Pour la plus grande part, ces insectes ont passé sous les yeux d'un
savant maître, M. J. Pérez, professeur à la Faculté des sciences de
Bordeaux. Je lui renouvelle ici mes remerciements pour la bienveillance
qu'il a mise à me les déterminer.]
Il y a là des corps de métier fort divers. Les uns, plus industrieux,
mieux outillés, enlèvent la moelle de la tige sèche et obtiennent ainsi
une galerie cylindrique et verticale, dont la longueur peut atteindre
jusqu'à près d'une coudée. Cet étui est ensuite divisé, par des
cloisons, en étages plus ou moins nombreux, dont chacun est la loge
d'une larve.--D'autres, moins bien doués en force et en outils, mettent
à profit les vieilles galeries d'autrui, galeries abandonnées après
avoir servi de demeure à la famille de leur constructeur. Leur seul
travail consiste à réparer un peu la masure, à déblayer le canal des
ruines encombrantes, telles que débris de cocons et décombre de
planchers écroulés, enfin à édifier de nouvelles cloisons, tantôt avec
une pâte de terre argileuse, tantôt avec un béton formé de ratissures de
moelle que cimente une goutte de salive.
On reconnaît ces habitations d'emprunt à l'inégal développement des
étages. Quand il a lui-même foré le canal, l'ouvrier est économe de
l'espace; il sait ce que cela coûte de peine à obtenir. Les loges sont
alors pareilles, de capacité convenable pour l'habitant, sans
exagération en plus ou en moins. Dans cet étui, où s'est dépensé le
travail assidu de semaines entières, il convient de loger le plus grand
nombre de larves que possible, tout en laissant à chacune l'espace
nécessaire. L'ordre dans la superposition des étages, l'économie dans
les distances sont alors de règle absolue.
Mais le gaspillage est visible quand l'hyménoptère utilise une ronce
creusée par un autre. Tel est le cas du _Tripoxylon figulus_. Pour
obtenir les magasins où il dépose ses maigres rations d'araignées, il
découpe son cylindre d'emprunt en loges très inégales, au moyen de
minces cloisons d'argile. Les unes ont un centimètre environ, longueur
convenable pour l'insecte; les autres se prolongent jusqu'à deux pouces.
À ces vastes salles, si disproportionnées avec l'habitant, se reconnaît
l'insouciante prodigalité d'un propriétaire de hasard, à qui la
propriété n'a rien coûté.
Ouvriers de première main, ou bien ouvriers retouchant le travail
d'autrui, ils ont tous leurs parasites, qui constituent la troisième
catégorie des habitants de la ronce. Ceux-ci n'ont ni galeries à
creuser, ni provisions à faire: ils déposent leur oeuf dans une cellule
étrangère, et leur larve se nourrit, soit des provisions, soit de la
larve même du légitime propriétaire.
En tête de cette population, pour le fini comme pour l'ampleur du
travail, se trouve l'Osmie tridentée (_Osmia tridentata_ Duf. et Pér.),
dont j'aurai à m'occuper spécialement dans ce chapitre. Sa galerie, du
calibre d'un crayon, descend parfois jusqu'à une coudée de profondeur.
Elle est d'abord presque exactement cylindrique; mais, au cours de
l'approvisionnement, des retouches se font qui la modifient un peu à des
distances géométriquement déterminées. Le travail de forage n'a pas
grand intérêt. Au mois de juillet, on voit l'insecte, campé sur un bout
de ronce attaquer la moelle et y creuser un puits. Celui-ci devenu assez
profond, l'Osmie y descend, arrache quelques parcelles de moelle et
remonte pour rejeter sa charge au dehors. Cette oeuvre monotone se
continue jusqu'à ce que l'hyménoptère ait jugé la galerie assez longue,
ou bien, ce qui arrive fréquemment, jusqu'à ce qu'il soit arrêté par un
noeud infranchissable.
Viennent après la pâtée de miel, la ponte et le cloisonnement, opération
délicate à laquelle l'insecte procède par degrés de la base au sommet.
Au fond de la galerie un amas de miel est déposé, et sur cet amas un
oeuf est pondu; puis une cloison est construite pour séparer cette loge
des suivantes, car chaque larve doit avoir sa chambre spéciale, d'un
centimètre et demi environ de longueur, sans communication aucune avec
les chambres voisines. Cette cloison a pour matériaux de la ratissure de
moelle de ronce, qu'agglutine et met en pâte une humeur fournie par
l'appareil salivaire. Où prendre ces matériaux? L'Osmie ira-t-elle
recueillir au dehors, à terre, les déblais qu'elle a rejetés en forant
le cylindre? Économe de son temps, elle a mieux à faire que de ramasser
sur le sol les parcelles éparpillées. Le canal, ai-je dit, est d'abord
tout d'une venue, à peu près cylindrique; sa paroi conserve encore une
mince couche de moelle. Voilà les réserves que l'Osmie, en constructeur
prévoyant, s'est ménagées pour édifier les cloisons. Du bout des
mandibules, elle ratisse donc autour d'elle, mais dans une longueur
déterminée, celle qui correspond à la loge suivante; de plus, elle
conduit son travail de façon à creuser davantage la partie moyenne et à
laisser rétrécies les deux extrémités. Au canal cylindrique du début,
ainsi succède, dans la partie travaillée, une cavité ovoïde tronquée aux
deux bouts, un espace en forme de tonnelet. Cet espace sera la seconde
cellule.
Quant aux déblais, ils sont utilisés sur place, ils servent à la
construction de l'opercule qui sert de plafond à la loge précédente et
de plancher à la loge qui suit. Nos entrepreneurs ne combineraient pas
mieux pour bien utiliser le temps des travailleurs. Sur le plancher
ainsi obtenu, une autre ration de miel est déposée, et à la surface de
la pâtée un oeuf est pondu. Enfin, au rétrécissement supérieur du
tonnelet, une cloison est construite avec les ratissures fournies par la
confection finale de la troisième loge, elle-même façonnée en ovoïde
tronqué. Ainsi se poursuit l'oeuvre, loge par loge, chacune d'elles
fournissant la matière de la cloison qui la sépare de la précédente.
Parvenue au bout du cylindre, l'Osmie tamponne l'étui avec une épaisse
couche de la même pâte à cloisons. Et c'est fini pour ce bout de ronce;
l'hyménoptère n'y reviendra plus. Si les ovaires ne sont pas encore
épuisés, d'autres tiges sèches seront exploitées de la même manière.
Le nombre de loges varie beaucoup, suivant les qualités de la tige. Si
le bout de ronce est long, régulier, sans noeuds, on peut en compter une
quinzaine; c'est du moins le chiffre le plus élevé que m'aient fourni
mes observations. Pour bien juger de l'aménagement, il faut fendre la
tige en long, pendant l'hiver, alors que les provisions sont depuis
longtemps consommées, et que les larves sont encloses dans leurs cocons.
On voit que l'étui est divisé, à des distances égales, par de légers
étranglements dans chacun desquels est fixé un disque circulaire, une
cloison d'un millimètre à deux d'épaisseur. Les chambres que ces
cloisons séparent sont autant de tonnelets, exactement remplis par un
cocon roux, translucide, à travers lequel se voit la larve, recourbée en
hameçon. On dirait un grossier chapelet d'ambre, à grains ovoïdes,
contigus par leurs bouts tronqués.
Dans ce chapelet de cocons, quel est le plus vieux, quel est le plus
jeune? Le plus vieux est évidemment celui du fond, celui de la cellule
la première construite; le plus jeune est celui qui termine en haut la
série, celui de la dernière cellule construite. L'aînée des larves
commence l'empilement, tout au fond de la galerie; la dernière venue le
termine, à l'extrémité supérieure; et les autres se succèdent, d'après
leur âge, de la base au sommet.
Remarquons maintenant que, dans le canal, il ne peut y avoir place, à la
même hauteur, pour deux Osmies à la fois, car chaque cocon remplit, sans
intervalle vide, l'étage, le tonnelet qui lui appartient; remarquons
encore que, parvenues à l'état parfait, les Osmies doivent toutes sortir
de l'étui par le seul orifice que possède le bout de ronce, l'orifice
d'en haut. Il n'y a là qu'un obstacle facile à surmonter, un tampon de
moelle agglutinée, dont les mandibules de l'insecte ont aisément raison.
En bas, la tige n'offre aucune voie préparée; d'ailleurs elle se
prolonge indéfiniment sous terre, par les racines. Partout ailleurs est
l'enceinte ligneuse, en général trop dure et trop épaisse pour être
forée. C'est donc inévitable: toutes les Osmies, quand viendra le moment
de quitter la demeure, doivent sortir par le haut; et comme l'étroitesse
du canal s'oppose au passage de l'insecte qui précède tant que reste en
place l'insecte qui suit, le déménagement doit commencer par le haut, se
propager de loge en loge et se terminer par le bas. L'ordre de sortie
est alors l'inverse de l'ordre de primogéniture; les plus jeunes Osmies
quittent le nid les premières, et les plus âgées le quittent les
dernières.
L'aînée, celle du fond, a la première achevé sa pâtée de miel et tissé
son cocon. Antérieure à toutes ses soeurs dans la série de ses actes,
elle a la première rompu son outre de soie et détruit le plafond qui
clôture sa chambre; c'est du moins ce que fait prévoir la logique des
choses. Dans son impatience de sortir, comment s'y prendra-t-elle pour
se libérer? La voie est obstruée par les cocons suivants, encore
intacts. S'ouvrir par la force une trouée à travers le chapelet de ces
cocons, ce serait exterminer le reste de la nichée; la libération d'une
seule serait la ruine de toutes les autres. L'insecte est opiniâtre dans
ses actes, peu scrupuleux dans ses moyens. Si l'hyménoptère du fond de
l'étui veut quitter le logis, épargnera-t-il ceux qui lui font
barricade?
La difficulté est grande, on le comprend; elle semble insurmontable. Un
soupçon vient alors à l'esprit: on se demande si la sortie du cocon ou
l'éclosion s'accomplit réellement d'après l'ordre de la primogéniture.
Ne pourrait-il arriver, par une exception bien singulière il est vrai,
mais nécessaire en de telles conditions, que la moins âgée des Osmies
rompit son cocon la première, et la plus âgée la dernière; enfin, que
l'éclosion se propageât d'une chambre à la suivante en sens inverse de
celui que supposerait l'âge? Alors toute difficulté serait aplanie:
chaque Osmie, à mesure qu'elle déchirerait sa prison de soie, trouverait
une voie libre devant elle, les Osmies plus voisines de l'issue étant
déjà sorties. Mais est-ce bien ainsi que les choses se passent? Nos
vues, bien souvent, ne concordent pas avec ce que pratique l'insecte;
même pour ce qui nous paraît très logique, il est prudent de voir avant
de rien affirmer. L. Dufour n'a pas eu cette prudence lorsqu'il s'est
occupé, le premier, de ce petit problème. Il nous raconte les moeurs
d'un Odynère (_Odynerus rubicola_ Duf.), qui empile dans le canal d'une
tige sèche de ronce des cellules maçonnées avec de la terre; et plein
d'enthousiasme pour son industrieux hyménoptère, il ajoute:
«Comment concevez-vous que dans une file de huit coques de ciment,
placées bout à bout et étroitement enclavées dans un étui de bois, la
plus inférieure, qui a été incontestablement construite la première, qui
renferme par conséquent le premier-né des oeufs et qui d'après les lois
ordinaires devrait mettre au jour le premier insecte ailé, comment
concevez-vous, dis-je, que la larve de cette première coque ait reçu
mission d'abdiquer sa primogéniture et de n'accomplir sa métamorphose
complète qu'après tous ses puînés? Quelles sont les conditions mises en
oeuvre pour amener un résultat si contraire, en apparence, aux lois de
la nature? Abaissez votre orgueil devant le fait, et confessez votre
ignorance plutôt que de vouloir sauver votre embarras par de vaines
explications!
«Si le premier oeuf pondu par l'industrieuse mère eût dû être le
premier-né des Odynères, il aurait fallu que celui-ci, pour voir la
lumière aussitôt après avoir acquis des ailes, eût la faculté ou de
faire une brèche aux flancs de la double paroi de sa prison, ou de
perforer de bout à fond les sept coques qui le précèdent, pour sortir
par la troncature de la tige de ronce. Or, la nature, en lui refusant
les moyens d'une évasion latérale, n'a pas pu permettre non plus une
violente trouée directe, qui eût amené inévitablement le sacrifice de
sept membres d'une même famille au salut d'un fils unique. Aussi
ingénieuse dans ses plans que féconde dans ses ressources, elle a dû
prévoir et prévenir toutes les difficultés; elle a voulu que le dernier
berceau construit donnât le premier-né; que celui-ci frayât la route au
second de ses frères, le second au troisième, et ainsi de suite. C'est
effectivement dans cet ordre successif qu'a lieu la naissance de nos
Odynères de la ronce.»
Oui, mon vénéré maître, j'accorderai sans hésiter que les habitants de
la ronce sortent de leur étui dans un ordre inverse de celui de l'âge,
le plus jeune le premier, le plus âgé le dernier, sinon toujours, du
moins très souvent. Mais l'éclosion, et j'entends par là la sortie du
cocon, se fait-elle dans le même ordre? L'évolution de l'aînée est-elle
en retard sur celle du puîné, afin que chacun donne à ceux qui lui
barreraient le passage le temps de se libérer et de laisser la voie
praticable? Je crains bien que la logique n'ait fourvoyé vos
conséquences en dehors de la réalité. Rationnellement rien de plus
juste, rien de plus rigoureux que vos déductions, cher maître; et
pourtant il faut renoncer à l'étrange inversion que vous invoquez. Aucun
des hyménoptères de la ronce que j'ai expérimentés ne se comporte ainsi.
Je ne sais rien de personnel sur l'Odynère rubicole, qui paraît étranger
à ma région; mais comme la méthode de sortie doit être à peu près la
même quand l'habitation est identique, il suffit, je crois,
d'expérimenter quelques-uns des habitants de la ronce pour savoir
l'histoire générale des autres.
Mes études porteront de préférence sur l'Osmie tridentée, qui, par sa
vigueur et le nombre de ses loges dans une même tige, se prête mieux que
les autres aux épreuves du laboratoire. Le premier fait à reconnaître,
c'est l'ordre d'éclosion. Dans un tube de verre, fermé par un bout,
ouvert à l'autre et d'un calibre à peu près égal à celui de la galerie à
l'Osmie, j'empile, exactement dans leur ordre naturel, la dizaine de
cocons, plus ou moins, que j'extrais d'un bout de ronce. Cette opération
est faite en hiver. Les larves sont alors, depuis longtemps, encloses
dans leur outre de soie. Pour séparer les cocons entre eux, j'emploie
des cloisons artificielles consistant en rondelles de sorgho à balais,
d'un demi-centimètre environ d'épaisseur. La matière est une moelle
blanche, dépouillée de son enveloppe fibreuse, et facilement attaquable
par les mandibules de l'Osmie. Mes diaphragmes dépassent de beaucoup en
épaisseur les cloisons naturelles; c'est avantageux, ainsi qu'on va le
voir; du reste, il ne sera pas aisé de faire usage de plus faibles, car
ces rondelles doivent pouvoir supporter la pression du refouloir qui les
met en place dans le tube. D'autre part, l'expérience m'a démontré que
l'Osmie en a facilement raison quand il s'agit d'y faire brèche.
Pour éviter l'accès de la lumière, qui troublerait mes insectes,
destinés à passer, leur vie larvaire dans une obscurité complète,
j'enveloppe le tube d'un épais fourreau de papier, facile à retirer et à
remettre quand le moment de l'observation sera venu. Enfin les tubes
ainsi préparés, soit avec l'Osmie, soit avec d'autres habitants de la
ronce, sont suspendus suivant la verticale et l'orifice en haut, dans un
recoin de mon cabinet. Chacun de ces appareils réalise assez bien les
conditions naturelles: les cocons d'un même bout de ronce y sont empilés
dans le même ordre qu'ils avaient dans la galerie natale, le plus vieux
au fond du tube, le plus jeune à proximité de l'orifice; ils sont isolés
par des cloisons; ils sont dirigés suivant la verticale, la tête en
haut; de plus, mon artifice a l'avantage de substituer, à la paroi
opaque de la ronce, une paroi transparente, qui me permettra de suivre
l'éclosion jour par jour, à tout instant jugé opportun.
C'est en fin juin pour les mâles et au commencement de juillet pour les
femelles, que l'Osmie déchire son cocon. Cette époque venue, on doit
redoubler la surveillance et répéter l'examen des tubes plusieurs fois
dans la même journée si l'on tient à dresser un exact état civil des
naissances. Or, depuis six années que cette question me préoccupe, j'ai
vu, j'ai revu à satiété, et suis en mesure d'affirmer qu'aucun ordre,
absolument aucun, ne préside à la série des éclosions. Le premier cocon
rompu peut être celui du fond du tube, celui du bout opposé, celui du
milieu, ou de toute autre région indifféremment. Le deuxième lacéré
tantôt avoisine le premier, tantôt en est éloigné de plusieurs rangs
soit en avant, soit en arrière. Parfois plusieurs éclosions se font dans
la même journée, dans la même heure, les unes plus reculées dans la
série des loges, les autres plus avancées, et sans motifs apparents de
cette simultanéité. Bref, les éclosions se succèdent, je ne dirai pas au
hasard, car chacune d'elles est déterminée dans le temps par des causes
impossibles à démêler, mais à l'imprévu de notre jugement, guidé par
telle et telle autre considération.
Si nous n'avions pas été dupes d'une logique trop étroite, peut-être
aurions-nous pressenti ce résultat. Les oeufs sont déposés dans leurs
cellules respectives à peu de jours, à peu d'heures d'intervalle. Que
peut une si faible différence d'âge dans l'évolution totale, qui dure
une année? La précision mathématique est ici hors de cause. Chaque
germe, chaque larve a son énergie propre, déterminée on ne sait comment,
et variable d'un germe à l'autre, d'une larve à l'autre. Suivant qu'il
favorise celui-là, ce surcroît de vitalité, don de l'oeuf encore dans
l'ovaire, ne peut-il, à l'éclosion finale, faire précéder l'aîné par le
plus jeune ou le plus jeune par l'aîné, et reléguer au second rang les
effets d'une chronologie minutieuse? Parmi les oeufs que couve la poule,
est-ce bien toujours le plus vieux qui éclôt le premier? De même la
larve la plus vieille, logée dans l'étage du fond, n'arrive pas, de
préférence à toute autre, la première à l'état parfait.
Un autre motif, si nous avions plus mûrement réfléchi sur le sujet,
aurait ébranlé notre foi dans un ordre de rigueur mathématique. La même
nichée formant le chapelet de cocons d'un bout de ronce, contient à la
fois des mâles et des femelles, et les deux sexes sont répartis au
hasard dans la série totale. Or il est de règle chez les hyménoptères
que les mâles sortent du cocon un peu plus tôt que les femelles. Pour
l'Osmie tridentée, cette avance est d'environ une semaine. Ainsi, dans
une galerie bien peuplée, il se trouve toujours un certain nombre de
mâles dont l'éclosion devance de huit jours celle des femelles, et qui
sont distribués çà et là dans la série. Cela suffirait pour rendre
impossible toute progression régulière des éclosions dans un sens aussi
bien que dans l'autre.
Ces prévisions sont d'accord avec les faits: la chronologie des cellules
ne renseigne en rien sur la chronologie des éclosions, celles-ci
s'accomplissant sans aucun ordre dans la série. Il n'y a donc pas
abdication de primogéniture, comme le pense L. Dufour; chaque Osmie,
sans se régler sur les autres, rompt son cocon à son heure, déterminée
par des causes qui nous échappent et remontent sans doute aux
virtualités propres de l'oeuf. Ainsi se conduisent les autres habitants
de la ronce que j'ai soumis à la même épreuve (_Osmia detrita, Anthidium
scapulare, Solenius vagus_, etc.); ainsi doit se conduire l'Odynère
rubicole, les analogies les plus pressantes l'affirment. L'exception
singulière qui frappait tant l'esprit de L. Dufour est alors une pure
illusion de logique.
Une erreur écartée équivaut à une vérité acquise; cependant, s'il devait
se borner là, le résultat de mes expériences serait de mince valeur.
Après avoir détruit, tâchons de reconstruire, et peut-être
trouverons-nous à nous dédommager d'une illusion perdue. Assistons
d'abord à la sortie.
La première Osmie issue des cocons, n'importe sa place dans la série, ne
tarde pas à attaquer le plafond qui la sépare de l'étage suivant. Elle y
creuse un pertuis assez net en forme de cône tronqué, ayant sa large
base du côté où se trouve l'abeille et sa petite base du côté opposé.
Cette configuration de la porte de sortie est inhérente au travail.
L'insecte, quand il essaye d'attaquer le diaphragme, creuse d'abord un
peu au hasard, puis, à mesure que le forage progresse, l'action se
concentre sur une aire qui se rétrécit jusqu'à n'offrir que tout juste
le passage nécessaire. Aussi le pertuis conique n'est-il pas spécial à
l'Osmie; je l'ai vu pratiquer par les autres habitants de la ronce à
travers mes épaisses rondelles en moelle de sorgho. Dans les conditions
naturelles, les cloisons, fort minces d'ailleurs, sont détruites de fond
en comble, car le rétrécissement supérieur de la cellule ne laisse guère
que le large nécessaire à l'insecte. La brèche en cône tronqué m'a été
souvent très utile. Sa large base me permettait, sans avoir assisté au
travail, de juger laquelle des deux Osmies voisines avait perforé la
cloison; elle m'indiquait dans quel sens s'était opéré un déménagement
nocturne, dont je n'avais pu être témoin.
L'Osmie la première éclose, ici ou là, a troué son plafond. La voici en
présence du cocon qui suit, la tête à l'orifice du pertuis. Pleine de
scrupule devant ce berceau de l'une de ses soeurs, habituellement elle
s'arrête; elle recule dans sa loge, s'y démène au milieu des lambeaux de
cocon et des plâtras du plafond effondré; elle attend un jour, deux
jours, trois jours et plus s'il le faut. Si l'impatience la gagne, elle
essaye de se couler entre la paroi du canal et le cocon qui lui barre le
chemin. Un travail d'érosion est même entrepris, avec ténacité, pour
agrandir s'il se peut l'intervalle. Dans le canal d'une ronce, on
reconnaît semblables tentatives en des points où la moelle est enlevée
jusqu'au bois, où l'enceinte ligneuse est elle-même assez profondément
rongée. Inutile de dire que, si ces érosions latérales sont
reconnaissables après coup, elles échappent à l'examen au moment où
elles se font.
Pour y assister, il faut modifier un peu l'appareil en verre. Je double
l'intérieur du tube d'une épaisse feuille de papier gris, mais sur la
moitié de la circonférence seulement; l'autre moitié, restant nue, me
permettra de suivre les essais de l'Osmie. Eh bien, la captive s'acharne
sur cette doublure, qui lui représente la couche de moelle de son
habituel logis; elle l'arrache par menues parcelles et s'efforce de
s'ouvrir une voie entre le cocon et la paroi de verre. Les mâles, de
taille un peu moindre, ont plus que les femelles la chance de réussir.
S'aplatissant, se faisant petits, déformant un peu le cocon, qui revient
du reste à son premier état par le fait de son élasticité, ils
s'insinuent dans l'étroit défilé et parviennent dans la loge suivante.
Quand elles sont bien pressées de sortir, les femelles en font autant,
si le tube s'y prête un peu. Mais la première cloison franchie, une
autre se présente. Elle est percée à son tour. Pareillement seront
percées la troisième et d'autres encore jusqu'à épuisement des forces,
si l'insecte peut y parvenir. Trop faibles pour ses trouées multiples,
les mâles ne vont pas loin à travers mes épais tampons. S'ils viennent à
bout de percer le premier, c'est tout ce qu'ils peuvent faire, et encore
sont-ils loin de réussir toujours. Mais dans les conditions que leur
offre la tige natale, ils n'ont à forcer que des diaphragmes de peu de
résistance; et alors s'insinuant, comme je viens de le dire, entre le
cocon et la paroi un peu corrodée par la circonstance, ils peuvent
franchir les cellules encore occupées et parvenir au dehors les
premiers, quel que soit leur rang dans l'empilement des loges. Il est
possible que leur éclosion précoce leur impose ce mode de sortie qui,
s'il est souvent essayé, ne réussit pas toujours. Les femelles, douées
de robustes outils, progressent plus loin dans mes tubes. J'en vois qui
percent trois ou quatre cloisons de file et s'avancent d'autant de rangs
dans la série avant l'éclosion de celles qu'elles ont dépassées. Pendant
ce long labeur, d'autres, plus rapprochées de l'orifice, ont frayé un
passage, dont profiteront celles qui viennent de plus loin. Il peut se
faire ainsi, quand l'ampleur du tube le permet, qu'une Osmie d'un rang
reculé arrive néanmoins à sortir des premières.
Dans le canal de la ronce, d'un diamètre exactement égal à celui du
cocon, cette évasion par le flanc de la colonne ne me paraît guère
praticable, si ce n'est pour quelques mâles, et encore faut-il qu'ils
trouvent une paroi assez riche en moelle, où la dénudation puisse leur
ouvrir un défilé. Supposons donc un tube assez étroit pour s'opposer à
toute sortie anticipant sur l'ordre des loges. Qu'adviendra-t-il? Rien
que de très simple. L'Osmie qui, venant d'éclore et de trouer sa
cloison, se trouve en face d'un cocon intact par lequel la voie est
obstruée, fait quelques tentatives sur les côtés, et son impuissance
reconnue, elle rentre dans sa loge, où elle attend des jours et puis des
jours encore, jusqu'à ce que sa voisine rompe à son tour son cocon. Sa
patience est inaltérable. Du reste, elle n'est pas mise à une trop
longue épreuve, car dans l'intervalle d'une semaine, plus ou moins,
toute la file des femelles est éclose.
Si deux Osmies voisines sont libres en même temps, il y a des visites
mutuelles à travers le pertuis qui fait communiquer les deux chambres:
celle d'en haut descend dans l'étage du bas, celle d'en bas monte dans
l'étage d'en haut; parfois les deux sont dans la même loge. Cette
fréquentation ne serait-elle pas de nature à les réconforter et à leur
faire prendre patience? Cependant, un peu de ci, un peu de là, des
portes s'ouvrent à travers les murailles de séparation; la voie se fait
par tronçons, et un moment vient où le chef de file sort. Les autres
suivent si elles sont prêtes; mais il y a toujours des retardataires qui
font attendre jusqu'à leur sortie celles d'un rang plus reculé.
En somme, d'une part l'éclosion s'accomplit sans ordre aucun; d'autre
part, la sortie procède avec régularité, du sommet à la base, mais
uniquement par suite de l'impossibilité où se trouve l'insecte d'aller
plus avant tant que les loges supérieures ne sont pas évacuées. Il n'y a
pas ici évolution exceptionnelle, inverse de l'âge, mais simple
impuissance de sortir autrement. Si la possibilité se présente de sortir
avant son tour, l'hyménoptère ne manque pas d'en profiter, comme le
témoignent ces glissements latéraux qui font progresser les impatients
de quelques rangs et même libèrent les mieux favorisés. Tout ce que je
vois de remarquable, c'est le scrupuleux respect pour le cocon voisin
non encore ouvert. Si pressée qu'elle soit de sortir, l'Osmie se garde
bien d'y porter les mandibules: c'est sacré. Elle démolira la cloison,
elle rongera la paroi avec acharnement, serait-elle réduite au bois
seul, elle mettra tout en poudre autour d'elle; mai attaquer un gênant
cocon, jamais, au grand jamais. Il ne lui est pas permis de s'ouvrir une
trouée en éventrant les cocons de ses soeurs.
Vainement l'Osmie est patiente: il peut se faire que la barricade
obstruant la voie jamais ne disparaisse. Dans une cellule parfois l'oeuf
ne se développe pas; et les provisions, non consommées, deviennent, en
se desséchant, un tampon compact, visqueux, moisi, à travers lequel les
habitants des étages inférieurs ne sauraient se frayer un passage.
Parfois encore une larve meurt dans son cocon, et le berceau de la
défunte, devenu cercueil, forme un obstacle d'une durée indéfinie. En
ces graves occurrences, comment se tirer d'affaire?
Parmi tous les bouts de ronce que j'ai recueillis, quelques-uns, en très
petit nombre, m'ont présenté une particularité remarquable. Outre
l'orifice supérieur, ils avaient sur le flanc un et quelquefois deux
orifices ronds, comme pratiqués à l'emporte-pièce. En ouvrant ces tiges,
vieux nids abandonnés, j'ai reconnu la cause de ces fenêtres, si
exceptionnelles. Au-dessus de chacune d'elles était une cellule pleine
de miel moisi. L'oeuf avait péri et les provisions étaient restées
intactes: d'où l'impossibilité de sortir par la voie ordinaire. Ainsi
murée chez elle par l'infranchissable tampon, l'Osmie de l'étage
inférieur s'était pratiqué une issue à travers la paroi de l'étui, et
celles des étages situés plus bas avaient profité de cette ingénieuse
innovation. La porte habituelle étant inaccessible, on avait ouvert, à
la force des mâchoires, une fenêtre latérale. Les cocons déchirés, mais
encore en place dans les appartements inférieurs, ne laissaient aucun
doute sur ce mode original de sortie. D'ailleurs, le même fait se
répétait, sur divers tronçons de ronce, pour l'Osmie tridentée; il se
répétait aussi pour l'Anthidie à scapulaire. L'observation méritait
d'être confirmée expérimentalement.
Je choisis un bout de ronce à mince paroi, autant que faire se peut,
pour faciliter le travail aux Osmies. Je le fends en deux, j'extrais les
cocons, et je ratisse avec soin chaque moitié à l'intérieur de façon à
obtenir une rigole à paroi uni qui me permettra de mieux juger des
évasions futures. Les cocons sont alors alignés dans l'une des rigoles.
Je les sépare par des rondelles de sorgho dont chaque face est revêtue
d'une bonne couche de cire d'Espagne, matière non attaquable par les
mandibules de l'hyménoptère. Les deux rigoles sont juxtaposées et
réunies par quelques liens. Un peu de mastic fait disparaître les
jointures et intercepte à l'intérieur tout rayon de clarté. Les
appareils sont enfin suspendus suivant la verticale, la tête des cocons
en haut. Il n'y a plus qu'à attendre. Aucune des Osmies ne peut sortir
suivant le mode habituel, renfermées qu'elles sont entre deux cloisons
goudronnées de cire d'Espagne. Pour venir au jour, elles n'ont qu'une
ressource: s'ouvrir chacune une fenêtre latérale, si toutefois elles en
ont l'instinct et le pouvoir.
Au mois de juillet, le résultat est celui-ci. Sur une vingtaine d'Osmies
ainsi claquemurées, six parviennent à forer la paroi d'un trou rond par
où elles sortent; les autres périssent dans leurs loges sans parvenir à
se libérer. Mais en ouvrant le cylindre, en séparant les deux rigoles de
bois, je reconnais que toutes ont essayé l'évasion latérale, car la
paroi porte dans chaque loge des traces d'érosion concentrées en un
point. Toutes ont donc fait comme leurs soeurs plus heureuses; si elles
n'ont pas réussi, c'est que les forces leur ont manqué. Enfin, dans mes
appareils en verre, à demi doublés à l'intérieur d'une épaisse feuille
de papier gris, je constate souvent des essais pour une fenêtre sur le
flanc de la loge: le papier est percé de part en part d'un trou rond.
Encore un résultat que j'enregistre volontiers pour l'histoire des
habitants de la ronce. Si l'Osmie, si l'Anthidie et probablement
d'autres, sont dans l'impuissance de sortir par l'habituelle voie, un
parti héroïque est pris, et l'étui est perforé sur le côté. C'est
l'ultime ressource, celle à laquelle on se résout après avoir essayé
vainement les autres moyens. Les vaillants, les forts réussissent; les
faibles succombent à la peine.
En supposant que toutes les Osmies fussent en possession de la force de
mâchoire nécessaire à ce forage latéral dont elles ont l'instinct, il
est clair que la sortie de chaque cellule par une fenêtre spéciale
serait beaucoup plus avantageuse que la sortie par la porte commune.
L'insecte, aussitôt éclos, pourrait s'occuper de sa mise en liberté au
lieu de la différer jusque après la libération de ceux qui le précèdent;
il éviterait ainsi de longues attentes, qui trop souvent lui sont
fatales. Il n'est pas rare, en effet, de trouver des bouts de ronce où
plusieurs Osmies sont mortes dans leurs loges, parce que les étages
supérieurs n'ont pas été évacués à temps. Oui, ce serait très précieux
avantage que cette ouverture latérale, ne subordonnant pas chaque
habitant aux éventualités du voisinage: beaucoup périssent qui ne
périraient point. Toutes les Osmies, quand les circonstances les y
contraignent, en viennent à ce moyen par excellence; toutes ont
l'instinct de trouer par côté; mais bien peu viennent à bout de
l'oeuvre. Les privilégiées du sort, les mieux douées en persévérance et
en vigueur, seules réussissent.
Si la fameuse loi de sélection qui, dit-on, régente et transforme le
monde, avait quelque chose de fondé; si réellement le mieux doué
écartait de la scène le moins bien doué; si l'avenir était au plus fort,
au plus industrieux, n'est-il pas vrai que depuis qu'elle fore des bouts
de ronce, la race des Osmies aurait dû laisser éteindre les faibles, qui
s'obstinent à la sortie commune, et les remplacer jusqu'au dernier par
les vigoureux perforateurs de pertuis latéraux? Il y a là un progrès
immense à faire pour la prospérité de l'espèce; l'insecte y touche, et
il ne peut franchir l'étroite ligne qui l'en sépare. La sélection a
certes eu le temps de choisir, et, cependant, s'il y a quelques succès,
les insuccès dominent et de beaucoup. La lignée des forts n'a pas fait
disparaître la lignée des impuissants; elle reste inférieure en nombre,
ce que de tout temps elle a été sans doute. La loi de sélection me
frappe par sa vaste portée; mais toutes les fois que je veux l'appliquer
aux faits observés, elle me laisse tournoyer dans le vide, sans appui
pour l'interprétation des réalités. C'est grandiose en théorie, c'est
ampoule gonflée de vent en face des choses. C'est majestueux, mais
stérile. Où donc est la réponse à l'énigme du monde? Qui le sait? Qui
jamais le saura?
Ne nous attardons pas davantage au milieu de ces ténèbres, que nos
vaines théories ne dissiperont pas; revenons aux faits, aux modestes
faits, le seul terrain qui ne s'effondre pas sous les pieds. L'Osmie
respecte le cocon de sa voisine, et son scrupule est tel, qu'après avoir
essayé vainement de se glisser entre ce cocon et la paroi, ou bien de
s'ouvrir une issue latérale, elle se laisse mourir dans sa loge plutôt
que de passer outre en faisant trouée violente à travers les loges
occupées. Si le cocon obstruant la voie contient une larve morte au lieu
d'une larve vivante, en sera-t-il de même?
Dans mes tubes de verre, je fais alterner des cocons d'Osmie contenant
une larve vivante, avec d'autres cocons de la même espèce mais à larve
asphyxiée par un séjour dans les vapeurs de sulfure de carbone. Des
rondelles de sorgho séparent comme toujours les étages. À l'éclosion,
les recluses n'hésitent pas longtemps. Une fois la cloison percée, elles
attaquent les cocons morts, les traversent de part en part, mettent en
poudre la larve morte, actuellement sèche et ratatinée; elles sortent
enfin après avoir tout bouleversé sur leur trajet. Donc les cocons morts
ne sont pas épargnés; ils sont traités comme le serait tout autre
obstacle attaquable par les mandibules. L'Osmie n'y voit qu'une
barricade à culbuter sans ménagement. Comment est-elle avertie que le
cocon, où rien n'est changé quant à l'extérieur, renferme une larve
morte et non vivante? Ce n'est certes pas par la vue. Serait-ce par
l'odorat? Je me méfie toujours un peu de cet odorat, dont on ne sait pas
le siège, et que l'on invoque à tout propos pour expliquer commodément
ce qui, peut-être, est au-dessus de nos explications.
Cette fois la série ne se compose que de cocons vivants. Ces cocons, je
ne peux les prendre évidemment dans la même espèce, car l'expérience ne
différerait pas de ce que nous avons déjà vu; je les prends dans deux
espèces différentes, qui sortent de la ronce à des époques ne se
confondant pas. De plus, ces cocons doivent être à peu près de même
diamètre pour convenir à l'empilement dans un tube sans intervalle vide
du côté de la paroi. Les deux espèces adoptées sont le _Solenius vagus_,
qui abandonne la ronce en fin juin, et l'_Osmia detrita_, qui sort un
peu plus tôt, dans la première quinzaine du même mois. Dans des tubes de
verre, ou bien entre deux rigoles de ronce rapprochées en cylindre,
j'alterne donc des cocons d'Osmie avec des cocons de Solenius. Ce
dernier termine en haut la série.
Le résultat de cette promiscuité est frappant. Les Osmies, plus
précoces, sortent; et les cocons de Solenius ainsi que leurs habitants,
parvenus alors à l'état parfait, sont réduits en lambeaux, en poudre, où
il m'est impossible de rien reconnaître, si ce n'est çà et là, une tête
des malheureux exterminés. Donc l'Osmie n'a pas respecté les cocons
vivants d'une autre espèce; pour sortir, elle a passé sur le corps des
Solenius intercalés. Que dis-je, passé sur le corps? Elle a passé à
travers, elle a broyé les retardataires sous ses mâchoires, elle les a
traitées avec le même sans-façon que mes diaphragmes de sorgho. Ces
barricades étaient vivantes pourtant. N'importe; son heure venue,
l'Osmie a passé outre, détruisant tout sur son passage. Voilà une loi
sur laquelle on peut du moins compter: la souveraine indifférence de
l'animal pour ce qui n'est pas lui et sa race.
Et l'odorat, qui distinguait le mort du vivant? Ici tout est vivant, et
l'hyménoptère fait sa trouée comme à travers une file de morts. Si l'on
dit que l'odeur des Solenius peut différer de celle des Osmies, je
répondrai que tant de subtilité dans l'olfaction de l'insecte dépasse ce
qu'il me semble raisonnable d'admettre. Quelle est alors mon explication
du double fait? L'explication! mais je n'en ai pas à donner! Très
aisément, je me résous à savoir ignorer, ce qui m'épargne au moins des
élucubrations creuses. J'ignore donc comment l'Osmie, dans la profonde
obscurité de son canal, distingue un cocon vivant d'un cocon mort de la
même espèce; j'ignore tout autant comment elle parvient à reconnaître un
cocon étranger. Oh! comme on voit bien à ces aveux d'ignorance que je ne
suis pas dans le courant du jour! Je laisse échapper une occasion
superbe d'enfiler de grands mots pour n'arriver à rien.
Le bout de ronce est vertical, ou peu éloigné de cette direction; son
orifice est en haut. Voilà la règle dans les conditions naturelles. Mes
artifices peuvent modifier cet état de choses: il m'est loisible de
tenir le tube vertical ou horizontal; de diriger son orifice urique son
vers le haut, soit vers le bas; enfin de laisser le canal ouvert aux
deux bouts, ce qui donnera double porte de sortie. Que se passera-t-il
dans ces diverses conditions? C'est ce que nous allons examiner avec
l'Osmie tridentée.
Le tube est suspendu suivant la verticale, mais il est fermé en haut et
ouvert en bas; il représente en somme un bout de ronce renversé sens
dessus dessous. Pour varier et compliquer l'épreuve, mes appareils n'ont
pas leurs files de cocons disposées de la même manière. Pour les uns, la
tête des cocons regarde le bas, du côté de l'ouverture; pour les autres,
elle regarde le haut, du côté fermé, pour d'autres encore, les cocons
alternent d'orientation, c'est-à-dire qu'ils sont tournés tête contre
tête, arrière contre arrière, tour à tour. Il va de soi que des cloisons
de sorgho forment les planchers de séparation.
Pour tous ces tubes, le résultat est le même. Si les Osmies ont la tête
dirigée vers le haut, elles attaquent la cloison supérieure, ainsi que
cela se passe dans les conditions normales; si elles ont la tête dirigée
vers le bas, elles se retournent dans leurs loges et travaillent comme à
l'ordinaire. En somme, l'élan général pour la sortie est vers le haut,
dans quelque position que le cocon soit mis.
Il y a là en jeu manifestement l'influence de la pesanteur, qui avertit
l'insecte de sa position renversée et le fait retourner, comme elle nous
avertirait nous-mêmes si nous nous trouvions la tête en bas. Dans les
conditions naturelles, l'insecte n'a qu'à suivre les avis de la
pesanteur, qui lui dit de creuser en haut, et il arrivera
infailliblement à la porte de sortie, située au bout supérieur. Mais
dans mes appareils, ces mêmes avis le trahissent; il se dirige vers le
haut, où ne se trouve pas d'issue. Ainsi fourvoyées par mes
supercheries, les Osmies périssent, amoncelées dans les étages
supérieurs et ensevelies dans les décombres.
Il arrive cependant que des tentatives sont faites pour se frayer un
chemin par en bas. Mais dans cette direction, il est rare que le travail
aboutisse, surtout pour les loges de la région moyenne ou supérieure.
L'insecte a peu de tendance à cette marche inverse de celle qui lui est
habituelle; d'ailleurs, une grave difficulté surgit dans ce forage à
contresens. À mesure que l'Abeille rejette en arrière d'elle les
matériaux extraits, ceux-ci, par leur propre poids, retombent sous les
mandibules, et le déblai est à recommencer. Exténuée par cette besogne
de Sisyphe, peu confiante dans un moyen si exceptionnel, l'Osmie se
résigne et périt dans sa loge. Je dois ajouter cependant que les Osmies
des étages les plus inférieurs, les plus voisins de la sortie, tantôt
une, tantôt deux ou trois, parviennent à se libérer. Dans ce cas, elles
attaquent sans hésitation les cloisons situées au-dessous d'elles,
tandis que leurs compagnes, formant la grande majorité, s'opiniâtrent et
périssent dans les logis d'en haut.
L'expérience était facile à répéter, sans rien changer aux conditions
naturelles, sauf l'orientation des cocons: il suffisait de suspendre
suivant la verticale et l'orifice en bas, des bouts de ronce tels qu'ils
avaient été recueillis. Deux tiges ainsi disposées et habitées par des
Osmies, ne m'ont donné aucune sortie. Tous les insectes sont morts dans
le canal, les uns tournés vers le haut, les autres tournés vers le bas.
Au contraire, trois tiges habitées par des Anthidies ont eu leur
population saine et sauve. La sortie s'est effectuée par le bas, du
premier au dernier, sans encombre aucun. Est-ce que les deux genres
d'hyménoptères seraient inégalement sensibles aux influences de la
pesanteur? Est-ce que l'Anthidie, fait pour traverser le difficile
obstacle de ses sachets de coton, serait plus apte que l'Osmie à se
frayer un passage dans des déblais qui retombent sous le travailleur; ou
plutôt, cette bourre elle-même n'empêcherait-elle pas pareille chute, si
propre à rebuter l'insecte? Tout cela est possible, sans que je puisse
rien affirmer.
Expérimentons maintenant les tubes verticaux ouverts aux deux bouts. Les
dispositions, à part l'ouverture supérieure, sont les mêmes que
précédemment. Les cocons, dans quelques appareils, ont la tête tournée
vers le bas; dans d'autres, ils l'ont tournée vers le haut; dans
d'autres enfin, ils alternent entre eux de position. Le résultat est
semblable à celui que nous venons d'obtenir. Quelques Osmies, les plus
voisines de l'orifice inférieur, prennent la route d'en bas, quelle que
soit l'orientation adoptée pour le cocon; les autres, composant la
grande majorité, prennent la route d'en haut, même lorsque le cocon se
trouve renversé. Les deux portes étant libres, la sortie s'accomplit de
part et d'autre avec succès.
Que conclure de toutes ces épreuves? D'abord que la pesanteur guide
l'insecte vers le haut, où se trouve la porte naturelle, et qu'elle le
fait retourner dans sa loge lorsque le cocon a été mis dans une
situation renversée. En second lieu, il me semble entrevoir une
influence atmosphérique, et dans tous les cas une seconde cause qui
achemine l'insecte vers la sortie. Admettons que cette cause soit le
voisinage de l'air libre, qui agit sur les recluses à travers les
cloisons.
L'animal est donc soumis d'une part aux sollicitations de la pesanteur,
et il l'est d'une manière égale pour tous quel que soit l'étage occupé.
Voilà le guide commun à la série entière, de la base au sommet. Mais
ceux des loges du bas en ont un second lorsque le bout inférieur est
ouvert. C'est le stimulant de l'air voisin, stimulant supérieur à celui
de la gravité. L'accès de l'air du dehors est très faible à cause des
cloisons; s'il est sensible dans les dernières loges d'en bas, il doit
diminuer rapidement à mesure que l'étage s'élève. Aussi les insectes
d'en bas, en très petit nombre, obéissant à l'influence prépondérante,
celle de l'atmosphère, se dirigent-ils vers la sortie inférieure, et
renversent, s'il le faut, leur orientation première; ceux d'en haut, au
contraire, la grande majorité, n'étant guidés que par la pesanteur dans
le cas où le bout supérieur est fermé, se dirigent vers le haut. Il va
de soi que, si le bout supérieur est ouvert en même temps que l'autre,
les habitants d'en haut auront double motif de prendre la voie qui
monte; ce qui n'empêchera pas les habitants des étages les plus bas
d'obéir de préférence à l'appel de l'air voisin et de prendre la voie
qui descend.
Une ressource me reste pour juger de la valeur de mon explication: c'est
d'expérimenter avec des tubes ouverts aux deux bouts et couchés suivant
l'horizontale. L'horizontalité a un double avantage. D'abord elle
soustrait l'insecte à l'influence de la pesanteur, en ce sens qu'elle le
laisse indifférent sur la direction à suivre, soit à droite, soit à
gauche. En second lieu, elle écarte la chute des déblais qui, retombant
sous les mandibules du travailleur quand le forage se pratique par en
bas, rebutent tôt ou tard l'insecte et lui font abandonner son
entreprise.
Quelques soins sont à prendre pour bien conduire les épreuves; je les
recommande à ceux qui seraient désireux de recommencer. Il est bon même
d'en tenir compte pour les épreuves que j'ai déjà fait connaître. Les
mâles, êtres chétifs, non faits pour le travail, sont de tristes
ouvriers en face de mes épais diaphragmes. La plupart périssent
misérablement dans leurs loges de verre, sans parvenir à percer en
entier leur cloison. D'ailleurs ils sont moins bien partagés que les
femelles pour les dons de l'instinct. Leurs cadavres, intercalés çà et
là dans la série, sont des causes de trouble qu'il est prudent
d'éliminer. Je choisis donc des cocons d'apparence la plus robuste, de
dimensions les plus grandes. Ceux-là, sauf quelques erreurs difficiles à
éviter, appartiennent à des femelles. Je les empile dans des tubes en
variant leur orientation de toutes les façons ou bien gardant pour tous
une disposition pareille. Peu importe que la série entière provienne
d'un même bout de ronce ou de plusieurs; il nous est loisible de choisir
où nous voudrons, le résultat ne sera pas modifié.
La première fois que j'ai préparé de cette manière un tube horizontal
ouvert aux deux bouts, le résultat m'a vivement frappé. La série
comprenait dix cocons. Elle s'est partagée en deux escouades égales: les
cinq de gauche sont sortis par la gauche, les cinq de droite sont sortis
par la droite, en renversant, lorsqu'il le fallait, leur orientation
première. C'était fort remarquable de symétrie, c'était de plus un
arrangement d'une probabilité bien faible, dans le nombre de tous les
arrangements possibles, ainsi que le calcul va l'établir.
Supposons _n_ Osmies. Chacune d'elles, du moment que la gravité
n'intervient pas et la laisse indifférente pour les deux extrémités du
tube, est susceptible de deux positions suivant qu'elle choisit la
sortie de droite ou la sortie de gauche. Avec chacune des deux positions
de cette première Osmie peut se combiner chacune des deux positions de
la seconde: ce qui donne en tout 2 x 2 = 22 arrangements. À leur tour,
chacun de ces 22 arrangements peut se combiner avec chacune des deux
positions de la troisième Osmie. On obtient ainsi 2 x 2 x 2 = 23
arrangements avec trois Osmies. Et ainsi de suite, chaque insecte en
plus apportant le facteur 2 au résultat précédemment obtenu. Avec _n_
Osmies, le total des arrangements est donc 2**(n).
Mais remarquons que ces arrangements sont symétriques deux à deux; à tel
arrangement vers la droite correspond un pareil arrangement vers la
gauche; et cette symétrie entraîne l'équivalence, car dans le problème
qui nous occupe, il est indifférent qu'un arrangement déterminé
corresponde à la gauche ou à la droite du tube. Le nombre précédent doit
donc être divisé par 2. Ainsi _n_ Osmies, suivant que chacune d'elles
tourne sa tête vers la droite ou vers la gauche dans mon tube
horizontal, peuvent affecter des arrangements au nombre de 2**(n-1).
Si _n_ = 10, comme dans ma première expérience, le nombre d'arrangements
devient 2**(9) = 512.
Ainsi, sur 512 manières que mes dix insectes pouvaient affecter dans
leur orientation de sortie, s'était réalisée l'une de celles dont la
symétrie est la plus remarquable. Et notons bien que ce n'était pas là
un résultat obtenu par des essais multipliés, par des tentatives sans
ordre. Chaque Osmie de la moitié de droite avait troué à droite sans
toucher à la cloison de gauche, chaque Osmie de la moitié de gauche
avait troué à gauche sans toucher à la cloison de droite. La forme des
orifices et l'état des surfaces des cloisons au besoin l'indiquait. Il y
avait eu décision immédiate, moitié pour la gauche, moitié pour la
droite.
L'arrangement réalisé a un autre mérite, supérieur au mérite de la
symétrie: c'est celui de correspondre à la moindre somme de forces
dépensées. Pour la sortie de toute la série, si la file se compose de n
loges, il y a d'abord _n_ cloisons à percer. Il pourrait même y en avoir
une de plus par le fait d'un enchevêtrement que j'écarte. Il y a,
dis-je, pour le moins, _n_ cloisons à percer. Que chaque Osmie perce la
sienne, ou que la même Osmie en perce plusieurs en soulageant ainsi ses
voisines, peu nous importe: la somme totale des forces dépensées par la
série des hyménoptères sera proportionnelle au nombre de ces cloisons de
quelque manière que s'effectue la sortie.
Mais il est un autre travail dont il faut largement tenir compte, car il
est souvent plus pénible que le forage de la cloison; c'est celui qui
consiste à se frayer un chemin à travers les décombres. Supposons les
cloisons percées et les diverses chambres obstruées chacune par les
déblais qui lui correspondent, et par ces déblais uniquement, puisque
l'horizontalité exclut tout mélange d'une chambre à l'autre. Pour
s'ouvrir une voie à travers ces démolitions, chaque insecte aura le
moindre effort à faire s'il traverse le moindre nombre de loges
possible, enfin s'il s'achemine vers l'ouverture la plus rapprochée de
lui. De ces moindres efforts individuels résultera le moindre effort
total. C'est donc en se dirigeant comme elles l'ont fait dans mon
expérience, que les Osmies opèrent leur sortie avec la moindre dépense
de forces. Il est curieux de voir appliquer par un insecte le principe
de la moindre action, invoqué par la mécanique.
Un arrangement qui satisfait à ce principe, se conforme aux lois de la
symétrie et n'a qu'une seule chance sur 512, n'est certes pas un
résultat fortuit. Une cause l'a déterminé; et cette cause agissant
toujours, le même arrangement doit se reproduire, si je recommence. J'ai
donc recommencé les années suivantes, avec des appareils aussi nombreux
que me le permettaient mes recherches assidues de bouts de ronce, et
j'ai revu, à chaque épreuve nouvelle, ce que j'avais vu avec tant
d'intérêt une première fois. Si le nombre est pair, et ma colonne se
composait alors habituellement de 10, une moitié sort par la droite,
l'autre sort par la gauche. Si le nombre est impair, 11 par exemple,
l'Osmie qui occupe le milieu sort indifféremment par l'issue de droite
ou par l'issue de gauche. Le nombre de loges à traverser étant le même
pour elle d'un coté comme de l'autre, sa dépense de force ne varie pas
avec la direction de la sortie, et le principe de la moindre action est
toujours observé.
Il importait de reconnaître si l'Osmie tridentée partage son aptitude
soit avec les autres habitants de la ronce, soit avec des hyménoptères
différemment logés, mais destinés à s'ouvrir une voie pénible quand
vient l'heure de quitter le nid. Eh bien, abstraction faite de quelques
irrégularités provenant soit de cocons dont la larve périt dans mes tube
sans se développer, soit de mâles peu experts au travail, le résultat a
été le même pour l'_Anthidium scapulare_. Il s'est fait un partage en
deux escouades égales, l'une pour la droite, l'autre pour la gauche.--Le
_Tripoxylon figulus_ m'a laissé indécis. Le débile insecte n'est pas
apte à trouer mes cloisons; il les ronge un peu, et c'est d'après les
érosions qu'il m'a fallu juger de la direction adoptée. Ces érosions,
non toujours bien nettes, ne me permettent pas de me prononcer
encore.--Le _Solenius vagus_, habile perforateur, s'est comporté
autrement que l'Osmie. Pour une colonne de 10, la sortie s'est effectuée
en totalité dans le même sens.
J'ai soumis d'autre part à l'épreuve le Chalicodome des hangars, qui,
pour sortir dans les conditions naturelles, n'a qu'à percer son plafond
de ciment et ne trouve pas devant lui une suite de loges à traverser.
Quoique étranger aux dispositions que je lui créais, il a donné réponse
des plus affirmatives. Disposés en colonne de 10 dans un tube horizontal
ouvert aux deux bouts, cinq se sont acheminés à droite et cinq se sont
acheminés à gauche.--Le _Dioxys cincta_, parasite dans les maçonneries
soit du Chalicodome des hangars, soit du Chalicodome des murailles, n'a
rien fourni de précis.--La _Megachile apicalis_ Spin., qui édifie dans
les vieilles cellules du Chalicodome des murailles ses godets en
rondelles de feuilles, fait comme le _Solenius_ et dirige toute sa
colonne vers la même issue.
Tout incomplet qu'il est, ce relevé nous montre combien il serait
imprudent de généraliser les conclusions où nous amène l'Osmie
tridentée. Si quelques hyménoptères, l'Anthidie, le Chalicodome
partagent son talent pour la double sortie, quelques autres, Solenius,
Mégachile imitent les moutons de Panurge et suivent le premier qui sort.
Le monde entomologique n'est pas uniforme; les dons y sont très divers;
ce que l'une est capable de faire, l'autre ne le peut; et bien subtil
serait le regard qui verrait les causes de ces différences. Quoi qu'il
en soit, de plus amples recherches augmenteront certainement le nombre
des espèces aptes à la double sortie; pour aujourd'hui, nous en
connaissons trois, et cela nous suffit.
J'ajouterai que si le tube horizontal a l'un de ses bouts fermé, toute
la file d'Osmies se dirige vers le bout ouvert, en se retournant, si
besoin est.
Maintenant que les faits sont exposés, remontons, s'il se peut, à la
cause. Dans un tube horizontal, la gravité n'agit plus pour déterminer
la direction que prendra l'insecte. Faut-il attaquer la cloison de
droite, faut-il attaquer la cloison de gauche? Comment décider? Plus je
m'informe, plus mes soupçons se portent sur l'influence atmosphérique
qui se fait sentir par les deux extrémités ouvertes. Cette influence, en
quoi consiste-t-elle? Est-ce un effet de pression, d'hygrométrie, d'état
électrique, de propriétés échappant à notre grossière physique? Bien
hardi qui déciderait. Nous-mêmes, lorsque le temps veut changer, ne
sommes-nous pas soumis à des impressions intimes, à des sensations
inexplicables? Cependant cette vague sensibilité pour les modifications
atmosphériques ne nous serait pas d'un grand secours en des
circonstances semblables à celles où se trouvent mes recluses.
Supposons-nous dans les ténèbres et le silence d'un cachot, que suivent
et que précèdent d'autres cachots. Nous avons des outils pour percer les
murs; mais où frapper pour atteindre l'issue finale et l'atteindre au
plus vite? L'influence atmosphérique ne nous en instruirait certes pas.
Elle en instruit cependant l'insecte. Si faible qu'elle soit à travers
la multiplicité des cloisons, elle s'exerce d'un côté plus que de
l'autre parce que la somme des obstacles y est moindre; et l'insecte,
sensible à cette différence entre ces deux je ne sais quoi, attaque sans
hésiter la cloison la plus voisine de l'air libre. Ainsi se décide le
partage de la colonne en deux séries inverses, qui accomplissent la
libération totale avec la moindre somme de travail. Bref, l'Osmie et ses
rivales _sentent l'étendue libre_.--Encore une aptitude sensorielle que
le transformisme aurait bien dû nous laisser pour notre avantage. S'il
ne l'a pas fait, sommes nous bien, ainsi que beaucoup le prétendent, la
plus haute expression des progrès accomplis, à travers les âges, par le
premier atome de glaire gonflé en cellule?