Ce chapitre et le suivant devaient être dédiés, sous forme de lettre, à
l'illustre naturaliste anglais qui repose maintenant à Westminster, en
face de Newton, à Charles Darwin. Mon devoir était de lui rendre compte
du résultat de quelques expériences qu'il m'avait suggérées dans notre
correspondance, devoir bien doux pour moi, car si les faits, tels que je
les observe, m'éloignent de ses théories, je n'ai pas moins en profonde
vénération sa noblesse de caractère et sa candeur de savant. Je
rédigeais ma lettre quand m'arriva la poignante nouvelle: l'excellent
homme n'était plus; après avoir sondé la grandiose question des
origines, il était aux prises avec l'ultime et ténébreux problème de
l'au-delà. Je renonce donc à la forme épistolaire, contresens devant la
tombe de Westminster. Une rédaction impersonnelle, libre d'allures,
exposera ce que j'avais à raconter sur un ton plus académique.
Un trait, entre tous, avait frappé le savant anglais dans la lecture du
premier volume de mes Souvenirs entomologiques: c'est la faculté que
possèdent les Chalicodomes de savoir retrouver leur nid après avoir été
dépaysés à de grandes distances. Qu'ont-ils pour boussole dans ce voyage
de retour, quel sens les guide? Le profond observateur me parlait alors
d'une expérience qu'il avait toujours désiré de faire sur les pigeons,
et qu'il avait toujours négligée, absorbé par d'autres préoccupations.
Cette expérience, je pouvais la tenter avec mes hyménoptères. L'insecte
remplaçant l'oiseau, le problème restait le même. J'extrais de sa lettre
le passage concernant l'épreuve à essayer:
_«Allow me to make a suggestion in relation to your wonderful account of
insects finding their way home. I formerly wished to try it with
pigeons; namely, to carry the insects in their paper cornets about a
hundred paces in the opposite direction to that which you intended
ultimately to carry them, but before turning round to return, to put the
insects in a circular box with an axle which could be made to revolve
very rapidly first in one direction and then in another, so as to
destroy for a time all sense of direction in the insects. I have
sometimes imagined that animal may feel in which direction they were at
the first start carried._»
En somme, Charles Darwin me propose d'isoler mes hyménoptères chacun
dans un cornet de papier, ainsi que je le faisais dans mes premières
expériences, et de les transporter d'abord à une centaine de pas dans
une direction opposée à celle que je me propose de suivre en dernier
lieu. Les captifs sont alors mis dans une boîte ronde qui tourne
rapidement sur un axe, tantôt dans un sens et tantôt dans un autre.
Ainsi sera détruit chez eux, pour un certain temps, le sens de la
direction. La rotation propre à désorienter étant terminée, on revient
sur ses pas et l'on gagne le point où doit s'effectuer la mise en
liberté.
La méthode d'expérimentation me parut très ingénieusement conçue. Avant
d'aller à l'ouest, je me dirige à l'est. Dans l'obscurité de leurs
cornets, et par cela seul que je les déplace, mes prisonniers ont le
sentiment de la direction que je leur fais suive. Si rien ne venait
troubler cette impression du départ, l'animal l'aurait pour guide à son
retour. Ainsi s'expliquerait la rentrée au nid de mes Chalicodomes
dépaysés à trois et quatre kilomètres de distance. Mais lorsque les
insectes sont assez impressionnés par le déplacement à l'est, intervient
la rotation rapide dans un sens puis dans l'autre, alternativement.
Désorienté par cette multiplicité de circuits inverses, l'animal n'a pas
connaissance de mon retour et reste sous l'impression du début. Je le
transporte maintenant à l'ouest alors qu'il lui semble cheminer toujours
vers l'est. Sous cette impression, l'animal doit être dérouté. Rendu
libre, il s'envolera à l'opposé de sa demeure, qu'il ne retrouvera
jamais.
Ce résultat me paraissait d'autant plus probable que j'entendais répéter
autour de moi, par les gens de la campagne, des faits bien propres à
confirmer mes espérances. Favier, l'homme impayable pour ce genre de
renseignements, me mit le premier sur la voie. Il me raconta que,
lorsqu'on veut déménager un chat d'une ferme dans une autre assez
éloignée, on le met dans un sac que l'on fait rapidement tourner au
moment du départ. On empêche ainsi l'animal de revenir à la maison
quittée. Bien d'autres, après Favier, me répétèrent la même pratique. À
leur dire, la rotation dans un sac était infaillible; le chat dérouté ne
revenait plus. Je transmis en Angleterre ce que je venais d'apprendre;
je racontai au philosophe de Down comment le paysan avait devancé les
investigations de la science. Charles Darwin était émerveillé; je
l'étais aussi, et nous comptions l'un et l'autre presque sur un succès.
Ces pourparlers avaient lieu en hiver; j'avais tout le temps de préparer
l'expérimentation qui devait se faire au mois de mai suivant. «Favier,
dis-je un jour à mon aide, il me faudrait les nids que vous savez. Allez
chez le voisin, demandez-lui l'autorisation et montez sur le toit de son
hangar, avec des tuiles neuves et du mortier que vous prendrez chez le
maçon; vous enlèverez à la toiture une douzaine des tuiles les mieux
garnies et vous les remplacerez à mesure.»
Ainsi fut fait. Le voisin se prêta de très bonne grâce à l'échange de
tuiles, car il est obligé de démolir lui-même, de temps en temps,
l'ouvrage de l'abeille maçonne, s'il ne veut s'exposer à voir sa toiture
crouler un jour. J'allais au-devant d'une réparation d'une année à
l'autre très urgente. Le soir-même, j'étais en possession de douze
superbes fragments de nid, de forme rectangulaire et reposant chacun sur
la face convexe d'une tuile, c'est-à-dire sur la face qui regardait
l'intérieur du hangar. J'eus la curiosité de peser le plus volumineux:
la romaine accusa seize kilogrammes. Or la toiture d'où il provenait
était couverte de pareils blocs, contigus l'un à l'autre, sur une
étendue de soixante-dix tuiles. En ne prenant que la moitié du poids
pour faire la balance entre les plus gros amas et les plus petits, on
trouve à la construction de l'hyménoptère le poids total de 56
kilogrammes. Et encore m'affirme-t-on avoir vu mieux dans le hangar de
mon voisin. Laissez faire l'abeille maçonne lorsque l'endroit lui plaît,
laissez accumuler les travaux de nombreuses générations, et tôt ou tard
la toiture s'effondrera sous la surcharge. Laissez vieillir les nids,
laissez-les se détacher par fragments lorsque l'humidité les aura
pénétrés, et il vous tombera sur la tête des moellons à vous briser le
crâne. Voilà le monument d'un insecte bien peu connu.[3]
[Note 3: Il est si peu connu que j'ai fait grave erreur en m'occupant de lui
dans le premier volume de ces Souvenirs. Sous ma dénomination erronée de
_Chalicodoma sicula_, sont comprises en réalité deux espèces, l'une
nidifiant dans nos habitations, en particulier sous les tuiles des
hangars, l'autre nidifiant sur les rameaux des arbustes. La première
espèce a reçu divers noms, qui sont, dans l'ordre de priorité:
_Chalicodoma pyrenaica_ Lep. _(Megachile)_; _Chalicodoma pyrrhopeza_
Gerstäcker; _Chalicodoma rufitarsis_ Giraud. Il est fâcheux que le nom
ayant pour lui la priorité se prête au malentendu. J'hésite à qualifier
de pyrénéen un insecte bien moins fréquent dans les Pyrénées que dans la
région. Je l'appellerai _Chalicodome des hangars_. Ce nom est sans
inconvénient aucun dans un livre où le lecteur préfère la clarté aux
exigences de l'entomologie systématique. La seconde espèce, celle qui
fait son nid sur les rameaux, est le _Chalicodoma rufescens_ J. Pérez.
Pour les mêmes motifs, je l'appellerai _Chalicodome des arbustes_. Je
dois ces corrections à l'obligeance du savant professeur de Bordeaux, M.
J. Pérez, si versé dans la connaissance des hyménoptères.]
Pour le but principal que je me proposais, ces richesses ne suffisaient
pas, non pour la quantité mais pour la qualité. Elles provenaient de
l'habitation voisine, séparée de la mienne par un petit champ de blé et
d'oliviers. J'avais à craindre que les insectes issus de ces nids ne
fussent influencés héréditairement par leurs ancêtres, hôtes du hangar
depuis de longues années. L'abeille dépaysée reviendrait peut-être
guidée par l'habitude invétérée de sa famille; elle retrouverait le
hangar de ses ascendants, et de là regagnerait sans difficulté son nid.
Puisqu'il est de mode aujourd'hui de faire jouer un très grand rôle à
ces influences héréditaires, il convient de les éliminer de mes
expériences. Il me faut des abeilles étrangères, transportées de loin,
pour lesquelles le retour à l'emplacement natal ne peut favoriser en
rien le retour au nid déplacé.
Favier se chargea de l'affaire. Il avait découvert sur les bords de
l'Aygues, à plusieurs kilomètres du village, une masure abandonnée où
les Chalicodomes s'étaient établis en colonie très populeuse. Il voulait
prendre la brouette pour transporter les moellons à cellules; je l'en
dissuadai: les cahotements du véhicule sur des sentiers très
caillouteux, pouvaient compromettre le contenu des cellules. Une
corbeille portée sur l'épaule fut préférée. Il s'adjoignit un aide et
partit. L'expédition me valut quatre tuiles bien peuplées. C'est tout ce
qu'ils pouvaient porter à eux deux; et encore à leur arrivée fallut-il
payer la rasade: ils étaient éreintés. Le Vaillant nous parle d'un nid
de Républicains dont il chargeait un chariot attelé de deux buffles. Mon
Chalicodome rivalise avec l'oiseau de l'Afrique australe: le couple de
buffles n'eût pas été de trop pour déménager en entier le nid des bords
de l'Aygues.
Il s'agit maintenant d'installer mes tuiles. Je tiens à les avoir à
portée du regard, dans une situation qui me rende l'observation facile
et m'épargne les petites misères d'autrefois: ascensions continuelles à
l'échelle, longues stations sur un barreau de bois qui vous endolorit la
plante des pieds, coups de soleil contre un mur devenu brûlant. Il faut
d'ailleurs que mes hôtes se trouvent chez moi à peu près comme chez eux.
Il est de mon devoir de leur faire la vie douce, si je veux qu'ils
s'attachent au nouveau logis. J'ai précisément ce qui leur convient.
Sous une terrasse s'ouvre un large porche dont les flancs sont visités
par le soleil tandis que le fond est à l'ombre. Il y a part pour tous:
l'ombre pour moi, le soleil pour mes pensionnaires. Chaque tuile est
armée d'un crochet en fort fil de fer et appendue contre la paroi, à la
hauteur des yeux. Une moitié de mes nids est à droite, l'autre moitié
est à gauche. Le coup d'oeil de l'ensemble est assez original. Qui entre
et pour la première fois voit mon étalage suppose d'abord des pièces de
salaison, d'épaisses tranches de quelque lard exotique dont je hâte la
dessiccation au soleil. L'erreur reconnue, on s'extasie devant ces
ruches de mon invention. La nouvelle s'en répand dans le village et plus
d'un en fait ses gorges chaudes. Je passe pour un apiculteur des
abeilles bâtardes. Qui sait ce que cela doit me rapporter!
Avril n'est pas fini, que mes ruches sont en pleine activité. Au fort du
travail, l'essaim forme une petite nuée tourbillonnante, pleine de
murmures. Le porche est un passage fréquenté; il conduit à une pièce où
s'entreposent diverses provisions domestiques. Le personnel de la maison
d'abord me cherche noise pour avoir établi en notre intimité cette
dangereuse république. On n'ose aller aux provisions: il faudrait
traverser la nuée d'abeilles, et gare les coups d'aiguillon. Il me faut
démontrer péremptoirement que le danger est nul, que mon abeille est
très pacifique, incapable de dégainer tant qu'elle n'est pas saisie.
J'approche le visage de l'un des gâteaux de terre, jusqu'à presque le
toucher, lorsqu'il est tout noir de maçonnes en travail; je promène mes
doigts dans les rangs, je dépose quelques abeilles sur la main, je
stationne au plus épais du tourbillon, et jamais une piqûre. Leur
caractère paisible m'est connu de longue date. Je partageais autrefois
l'appréhension commune, j'hésitais à m'engager dans un essaim
d'Anthophores ou de Chalicodomes; aujourd'hui je suis bien revenu de ces
frayeurs. Ne tracassez pas la bête, et il ne lui arrivera pas une seule
fois de songer à mal. Tout au plus, quelqu'une, par curiosité plutôt que
par colère, viendra planer devant votre figure, vous regarder avec
obstination, mais avec le seul bourdonnement pour toute menace.
Laissez-la faire: son examen est pacifique.
En quelques séances, tout mon personnel fut rassuré: petits et grands
allaient et revenaient sous le porche comme si de rien n'était. Mes
abeilles, loin de rester un sujet de crainte, devenaient un sujet de
distraction; chacun prenait plaisir à voir les progrès de leurs
industrieux travaux. Pour les étrangers, je me gardais bien de divulguer
le secret. Si quelqu'un, appelé pour affaires, passait devant le porche
au moment où je stationnais devant les gâteaux appendus, un court
colloque s'engageait, dans le genre de celui-ci: «Elles vous connaissent
donc, pour ne pas vous piquer?--Sans doute, elles me connaissent.--Et
moi?--Vous, c'est autre chose.» là l'on se tenait à respectueuse
distance. C'est ce que je désirais.
Il est temps de songer aux expérimentations. Les Chalicodomes destinés
au voyage doivent être marqués d'un signe qui me les fasse reconnaître.
Une dissolution de gomme arabique, épaissie avec une poudre colorante,
tantôt rouge, tantôt bleue ou d'autre teinte, est la matière que
j'emploie pour marquer mes voyageurs. La diversité de coloration
m'empêche de confondre les sujets des divers essais.
Lors de mes premières recherches, je marquais les abeilles sur les lieux
mêmes du lâcher. Pour cette opération, les insectes devaient être tenus
un à un entre les doigts, ce qui m'exposait à de fréquentes piqûres,
plus irritantes, en se répétant coup sur coup. Alors mes coups de pouce
n'étaient pas toujours assez ménagés, au grand dommage des voyageurs,
dont je pouvais ainsi fausser l'articulation des ailes et affaiblir
l'essor. Cette méthode méritait d'être améliorée, tant dans mon intérêt
que dans celui de l'insecte. Il fallait marquer l'hyménoptère, le
dépayser, le relâcher sans le saisir des doigts, sans le toucher une
seule fois. À ces délicatesses d'exécution, l'expérience ne pouvait que
gagner. Voici la méthode adoptée.
Quand, le ventre plongé dans la cellule, elle brosse sa charge de
pollen, ou bien quand elle maçonne, l'abeille est fort préoccupée de son
travail. On peut alors aisément, sans l'effaroucher, lui marquer le
dessus du thorax avec une paille trempée dans la glu colorée. L'insecte
ne prend garde à ce léger attouchement. Il part; il revient chargé de
mortier ou de pollen. On laisse ces voyages se répéter jusqu'à ce que la
marque du thorax soit parfaitement sèche, ce qui ne tarde pas avec le
vif soleil nécessaire aux travaux. Il s'agit alors de prendre
l'hyménoptère et de l'emprisonner dans un cornet de papier, toujours
sans le toucher. Rien de plus facile. Une petite éprouvette de verre est
mise sur l'abeille, attentive à son oeuvre; l'insecte, en partant, s'y
engouffre, et de là passe dans le cornet, aussitôt clos et déposé dans
la boîte de fer-blanc qui servira au transport de l'ensemble. Au moment
de la mise en liberté, il suffira d'ouvrir ces cornets. Toute la
manoeuvre s'accomplit ainsi sans employer une seule fois l'inquiétante
pression des doigts.
Autre question à résoudre avant de poursuivre. Quelle limite de temps
m'imposerai-je lorsqu'il faudra dénombrer les abeilles revenues au nid?
Je m'explique. La tache que j'ai faite au milieu du thorax par le léger
contact de ma paille engluée, n'est pas des plus durables, elle adhère
aux poils simplement. Du reste, elle ne serait pas plus tenace si
j'avais maintenu l'insecte entre les doigts. Or l'hyménoptère
fréquemment se brosse le dos, il s'époussette chaque fois qu'il sort des
galeries; d'ailleurs il expose sa toison à de continuels frottements
contre les parois de la cellule, où il faut entrer, d'où il faut sortir
pour chaque apport de miel. Un Chalicodome, si bien vêtu d'abord,
devient dépenaillé; sa fourrure est tondue, rasée par le travail, de
même que tombe en loques la blouse de l'ouvrier.
Il y a plus. Pour passer la nuit et les journées de mauvais temps, le
Chalicodome des murailles se tient dans une des cellules de son dôme, où
il plonge, la tête en bas. Le Chalicodome des hangars, tant qu'il y a
des galeries libres, fait à peu près de même: il se réfugie dans ces
galeries, mais la tête à l'entrée. Une fois ces vieux domiciles utilisés
et la construction de nouvelles cellules commencée, une autre retraite
est choisie. Dans l'harmas, ai-je dit, sont des amas de pierres
destinées au mur d'enceinte. C'est là que mes Chalicodomes passent la
nuit. Dans l'interstice de deux pierres superposées et mal jointes, ils
se retirent par groupes nombreux, entassés pêle-mêle, les deux sexes à
la fois. Tel de ces groupes en comprend une paire de centaines. Le
dortoir le plus fréquent est une étroite rainure. Là chacun se blottit,
le plus avant possible, le dos dans la rainure. J'en vois de renversés,
le ventre en l'air, comme gens en sommeil. Si le mauvais temps survient,
si le ciel se voile de nuages, si la bise souffle, ils ne bougent de
leur asile.
Toutes ces conditions réunies font que je ne peux compter sur une longue
permanence de la tache faite au thorax. De jour, les coups de brosse
répétés, les frictions contre les parois des galeries, assez promptement
l'effacent; de nuit, c'est pire encore, dans l'étroit dortoir où les
Chalicodomes se réfugient par centaines. Après une nuit passée dans
l'interstice de deux pierres, il est prudent de ne plus compter sur la
marque faite la veille. Donc le dénombrement des retours au nid doit se
faire tout de suite; le lendemain il serait trop tard. Ainsi, dans
l'impossibilité où je serais de reconnaître les sujets dont la tache a
disparu pendant la nuit, je relèverai uniquement les hyménoptères
revenus le jour même.
Reste à s'occuper de la machine rotatoire. Ch. Darwin me conseille une
boîte ronde mise en mouvement au moyen d'un axe et d'une manivelle. Je
n'ai rien de pareil sous la main. Il sera plus simple et tout aussi
efficace d'employer le moyen du campagnard qui veut dérouter son chat en
le faisant tourner dans un sac. Mes insectes, isolés chacun dans un
cornet de papier, seront déposés dans une boîte de fer-blanc, les
cornets seront calés de façon à éviter les chocs pendant la rotation;
enfin la boîte sera fixée à un cordon, et je ferai tourner le tout à la
manière d'une fronde. Avec cette machine, rien de plus aisé que
d'obtenir telle rapidité que je voudrai, telle variété de mouvements
contraires que je jugerai propres à désorienter mes captifs. Je peux
faire tourner ma fronde dans un sens puis dans un autre,
alternativement; je peux en ralentir, en accélérer la vitesse; il m'est
loisible de lui faire décrire des courbes bouclées en 8 et entremêlées
de cercles; si je pirouette en même temps sur les talons, rien ne
m'empêche d'ajouter un degré de plus à cette complication en faisant
mouvoir ma fronde suivant tous les azimuts. C'est ainsi que j'opérerai.
Le 2 mai 1880, je marque de blanc sur le thorax dix Chalicodomes occupés
à des travaux divers: les uns explorent les gâteaux de terre pour faire
choix d'un emplacement, d'autres maçonnent, d'autres approvisionnent. La
tache sèche, je les prends et les dispose comme il vient d'être dit. Ils
sont transportés d'abord à un demi-kilomètre dans une direction opposée
à celle que je me propose de suivre. Un sentier qui longe mon habitation
se prête à cette manoeuvre préparatoire; j'espère bien m'y trouver seul
au moment où je balancerai ma fronde. Une croix est au bout; je m'arrête
au pied de cette croix. Là, rotation de mes abeilles suivant toutes les
règles. Or, tandis que je fais décrire à la boîte des cercles inverses
et des courbes bouclées, tandis que je pirouette sur les talons pour
atteindre les divers azimuts, une bonne femme vient à passer, et me
regarde avec des yeux, oh! mais des yeux.... Au pied de la croix, et en
ce sot exercice! On en parla. C'était acte de nécromancie N'avais-je pas
déterré un mort, ces jours passés! Oui, j'avais visité une sépulture
préhistorique, j'en avais extrait de vénérables tibias aux fortes
arêtes, une vaisselle mortuaire et pour viatique du grand voyage
quelques épaules de cheval. J'avais fait cela et on le savait.
Maintenant, pour achever l'homme mal famé, on le trouve au pied d'une
croix, livré à de sataniques exercices.
N'importe, et ce n'est pas petit courage de ma part, la rotation est
dûment accomplie devant ce témoin imprévu. Je reviens alors sur mes pas
et me dirige à l'ouest de Sérignan. Je prends les sentiers les plus
déserts, je coupe à travers champs pour éviter, si possible, nouvelle
rencontre. Il ne manquerait plus que d'être vu lorsque j'ouvrirai mes
cornets et lâcherai mes mouches. À mi-chemin, pour rendre mon expérience
plus décisive, je renouvelle la rotation, aussi compliquée que la
première. Je la renouvelle une troisième fois sur les lieux choisis
comme point de mise en liberté.
C'est au fond d'une plaine caillouteuse, avec maigres rideaux
d'amandiers et de chênes verts çà et là. En marchant d'un bon pas, j'ai
mis trente minutes pour faire le trajet, en ligne droite. La distance
est donc de trois kilomètres environ. Le temps est beau, le ciel clair
avec un très léger souffle du nord. Je m'assieds à terre, en face du
midi, pour que les insectes aient libres la direction de leur nid et la
direction opposée. Je les lâche à deux heures un quart. Aussitôt le
cornet ouvert, les hyménoptères tournent pour la plupart à diverses
reprises autour de moi, puis prennent un vol fougueux dont la direction
est celle de Sérignan, autant que je peux en juger. L'observation est
difficultueuse, le départ ayant lieu brusquement lorsque l'insecte a
fait deux ou trois fois le tour de ma personne, bloc suspect qu'il
semble vouloir reconnaître avant de partir. Un quart d'heure après, ma
fille aînée, Antonia, qui se tient en observation auprès des nids, voit
arriver le premier voyageur. À mon retour, dans la soirée, deux autres
rentrent. Total, trois de revenus le jour même sur dix dépaysés.
Le lendemain, je reprends l'expérience. Dix Chalicodomes sont marqués de
rouge, ce qui me permettra de les distinguer de ceux qui sont revenus la
veille et de ceux qui peuvent revenir encore avec la tache blanche
conservée. Mêmes précautions, mêmes rotations, mêmes lieux que la
première fois; seulement je ne fais pas de rotation en chemin, je me
borne à celle du départ et à celle de l'arrivée. Les insectes sont
lâchés à onze heures quinze minutes. J'ai préféré le matin comme
présentant plus d'animation dans les travaux de l'hyménoptère. L'un est
revu au nid par Antonia à onze heures vingt minutes. En supposant que ce
soit le premier lâché, il lui a suffi de cinq minutes pour faire le
trajet. Mais rien ne dit que ce ne soit un autre, et alors il lui a
fallu moins. C'est la plus grande vitesse qu'il m'ait été possible de
constater. À midi je suis de retour, et j'en prends en peu de temps
trois autres. Je n'en vois plus dans le reste de la soirée. Total,
quatre de revenus sur dix.
Le 4 mai, temps très clair, calme et chaud, favorable à mes expériences.
Je prends cinquante Chalicodomes marqués de bleu. La distance à
parcourir est toujours la même. Première rotation après avoir transporté
mes insectes à quelques centaines de pas en sens inverse de la direction
finale; en outre, trois rotations en chemin; une cinquième rotation au
point de mise en liberté. S'ils ne sont pas désorientés cette fois, ce
ne sera pas ma faute d'avoir tourné et retourné. À neuf heures et vingt
minutes, je commence d'ouvrir mes cornets. L'heure est un peu matinale,
aussi mes hyménoptères, rendus à la liberté, restent un moment indécis,
paresseux; mais après un court bain de soleil sur une pierre où je les
dépose, ils prennent leur essor. Je suis assis à terre, faisant face au
midi. À ma gauche est Sérignan, à ma droite Piolenc. Lorsque la rapidité
du vol me laisse reconnaître la direction suivie, je vois mes libérés
disparaître à ma gauche. Quelques-uns, mais rares, vont au midi; deux ou
trois vont à l'est ou à ma droite. Je ne parle pas du nord, pour lequel
je fais écran. En somme, la grande majorité prend la gauche,
c'est-à-dire la direction du nid. La mise en liberté se termine à neuf
heures quarante minutes. L'un des cinquante voyageurs se trouve démarqué
dans le cornet de papier. Je le défalque du total, réduit ainsi à
quarante-neuf.
D'après Antonia, surveillant le retour, les premiers arrivés ont paru à
neuf heures trente-cinq minutes, soit quinze minutes après le
commencement du lâcher. À midi, il y en a onze d'arrivés; et à quatre
heures du soir, dix-sept. Là se termine le recensement. Total dix-sept
sur quarante-neuf.
Une quatrième expérience est résolue le 14 mai. Le temps est magnifique,
avec un léger souffle du nord. Je prends vingt Chalicodomes marqués de
rose, à huit heures du matin. Rotation au départ après recul préalable
en sens inverse de la direction à suivre, deux rotations en chemin, une
quatrième à l'arrivée. Tous ceux dont je peux suivre l'essor se dirigent
à ma gauche, c'est-à-dire vers Sérignan. J'avais pris cependant mes
précautions pour laisser indifférent le choix entre les deux directions
opposées, j'avais fait en particulier éloigner mon chien qui se trouvait
à ma droite. Aujourd'hui les hyménoptères ne tournent pas autour de moi;
quelques-uns s'envolent directement; les autres, en plus grand nombre,
étourdis peut-être par le tangage du transport et le roulis des coups de
fronde, prennent pied à quelques mètres de distance, semblent attendre
d'être un peu revenus à eux, puis s'envolent vers la gauche. Cet élan
général a été reconnu toutes les fois que l'observation était possible.
J'étais de retour à neuf heures quarante-cinq minutes. Deux abeilles à
tache rose sont présentes, dont l'une maçonne, la pelote de mortier
entre les mandibules. À une heure de l'après-midi, il y en avait sept
d'arrivées; je n'en ai pas vu d'autres dans le reste de la journée.
Total, sept sur vingt.
Tenons-nous-en là; l'expérience est suffisamment répétée, mais elle ne
conclut pas comme l'espérait Charles Darwin, comme je l'espérais aussi,
surtout après ce qu'on m'avait raconté sur le chat. En vain, suivant la
recommandation faite, je transporte d'abord mes insectes en sens inverse
du point où je dois les lâcher; en vain, lorsque je vais revenir sur mes
pas, je fais tourner ma fronde avec toute la complication rotatoire que
je peux imaginer; en vain, croyant augmenter les difficultés, je répète
la rotation jusqu'à cinq fois, au départ, en chemin, à l'arrivée: rien
n'y fait: les Chalicodomes reviennent, et la proportion des retours dans
la même journée oscille entre 30 et 40 pour 100. Il m'en coûte
d'abandonner une idée suggérée par un tel maître et caressée d'autant
plus volontiers que je la croyais apte à donner une solution définitive.
Les faits sont là, plus éloquents que tous les ingénieux aperçus, et le
problème reste tout aussi ténébreux que jamais.
L'année suivante, 1881, je repris l'expérimentation, mais dans un autre
sens. Jusqu'ici j'avais opéré en plaine. Pour revenir au nid, mes
dépaysés n'avaient à franchir que de faibles obstacles, les haies et les
bouquets d'arbres des cultures. Je me propose aujourd'hui d'ajouter aux
difficultés de la distance les difficultés des lieux à parcourir.
Laissant de côté toute rotation, tout recul, choses reconnues inutiles,
je songe à lâcher mes Chalicodomes au plus épais des bois de Sérignan.
Comment sortiront-ils de ce labyrinthe où, dans les premiers temps,
j'avais besoin d'une boussole pour me retrouver? De plus, j'aurai avec
moi un aide, une paire d'yeux plus jeunes que les miens et plus aptes à
suivre le premier essor de mes insectes. Cet élan du début, dans la
direction du nid, s'est reproduit déjà bien souvent et commence à me
préoccuper plus que le retour lui-même. Un élève en pharmacie, pour
quelques jours chez ses parents, sera mon collaborateur oculaire. Avec
lui, je suis à mon aise; la science ne lui est pas étrangère.
Le 16 mai a lieu l'expédition dans les bois. Le temps est chaud, avec
tournure d'orage qui couve. Vent du midi sensible, mais insuffisant pour
contrarier mes voyageurs. Quarante Chalicodomes sont capturés. Pour
abréger les préparatifs, à cause de la distance, je ne les marque pas
sur les gâteaux; je les marquerai sur les lieux du départ, au moment de
les lâcher. C'est l'ancienne méthode, fertile en piqûres; mais je la
préfère aujourd'hui pour gagner du temps. Je mets une heure pour me
rendre sur les lieux. La distance, déduction faite des sinuosités, est
ainsi d'environ quatre kilomètres.
L'emplacement choisi doit me laisser reconnaître la direction du premier
essor. J'adopte un point dénudé au milieu des taillis. Tout autour,
vaste nappe de bois épais, qui ferme de tous côtés l'horizon; au sud, du
côté des nids, un rideau de collines d'une centaine de mètres
d'élévation au-dessus du point où je suis. Le vent est faible, mais il
souffle en sens inverse du trajet que doivent faire mes insectes pour
rentrer chez eux. Je tourne le dos à Sérignan, de manière qu'en
s'échappant de mes doigts les abeilles, pour revenir au nid, auront à
fuir latéralement, à ma gauche et à ma droite; je marque les
Chalicodomes et les lâche un à un. L'opération commence à dix heures
vingt minutes.
Une moitié des abeilles se montre assez paresseuse, volette un peu, se
laisse aller à terre, semble reprendre ses esprits, puis part. L'autre
moitié a les allures plus décidées. Bien que les insectes aient à lutter
contre le faible vent du midi qui souffle, ils prennent, à leur premier
essor, la direction du nid. Tous vont au sud après avoir décrit quelques
cercles, quelques crochets autour de nous. Il n'y a pas d'exception pour
aucun de ceux dont il nous est possible de suivre le départ. Le fait est
constaté par moi et mon collègue avec pleine évidence. Mes Chalicodomes
mettent le cap au sud comme si quelque boussole leur indiquait le rumb
du vent.
À midi, je suis de retour. Aucun des dépaysés n'est au nid, mais
quelques minutes après, j'en prends deux. À deux heures, leur nombre est
de neuf. Mais voici que le ciel s'obscurcit; le vent souffle assez fort
et l'orage menace. Il n'y a plus à compter sur d'autres arrivants. Total
9 sur 40 ou 22 pour 100.
La proportion est plus faible que les précédentes, variant de 30 à 40 p.
100. Faut-il mettre ce résultat sur le compte des difficultés à vaincre?
Les Chalicodomes se seraient-ils égarés dans le dédale de la forêt? Il
est prudent de ne pas se prononcer: d'autres causes sont intervenues qui
peuvent avoir diminué le nombre des retours. J'ai marqué les insectes
sur les lieux, je les ai maniés, et je n'affirmerais pas que tous soient
sortis bien dispos de mes doigts irrités par les piqûres. Et puis, le
ciel s'est fait nuageux, l'orage est imminent. En ce mois de mai, si
variable, si capricieux dans la région, on ne peut guère compter sur une
journée continue de beau temps. À une matinée superbe rapidement succède
une après-midi troublée; mes expériences sur les Chalicodomes plusieurs
fois se sont ressenties de ces variations. Tout bien pesé, j'inclinerais
à croire que le retour à travers la montagne et la forêt s'effectue
aussi bien qu'à travers la plaine et les champs de blé.
Une dernière ressource me reste pour essayer de désorienter mes
hyménoptères. Je les transporterai d'abord à une grande distance: puis
décrivant un ample crochet, je reviendrai par une autre voie et je
lâcherai mes prisonniers lorsque je me serai suffisamment rapproché du
village, à trois kilomètres environ. Une voiture est ici nécessaire. Mon
collaborateur dans les bois m'offre sa carriole. Avec quinze
Chalicodomes, nous partons tous les deux sur la route d'Orange, jusqu'au
voisinage du viaduc. Là se présente à droite le rectiligne ruban de
l'antique voie romaine, la voie Domitia. Nous la suivons, remontant au
nord vers les montagnes d'Uchaux, le pays classique des superbes
fossiles turoniens. Puis on fait retour vers Sérignan par la route de
Piolenc. La halte a lieu à la hauteur de la campagne de Font-Claire,
dont la distance au village est de deux kilomètres et demi. Sur la carte
de l'état-major, le lecteur suivra facilement mon itinéraire, et il
verra que le crochet décrit mesure bien près de neuf kilomètres.
En même temps, Favier venait me rejoindre à Font-Claire, par la route
directe, celle de Piolenc. Il portait avec lui quinze Chalicodomes
destinés à servir de terme de comparaison avec les miens. Me voilà donc
en possession de deux séries d'insectes. Quinze, marqués de rose, ont
fait le crochet de neuf kilomètres; quinze, marqués de bleu, sont venus
par à voie directe, la voie la plus courte pour le retour au nid. Le
temps est chaud, très clair et bien calme; je ne peux mieux désirer pour
le succès de l'expérience. La mise en liberté a lieu vers midi.
À cinq heures du soir, le nombre des arrivées est de 7 pour les
Chalicodomes roses, ceux que j'ai cru désorienter par un long circuit en
voiture; il est de 6 pour les Chalicodomes bleus, ceux qui sont venus en
ligne directe à Font-Claire. Les deux proportions, 46 et 40 pour 100, se
balancent presque; et le léger excès pour les insectes qui ont fait le
circuit est évidemment un résultat accidentel dont il n'y a pas lieu de
tenir compte. Le crochet décrit ne peut avoir favorisé le retour; mais
il est certain aussi qu'il ne l'a pas contrarié.
La démonstration est suffisante. Ni les mouvements enchevêtrés d'une
rotation comme je l'ai décrite; ni l'obstacle de collines à franchir et
de bois à traverser; ni les embûches d'une voie qui s'avance, rétrograde
et revient par un ample circuit, ne peuvent troubler les Chalicodomes
dépaysés et les empêcher de revenir au nid. J'avais fait part à Ch.
Darwin de mes premiers résultats négatifs, ceux de la rotation.
S'attendant à un succès, il fut très surpris de l'échec. Ses pigeons,
s'il avait eu le loisir de les expérimenter, se seraient comportés comme
mes hyménoptères; la rotation préalable ne les aurait pas troublés. Le
problème exigeait une autre méthode, et voici ce qui me fut proposé:
«_To place the insect within an induction coil, so as to disturb any
magnetic or diamagnetic sensibility which it seems just possible that
they may possess._»
Assimiler un animal à une aiguille aimantée et le soumettre à un courant
d'induction pour troubler son magnétisme ou son diamagnétisme, me parut,
je ne le cacherai pas, une idée singulière, digne d'une imagination aux
abois. J'ai médiocre confiance dans notre physique lorsqu'elle prétend
expliquer la vie; cependant ma déférence pour l'illustre maître m'aurait
fait recourir aux bobines d'induction si j'avais eu les appareils
convenables. Mais, dans mon village, nulle ressource savante; si je veux
une étincelle électrique, j'en suis réduit à frotter une feuille de
papier sur les genoux. Mon cabinet de physique est riche d'un aimant, et
voilà tout. Cette pénurie connue, une autre méthode me fut soumise, plus
simple que la première, et d'un résultat plus sûr, d'après Darwin
lui-même:
«To make a very thin needle into a magnet: then breaking it into very
short pieces, which would still be magnetic, and fastening one of these
pieces with some cement on the thorax to the insects to be experimented
on. I believe that such a little magnet, from its close proximity to the
nervous system of the insect, would affect it more than would the
terrestrial currents.»
L'idée persiste de faire de l'animal une sorte de barreau aimanté. Les
courants terrestres le guident dans son retour au nid. C'est une
boussole vivante qui, soustraite à l'action de la terre par le voisinage
d'un aimant, ne pourra plus s'orienter. Avec un petit aimant fixé sur le
thorax, parallèlement au système nerveux, et de plus grande influence
que le magnétisme terrestre à cause de sa proximité, l'insecte perdra sa
faculté de direction. En écrivant ces lignes, je m'abrite sous l'immense
renom du savant instigateur de l'idée. Venant d'un humble, comme je le
suis, cela ne paraîtrait pas sérieux. L'obscurité ne peut avoir de ces
audaces théoriques.
L'expérience semble facile; elle ne dépasse pas mes moyens d'action.
Essayons-la. Par la friction avec mon barreau aimanté, je convertis en
aimant une très fine aiguille, dont je garde seulement la partie la plus
déliée, la pointe, sur une longueur de 5 à 6 millimètres. Ce fragment
est un aimant complet: il attire, il repousse une autre aiguille
aimantée et suspendue à un fil. Le moyen de le fixer sur le thorax de
l'insecte est un peu embarrassant. Mon aide en ce moment, l'élève en
pharmacie, met à contribution tous les agglutinatifs de son officine. Le
meilleur est une sorte de sparadrap qu'il prépare exprès avec un tissu
très fin. Il présente l'avantage de pouvoir ère ramolli au fourneau de
la pipe allumée quand viendra le moment d'opérer dans la campagne.
Je découpe dans ce sparadrap un petit carré proportionné au thorax de
l'insecte, et j'engage la pointe aimantée dans quelques fils du tissu.
Il suffit maintenant de ramollir un peu la glu et d'appliquer aussitôt
l'objet sur le dos du Chalicodome, le tronçon d'aiguille étant dirigé
suivant la longueur de l'insecte. D'autres appareils semblables sont
préparés et leurs pôles reconnus, afin qu'il me soit loisible de diriger
le pôle austral pour les uns vers la tête de l'animal, pour les autres
vers l'extrémité opposée.
Avec mon aide, une répétition de la manoeuvre est d'abord entreprise il
convient de se faire un peu la main avant de tenter l'expérience au
loin. D'ailleurs je tiens à reconnaître comment se comportera l'insecte
sous le harnais magnétique. Je prends un Chalicodome travaillant à une
cellule que je marque, et je le transporte dans mon cabinet, situé dans
une autre aile de l'habitation. La machine aimantée est fixée sur le
thorax, et l'insecte lâché. Aussitôt libre, l'hyménoptère se laisse
choir et se roule, comme affolé, sur le parquet de l'appartement. Il
reprend l'essor, se laisse retomber, tournoie sur les flancs, sur le
dos, se heurte aux obstacles, bruit et se démène en des mouvements
désespérés; enfin, par la fenêtre ouverte, il fuit d'un élan impétueux.
Qu'est ceci? L'aimant paraît agir d'une étrange façon sur le système
nerveux de l'expérimenté! Quel désordre! quel affolement! En perdant la
tramontane sous l'influence de mes artifices, l'insecte était comme
ahuri. Allons au nid, voir ce qui se passe. L'attente n'est pas longue:
mon insecte revient, mais débarrassé de son attirail magnétique. Je le
reconnais aux traces de glu que portent encore les poils du thorax. Il
revient à sa cellule et reprend ses travaux.
Soupçonneux quand j'interroge l'inconnu, peu enclin à conclure avant
d'avoir pesé le pour et le contre, je sens le doute me gagner au sujet
de ce que je viens de voir. Est-ce bien l'influence magnétique qui vient
de troubler si étrangement mon hyménoptère? Lorsqu'il se démenait à
outrance, s'escrimant des pattes et des ailes sur le parquet, lorsqu'il
s'est enfui effaré, l'insecte subissait-il la domination de l'aimant
fixé sur le thorax? Mon engin aurait-il contrarié en son système nerveux
l'influence directrice des courants terrestres? Ou bien son affolement
était-il le simple résultat d'un harnais insolite? C'est à voir, et à
l'instant.
Un autre appareil est fabriqué, mais muni d'un court fétu de paille à la
place de l'aimant. L'insecte qui le porte sur le dos se roule à terre,
tournoie, s'agite en désordre comme le premier, jusqu'à ce que la
machine gênante soit détachée, emportant avec elle une partie de la
toison du thorax. La paille produit les mêmes effets que l'aimant,
c'est-à-dire que le magnétisme est hors de cause dans ce qui vient de se
passer. Mon engin, dans les deux cas, est attirail incommode dont
l'insecte cherche aussitôt à se débarrasser par tous les moyens à lui
possibles. Attendre de lui des actes normaux tant qu'il portera sur le
thorax un appareil, aimanté ou non, c'est vouloir étudier les moeurs
régulières d'un chien qu'on aurait affolé en lui suspendant un vieux
poêlon au bout de la queue. L'expérience de l'aimant est impraticable.
Que donnerait-elle si l'animal s'y prêtait? À mon avis, elle ne
donnerait rien. Pour le retour au nid, un aimant n'aurait pas plus
d'influence qu'un bout de paille.