisé par le jeu des pattes, qui sont loin de
rester inactives. Cela fait, elle jette l'ancre avec les puissants
onglets de ses pattes; l'abdomen se contracte, ses divers anneaux se
resserrent, et l'anus, tiré en avant, prend de nouveau appui, à l'aide
des deux pointes, pour commencer la seconde de ces curieuses enjambées.
Au milieu de ces manoeuvres, les cirrhes des hanches et des cuisses
traînent sur le plan d'appui, et par leur longueur, leur élasticité, ne
paraissent propres qu'à entraver la marche. Mais ne nous hâtons pas de
conclure à une inconséquence: le moindre des êtres est approprié aux
conditions au milieu desquelles il doit vivre; il est à croire que ces
filaments, loin d'entraver l'animalcule en marche, doivent, dans les
circonstances normales, lui être de quelque secours.
Le peu que nous venons d'apprendre nous montre déjà que la jeune larve
de Sitaris n'est pas appelée à se mouvoir sur une surface ordinaire. Le
lieu, quel qu'il soit, où cette larve doit vivre plus tard, l'expose à
de bien nombreuses chances de chutes périlleuses, puisque, pour les
prévenir, elle est non seulement armée d'ongles robustes, très mobiles,
et d'un croissant acéré, espèce de soc capable de mordre sur le corps le
mieux poli, mais encore elle est munie d'un liquide visqueux, assez
tenace pour l'engluer et la maintenir en place sans le secours des
autres appareils. En vain je me suis mis l'esprit à la torture pour
soupçonner quel pouvait être le corps si mobile, si vacillant, si
dangereux, que doivent habiter les jeunes Sitaris, rien n'a pu
m'expliquer la nécessité de l'organisation que je viens de décrire.
Convaincu d'avance, par l'étude attentive de cette organisation, que je
serais témoin de singulières moeurs, j'ai attendu, avec une vive
impatience, le retour de la belle saison, ne doutant pas qu'à l'aide
d'une observation persévérante le mystère ne me fût dévoilé au printemps
suivant. Ce printemps si désiré est enfin venu; j'ai mis en oeuvre tout
ce que je peux posséder de patience, d'imagination, de clairvoyance;
mais, à ma grande honte, à mon regret plus grand encore, le secret m'a
échappé. Oh! qu'ils sont pénibles ces tourments de l'indécision
lorsqu'il faut remettre à l'année suivante une étude qui n'a pas abouti!
Mes observations faites dans le courant du printemps 1856, quoique
purement négatives, ont cependant leur intérêt, parce qu'elles
démontrent fausses quelques suppositions qu'amène naturellement le
parasitisme incontestable des Sitaris. J'en dirai donc quelques mots.
Vers la fin d'avril, les jeunes larves, jusque-là immobiles et blotties
dans le tas spongieux des enveloppes des oeufs, sortent de leur
immobilité, se dispersent et parcourent en tous sens les boîtes et les
flacons où elles ont passé l'hiver. À leur démarche précipitée, à leurs
infatigables évolutions, aisément on devine qu'elles recherchent quelque
chose qui leur manque. Cette chose, que peut-elle être, si ce n'est de
la nourriture? N'oublions pas, en effet, que ces larves sont écloses à
la fin de septembre, et que depuis cette époque, c'est-à-dire pendant
sept mois complets, elles n'ont pris aucune nourriture, bien qu'elles
aient passé ce laps de temps avec toute leur vitalité, ainsi que j'ai pu
m'en assurer tout l'hiver en les irritant, et non dans une torpeur
analogue à celle des animaux hibernants. Aussitôt écloses, elles sont
vouées, quoique pleines de vie, à une abstinence absolue de la durée de
sept mois; il est donc naturel de supposer, en voyant leur agitation
actuelle, qu'une faim impérieuse les met ainsi en mouvement.
La nourriture désirée ne saurait être que le contenu des cellules de
l'Anthophore, puisque plus tard on trouve les Sitaris dans ces cellules.
Or, ce contenu se borne ou à du miel ou à des larves. J'ai conservé
précisément des cellules d'Anthophore occupées par des nymphes ou par
des larves. J'en mets quelques-unes, soit ouvertes, soit fermées, à la
portée des jeunes Sitaris, comme je l'avais déjà fait immédiatement
après l'éclosion. J'introduis même les Sitaris dans les cellules: je les
dépose sur les flancs de la larve, succulent morceau, tout semble le
dire; je m'y prends de toutes les manières pour tenter leur appétit; et
après avoir épuisé mes combinaisons, toujours infructueuses, je reste
convaincu que mes bestioles affamées ne recherchent ni larves, ni
nymphes d'Anthophore.
Essayons maintenant le miel. Il faut employer évidemment du miel élaboré
pu la même espèce d'Anthophore que celle aux dépens de laquelle vivent
les Sitaris. Mais cette abeille n'est pas fort commune dans les environs
d'Avignon, et mes occupations du lycée ne me permettent pas de
m'absenter pour me rendre à Carpentras, où elle est si abondante. Je
perds ainsi, à la recherche de cellules approvisionnées de miel, une
bonne partie du mois de mai; je finis cependant par en trouver de
fraîchement closes et appartenant à l'Anthophore voulue. J'ouvre ces
cellules avec l'impatience fébrile du désir longtemps mis à l'épreuve.
Tout va bien: elles sont à demi pleines d'un miel coulant, noirâtre,
nauséabond, à la surface duquel flotte la larve de l'hyménoptère
récemment éclose. Cette larve est enlevée, et je dépose à la surface du
miel, avec mille précautions, un ou plusieurs Sitaris. Dans d'autres
cellules, je laisse la larve de l'hyménoptère et j'y introduis des
Sitaris, que je dépose tantôt sur le miel, tantôt sur la paroi interne
de la cellule, ou simplement à son entrée. Enfin, toutes ces cellules,
ainsi préparées, sont mises dans des tubes de verre, qui me permettront
une observation facile, sans crainte de troubler, dans leur repas, mes
convives affamés.
Mais que vais-je parler de repas! Ce repas n'a pas lieu Les Sitaris
placés à l'entrée d'une cellule, loin de chercher à y pénétrer,
l'abandonnent et s'égarent dans le tube de verre; ceux qui ont été
déposés sur la face intérieure des cellules, à proximité du miel,
sortent précipitamment, à demi englués et trébuchant à chaque pas; ceux
enfin que je me figurais avoir le plus favorisés en les déposant sur le
miel même, se débattent, s'empêtrent dans la masse gluante et y
périssent étouffés. Jamais expérience n'a subi pareille déconfiture.
Larves, nymphes, cellules, miel, je vous ai tout offert; que voulez-vous
donc, bestioles maudites?
Lassé de toutes ces tentatives sans résultat, je finis par où j'aurais
dû commencer, je me rendis à Carpentras. Mais il était trop tard:
l'Anthophore avait fini ses travaux, et je ne parvins à rien voir de
nouveau. Dans le courant de l'année, j'appris de L. Dufour, à qui
j'avais parlé des Sitaris, j'appris, dis-je, que l'animalcule trouvé par
lui sur les Andrènes et décrit sous le nom générique de _Triungulinus_,
avait été reconnu plus tard par Newport comme étant la larve d'un Méloé.
Or, j'avais trouvé précisément quelques Méloés dans les cellules de la
même Anthophore qui nourrit les Sitaris. Y aurait-il parité de moeurs
entre les deux genres d'insectes? Ce fut pour moi un trait de lumière;
mais j'eus tout le temps de mûrir mes projets: il me fallait encore
attendre une année.
Le mois d'avril venu, mes larves de Sitaris se mirent, comme à
l'ordinaire, en mouvement. Le premier hyménoptère venu, une Osmie, est
jeté vivant dans un flacon où se trouvent quelques-unes de ces larves,
et au bout d'un quart d'heure de séjour, je les visite à la loupe. Cinq
Sitaris sont implantés dans la toison du thorax. C'est fait, le problème
est résolu!... Les larves de Sitaris, comme celles des Méloés, se
cramponnent à la toison de leur amphitryon et se font voiturer par lui
jusque dans la cellule. Dix fois je recommence l'épreuve avec les divers
hyménoptères qui viennent butiner sur les lilas en fleurs devant ma
fenêtre, et en particulier avec les Anthophores mâles; le résultat se
maintient le même: les larves s'implantent au milieu des poils de leur
thorax. Mais après tant de désappointements on devient méfiant; aussi
convient-il d'aller observer le fait sur les lieux mêmes; les vacances
scolaires de Pâques arrivent d'ailleurs fort à propos pour faire à
loisir ces observations.
J'avouerai que ce ne fut pas sans quelques battements de coeur plus
précipités qu'à l'ordinaire, que je me trouvai de nouveau en face du
talus à pic où niche l'Anthophore. Que va décider l'expérience?
Va-t-elle encore une fois me couvrir de confusion? Le temps est froid,
pluvieux; aucun hyménoptère ne se montre sur le petit nombre de fleurs
printanières épanouies. À l'entrée des galeries sont blotties de
nombreuses Anthophores immobiles, transies. À l'aide de pinces, je les
sors une à une de leur cachette pour les examiner à la loupe. La
première a des larves de Sitaris sur le thorax; la seconde en a
également, la troisième, la quatrième de même, et ainsi de suite, aussi
loin que je désire pousser cet examen. Je change de galerie, dix, vingt
fois, le résultat est invariable. Il y eut là, pour moi, un de ces
moments comme en ont ceux qui, après avoir pendant des années tourné et
retourné une idée de toutes les manières, peuvent enfin s'écrier;
Eurêka!
Les journées suivantes, un ciel tiède et serein permit aux Anthophores
de quitter leurs retraites pour se répandre dans la campagne et butiner
sur les fleurs. Je recommençai mon examen sur ces Anthophores volant
sans relâche d'une fleur à l'autre, soit dans le voisinage des lieux où
elles étaient nées, soit à de grandes distances de ces mêmes lieux.
Quelques unes se trouvèrent sans larves de Sitaris; d'autres, en plus
grand nombre, en avaient deux, trois, quatre, cinq ou davantage entre
les poils du thorax. À Avignon, où je n'ai pas encore vu le _Sitaris
humeralis_, la même espèce d'Anthophore, observée à peu près à la même
époque, tandis qu'elle butinait sur les lilas fleuris, s'est trouvée
toujours exempte de jeunes larves de Sitaris; à Carpentras, au
contraire, où ne se rencontre pas un domicile d'Anthophores sans
Sitaris, presque les trois quarts des individus que j'ai visités avaient
quelques-unes de ces larves au milieu de leur toison.
Mais, d'autre part, si l'on recherche ces larves dans les vestibules où
elles se trouvaient quelques jours avant, amoncelées en tas, on n'en
trouve plus. Par conséquent, lorsque les Anthophores, ayant ouvert leurs
cellules, s'engagent dans les galeries pour en atteindre l'orifice et
s'envoler; ou bien, lorsque le mauvais temps et la nuit les y ramènent
momentanément, les jeunes larves de Sitaris, tenues en éveil dans ces
mêmes galeries par le stimulant de l'instinct, s'attachent à ces
hyménoptères, se glissent dans leur fourrure, et s'y cramponnent d'une
manière assez solide pour ne pas avoir à craindre une chute dans les
lointaines pérégrinations de l'insecte qui les porte. En s'attachant
ainsi aux Anthophores, les jeunes Sitaris ont évidemment pour but de se
faire transporter, et au moment opportun, dans les cellules
approvisionnées.
On pourrait même croire tout d'abord qu'ils vivent quelque temps sur le
corps de l'Anthophore, comme les parasites ordinaires, les Philoptères,
les Poux, vivent sur le corps de l'animal qui les nourrit. Il n'en est
rien cependant. Les jeunes Sitaris, implantés au milieu des poils,
perpendiculairement au corps de l'Anthophore, la tête en dedans,
l'arrière en dehors, ne remuent plus du point qu'ils ont choisi et qui
se trouve dans le voisinage des épaules de l'abeille. On ne les voit pas
errer d'un point à un autre pour explorer le corps de l'Anthophore et en
rechercher les parties où les téguments ont plus de délicatesse, comme
ils ne manqueraient pas de le faire si réellement ils puisaient quelque
nourriture dans les sucs de l'hyménoptère. Au contraire, presque
toujours fixés sur la partie la plus résistante, la plus dure du corps
de l'abeille, sur le thorax, un peu au-dessous de l'insertion des ailes,
ou plus rarement sur la tête, ils gardent une complète immobilité, et se
tiennent fixés au même poil, à l'aide des mandibules, des pattes, du
croissant fermé du huitième segment, enfin à l'aide de la glu du bouton
anal. S'ils viennent à être troublés dans cette position, ils gagnent à
regret un autre point du thorax, en s'ouvrant un passage à travers sa
fourrure, et finissent par se fixer à un autre poil, comme ils l'étaient
avant.
Pour mieux me convaincre encore que les jeunes larves de Sitaris ne se
nourrissent pas aux dépens du corps de l'Anthophore, j'ai mis
quelquefois à leur portée, dans un flacon, des hyménoptères morts depuis
longtemps et complètement desséchés. Sur ces cadavres arides, bons tout
au plus à ronger, mais où il n'y avait assurément rien à sucer, les
larves de Sitaris ont gagné la position habituelle et y sont restées
immobiles comme sur l'insecte vivant. Elles ne puisent donc rien dans le
corps de l'Anthophore; mais peut-être rongent-elles sa toison, comme les
Philoptères rongent les plumes des oiseaux?
Pour cela, il leur faudrait un appareil buccal d'une certaine vigueur,
en particulier des mâchoires cornées et robustes, tandis que ces
mâchoires sont si aiguës, qu'un examen microscopique n'a pu me les
montrer. Les larves sont, il est vrai, pourvues de fortes mandibules;
mais ces mandibules aiguës, recourbées et excellentes pour tirailler,
pour déchirer la nourriture, ne sauraient servir à la broyer, à la
ronger. Enfin, une dernière preuve en faveur de l'état passif des larves
de Sitaris sur le corps des Anthophores, c'est que ces dernières ne
paraissent nullement incommodées de leur présence, puisqu'on ne les voit
pas chercher à s'en débarrasser. Des Anthophores exemptes de ces larves,
et d'autres en portant cinq ou six sur le corps, ont été mises
séparément dans des flacons. Quand le premier trouble résultant de la
captivité a été calmé, je n'ai rien pu voir de particulier sur celles
qu'occupaient les jeunes Sitaris. Et si toutes ces raisons ne
suffisaient pas, j'ajouterais qu'un animalcule qui a pu déjà passer sept
mois sans nourriture, et qui dans peu de jours va s'abreuver d'une
matière fluide, hautement savoureuse, commettrait une singulière
inconséquence en se mettant à ronger le duvet aride d'un hyménoptère. Il
me paraît donc indubitable que les jeunes Sitaris ne s'établissent sur
le corps de l'Anthophore que pour se faire transporter par elles dans
les cellules, dont la construction ne tardera pas à commencer.
Mais jusque-là, il faut que les parasites futurs se maintiennent dans la
toison de leur amphitryon, malgré ses rapides évolutions au milieu des
fleurs, malgré le frottement contre les parois des galeries quand il y
pénètre pour s'y abriter, et surtout malgré les coups de brosse qu'il
doit se donner assez souvent avec les pattes, pour s'épousseter, se
lustrer. De là, sans doute, la nécessité de cet appareil étrange qu'une
station et une locomotion sur des surfaces ordinaires ne sauraient
expliquer, comme il a été dit plus haut, lorsqu'on s'est demandé quel
pouvait être le corps si mobile, si vacillant, si plein de dangers, où
la larve devait s'établir plus tard. Ce corps, c'est un poil d'un
hyménoptère, qui fait mille courses rapides, qui tantôt plonge dans ses
étroites galeries, tantôt pénètre avec violence dans la gorge étranglée
d'une corolle et ne reste en repos que pour se brosser avec les pattes,
se débarrasser des grains de poussière recueillis par le duvet qui le
recouvre.
On comprend très bien maintenant l'utilité du croissant exsertile dont
les deux cornes, en se rapprochant, peuvent saisir un poil mieux que ne
le ferait la pince la plus délicate; on voit toute l'opportunité de la
glu tenace qu'au moindre danger l'anus fournit pour arrêter l'animalcule
dans une chute imminente; on se rend compte enfin du rôle utile que
peuvent remplir ici les cirrhes élastiques des hanches et des pattes,
véritable superfluité très embarrassante pour la marche sur un plan uni,
mais qui, dans le cas actuel, pénètrent comme autant de sondes dans
l'épaisseur du duvet de l'Anthophore, et servent à maintenir la larve de
Sitaris pour ainsi dire à l'ancre. Plus on réfléchit à cette
organisation modelée en apparence par un caprice aveugle, lorsque la
larve se traîne péniblement sur un plan uni, et plus on est pénétré
d'admiration devant les moyens aussi efficaces que variés prodigués à la
débile créature pour conserver son périlleux équilibre.
Avant de raconter ce que deviennent les larves de Sitaris en abandonnant
le corps des Anthophores, je ne saurais passer sous silence une
particularité fort remarquable. Tous les hyménoptères envahis par ces
larves et observés jusqu'ici se sont trouvés, sans une seule exception,
des Anthophores mâles. Ce sont des mâles que j'ai retirés de leurs
cachettes; ce sont des mâles que j'ai saisis sur les fleurs; et malgré
d'actives recherches, je n'ai pu trouver une seule femelle en liberté.
La cause de cette absence totale de femelles est facile à reconnaître.
En abattant quelques mottes de terre de la nappe occupée par les nids,
on voit que si tous les mâles ont déjà ouvert et abandonné leurs
cellules, les femelles, au contraire, y sont encore incluses, mais sur
le point de prendre bientôt l'essor. Cette apparition des mâles un mois
presque avant la sortie des femelles, n'est pas particulière aux
Anthophores; je l'ai constatée chez beaucoup d'autres hyménoptères, et
en particulier chez l'_Osmia tricornis_ qui habite le même emplacement
que l'_Anthophora pilipes_. Les mâles de l'Osmie apparaissent même avant
ceux de l'Anthophore, et à une époque si précoce, qu'alors les jeunes
larves de Sitaris ne sont peut-être pas encore excitées par
l'instinctive impulsion qui les met en activité. C'est, sans doute, à
leur réveil précoce que les mâles de l'Osmie doivent de pouvoir
traverser impunément les corridors où sont entassées les jeunes larves
de Sitaris, sans que ces dernières s'attachent à leur toison; du moins,
je ne saurais expliquer autrement l'absence de ces larves sur le dos des
Osmies mâles, puisque, quand on les met artificiellement en présence de
ces hyménoptères, elles s'y attachent aussi volontiers qu'aux
Anthophores.
La sortie hors de l'emplacement commun commence par les Osmies mâles, se
continue par les Anthophores mâles, et se termine par la sortie à peu
près simultanée des Osmies et des Anthophores femelles. J'ai pu aisément
constater cette succession en observant chez moi, au premier printemps,
l'époque de rupture des cellules que j'avais recueillies dans le
précédent automne.
Au moment de leur sortie, les Anthophores mâles traversant les galeries
où attendent, en plein éveil, les larves de Sitaris, doivent en prendre
un certain nombre; et ceux d'entre eux qui, s'engageant dans des
couloirs déserts, échappent ainsi une première fois à l'ennemi, ne lui
échapperont pas longtemps, puisque la pluie, l'air froid et la nuit les
ramènent à leurs anciennes demeures, où ils s'abritent tantôt dans une
galerie, tantôt dans une autre, pendant une grande partie du mois
d'avril. Ces allées et venues des mâles dans les vestibules de leurs
habitations, le séjour prolongé que le mauvais temps les contraint
souvent d'y faire, fournissent aux Sitaris l'occasion la plus favorable
pour se glisser dans leur fourrure et y prendre position. Aussi, après
un mois environ d'un pareil état de choses, il ne doit pas rester, ou il
ne reste que fort peu de larves errant encore sans avoir atteint leur
but. À cette époque, je n'ai pu réussir à en trouver autre part que sur
le corps des Anthophores mâles.
Il est donc extrêmement probable qu'à leur sortie, ayant lieu à
l'approche du mois de mai, les Anthophores femelles ne prennent pas des
larves de Sitaris dans les couloirs, ou n'en prennent qu'un nombre qui
ne peut soutenir de comparaison avec celui que portent les mâles. En
effet, les premières femelles que j'ai pu observer au mois d'avril, dans
le voisinage même des nids, étaient exemptes de ces larves. Cependant,
c'est sur les femelles que les larves de Sitaris doivent finalement
s'établir, les mâles sur lesquels ils sont en ce moment n'étant pas
capables de les introduire dans les cellules, puisqu'ils ne prennent
aucune part à leur construction et à leur approvisionnement. Il y a
donc, à un certain moment, passage de larves de Sitaris des Anthophores
mâles sur les Anthophores femelles; et ce passage s'effectue, sans aucun
doute, lors du rapprochement des deux sexes. La femelle trouve à la
fois, dans les embrassements du mâle, et la vie et la mort de sa
progéniture; au moment où elle se livre au mâle pour la conservation de
sa race, les parasites vigilants passent du mâle sur la femelle pour
l'extermination de cette même race.
À l'appui de ces déductions, voici une expérience assez concluante alors
même qu'elle ne réalise que grossièrement les circonstances naturelles.
Sur une femelle prise dans sa cellule, et par conséquent dépourvue de
Sitaris je place un mâle qui en est pourvu, et je maintiens les deux
sexes en contact, en maîtrisant autant que possible leurs mouvements
désordonnés. Après quinze à vingt minutes de ce rapprochement forcé, la
femelle se trouve envahie par une ou plusieurs larves qui étaient
d'abord sur le mâle; il est vrai que l'expérience ne réussit pas
toujours dans des conditions aussi imparfaites.
En surveillant à Avignon les rares Anthophores que j'ai pu découvrir, il
m'a été possible de saisir l'instant précis de leurs travaux; et le
jeudi suivant, 21 mai, je me suis rendu en toute hâte à Carpentras pour
assister, s'il était possible, à l'entrée des Sitaris dans les cellules
de l'abeille. Je ne me suis pas trompé, les travaux sont en pleine
activité.
Devant une haute nappe de terre, s'agite un ballet en démence, un essaim
stimulé par le soleil, qui l'inonde de lumière et de chaleur. C'est une
nuée d'Anthophores de quelques pieds d'épaisseur et d'une étendue
mesurée sur celle de l'espèce de façade que forme le sol à pic. Du sein
tumultueux de la nue s'élève un monotone et menaçant murmure, tandis que
le regard s'égare, sans pouvoir se retrouver, au milieu des
inextricables évolutions de l'ardente cohue. Avec la rapidité de
l'éclair, des milliers d'Anthophores s'éloignent incessamment et se
dispersent dans la campagne pour butiner; incessamment aussi des
milliers d'autres arrivent, chargées de miel ou de mortier, et
maintiennent l'essaim dans les mêmes redoutables proportions.
Quelque peu novice alors sur le caractère de ces insectes, malheur, me
disais-je, malheur à l'imprudent qui pousserait l'audace jusqu'à
pénétrer au coeur de l'essaim, et surtout jusqu'à porter une main
téméraire sur les demeures en construction! Aussitôt enveloppé par la
foule furieuse, il expierait sa folle entreprise sous mille coups
d'aiguillon. À cette pensée, rendue plus alarmante par le souvenir de
certaines mésaventures dont j'ai été victime en voulant observer de trop
près les gâteaux des Frelons (_Vespa Crabro_), je sens un frisson
d'appréhension me courir sur le corps.
Et cependant, pour mettre en son jour la question qui m'amène ici, il
faut nécessairement pénétrer dans le redoutable essaim, il me faut me
tenir des heures entières, tout le jour peut-être, en observation devant
les travaux que je vais bouleverser; et, la loupe à la main, scruter,
impassible au milieu du tourbillon furieux, ce qui se passe dans les
cellules. L'emploi d'un masque, de gants, d'enveloppes quelconques,
n'est pas d'ailleurs praticable, car toute la dextérité des doigts et
toute la liberté de la vue sont nécessaires pour les recherches que j'ai
à faire. N'importe: devrais-je sortir de ce guêpier le visage tuméfié,
méconnaissable, il me faut aujourd'hui une solution décisive au problème
qui m'a trop longtemps préoccupé.
Quelques coups de filet, en dehors de l'essaim, sur les Anthophores se
rendant à la récolte ou en revenant, m'ont bientôt appris que les larves
de Sitaris sont campées sur le thorax, comme je m'y attendais, et y
occupent la même place que sur les mâles. Les circonstances sont donc on
ne peut plus favorables, et sans plus tarder visitons les cellules.
Mes dispositions sont aussitôt prises: je serre étroitement mes habits
pour ne laisser aux abeilles que le moins de prise possible, et je
m'engage au milieu de l'essaim. Quelques coups de pioche, qui éveillent
dans le murmure des Anthophores un crescendo peu rassurant, m'ont
bientôt mis en possession d'une motte de terre; et je fuis à la hâte,
tout étonné de me trouver encore sain et sauf et de ne pas être
poursuivi. Mais la motte de terre que je viens de détacher est trop
superficielle, elle ne contient que des cellules d'Osmie, où je n'ai
rien à voir pour le moment. Une seconde expédition a lieu, plus longue
que la première, et quoique ma retraite se soit opérée sans grande
précipitation, aucune Anthophore ne m'a atteint de son dard, ne s'est
même montrée disposée à fondre sur l'agresseur.
Ce succès m'enhardit. Je reste en permanence devant les constructions,
abattant sans relâche des mottes pleines de cellules, et au milieu du
désordre inévitable, répandant à terre le miel liquide, éventrant des
larves, écrasant les Anthophores occupées dans leur nid. Toutes ces
dévastations n'arrivent à éveiller dans l'essaim qu'un murmure plus
sonore, sans être suivies d'aucune démonstration hostile de sa part. Les
Anthophores dont les cellules ne sont pas atteintes s'occupent de leurs
travaux comme si rien d'extraordinaire ne se passait à côté; celles dont
les habitations sont bouleversées tâchent de les réparer, ou planent,
éperdues, devant leurs ruines; mais aucune ne paraît vouloir fondre sur
l'auteur du dégât; tout au plus quelques-unes, plus irritées, me
viennent, par intervalles, planer devant le visage, face à face, à une
paire de pouces de distance, puis s'envolent après quelques instants de
ce curieux examen.
Malgré le choix d'un emplacement commun pour les nids, qui ferait croire
à un commencement de communauté d'intérêts entre les Anthophores, ces
hyménoptères obéissent donc à la loi égoïste de chacun pour soi, et ne
savent pas se liguer pour repousser un ennemi qui les menace tous.
Chaque Anthophore prise isolément ne sait pas même se précipiter sur
l'ennemi qui ravage ses cellules et l'écarter à coups d'aiguillon: la
pacifique bête quitte à la hâte sa demeure ébranlée par la sape, fuit
éclopée, quelquefois même blessée mortellement, sans songer à faire
usage de son dard venimeux, si ce n'est lorsqu'on la saisit. Bien
d'autres hyménoptères, collecteurs de miel ou chasseurs, sont tout aussi
bénins; et je peux affirmer aujourd'hui, après une longue expérience,
que seuls les hyménoptères sociaux, Abeille domestique, Guêpes et
Bourdons, savent combiner une défense commune, et seuls osent fondre
isolément sur l'agresseur pour en tirer une vengeance individuelle.
Grâce à cette bénignité inattendue de l'abeille maçonne, j'ai pu, des
heures entières, poursuivre à loisir mes recherches, assis sur une
pierre au milieu de l'essaim murmurant et éperdu, sans recevoir un seul
coup d'aiguillon, bien que je n'eusse pris aucune précaution pour m'en
préserver. Des gens de la campagne venant à passer et me voyant assis,
impassible, au milieu du tourbillon d'abeilles, se sont arrêtés, ébahis,
pour me demander si je les avais conjurées, ensorcelées, puisque je
paraissais n'avoir rien à en redouter. «_Mé, moun bel ami, li-z-avé doun
escounjurado què vou pougnioun pa, canèu de sort_!» Mes divers engins
répandus à terre, boîtes, flacons, tubes de verre, pinces, loupes ont
été certainement pris par ces bonnes gens pour les instruments de mes
maléfices.
Procédons maintenant à l'examen des cellules. Les unes sont encore
ouvertes et ne contiennent qu'une provision plus ou moins complète de
miel. Les autres sont hermétiquement fermées avec un couvercle de terre.
Le contenu de ces dernières est fort variable. Tantôt c'est une larve
d'hyménoptère ayant achevé sa pâtée ou étant sur le point de l'achever;
tantôt une larve blanche comme la précédente, mais plus ventrue et de
forme fort différente; tantôt, enfin, c'est du miel avec un oeuf
flottant à la surface. Le miel est liquide, gluant, d'une couleur
brunâtre et d'une odeur forte, repoussante. L'oeuf est d'un beau blanc,
cylindrique, un peu courbé en haut, d'une longueur de 4 à 5 millimètres,
sur une largeur qui n'atteint pas tout à fait un millimètre; c'est
l'oeuf de l'Anthophore.
Dans quelques cellules, cet oeuf nage seul à la surface du miel; dans
d'autres, fort nombreuses, on voit, établie sur l'oeuf de l'Anthophore,
comme sur une espèce de radeau, une jeune larve de Sitaris avec la forme
et les dimensions que j'ai décrites plus haut, c'est-à-dire avec la
forme et les dimensions que l'animalcule possède au sortir de l'oeuf.
Voilà l'ennemi dans le logis.
Quand et comment s'y est-il introduit? Dans aucune des cellules où je
l'observe, il ne m'est possible de distinguer une fissure qui lui ait
permis d'entrer; elles sont toutes closes d'une façon irréprochable Le
parasite s'est donc établi dans le magasin à miel avant que ce magasin
fût fermé; d'autre part, les cellules ouvertes et pleines de miel, mais
encore sans l'oeuf de l'Anthophore, sont constamment sans parasite.
C'est donc pendant la ponte ou après la ponte, quand l'Anthophore est
occupée à maçonner la porte de la cellule, que la jeune larve s'y
introduit. Il est impossible de décider expérimentalement à laquelle de
ces deux époques il faut rapporter l'introduction des Sitaris dans la
cellule; car, quelque pacifique que soit l'Anthophore, il est bien
évident qu'on ne peut songer à être témoin de ce qui se passe dans sa
cellule au moment où elle y dépose un oeuf ou au moment où elle en
construit le couvercle. Mais quelques essais nous auront bientôt
convaincu que le seul instant qui puisse permettre au Sitaris de
s'établir dans la demeure de l'hyménoptère est l'instant même où l'oeuf
est déposé à la surface du miel.
Prenons une cellule d'Anthophore pleine de miel et munie d'un oeuf et,
après en avoir enlevé le couvercle, déposons-la dans un tube de verre
avec quelques larves de Sitaris. Les larves ne paraissent nullement
affriandées par ce trésor de nectar qu'on vient de mettre à leur portée;
elles errent au hasard dans le tube, parcourent le dehors de la cellule,
arrivent parfois sur le bord de son orifice, et très rarement
s'aventurent dans son intérieur, sans y plonger bien avant et pour
ressortir aussitôt. Si quelqu'une arrive jusqu'au miel, qui ne remplit
qu'à demi la cellule, elle cherche à fuir dès qu'elle a éprouvé la
mobilité du sol gluant sur lequel elle allait s'engager; mais trébuchant
à chaque pas, par suite de la viscosité qui s'est attachée à ses pattes,
elle finit souvent par retomber dans le miel où elle périt étouffée.
On peut encore expérimenter de la manière suivante. Après avoir préparé
une cellule comme précédemment, on dépose, avec tout le soin possible,
une larve sur sa paroi interne, ou bien à la surface même des
provisions. Dans le premier cas, la larve se hâte de sortir; dans le
second cas, elle se débat quelque temps à la surface du miel, et finit
par s'y empêtrer tellement, qu'après mille efforts pour gagner la rive,
elle est étouffée dans le lac visqueux.
En somme, toutes les tentatives pour faire établir la larve de Sitaris
dans une cellule d'Anthophore approvisionnée de miel et munie d'un oeuf,
n'obtiennent pas plus de succès que celles que j'ai faites avec des
cellules dont la provision était déjà entamée par la larve de
l'hyménoptère, comme je l'ai dit plus haut. Il est donc certain que la
larve de Sitaris n'abandonne pas la toison de l'abeille maçonne, lorsque
celle-ci est dans sa cellule ou à son entrée, pour se porter elle-même
au-devant du miel convoité; car ce miel causerait inévitablement sa
perte si, par malheur, elle venait à toucher, simplement du bout des
tarses, sa dangereuse surface.
Puisqu'on ne peut admettre qu'au moment où l'Anthophore bâtit sa porte,
la larve de Sitaris quitte le corselet velu de son amphitryon pour
pénétrer inaperçue dans la cellule, dont l'ouverture n'est pas encore
entièrement murée, il ne reste que l'instant de la ponte à examiner.
Rappelons d'abord que le jeune Sitaris, qu'on trouve dans une cellule
close, est toujours placé sur l'oeuf de l'abeille. Nous allons voir,
dans quelques instants, que cet oeuf ne sert pas simplement de radeau à
l'animalcule flottant sur un lac très perfide, mais encore constitue sa
première et indispensable nourriture. Pour arriver jusqu'à cet oeuf,
placé au centre du lac de miel, pour atteindre de toute nécessité ce
radeau, en même temps première ration, la jeune larve a évidemment
quelque moyen d'éviter le contact mortel du miel; et ce moyen ne saurait
être fourni que par les manoeuvres de l'hyménoptère lui-même.
En second lieu, des observations multipliées à satiété m'ont démontré
qu'à aucune époque, on ne trouve dans chaque cellule envahie qu'un seul
Sitaris, sous l'une ou l'autre des formes multiples qu'il revêt
successivement. Et cependant, dans le fourré soyeux du thorax de
l'hyménoptère, sont établies plusieurs jeunes larves, toutes surveillant
avec ardeur l'instant propice pour pénétrer dans le domicile où elles
doivent poursuivre leur développement. Comment se fait-il donc que ces
larves, aiguillonnées par un appétit comme doivent en faire supposer
sept à huit mois d'abstinence absolue, au lieu de se ruer toutes
ensemble dans la première cellule à leur portée, pénètrent, au
contraire, une à une et avec un ordre parfait, dans les diverses
cellules qu'approvisionne l'hyménoptère? Il doit y avoir encore là
quelque manoeuvre indépendante des Sitaris.
Pour satisfaire à ces deux conditions indispensables, l'arrivée de la
larve sur l'oeuf sans passer sur le miel, et l'introduction d'une seule
larve, parmi toutes celles qui attendent dans la toison de l'abeille, il
ne peut y avoir que l'explication suivante: c'est de supposer qu'au
moment où l'oeuf de l'Anthophore s'échappe à demi de l'oviducte, parmi
les Sitaris accourus du thorax à l'extrémité de l'abdomen, un plus
favorisé par sa position se campe à l'instant sur l'oeuf, pont trop
étroit pour deux, et arrive avec lui à la surface du miel.
L'impossibilité de remplir autrement les deux conditions que je viens
d'énoncer, donne à l'explication que je propose un degré de certitude
presque équivalent à celui que fournirait l'observation directe,
malheureusement impraticable ici. Cela suppose, il est vrai, que la
microscopique bestiole, appelée à vivre en un lieu où tant de dangers la
menacent d'abord, cela suppose, dis-je, une inspiration étonnamment
rationnelle, et appropriant les moyens au but avec une logique qui nous
confond. Mais, n'est-ce pas là l'invariable conclusion où nous amène
toujours l'étude de l'instinct?
En laissant tomber un oeuf sur le miel, l'Anthophore vient donc de
déposer en même temps dans la cellule l'ennemi mortel de sa race; elle
maçonne avec soin le couvercle qui en ferme l'entrée, et tout est fait.
Une seconde cellule est construite à côté pour avoir probablement la
même fatale destination; et ainsi de suite, jusqu'à ce que les parasites
plus ou moins nombreux, qu'abrite son duvet, soient tous logés. Laissons
la malheureuse mère poursuivre son infructueux travail, et portons notre
attention sur la jeune larve qui vient de se procurer le vivre et le
couvert d'une si adroite manière.
En ouvrant des cellules dont le couvercle est encore frais, on finit par
en trouver où l'oeuf, pondu depuis peu, porte un jeune Sitaris. Cet oeuf
est intact et dans un état irréprochable. Mais voici que la dévastation
commence: la larve, petit point noir qu'on voit courir sur la surface
blanche de l'oeuf, s'arrête enfin, s'équilibre solidement sur ses six
pattes; puis, saisissant avec les crocs aigus de ses mandibules, la peau
délicate de l'oeuf, elle la tiraille violemment jusqu'à la rompre, et en
fait épancher le contenu, dont elle s'abreuve avec avidité. Ainsi le
premier coup de mandibules que le parasite donne dans la cellule
usurpée, a pour but de détruire l'oeuf de l'hyménoptère. Précaution très
logique! La larve de Sitaris doit, comme on va le voir, se nourrir du
miel de la cellule; la larve d'Anthophore qui proviendrait de cet oeuf
réclamerait la même nourriture; mais la part est trop petite pour toutes
les deux; donc, vite un coup de dent sur l'oeuf et la difficulté sera
levée. Le récit de pareils faits n'a pas besoin de commentaires. Cette
destruction de l'oeuf embarrassant est d'autant plus inévitable, que des
goûts spéciaux imposent à la jeune larve de Sitaris d'en faire sa
première nourriture. On voit d'abord, en effet, l'animalcule s'abreuver
avec avidité des sucs que laisse écouler l'enveloppe lacérée de l'oeuf;
et pendant plusieurs jours, on peut l'observer tantôt immobile sur cette
enveloppe, qu'il fouille par intervalles avec la tête, tantôt la
parcourir d'un bout à l'autre pour l'éventrer encore, et en faire
sourdre quelques sucs, de jour en jour plus rares; mais on le surprend
jamais à puiser dans le miel qui l'environne de toutes parts.
Il est d'ailleurs facile de se convaincre qu'à l'office d'appareil de
sauvetage, l'oeuf réunit celui de première ration. J'ai déposé à la
surface du miel d'une cellule une bandelette de papier ayant les
dimensions de l'oeuf; et sur ce radeau, j'ai placé une larve de Sitaris.
Malgré tous les soins, mes essais, plusieurs fois réitérés, ont
constamment échoué. La larve, déposée au centre de l'amas de miel sur un
esquif de papier, se comporte comme dans les expérimentations
précédentes. Ne trouvent pas ce qui lui convient, elle cherche à
s'échapper et périt engluée, dès qu'elle abandonne la bandelette de
papier, ce qui ne tarde pas à arriver.
En prenant, au contraire, des cellules d'Anthophore non envahies par le
parasite, et dont l'oeuf n'est pas encore éclos, on peut aisément élever
des larves de Sitaris. Il suffit de happer une de ces larves avec le
bout mouillé d'une aiguille, et de la poser délicatement sur l'oeuf. Il
n'y a plus alors la moindre tentative d'évasion. Après avoir exploré
l'oeuf pour s'y reconnaître, la larve l'éventre, et de plusieurs jours
ne change de place. Son évolution s'effectue dès lors sans entraves,
pourvu que la cellule soit à l'abri d'une évaporation trop prompte, qui
en dessécherait le miel et le rendrait impropre à sa nutrition. L'oeuf
de l'Anthophore est donc absolument nécessaire à la larve de Sitaris,
non pas simplement comme esquif, mais encore comme première nourriture.
C'est là tout le secret qui, faute de m'être connu, avait jusqu'ici
rendu vaines mes tentatives pour élever les larves écloses dans mes
flacons.
Au bout de huit jours, l'oeuf épuisé par le parasite ne forme plus
qu'une pellicule aride. Le premier repas est achevé. La larve de
Sitaris, dont les dimensions ont à peu près doublé, s'ouvre alors sur le
dos; et, par une fente qui embrasse la tête et les trois segments
thoraciques, un corpuscule blanc, seconde forme de cette singulière
organisation, s'échappe pour tomber à la surface du miel, tandis que la
dépouille abandonnée reste cramponnée au radeau qui a sauvegardé la
larve et l'a nourrie jusqu'ici. Bientôt cette double dépouille du
Sitaris et de l'oeuf, disparaîtra, submergée sous les flots de miel que
va soulever la nouvelle larve. Ici se termine l'histoire de la première
forme qu'affectent les Sitaris.
En résumant ce qui précède, on voit que l'étrange animalcule attend,
sans nourriture, pendant sept mois, l'apparition des Anthophores, et
s'attache enfin aux poils du corselet des mâles, qui sortent les
premiers et passent inévitablement à sa portée en traversant leurs
couloirs. De la toison du mâle, la larve passe, trois ou quatre semaines
après, dans celle de la femelle, au moment de l'accouplement; puis de la
femelle sur l'oeuf s'échappant de l'oviducte. C'est par cet enchaînement
de manoeuvres complexes que la larve se trouve finalement campée sur un
oeuf, au centre d'une cellule close et pleine de miel. Ces périlleuses
voltiges sur un poil d'un hyménoptère tout le jour en mouvement, ce
passage d'un sexe sur un autre, cette arrivée au centre de la cellule
par le moyen de l'oeuf, pont dangereux jeté sur l'abîme gluant,
nécessitent les appareils d'équilibre dont elle est pourvue, et que j'ai
décrits plus haut. Enfin la destruction de l'oeuf exige, à son tour, des
ciseaux acérés; et telle est la destination de ses mandibules aiguës et
recourbées. Ainsi la forme primaire des Sitaris a pour rôle de se faire
transporter par l'Anthophore dans la cellule, et d'en éventrer l'oeuf.
Cela fait, l'organisation se transfigure à tel point, qu'il faut les
observations les plus multipliées pour ajouter foi au témoignage de ses
yeux.