LA TARENTULE À VENTRE NOIR

L'Araignée a mauvais renom: pour la plupart d'entre nous, c'est un

animal odieux, malfaisant, que chacun s'empresse d'écraser sous le pied.

À ce jugement sommaire, l'observateur oppose l'industrie de la bête, ses

talents de tisserand, ses ruses de chasse, ses tragiques amours et

autres traits de moeurs de puissant intérêt. Oui, l'Araignée est bien

digne d'étude, même en dehors de toute préoccupation scientifique; mais

on la dit venimeuse, et voilà son crime, voilà la cause première des

répugnances qu'elle nous inspire. Venimeuse, d'accord, si l'on entend

par là que la bête est armée de deux crochets donnant prompte mort à la

petite proie saisie; mais il y a loin entre mettre à mal un homme et

tuer un moucheron. Si foudroyant qu'il soit sur l'insecte enlacé dans la

fatale toile, le venin de l'aranéide est sur nous sans gravité et

produit moins d'effet que la piqûre d'un cousin. C'est là, du moins, ce

que l'on peut affirmer pour la grande majorité des Araignées de nos

pays.

Quelques-unes pourtant sont à craindre; et de ce nombre, d'abord la

Malmignatte, si redoutée des paysans corses. Je l'ai vue s'établir dans

les sillons, y tendre sa toile et se ruer avec audace sur des insectes

plus gros qu'elle; j'ai admiré son costume de velours noir avec taches

d'un rouge carminé; j'ai surtout entendu sur son compte des propos fort

peu rassurants. Aux alentours d'Ajaccio et de Bonifacio, sa morsure est

réputée très dangereuse, parfois mortelle. Le campagnard l'affirme, et

le médecin n'ose pas toujours le nier. Aux environs de Pujaud, non loin

d'Avignon, les moissonneurs parlent avec effroi du Théridion lugubre,

observé d'abord par L. Dufour dans les montagnes de la Catalogne;

d'après leur dire, sa morsure amènerait de sérieux accidents. Les

Italiens ont fait renommée terrible à la Tarentule, qui provoque chez la

personne piquée des accès convulsifs, des danses désordonnées. Pour

combattre le _tarentisme_--ainsi s'appelle la maladie suite de la

morsure de l'Araignée italienne--il faut recourir à la musique, seul

remède efficace, à ce que l'on assure. On a noté des airs spéciaux, les

plus aptes à soulager. Il y a une chorégraphie et une musique médicales.

Et nous, n'avons-nous pas la tarentelle, danse vive et sautillante,

léguée peut-être par la thérapeutique du paysan des Calabres?

Faut-il prendre au sérieux ces étrangetés, faut-il en rire? Après le peu

que j'ai vu, j'hésite. Rien ne dit que la morsure de la Tarentule ne

puisse provoquer, chez les personnes faibles et très impressionnables,

un désordre nerveux que la musique soulage; rien ne dit qu'une

transpiration abondante, suite d'une danse fort agitée, ne soit apte à

diminuer le malaise en diminuant la cause du mal. Loin de rire, je

réfléchis et m'informe lorsque le paysan calabrais me parle de sa

Tarentule, le moissonneur de Pujaud de son Théridion lugubre, le

laboureur corse de sa Malmignatte. Ces aranéides et quelques autres

pourraient bien mériter, du moins en partie, leur terrible réputation.

La plus robuste des Araignées de ma contrée, la Tarentule à ventre noir,

va nous donner tantôt, sur ce sujet, matière à réflexion. Je n'ai point

à traiter un point médical, je m'occupe avant tout de l'instinct; mais

comme les crochets à venin ont un rôle de premier ordre dans les

manoeuvres de guerre du chasseur, accessoirement je parlerai de leurs

effets. Les moeurs de la Tarentule, ses embuscades, ses ruses, ses

méthodes pour tuer la proie, voilà mon sujet. Je lui donnerai pour

préambule un récit de L. Dufour, un de ces récits qui faisaient

autrefois mes délices et n'ont pas peu contribué à mes liaisons avec

l'insecte. Le savant des Landes nous parle de la Tarentule ordinaire, de

celle des Calabres, observée par lui en Espagne:

«La Lycose tarentule habite de préférence les lieux découverts, secs,

arides, incultes, exposés au soleil. Elle se tient ordinairement, au

moins quand elle est adulte, dans des conduits souterrains, dans de

véritables clapiers, qu'elle se creuse elle-même. Ces clapiers,

cylindriques et souvent d'un pouce de diamètre, s'enfoncent jusqu'à plus

d'un pied dans la profondeur du sol; mais ils ne sont pas

perpendiculaires. L'habitant de ce boyau prouve qu'il est en même temps

chasseur adroit et ingénieur habile. Il ne s'agissait pas seulement pour

lui de construire un réduit profond qui pût le dérober aux poursuites de

ses ennemis, il fallait encore qu'il établît là son observatoire pour

épier sa proie et s'élancer sur elle comme un trait. La Tarentule a tout

prévu: le conduit souterrain a effectivement d'abord une direction

verticale; mais à quatre ou cinq pouces du sol, il se fléchit à angle

obtus, il forme un coude horizontal, puis redevient perpendiculaire.

C'est à l'origine de ce tube que la Tarentule s'établit en sentinelle

vigilante et ne perd pas un instant de vue la porte de sa demeure; c'est

là qu'à l'époque où je lui faisais la chasse j'apercevais ces yeux

étincelants comme des diamants, lumineux comme ceux du chat dans

l'obscurité.

«L'orifice extérieur du terrier de la Tarentule est ordinairement

surmonté par un tuyau construit de toutes pièces par elle-même. C'est un

véritable ouvrage d'architecture, qui s'élève jusqu'à un pouce au-dessus

du sol et a parfois deux pouces de diamètre, en sorte qu'il est plus

large que le terrier lui-même. Cette dernière circonstance, qui semble

avoir été calculée par l'industrieuse aranéide, se prête à merveille au

développement obligé des pattes au moment où il faut saisir la proie. Ce

tuyau est principalement composé par des fragments de bois sec unis par

un peu de terre glaise, et si artistement disposés les uns au-dessus des

autres, qu'ils forment un échafaudage en colonne droite, dont

l'intérieur est un cylindre creux. Ce qui établit surtout la solidité de

cet édifice tubuleux, de ce bastion avancé, c'est qu'il est revêtu,

tapissé en dedans, d'un tissu ourdi par les filières de la Lycose et se

continuant dans tout l'intérieur du terrier. Il est facile de concevoir

combien ce revêtement si habilement fabriqué doit être utile, et pour

prévenir les éboulements, les déformations, et pour l'entretien de la

propreté, et pour faciliter aux griffes de la Tarentule l'escalade de sa

forteresse.

«J'ai laissé entrevoir que ce bastion du terrier n'existait pas

toujours; en effet, j'ai souvent rencontré des trous de Tarentule où il

n'y en avait pas de traces, soit qu'il eût été détruit accidentellement

par le mauvais temps, soit que la Lycose ne rencontrât pas toujours des

matériaux pour sa construction, soit enfin parce que le talent de

l'architecte ne se déclare peut-être que dans les individus parvenus au

dernier degré, à la période de perfection de leur développement physique

et intellectuel.

«Ce qu'il y a de certain, c'est que j'ai eu de nombreuses occasions de

constater ces tuyaux, ces ouvrages avancés de la demeure de la

Tarentule; ils me représentent en grand les fourreaux de quelques

Friganes. L'aranéide a voulu atteindre plusieurs buts en les

construisant: elle met son réduit à l'abri des inondations, elle le

prémunit contre la chute des corps étrangers qui, balayés par le vent,

finiraient par l'obstruer; enfin elle s'en sert comme d'une embûche en

offrant aux mouches et autres insectes dont elle se nourrit un point

saillant pour s'y poser. Qui nous dira toutes les ruses employées par

cet adroit et intrépide chasseur?

«Disons maintenant quelque chose sur les chasses assez amusantes de la

Tarentule. Les mois de mai et juin sont la saison la plus favorable pour

les faire. La première fois que je découvris les clapiers de cette

aranéide et que je constatai qu'ils étaient habités, en l'apercevant en

arrêt au premier étage de sa demeure, qui est le coude dont j'ai parlé,

je crus, pour m'en rendre maître, devoir l'attaquer de vive force et la

poursuivre à outrance; je passai des heures entières à ouvrir la

tranchée avec un couteau de plus d'un pied sur deux pouces de largeur,

sans rencontrer la Tarentule. Je recommençai cette opération dans

d'autres clapiers et toujours avec aussi peu de succès; il m'eût fallu

une pioche pour atteindre mon but, mais j'étais trop éloigné de toute

habitation. Je fus obligé de changer mon plan d'attaque et je recourus à

la ruse. La nécessité est, dit-on, la mère de l'industrie.

«J'eus l'idée, pour simuler un appât, de prendre un chaume de graminée

surmonté d'un épillet, et de frotter, d'agiter doucement celui-ci à

l'orifice du clapier. Je ne tardai pas à m'apercevoir que l'attention et

les désirs de la Lycose étaient éveillés. Séduite par cette amorce, elle

s'avançait à pas mesurés vers l'épillet. Je retirais à propos celui-ci

un peu en dehors du trou pour ne pas laisser à l'animal le temps de la

réflexion; et l'Aranéide s'élançait souvent d'un seul trait hors de sa

demeure, dont je m'empressais de fermer l'entrée. Alors la Tarentule,

déconcertée de sa liberté, était fort gauche à éluder mes poursuites et

je l'obligeais à entrer dans un cornet de papier que je fermais

aussitôt.

«Quelquefois, se doutant du piège, ou moins pressée peut-être par la

faim, elle se tenait sur la réserve, immobile, à une petite distance de

la porte qu'elle ne jugeait pas à propos de franchir. Sa patience

lassait la mienne. Dans ce cas, voici la tactique que j'employais. Après

avoir bien reconnu la direction du boyau et la position de la Lycose,

j'enfonçais avec force et obliquement une lame de couteau, de manière à

surprendre l'animal par derrière et à lui couper la retraite en barrant

le clapier. Je manquais rarement mon coup, surtout dans des terrains qui

n'étaient pas pierreux. Dans cette situation critique, ou bien la

Tarentule, effrayée, quittait la tanière pour gagner le large, ou bien

elle s'obstinait à demeurer acculée contre la lame du couteau. Alors, en

faisant exécuter à celle-ci un mouvement de bascule assez brusque, je

lançais au loin et la terre et la Lycose, dont je m'emparais. En

employant ce procédé de chasse, je prenais parfois jusqu'à une quinzaine

de Tarentules dans l'espace d'une heure.

«Dans quelques circonstances où la Tarentule était tout à fait désabusée

du piège que je lui tendais, je n'ai pas été peu surpris, quand

j'enfonçais l'épillet jusqu'à le tourner dans son gîte, de la voir jouer

avec un espèce de dédain avec cet épillet et le repousser à coups de

pattes, sans se donner la peine de gagner le fond de son réduit.

«Les paysans de la Pouille, au rapport de Baglivi, font aussi la chasse

à la Tarentule en imitant, à l'orifice de son terrier, le bourdonnement

d'un insecte au moyen d'un chaume d'avoine.

«_Ruricolae nostri_, dit-il, _quando eas captare volunt, ad illorum

latibula accedunt, tenuisque avenaceae fistulae sonum, apum murmuri non

absimilem, modulantur. Quo audito, ferox exit Tarentula ut muscas vel

alia hujus modi insecta, quorum murmur esse putat, captat; captatur

tamen ista a rustico insidiatore_.

«La Tarentule, si hideuse au premier aspect, surtout lorsqu'on est

frappé de l'idée du danger de sa piqûre, si sauvage en apparence, est

cependant très susceptible de s'apprivoiser, ainsi que j'en ai fait

plusieurs fois l'expérience.

«Le 7 mai 1812, pendant mon séjour à Valence, en Espagne, je pris, sans

la blesser, une Tarentule mâle d'assez belle taille, et je l'emprisonnai

dans un bocal de verre clos par un couvercle de papier, au centre duquel

j'avais pratiqué une ouverture à panneau. Dans le fond du vase, j'avais

fixé un cornet de papier qui devait lui servir de demeure habituelle. Je

plaçai le bocal sur une table de ma chambre à coucher, afin de l'avoir

souvent sous les yeux. Elle s'habitua promptement à la réclusion, et

finit par devenir si familière, qu'elle venait saisir au bout de mes

doigts la mouche vivante que je lui servais. Après avoir donné à sa

victime le coup de mort avec les crochets de ses mandibules, elle ne se

contentait pas comme la plupart des Araignées, de lui sucer la tête,

elle broyait tout son corps en l'enfonçant successivement dans la bouche

au moyen des palpes; elle rejetait ensuite les téguments triturés et les

balayait loin de son gîte.

«Après son repas, elle manquait rarement de faire sa toilette, qui

consistait à brosser, avec les tarses antérieurs, ses palpes et ses

mandibules, tant en dehors qu'en dedans; après cela, elle reprenait son

air de gravité immobile. Le soir et la nuit étaient pour elle le temps

de la promenade. Je l'entendais souvent gratter le papier du cornet. Ces

habitudes confirment l'opinion, déjà émise ailleurs par moi, que la

plupart des Aranéides ont la faculté de voir le jour et la nuit, comme

les chats.

«Le 28 juin, ma Tarentule changea de peau, et cette mue qui fut la

dernière n'altéra d'une manière sensible ni la couleur de sa robe, ni la

grandeur de son corps. Le 14 juillet, je fus obligé de quitter Valence,

et je restai absent jusqu'au 23. Durant ce temps, la Tarentule jeûna; je

la trouvai bien portante à mon retour. Le 2 août, je fis encore une

absence ci neuf jours, que ma prisonnière supporta sans aliments et sans

altération de santé. Le 1er octobre, j'abandonnai encore la Tarentule

sans provisions de bouche. Le 21 de ce mois, étant à vingt lieues de

Valence, où j'étais destiné à demeurer, j'expédiai un domestique pour me

l'apporter. J'eus le regret d'apprendre qu'on ne l'avait pas trouvée

dans le bocal, et j'ai ignoré son sort.

«Je terminerai mes observations sur les Tarentules par une courte

description d'un combat singulier entre ces animaux. Un jour que j'avais

fait une chasse heureuse à ces Lycoses, je choisis deux mâles adultes et

bien vigoureux que je mis en présence dans un large bocal, afin de me

procurer le plaisir d'un combat à mort. Après avoir fait plusieurs fois

le tour du cirque pour chercher à s'évader, ils ne tardèrent pas, comme

à un signal donné, à se poster dans une attitude guerrière. Je les vis

avec surprise prendre leur distance, se redresser gravement sur leurs

pattes de derrière, de manière à se présenter mutuellement le bouclier

de leur poitrine. Après s'être observés ainsi face à face pendant deux

minutes, après s'être sans doute provoqués par des regards qui

échappaient aux miens, je les vis se précipiter en même temps l'un sur

l'autre, s'entrelacer de leurs pattes, et chercher dans une lutte

obstinée à se piquer avec les crochets des mandibules. Soit fatigue,

soit convention, le combat fut suspendu; il y eut une trêve de quelques

instants, et chaque athlète, s'éloignant un peu, vint se replacer dans

sa posture menaçante. Cette circonstance me rappela que, dans les

combats singuliers des chats, il y a aussi des suspensions d'armes. Mais

la lutte ne tarda pas à recommencer avec plus d'acharnement entre mes

deux Tarentules. L'une d'elles, après avoir balancé la victoire, fut

enfin terrassée et blessée d'un trait mortel à la tête. Elle devint la

proie du vainqueur, qui lui déchira le crâne et la dévora. Après ce

combat singulier, j'ai conservé vivante pendant plusieurs semaines la

Tarentule victorieuse.»

Ma région ne possède pas la Tarentule ordinaire, l'Aranéide dont le

savant des Landes vient de nous raconter les moeurs; mais elle a son

équivalent à ventre noir ou Lycose de Narbonne, moitié moindre que la

première, parée de velours noir à la face inférieure, sous le ventre

surtout, chevronnée de brun sur l'abdomen, annelée de gris et de blanc

sur les pattes. Les terrains arides, caillouteux, à végétation de thym

grillée par le soleil, sont sa demeure favorite. Dans mon laboratoire de

l'harmas, il y a bien une vingtaine de terriers de cette Lycose.

Rarement je passe à côté de ces repaires sans donner un coup d'oeil au

fond des clapiers, où luisent, comme des diamants, les quatre gros yeux,

les quatre télescopes des recluses. Les quatre autres, beaucoup plus

petits, ne sont pas visibles à cette profondeur.

Si je veux richesses plus grandes, je n'ai qu'à me rendre à quelques

cents pas de ma demeure, sur le plateau voisin, autrefois forêt pleine

d'ombre, aujourd'hui morne solitude où pâture le Criquet et vole de

pierre en pierre le Motteux. L'amour du lucre a dévasté le pays. Le vin

rapportant beaucoup, on extirpa la forêt pour planter la vigne. Le

Phylloxera est venu, la souche a péri, et le vert plateau d'autrefois

n'est plus qu'une étendue désolée, où quelques touffes de robustes

gramens poussent parmi les cailloux. Cette Arabie Pétrée est le paradis

de la Lycose; en une heure de temps, si besoin était, j'y découvrirais

un cent de terriers dans une médiocre étendue.

Ces demeures sont des puits d'un pied de profondeur environ, d'abord

verticaux, puis infléchis en coude. Leur diamètre moyen est d'un pouce.

Sur le bout de l'orifice s'élève une margelle, formée de paille, de

menus brins de toute nature, jusqu'à de petits cailloux de la grosseur

d'une noisette. Le tout est maintenu en place, cimenté avec de la soie.

Fréquemment l'Araignée se borne à rapprocher les feuilles sèches du

gazon voisin, qu'elle assujettit avec les liens de ses filières, sans

les détacher de la plante; fréquemment aussi, à la construction en

charpente, elle préfère un travail de maçonnerie, fait de petites

pierres. La nature des matériaux à la portée de la Lycose, dans l'étroit

voisinage du chantier en construction, décide de la nature de la

margelle. Il n'y a pas de choix: tout est bon à la condition d'être

rapproché.

L'économie du temps fait donc varier beaucoup l'enceinte défensive sous

le rapport de ses éléments constitutifs. La hauteur varie aussi. Telle

enceinte est une tourelle d'un pouce de hauteur, telle autre se réduit à

un simple rebord. Toutes ont leurs parties solidement reliées avec de la

soie, toutes aussi ont même ampleur que le canal souterrain, dont elles

sont le prolongement. Il n'y a pas ici d'inégalité de diamètre entre le

manoir sous terre et son bastion avancé; il n'y a pas, à l'orifice,

cette plate-forme que la tourelle laisse libre pour le développement des

pattes de la Tarentule italienne. Un puits, directement surmonté par sa

margelle, voilà l'oeuvre de la Tarentule à ventre noir.

Si le sol est terreux, homogène, le type architectural n'a pas

d'entraves, et la demeure de l'Aranéide est un tube cylindrique; mais si

l'emplacement est caillouteux, la forme est modifiée suivant les

exigences des fouilles. Dans ce dernier cas, le repaire est souvent un

antre grossier, sinueux, sur la paroi duquel font saillie çà et là les

blocs pierreux contournés par l'excavation. Régulier ou irrégulier, le

manoir est crépi jusqu'à une certaine profondeur d'un enduit de soie,

qui prévient les éboulements et facilite l'escalade au moment d'une

prompte sortie.

Baglivi, dans son naïf latin, nous enseigne la manière de prendre la

Tarentule. Je suis devenu son _rusticus insidiator_; j'ai agité à

l'entrée du terrier l'épillet d'une graminée pour imiter le murmure

d'une abeille, et attirer l'attention de la Lycose, qui s'élance au

dehors croyant saisir une proie. Cette méthode ne m'a pas réussi.

L'Araignée quitte, il est vrai, ses appartements reculés et remonte un

peu dans le tube vertical pour s'informer de ce qui bruit à sa porte;

mais la bête rusée a bientôt éventé le piège; elle reste immobile à

mi-hauteur; puis, à la moindre alerte, elle redescend dans la galerie

coudée, où elle est invisible.

La méthode de L. Dufour me paraîtrait meilleure si, dans les conditions

où je me trouve, elle était praticable. Plonger rapidement un couteau

dans le sol par le travers du terrier, de façon à couper la retraite à

la Tarentule, lorsque celle-ci, attirée par l'épillet, stationné dans

l'étage supérieur, est une tactique à réussite certaine lorsque le sol

s'y prête; malheureusement, ce n'est pas mon cas: autant vaudrait

enfoncer la lame du couteau dans du tuf.

D'autres ruses sont nécessaires. En voici deux qui m'ont réussi. Je les

recommande aux futurs chasseurs de la Tarentule. J'introduis aussi

profondément que possible dans le terrier un chaume de graminée ayant un

épillet charnu que l'Aranéide puisse mordre en plein. J'agite, je tourne

et retourne mon amorce. Frôlée par le corps importun, l'Araignée songe à

la défense et mord l'épillet. Une petite résistance annonce aux doigts

que l'animal a donné dans le piège, qu'il a saisi de ses crochets le

bout du chaume. On tire à soi, lentement, avec précaution; l'autre tire

d'en bas, arc-boutant ses pattes contre la paroi. Cela vient, cela

monte. Je me dissimule de mon mieux quand l'Aranéide arrive dans le

canal vertical: en me voyant, elle laisserait l'amorce et redescendrait.

Je l'amène ainsi, par degrés, jusqu'à l'orifice. C'est le moment

difficile. Si l'on continue le mouvement doux, l'Araignée, qui se sent

entraînée hors du logis, rentre aussitôt chez elle. Amener dehors la

bête soupçonneuse par ce moyen n'est pas possible. Lors donc qu'elle

apparaît au niveau du sol, brusquement je tire. Surprise par ce coup de

Jarnac, la Tarentule n'a pas le temps de lâcher prise; accrochée à

l'épillet, elle est lancée à quelques pouces du terrier. La capture est

désormais sans difficulté. Hors de sa demeure, la Lycose est peureuse,

comme effarée, à peine capable de fuir. La pousser dans un cornet avec

un chaume est l'affaire d'un instant.

Il faut quelque patience pour amener jusqu'à l'orifice du terrier la

Tarentule qui a mordu sur l'insidieux épillet. La méthode suivante est

plus prompte. Je me procure une provision de Bourdons vivants. J'en mets

un dans un petit flacon à goulot assez large pour enclore l'orifice du

terrier, et je renverse sur cet orifice l'appareil ainsi amorcé. Le

vigoureux hyménoptère d'abord vole et bruit dans sa prison de verre;

puis, apercevant un terrier semblable à celui de sa famille, il s'y

engage sans grande hésitation. Mal lui en prend: tandis qu'il descend,

l'Araignée monte; la rencontre a lieu dans le couloir vertical. Quelques

instants l'oreille perçoit une sorte de chant de mort. C'est le

bruissement du Bourdon qui proteste contre l'accueil qui lui est fait.

Puis, brusque silence. Le flacon est donc enlevé, et une pince à longues

branches est plongée dans le puits. Je retire le Bourdon, mais immobile,

mort, la trompe pendante. Quelque terrible drame vient de se passer.

L'Araignée suit, ne voulant pas lâcher un si riche butin. Gibier et

chasseur sont amenés à l'orifice. Méfiante, l'Aranéide parfois rentre;

mais il suffit de laisser le Bourdon sur le seuil de la porte, ou même à

quelques pouces plus loin, pour la voir reparaître, sortir de sa

forteresse et venir, audacieuse, reprendre sa proie. C'est le moment: la

demeure est fermée du doigt ou d'un caillou, et, comme le dit Baglivi,

_captatur tamen ista a rustico insidiatore_. J'ajouterai: _adjuvante

Bombo_.

Ces méthodes de chasse n'avaient pas précisément pour but de me procurer

des Tarentules; je tenais fort peu à élever l'Aranéide dans un flacon.

Un autre sujet me préoccupait. Voici, me disais-je, un ardent chasseur,

qui vit uniquement de son métier. Il ne prépare pas de conserves

alimentaires pour sa descendance; il se nourrit lui-même de la proie

saisie. Ce n'est pas un _paralyseur_, qui ménage savamment son gibier

pour lui laisser un reste de vie et le maintenir frais des semaines

entières; c'est un tueur, qui sur-le-champ fait repas de sa venaison.

Avec lui, pas de vivisection méthodique, qui abolisse les mouvements

sans abolir la vie, mais une mort complète, aussi soudaine que possible,

qui sauvegarde l'assaillant des retours offensifs de l'assailli.

Son gibier, d'ailleurs, doit être robuste et pas toujours des plus

pacifiques. À ce Nemrod, embusqué dans sa tourelle, il faut une proie

digne de sa vigueur. Le gros Acridien, à la forte mâchoire, la Guêpe

irascible, l'Abeille, le Bourdon et autres porteurs de dague

empoisonnée, doivent de temps en temps donner dans l'embuscade. Le duel

est presque à parité d'armes. Aux crochets venimeux de la Lycose, la

Guêpe oppose son stylet venimeux. Qui des deux bandits aura le dessus?

La lutte est corps à corps. Pour la Tarentule, nul moyen secondaire de

défense; pas de lacet pour lier la victime, pas de traquenard pour la

maîtriser. Lorsque, dans sa grande toile verticale, une Épeire voit un

insecte empêtré, elle accourt et par brassées jette sur le captif des

nappes de cordages, des rubans de soie, qui rendent toute résistance

impossible. Sur la proie solidement garrottée, une piqûre est prudemment

faite avec les crochets à venin; puis l'Araignée se retire, attendant

que se soient calmées les convulsions de l'agonie. C'est alors que le

chasseur revient au gibier. Dans ces conditions, aucun danger sérieux.

Pour la Lycose, le métier est plus chanceux. N'ayant à son service que

son audace et ses crochets, elle doit bondir sur le périlleux gibier, le

dominer par sa dextérité, le foudroyer en quelque sorte par son talent

de rapide tueur.

Foudroyer est le mot: les Bourdons que je retire du trou fatal le

démontrent assez. Dès que cesse ce bruissement aigu que j'ai appelé

chant de mort, vainement je me hâte de plonger mes pinces: je retire

toujours l'insecte mort, trompe étirée et pattes flasques. À peine

quelques frémissements des pattes annoncent que c'est un cadavre très

récent. La mort du Bourdon est instantanée. Chaque fois que je retire

une nouvelle victime du fond du terrible abattoir, ma surprise renaît

devant son immobilité soudaine.

Cependant l'un et l'autre ont à peu près même vigueur: je choisis mes

Bourdons parmi les plus gros (_Bombus hortorum_ et _B. terrestris_). Les

armes se valent presque; le dard de l'hyménoptère peut soutenir la

comparaison avec les crochets de l'Araignée; la piqûre du premier me

semble aussi redoutable que la morsure du second. Comment se fait-il que

la Tarentule ait toujours le dessus, et de plus dans une lutte très

courte, d'où elle sort indemne? Il y a certainement de sa part une

tactique savante. Si subtil que soit son venin, il m'est impossible de

croire que son inoculation seule, en un point quelconque de la victime,

suffise pour un dénouement si prompt. Le serpent à sonnettes, de

terrible renom, ne tue pas aussi vite. Il lui faut des heures, et à la

Tarentule pas même une seconde. C'est donc l'importance vitale du point

atteint par l'Aranéide, bien plus que l'atrocité du venin, qui nous

rendra compte de cette mort soudaine.

Quel est ce point? Avec les Bourdons, impossible de le reconnaître. Ils

entrent dans le terrier, et le meurtre s'accomplit loin des regards.

D'ailleurs, la loupe ne trouve sur le cadavre aucune blessure, tant sont

fines les armes qui l'ont faite. Il faudrait voir directement les deux

adversaires aux prises. J'ai plusieurs fois essayé de mettre dans le

même flacon une Tarentule et un Bourdon en présence. Les deux animaux

mutuellement se fuient, aussi inquiets l'un que l'autre de leur

captivité. J'en ai gardé vingt-quatre heures en présence, sans agression

ni d'une part ni de l'autre. Plus soucieux de la prison que de

l'attaque, ils temporisent, comme indifférents. L'expérience est

toujours restée sans succès. J'ai réussi avec des Abeilles et des

Guêpes, mais le meurtre s'est accompli de nuit et ne m'a rien appris. Je

trouvais le lendemain les deux hyménoptères réduits en marmelade sous

les mandibules de la Lycose. Une proie faible, c'est une bouchée que

l'Araignée se réserve pour le calme de la nuit. Une proie capable de

résister n'est pas attaquée en captivité. Les soucis du prisonnier

refroidissent les ardeurs du chasseur.

Le cirque d'un large flacon permet à chaque athlète de se retirer à

l'écart, respecté de son adversaire, également respecté. Amoindrissons

l'arène, rétrécissons l'enceinte. Je plonge Bourdon et Tarentule dans

une éprouvette dont le fond n'offre place que pour un seul. Une vive

mêlée éclate sans résultat sérieux. Si le Bourdon est en dessous, il se

couche sur le dos, et de ses pattes écarte l'autre tant qu'il peut. Je

ne le vois pas dégainer. L'Aranéide cependant, embrassant toute la

circonférence de l'enceinte avec ses longues pattes, se hisse un peu sur

la glissante surface et s'éloigne autant que possible de son adversaire.

Là, immobile, elle attend les événements, bientôt troublés par le

remuant Bourdon. Si celui-ci occupe le dessus, la Tarentule se fait

bouclier en rassemblant ses pattes, qui tiennent l'ennemi à distance.

Bref, sauf de vifs démêlés lorsque les deux champions sont en contact,

rien ne se passe qui mérite attention. Pas de duel à mort dans l'étroite

arène de l'éprouvette, non plus que dans l'ample cirque du flacon. Toute

peureuse, une fois hors de chez elle, l'Aranéide refuse obstinément le

combat; et ce n'est pas le Bourdon, si étourdi qu'il soit, qui s'avisera

de commencer. Je renonce à l'expérimentation en cabinet.

Il faut aller sur les lieux mêmes et présenter le duel à la Tarentule,

pleine d'audace en son château fort. Seulement, au Bourdon, qui pénètre

dans le terrier et dérobe sa fin aux regards, il est nécessaire de

substituer un autre adversaire, non enclin à pénétrer sous terre. En ce

moment abonde dans le jardin, sur les fleurs de la Sauge Sclarée, l'un

des plus robustes et des plus gros hyménoptères de ma région, le

Xylocope violet, à costume de velours noir et gaze des ailes pourpre. Sa

taille de près d'un pouce dépasse celle du Bourdon. Son coup de dague

est atroce et produit une enflure longtemps douloureuse. J'ai à ce sujet

des souvenirs précis, qui m'ont coûté cher. Voilà vraiment un

antagoniste digne de la Tarentule, si je parviens à le lui faire

accepter. J'en mets un certain nombre, un par un, dans des flacons de

petit volume mais de large goulot, capable d'entourer l'entrée du

terrier, comme je l'ai dit au sujet de la chasse avec un Bourdon pour

appât.

La proie que je vais offrir étant capable d'en imposer, je fais choix

des Tarentules les plus vigoureuses, les plus hardies, les plus

stimulées par la faim. Le chaume avec épillet est plongé dans le

terrier. Si la Lycose accourt tout de suite, si elle est de belle

taille, si elle monte hardiment jusqu'à l'orifice de sa demeure, elle

est admise au tournoi; dans le cas contraire, elle est refusée. Le

flacon, avec un Xylocope pour amorce, est renversé sur la porte de l'une

des élues. L'hyménoptère gravement bruit dans sa cloche; le chasseur

remonte du fond de l'antre; il est sur le seuil de sa porte, mais en

dedans; il regarde, il attend. J'attends aussi. Les quarts d'heure, les

demi-heures se passent: rien. L'Aranéide redescend chez elle: elle a

probablement jugé le coup trop dangereux. Je passe à un second terrier,

à un troisième, à un quatrième: rien toujours, le chasseur ne veut pas

sortir de son repaire.

La fortune sourit enfin à ma patience, bien mise à contribution par tant

de prudentes retraites et surtout par la chaleur caniculaire de la

saison. L'une bondit soudain hors de son trou, aguerrie sans doute par

une abstinence prolongée. Le drame qui se passe sous le couvert du

flacon a la durée d'un clin d'oeil. C'est fait: le robuste Xylocope est

mort. Où le meurtrier l'a-t-il atteint? La constatation est aisée: la

Tarentule n'a pas lâché prise, et ses crochets sont implantés en arrière

de la nuque, à la naissance du cou. Le tueur a bien la science que je

lui soupçonnais il s'est adressé au centre vital par excellence, il a

piqué de ses crochets à venin les ganglions cervicaux de l'insecte.

Enfin, il a mordu le seul point dont la lésion puisse amener la

soudaineté de mort. J'étais ravi de ce savoir assassin; j'étais

dédommagé de mon épiderme rôti au soleil.

Une fois n'est pas coutume. Ce que je viens de voir, est-ce hasard,

est-ce coup prémédité? Je m'adresse à d'autres Lycoses. Beaucoup,

beaucoup trop pour ma patience, se refusent obstinément à bondir hors de

leur repaire pour attaquer le Xylocope. Le formidable gibier en impose à

leur audace. La faim, qui fait sortir le loup du bois, ne peut-elle

faire sortir aussi la Tarentule de son trou? Deux, en effet, plus

affamées apparemment que les autres, s'élancent enfin sur l'hyménoptère

et répètent sous mes yeux la meurtrière scène. Mordue encore à la nuque,

exclusivement à la nuque, la proie meurt à l'instant. Trois meurtres,

dans des conditions identiques, opérés sous mes regards, tel fut le

fruit de mon expérimentation poursuivie, pendant deux séances, de huit

heures du matin à midi.

J'en avais assez vu. Le rapide tueur venait de m'enseigner son métier

comme autrefois le paralyseur: il venait de m'apprendre qu'il possède à

fond l'art de l'abatteur de boeufs des Pampas. La Tarentule est un

_desnucador_ accompli. Il me restait à confirmer l'expérience en plein

champ par l'expérience de cabinet. Je me montai donc une ménagerie de

ces Crotales pour juger de la virulence de leur venin et de son effet

suivant la partie du corps atteinte par les crochets. Une douzaine de

flacons et d'éprouvettes reçurent isolément les prisonniers, que je

capturai d'après les méthodes connues du lecteur. Pour qui jette un cri

d'effroi à la vue d'une Araignée, mon cabinet, peuplé d'affreuses

Lycoses, eût paru séjour peu rassurant.

Si la Tarentule dédaigne ou plutôt n'ose attaquer un adversaire qu'on

met en sa présence dans un flacon, elle n'hésite guère à mordre celui

qu'on met sous ses crochets. Je saisis l'Aranéide par le thorax avec des

pinces, et je présente à sa bouche l'animal que je veux faire piquer. À

l'instant, si la bête n'a pas été déjà fatiguée par des expériences, les

crochets s'ouvrent et s'implantent. C'est sur le Xylocope que j'ai

d'abord essayé les effets de la morsure. Atteint à la nuque,

l'hyménoptère succombe à l'instant. C'est la mort foudroyante dont j'ai

été témoin sur le seuil des terriers. Atteint à l'abdomen et remis alors

dans un large flacon qui le laisse libre dans ses mouvements, l'insecte

semble d'abord ne rien avoir éprouvé de sérieux. Il vole, il se démène,

il bourdonne. Mais une demi-heure ne s'est pas écoulée que la mort est

imminente. Couché sur le dos ou sur le flanc, l'insecte est immobile. À

peine quelques mouvements des pattes, quelques pulsations du ventre, qui

se continuent jusqu'au lendemain, annoncent que la vie ne s'est pas

encore totalement retirée. Puis tout cesse: le Xylocope est un cadavre.

La portée de cette expérience s'impose à l'attention. Piqué dans la

région cervicale, le vigoureux hyménoptère périt à l'instant même; et

l'Aranéide n'a pas à redouter les périls d'une lutte désespérée. Piqué

autre part, à l'abdomen, l'insecte est capable, près d'une demi-heure de

faire usage de son dard, de ses mandibules, de ses pattes; et malheur à

la Lycose qu'atteindrait le stylet. J'en ai vu qui, lardées à la bouche

tandis qu'elles mordaient tout près de l'aiguillon, périssaient de la

blessure dans les vingt-quatre heures. Donc, pour ce périlleux gibier,

il faut une mort instantanée, amenée par la lésion des centres nerveux

cervicaux; sinon la vie du chasseur fort souvent serait compromise.

L'ordre des Orthoptères m'a fourni une seconde série de patients, des

Sauterelles vertes de la longueur du doigt, des Dectiques à grosse tête,

des Éphippigères. Même résultat pour la morsure à la nuque. La mort est

foudroyante. Atteint autre part, notamment au ventre, l'expérimenté

résiste assez longtemps. J'ai vu une Éphippigère, mordue à l'abdomen, se

maintenir pendant une quinzaine d'heures solidement cramponnée à la

paroi lisse et verticale de la cloche lui servant de prison. Enfin elle

est tombée pour mourir. Là où l'hyménoptère, fine nature, succombe en

moins d'une demi-heure, l'orthoptère, grossier ruminant, résiste un jour

entier. Mettons de côté ces différences, ayant pour cause des

organisations inégalement sensibles, et nous nous résumerons en ces ceux

points: mordu à la nuque par la Tarentule, un insecte, choisi parmi les

plus gros, meurt à l'instant; mordu autre part, il périt aussi, mais

après un laps de temps qui peut être très variable d'un ordre

entomologique à l'autre.

Maintenant s'expliquent les longues hésitations de la Tarentule, si

fastidieuses pour l'expérimentateur qui lui présente, à l'entrée du

terrier, une riche mais dangereuse proie. Le plus grand nombre refusent

de se jeter sur le Xylocope. C'est qu'en effet pareil gibier ne peut

être appréhendé au hasard: il y va de la vie du chasseur, qui marquerait

son coup en mordant à l'aventure. La nuque seule est vulnérable au degré

voulu. Il faut saisir l'adversaire par là et non autre part. Ce serait

l'irriter et le rendre plus dangereux que de ne pas le terrasser

sur-le-champ. L'Aranéide le sait très bien. À l'abri sur le seuil de sa

porte, et prompte, s'il le faut, à la retraite, elle épie donc le moment

favorable; elle attend que le gros hyménoptère se présente de face, la

nuque facile à happer. Si cette condition de succès se présente, elle

bondit et opère; sinon, lassée des turbulentes évolutions du gibier,

elle rentre. Et voilà pourquoi, sans doute, il m'a fallu deux séances de

quatre heures pour assister à trois meurtres.

Instruit jadis par les hyménoptères paralyseurs, j'avais cherché à

produire moi-même la paralysie en inoculant une gouttelette d'ammoniaque

dans le thorax des insectes, Charançons, Buprestes, Scarabées, dont la

concentration du système nerveux se prête à cette opération

physiologique. L'élève avait convenablement répondu à l'enseignement des

maîtres, et je paralysais un Bupreste et un Charançon presque aussi bien

que le ferait un Cerceris. Pourquoi n'imiterais-je pas aujourd'hui

l'expert tueur, la Tarentule? Avec une fine pointe d'acier, je fais

pénétrer une très petite goutte d'ammoniaque à la base du crâne d'un

Xylocope ou d'une Sauterelle. À l'instant l'insecte succombe, sans

autres mouvements que des convulsions désordonnées. Atteints par l'âcre

liquide, les ganglions cervicaux cessent leurs fonctions et la mort

arrive. Cependant cette mort n'est pas soudaine, les convulsions durent

quelques temps. Si l'expérimentation laisse quelque peu à désirer sous

le rapport de la soudaineté, d'où cela peut-il provenir? De ce que le

liquide employé, l'ammoniaque, ne peut soutenir la comparaison, pour

l'efficacité meurtrière, avec le venin de la Lycose, venin assez

redoutable, on va le voir.

Je fais mordre à la jambe un jeune moineau, bien emplumé, prêt à quitter

le nid. Une goutte de sang coule; le point atteint s'entoure d'une

aréole rougeâtre, puis violacée. Presque immédiatement l'oiseau ne peut

se servir de sa patte, qui est traînante, avec les doigts

recroquevillés; il sautille sur l'autre. Du reste, le patient n'a pas

l'air de si bien se préoccuper de son mal; il a l'appétit bon. Mes

filles le nourrissent de mouches, de mie de pain, de pulpe d'abricot. Il

se rétablira, il prendra des forces; la pauvre victime des curiosités de

la science sera rendue à la liberté. C'est notre souhait à tous, notre

projet. Douze heures après, l'espoir de guérison s'accroît; l'infirme

accepte très volontiers la nourriture; il la réclame si l'on tarde trop.

Mais la patte est toujours traînante. Je crois à une paralysie

temporaire, qui se dissipera bientôt. Le surlendemain, la nourriture est

refusée. S'enveloppant de son stoïcisme et de ses plumes ébouriffées,

l'oisillon fait la boule, tantôt immobile, tantôt pris de soubresauts.

Mes filles le réchauffent de l'haleine dans le creux de la main. Les

convulsions deviennent plus fréquentes. Un bâillement annonce que c'est

fini. L'oiseau est mort.

Au repas du soir, il y eut entre nous quelque froid. Je lisais dans le

regard de mon entourage de muets reproches sur mon expérience, je

sentais autour de moi une vague accusation de cruauté. La fin du

misérable moineau avait contristé toute la famille. Moi-même je n'étais

pas sans quelque remords de conscience; le petit résultat acquis me

semblait trop chèrement payé. Ils sont faits d'un autre bois ceux qui,

sans sourciller, et pour ne pas arriver à grand'chose, ouvrent le ventre

à des chiens vivants.

J'eus cependant le courage de recommencer, et cette fois sur une Taupe,

prise ravageant un carré de laitues. Il était à craindre que ma captive,

avec son famélique estomac, donnât lieu à des doutes s'il fallait la

garder quelques jours. Elle pouvait périr, non de sa blessure, mais

d'inanition, si je ne parvenais à lui donner une nourriture convenable,

assez abondante, assez fréquemment distribuée. Je m'exposais ainsi à

mettre sur le compte du venin ce qui pouvait bien n'être que le résultat

de la famine. J'avais donc à reconnaître d'abord s'il m'était possible

de conserver la Taupe en captivité. Installée au fond d'un large

récipient d'où elle ne pouvait sortir, la bête reçut pour aliments des

insectes variés, Scarabées, Sauterelles, Cigales surtout, qu'elle

grugeait d'un excellent appétit. Vingt-quatre heures de ce régime me

convainquirent que l'animal s'accommodait de ce menu et prenait très

bien sa captivité en patience.

Je la fis mordre par la Tarentule au bout du groin. Remise dans sa cage,

la bête à tout instant se gratte le museau avec ses larges pattes. Cela

cuit, paraît-il, cela démange. Désormais, la provision de Cigales est de

moins en moins consommée; le lendemain au soir, elle est même refusée.

Trente-six heures environ après la morsure, la Taupe meurt pendant la

nuit, et ce n'est certes pas d'inanition, car il y avait encore dans le

récipient une demi-douzaine de Cigales vivantes et quelques Scarabées.

Ainsi la morsure de la Tarentule à ventre noir est redoutable pour des

animaux autres que des insectes; elle est mortelle pour le Moineau, elle

est mortelle pour la Taupe. Jusqu'à quel point faut-il généraliser? Je

l'ignore, mes recherches ne s'étant pas étendues plus loin. Il me

semble, néanmoins, d'après le peu que j'ai vu, que la morsure de cette

Aranéide ne serait pas chez l'homme un accident négligeable. C'est tout

ce que j'ai à dire à la médecine.

À l'entomologie philosophique, j'ai à dire autre chose; j'ai à lui faire

remarquer cette profonde science des tueurs rivalisant avec celle des

paralyseurs. Les premiers, et je les mets au pluriel, car la Tarentule

doit partager son art meurtrier avec une foule d'autres Aranéides,

surtout avec celles qui chassent sans filets; les premiers, dis-je,

vivant de leur proie, frappent le gibier de mort foudroyante en les

piquant dans les ganglions cervicaux; les seconds, qui veulent des

conserves fraîches pour leurs larves, abolissent les mouvements en

piquant le gibier dans les autres ganglions. Les uns et les autres

s'adressent à la chaîne nerveuse, mais ils choisissent le point d'après

le but à atteindre. S'il faut la mort, et la mort soudaine, sans péril

pour le chasseur, la nuque est atteinte; s'il faut la simple paralysie,

la nuque est respectée, et les segments suivants, tantôt un seul, tantôt

trois, tantôt à peu près tous, suivant la secrète organisation de la

victime, reçoivent le coup de poignard.

Les paralyseurs même, du moins quelques-uns, connaissent la haute

importance vitale des ganglions cérébraux. Nous avons vu l'Ammophile

hérissée mâchonner le cerveau de la chenille; le Sphex languedocien

mâchonner celui de son Éphippigère, dans le but de provoquer une

passagère torpeur. Mais ils le compriment simplement et de plus avec une

prudente réserve; ils se gardent bien de plonger le style dans ce

primordial foyer de vie; nul ne s'en avise, car le résultat serait un

cadavre dédaigné de la larve. L'Aranéide, elle plante là son double

poignard, et seulement là; ailleurs ce serait blessure exaltant la

résistance par l'irritation. Il lui faut une venaison consommée sans

retard, et brutalement elle plonge ses crochets en ce point que les

autres respectent avec tant de scrupule.

Si l'instinct de ces savants meurtriers n'est pas, chez les uns comme

chez les autres, une prédisposition innée, inséparable de l'animal, mais

bien une habitude acquise, vainement je me mets l'esprit à la torture

pour comprendre comment cette habitude a pu s'acquérir. Enveloppez ces

faits, tant que vous le voudrez, de nuages théoriques, vous ne

parviendrez jamais à voiler leur éclatante affirmation sur un ordre

préétabli.

Nouveaux souvenirs entomologiques - Livre II Étude sur l'instinct et les moeurs des insectes · 第 25 / 38 题