Le fil suspenseur et la gaine d'ascension des Eumènes sont rendus
nécessaires par le grand nombre et l'incomplète paralysie des chenilles
servies à la larve; l'ingénieux système a pour but d'écarter le péril.
C'est ainsi, du moins, que j'entrevois l'enchaînement des effets et des
causes. Mais, tout autant qu'un autre, je me méfie du pourquoi et du
comment; je sais combien la pente est glissante sur le terrain des
interprétations; et avant d'affirmer les motifs d'un fait observé, je
recherche un faisceau de preuves. Si réellement la singulière
installation de l'oeuf des Eumènes a pour raison d'être les motifs que
j'invoque, partout où se présentent de semblables conditions de danger,
multiplicité des pièces de l'approvisionnement et torpeur incomplète,
doit se présenter aussi semblable méthode de protection, ou toute autre
d'équivalent effet. L'acte répété témoignera de l'interprétation juste;
et s'il ne se reproduit pas ailleurs, avec les variations qu'il peut
comporter, le cas des Eumènes restera un fait très curieux, sans
acquérir la haute portée que je lui soupçonne. Généralisons pour mieux
établir.
Or, non loin des Eumènes prennent rang les Odynères, les Guêpes
solitaires de Réaumur. Mêmes costumes, mêmes ailes pliées en long, mêmes
instincts giboyeurs, et surtout, condition par excellence, mêmes
entassements de proie assez mobile encore pour être dangereuse. Si mes
raisons sont fondées, si je prévois juste, l'oeuf de l'Odynère doit être
appendu au plafond de la loge comme l'oeuf de l'Eumène. Ma conviction,
basée sur la logique, est si formelle, que je crois déjà apercevoir cet
oeuf, récemment pondu, tremblotant au bout du fil sauveteur.
Ah! je l'avoue, il me fallait une foi robuste pour nourrir l'audacieux
espoir de trouver quelque chose de plus là où les maîtres n'avaient rien
vu. Je lis et relis le mémoire de Réaumur sur la Guêpe solitaire.
L'Hérodote des insectes est riche de documents; mais rien, absolument
rien sur l'oeuf appendu. Je consulte L. Dufour, qui traite pareil sujet
avec sa verve accoutumée: il a vu l'oeuf, il le décrit; mais quant au
fil suspenseur, rien, toujours rien. J'interroge Lepelletier, Audoin,
Blanchard: silence complet sur le moyen de protection que je prévois.
Est-il possible qu'un détail de si haute importance ait échappé à de
tels observateurs? Suis-je dupe de l'imagination? Le système de
sauvegarde qu'une logique serrée me démontre n'est-il pas rêve de ma
part? Ou les Eumènes m'ont menti, ou mes espérances sont fondées. Et
disciple insurgé contre ses maîtres, fort d'arguments que je crois
invincibles, je me suis mis en recherches, convaincu de réussir. J'ai
réussi, en effet; j'ai trouvé ce que je cherchais, j'ai trouvé mieux
encore. Racontons les choses par leur détail.
Diverses Odynères sont établies dans mon voisinage. J'en connais une qui
prend possession des nids abandonnés de l'Eumène d'Amédée. Ce nid,
construction d'une rare solidité n'est pas masure lorsque son
propriétaire déménage; il perd seulement son goulot. La coupole,
conservée intacte, est un réduit fortifié trop commode pour rester
vacant. Quelque araignée adopte la caverne après l'avoir tapissée de
soie; des Osmies s'y réfugient en temps de pluie ou bien en font dortoir
pour passer la nuit; une Odynère la divise avec des cloisons d'argile en
trois ou quatre chambres qui deviennent le berceau d'autant de larves.
Une seconde espèce utilise les nids abandonnés du Pélopée; une
troisième, enlevant la moelle d'une tige sèche de ronce, obtient, pour
sa famille, un long étui qu'elle subdivise en étages; une quatrième fore
un couloir dans le bois mort de quelque figuier; une cinquième se creuse
un puits dans le sol d'un sentier battu et le surmonte d'une margelle
cylindrique et verticale. Toutes ces industries sont dignes d'étude,
mais j'aurais préféré retrouver l'industrie rendue célèbre par Réaumur
et L. Dufour.
Sur un talus vertical de terre rouge argileuse, je découvre enfin, en
petit nombre, les indices d'une bourgade d'Odynères. Ce sont les
cheminées caractéristiques dont parlent les deux historiens,
c'est-à-dire les tubes courbes façonnés en guillochis, qui pendent à
l'entrée de l'habitation. Le talus est exposé aux ardeurs du midi. Un
petit mur le surmonte, tout délabré; derrière est un profond rideau de
pins. Le tout forme un chaud abri, comme l'exige l'établissement de
l'hyménoptère. En outre, nous sommes dans la seconde quinzaine du mois
de mai, précisément l'époque des travaux, suivant les maîtres.
L'architecture de la façade, l'emplacement, la date, tout s'accorde avec
ce que nous racontent Réaumur et L. Dufour. Aurais-je réellement fait
rencontre de l'une ou de l'autre de leurs Odynères? C'est à voir, et
tout de suite. Aucun des ingénieurs constructeurs de portiques en
guillochis ne se montre, n'arrive; il faut attendre. Je m'établis à
proximité pour surveiller les arrivants.
Ah! que les heures sont longues, dans l'immobilité, sous un soleil
brûlant, au pied d'un talus qui vous renvoie des réverbérations de
fournaise! Mon inséparable compagnon, Bull, s'est retiré plus loin, à
l'ombre, sous un bouquet de chênes verts. Il y trouve une couche de
sable dont l'épaisseur conserve encore quelques traces de la dernière
ondée. Un lit est creusé; et dans le frais sillon, le sybarite s'étend à
plat ventre. Tirant la langue et fouettant de la queue la ramée, il ne
cesse de viser sur moi son regard, aux douces profondeurs.
--«Que fais-tu là-bas, nigaud, à te rôtir; viens ici, sous la feuillée;
regarde comme je suis bien.» C'est ce qu'il me semble lire dans les yeux
de mon compagnon.
--«Oh! mon chien, mon ami, te répondrais-je si tu pouvais me comprendre,
l'homme est tourmenté du désir de connaître; tes tourments, à toi, se
bornent au désir de l'os, et de loin en loin au désir de ta belle. Cela
fait entre nous, quoique amis dévoués, une certaine différence, bien
qu'on nous dise aujourd'hui quelque peu parents, presque cousins. J'ai
le besoin de savoir, et volontairement me rôtis; tu ne l'as pas, et te
retires au frais.»
Oui, les heures sont longues à l'affût d'un insecte, qui ne vient pas.
Dans le bois de pins du voisinage un couple de Huppes se poursuivent
avec les agaceries amoureuses du printemps. _Oupoupou_! fait le mâle sur
un ton voilé, _Oupoupou_! L'antiquité latine appelait la Huppe _Upupa_,
l'antiquité grecque la nommait Mais Pline de _u_ faisait ou et devait
prononcer _Oupoupa_, comme me l'enseigne le cri imité dans le nom.
Rarement j'ai reçu leçon de prononciation latine mieux autorisée que la
tienne, bel oiseau qui fais diversion à mes longs ennuis. Fidèle à ton
idiome tu dis _Oupoupou_ comme tu le disais du temps d'Aristote et de
Pline, comme tu le disais lorsque ta note sonna pour la première fois.
Mais les idiomes à nous, les idiomes primitifs, que sont-ils devenus?
L'érudit ne peut même en retrouver la trace. L'homme change, l'animal
est immuable.
Enfin, enfin nous y voici! l'Odynère arrive, d'un vol silencieux comme
celui de l'Eumène. Il disparaît dans le cylindre courbe du vestibule et
rentre chez lui avec un vermisseau sous le ventre. Une petite éprouvette
en verre est disposée à la porte du nid. Quand l'insecte sortira, il
sera pris. C'est fait, il est pris et aussitôt transvasé dans le flacon
asphyxiateur à bandelettes de papier et sulfure de carbone. Et
maintenant, mon chien, qui tires toujours la langue et frétilles de la
queue, nous pouvons partir: la journée n'a pas été perdue. Demain nous
reviendrons.
Renseignement pris, mon Odynère ne répond pas à ce que j'attendais. Ce
n'est pas l'espèce dont parle Réaumur (_Odynerus spinipés_); ce n'est
pas davantage l'espèce étudiée par L. Dufour (_Odynerus Reaumurii_);
c'en est une autre (_Odynerus reniformis_ Latr.), différente quoique
adonnée à la même industrie. Déjà le naturaliste des Landes s'était
laissé prendre à cette parité d'architecture, de provisions, de moeurs;
il croyait avoir sous les yeux la Guêpe solitaire de Réaumur lorsqu'en
réalité son constructeur de tubes différait spécifiquement.
L'ouvrier nous est connu; reste à connaître l'oeuvre. L'entrée du nid
s'ouvre dans la paroi verticale du talus. C'est un trou rond sur le bord
duquel est maçonné un tube courbe dont l'orifice est tourné vers le bas.
Construit avec les déblais de la galerie en construction, ce vestibule
tubulaire se compose de grains terreux, non disposés en assises
continues et laissant de petits intervalles vides. C'est un ouvrage à
jour, une dentelle d'argile. La longueur en est d'un pouce environ, et
le diamètre intérieur de cinq millimètres. À ce portique fait suite la
galerie, de même diamètre et plongeant obliquement dans le sol jusqu'à
la profondeur d'un décimètre et demi à peu près. Là, ce couloir
principal se ramifie en brefs corridors, qui donnent chacun accès dans
une cellule indépendante de ses voisines. Chaque larve a sa chambre,
dont le service peut se faire par une voie spéciale. J'en ai compté
jusqu'à dix, et peut-être y en a-t-il davantage. Ces chambres n'ont rien
de particulier ni pour le travail ni pour l'ampleur; ce sont de simples
culs-de-sac terminant les corridors d'accès. Il y en a d'horizontales,
il y en a de plus ou moins inclinées, sans règle fixe. Quand une cellule
contient ce qu'elle doit contenir, l'oeuf et les vivres, l'Odynère en
ferme l'entrée avec un opercule de terre; puis elle en creuse une autre
dans le voisinage, latéralement à la galerie principale. Enfin la voie
commune des cellules est obstruée de terre, le tube de l'entrée est
démoli pour fournir des matériaux au travail de l'intérieur, et tout
vestige du logis disparaît.
La couche extérieure du talus est de l'argile cuite au soleil, presque
de la brique. C'est avec peine que je l'entame en me servant d'une
petite houlette de poche. Par-dessous, c'est beaucoup moins dur. Comment
fait ce frêle mineur pour s'ouvrir une galerie dans cette brique? Il
emploie, je ne peux en douter, la méthode décrite par Réaumur. Je
reproduirai donc un passage du maître pour donner à mes jeunes lecteurs
un aperçu des moeurs des Odynères, moeurs que ma très petite colonie ne
m'a pas permis d'observer dans tous les détails.
«C'est vers la fin de mai que ces Guêpes se mettent à l'ouvrage, et on
peut en voir d'occupées à travailler pendant tout le mois de juin.
Quoique leur véritable objet ne soit que de creuser dans le sable un
trou profond de quelques pouces, et dont le diamètre surpasse peu celui
de leur corps, on leur en croirait un autre; car, pour parvenir à faire
ce trou, elles construisent en dehors un tuyau creux qui a pour base le
contour de l'entrée du trou, et qui, après avoir suivi une direction
perpendiculaire au plan où est cette ouverture, se contourne en bas. Ce
tuyau s'allonge à mesure que le trou devient plus profond; il est
construit du sable qui en a été tiré; il est fait en filigrane grossier
ou en espèce de guillochis. Il est formé par de gros filets grainés,
tortueux, qui ne se touchent pas partout. Les vides qu'ils laissent
entre eux le font paraître construit avec art; cependant il n'est qu'une
sorte d'échafaudage au moyen duquel les manoeuvres de la mère sont plus
promptes et plus sûres.
«Quoique je connusse les deux dents de ces insectes pour de fort bons
instruments, capables d'entamer des corps très durs, l'ouvrage qu'elles
avaient à faire me paraissait un peu rude pour elles. Le sable contre
lequel elles avaient à agir, ne le cédait guère en dureté à la pierre
commune; du moins les ongles attaquaient avec peu de succès sa couche
extérieure, plus desséchée que le reste par les rayons du soleil. Mais
étant parvenu à observer ces ouvrières au moment où elles commençaient à
percer un trou, elles m'apprirent qu'elles n'avaient pas besoin de
mettre leurs dents à une aussi forte épreuve.
«Je vis que la Guêpe commence par ramollir le sable qu'elle veut
enlever. Sa bouche verse dessus une ou deux gouttes d'eau qui sont bues
promptement par le sable: dans l'instant, il devient une pâte molle que
les dents ratissent et détachent sans peine. Les deux jambes de la
première paire se présentent aussitôt pour le réunir en une petite
pelote, grosse environ comme un grain de groseille. C'est avec cette
première pelote détachée que la Guêpe jette les fondements du tuyau que
nous avons décrit. Elle porte sa pelote de mortier sur le bord du trou
qu'elle vint de faire en l'enlevant; ses dents et ses pattes la
contournent, l'aplatissent et lui font prendre plus de hauteur qu'elle
n'en avait. Cela fait, la Guêpe se remet à détacher du sable et se
charge d'une autre pelote de mortier. Bientôt elle parvient à avoir tiré
assez de sable pour rendre l'entrée du trou sensible, et avoir fait la
base du tuyau.
«Mais l'ouvrage ne peut aller vite qu'autant que la Guêpe est en état
d'humecter le sable. Elle est obligée de se déranger pour renouveler sa
provision d'eau. Je ne sais si elle allait simplement se charger d'eau à
quelque ruisseau, ou si elle tirait de quelque plante ou de quelque
fruit une eau plus gluante; ce que je sais mieux, c'est qu'elle ne
tardait pas à revenir et à travailler avec une nouvelle ardeur. J'en
observai une qui parvint dans une heure environ à donner au trou la
longueur de son corps et éleva un tuyau aussi haut que le trou était
profond. Au bout de quelques heures, le tuyau était élevé de deux pouces
et elle continuait encore à approfondir le trou qui était au-dessous.
«Il ne m'a pas paru qu'elle eût de règle par rapport à la profondeur
qu'elle lui donne. J'en ai trouvé dont le trou était à plus de quatre
pouces de l'ouverture, d'autres dont le trou n'en était distant que de
deux ou trois pouces. Sur tel trou on voit aussi un tuyau deux ou trois
fois plus long que celui d'un autre. Tout le mortier enlevé du trou
n'est pas toujours employé à sa prolongation. Dans le cas où elle lui a
donné à son gré une longueur suffisante, on la voit simplement arriver à
l'orifice du tuyau, avancer la tête par delà le bord et jeter aussitôt
sa pelote, qui tombe à terre. Aussi ai-je observé souvent une quantité
de décombres au pied de certains trous.
«La fin pour laquelle ce trou est percé dans un massif de mortier ou de
sable ne saurait paraître équivoque: il est clair qu'il est destiné à
recevoir un oeuf avec une provision d'aliments. Mais on ne voit pas de
même à quelle fin cette mère a bâti le tuyau de mortier. En continuant à
suivre ses travaux, on saura qu'il est pour elle ce qu'un tas de
moellons bien arrangé est pour les maçons qui bâtissent un mur. Tout le
trou qu'elle a creusé ne doit pas servir de logement à la larve qui doit
naître dedans; une portion lui suffira. Il a été cependant nécessaire
qu'il fût fouillé jusqu'à une certaine profondeur, afin que la larve ne
se trouvât pas exposée à une chaleur trop grande, quand les rayons du
soleil tomberont sur la couche extérieure de sable. Elle ne doit habiter
que le fond du trou. La mère sait la capacité qu'elle doit laisser vide
et elle la conserve; mais elle bouche tout le reste, et elle fait
rentrer dans la partie supérieure du trou tout ce qu'il faut du sable
qu'elle en a ôté, pour le boucher. C'est pour avoir ce mortier à sa
portée, qu'elle a formé ce tuyau. Une fois l'oeuf déposé et la provision
d'aliments mise à sa portée, on voit la mère venir ronger le bout du
tuyau, après l'avoir mouillé, porter cette pelote dans l'intérieur, et
revenir ensuite en prendre d'autres de la même manière, jusqu'à ce que
le trou soit bouché jusqu'à l'orifice.»
Réaumur continue en parlant des vivres amassés dans les cellules, des
_vers verts_ comme il les appelle, insoucieux de l'affreuse consonance.
N'ayant pas vu les mêmes choses parce que mon Odynère est d'espèce
différente, je reprends la parole. Je n'ai fait le dénombrement des
pièces de gibier que pour trois cellules: la colonie était pauvre; il
fallait la ménager si je voulais jusqu'au bout suivre l'histoire. Dans
l'une d'elles, avant que les provisions fussent entamées, j'ai compté
vingt-quatre pièces; dans chacune des deux autres, également intactes,
j'en ai compté vingt-deux. Réaumur ne trouvait que huit à douze pièces
dans le garde-manger de son Odynère; et L. Dufour, dans le magasin à
vivres de la sienne, constatait une brochée de dix à douze. La mienne
exige la double douzaine, deux fois plus, ce qui peut s'expliquer par un
gibier de moindre taille. Aucun hyménoptère déprédateur à ma
connaissance, à part les Bembex, qui approvisionnent au jour le jour,
n'approche de cette prodigalité en nombre. Deux douzaines de vermisseaux
pour le repas d'un seul. Que nous sommes loin de l'unique chenille de
l'Ammophile hérissée; quelles délicates précautions doivent être prises
pour la sécurité de l'oeuf au milieu de cette foule! Une scrupuleuse
attention est ici nécessaire si nous voulons bien nous rendre compte des
dangers auxquels l'oeuf de l'Odynère est exposé et des moyens qui le
tirent de péril.
Et d'abord, le gibier, quel est-il? Il consiste en vermisseaux de la
grosseur d'une aiguille à tricoter et d'une longueur un peu variable.
Les plus grands mesurent un centimètre. La tête est petite, d'un noir
intense et luisant. Les anneaux sont dépourvus de pattes, soit vraies,
soit fausses comme celles des chenilles; mais tous, sans exception, sont
munis, pour organes ambulatoires, d'une paire de petits mamelons
charnus. Ces vermisseaux, quoique de même espèce d'après l'ensemble des
caractères, varient de coloration. Ils sont d'un vert pâle, jaunâtre,
avec deux larges bandes longitudinales d'un rose tendre chez les uns,
d'un vert plus ou moins foncé chez les autres. Entre ces deux bandes
règne, sur le dos, un liséré d'un jaune pâle. Tout le corps est semé de
petits tubercules noirs, portant un cil au sommet. L'absence de pattes
démontre que ce ne sont pas des chenilles, des larves de lépidoptère.
D'après les expériences d'Audoin, les vers verts de Réaumur sont les
larves d'un curculionide, le _Phytonomus variabilis_, hôte des champs de
luzerne. Mes vermisseaux, roses ou verts, appartiendraient-ils aussi à
quelque petit Charançon? C'est fort possible.
Réaumur qualifie de vivants les vers dont se composaient les provisions
de son Odynère; il essaya d'en élever espérant en voir provenir une
mouche ou un scarabée. L. Dufour, de son côté, les appelle des chenilles
vivantes. Aux deux observateurs n'a pas échappé la mobilité du gibier
servi; ils ont eu sous les yeux des vermisseaux qui s'agitent et donnent
les signes d'une pleine vie.
Ce qu'ils ont vu, je le revois. Mes petites larves se trémoussent;
roulées d'abord en forme d'anneau, elles se déroulent, puis s'enroulent
encore si je fais seulement tourner avec lenteur le petit tube de verre
où je les ai renfermées. Au contact d'une pointe d'aiguille, elles se
démènent brusquement. Quelques-unes parviennent à se déplacer. En
m'occupant de l'éducation de l'oeuf de l'Odynère, j'ouvrais la cellule
suivant sa longueur, de façon à la réduire à un demi-canal; puis dans
cette rigole maintenue horizontale, je disposais un petit nombre de
pièces de gibier. Le lendemain j'en trouvais habituellement quelqu'une
qui s'était laissée choir, preuve d'une agitation, d'un déplacement
alors même que rien ne troublait le repos.
Ces larves, j'en ai la ferme conviction, ont été blessées par
l'aiguillon de l'Odynère, car celle-ci ne doit pas porter épée
uniquement pour la parade. Possédant une arme, elle s'en sert. Toutefois
la blessure est si légère, que Réaumur et L. Dufour ne l'ont pas
soupçonnée. Pour eux, la proie est vivante; pour moi, elle l'est à très
peu près. Dans ces conditions, on voit à quels périls serait exposé
l'oeuf de l'Odynère sans les précautions d'une prudence exquise. Ils
sont là, ces remuants vermisseaux, au nombre de deux douzaines dans la
même cellule, côte à côte avec l'oeuf qu'un rien peut compromettre. Par
quels moyens ce germe, si délicat, échappera-t-il aux dangers de la
cohue?
Comme je l'avais prévu, guidé par l'argumentation, l'oeuf est suspendu
au plafond du logis. Un très court filament le fixe à la paroi
supérieure, et le laisse pendre libre dans l'espace. À la vue de cet
oeuf, tremblotant au bout de son fil pour la moindre secousse, et
affirmant par ses oscillations la justesse de mes aperçus théoriques,
j'eus, la première fois, un de ces moments de joie intime qui
dédommagent de bien des ennuis. Je devais en avoir bien d'autres, ainsi
qu'on le verra. Suivre avec amour, patience et coup d'oeil exercé les
investigations dans le monde des insectes, nous réserve toujours quelque
merveille. L'oeuf, disons-nous, se balance au plafond, retenu par un fil
très court et d'une extrême finesse. La cellule est tantôt horizontale
et tantôt oblique. Dans le premier cas, l'oeuf est disposé
perpendiculaire à l'axe de la cellule, et son extrémité inférieure
arrive à une paire de millimètres de la paroi opposée; dans le second
cas, l'oeuf, qui suit la verticale, fait avec cet axe un angle plus ou
moins aigu.
J'ai voulu suivre à loisir, avec les commodités d'observation du chez
soi, les progrès de cet oeuf pendulaire. Pour l'oeuf de l'Eumène
d'Amédée, c'est presque impraticable, à cause de la cellule non
transportable avec le bloc qui lui sert le plus souvent de base. Pareil
domicile exige l'observation sur les lieux mêmes. La demeure de
l'Odynère n'a pas le même inconvénient. Une cellule étant mise à jour et
se trouvant dans l'état que je désire, je cerne le logis avec la pointe
du couteau, de manière à détacher un cylindre de terre où cette cellule
est comprise, mais réduite à un demi-canal pour ne rien cacher de ce qui
doit s'y passer. Les provisions sont extraites pièce par pièce avec tous
les ménagements, et transvasées à part dans un tube de verre. J'éviterai
ainsi les accidents que la foule grouillante des vers pourrait
occasionner pendant les inévitables secousses du trajet. L'oeuf reste
seul, se balançant dans l'enceinte vide. Un fort tube reçoit le cylindre
de terre, que je cale avec des coussinets de coton. Le butin est mis
dans une boîte de fer-blanc, que je porte à la main et dans la position
convenable pour que l'oeuf garde la verticale sans heurter les parois.
Jamais je n'avais opéré de déménagement qui nécessitât pareilles
délicatesses. Un faux mouvement pouvait faire rompre le fil suspenseur,
si délicat qu'il fallait la loupe pour le distinguer; des oscillations
d'ampleur trop grande pouvaient meurtrir l'oeuf contre les parois de la
cellule; il fallait se garder d'en faire une sorte de battant de
clochette heurtant son enceinte de bronze. Je cheminais donc avec une
raideur automatique, tout d'une pièce, à pas méthodiquement combinés.
Quelle mauvaise rencontre s'il était survenu quelque connaissance avec
qui il convient de s'arrêter un moment, de causer un peu, d'échanger une
poignée de main: une distraction de ma part ruinerait peut-être mes
projets! Quelle rencontre plus mauvaise encore si Bull, qui ne peut
supporter un regard de travers, se trouvait nez à nez avec quelque
rival, et, lui gardant rancune, se jetait sur lui? Il eût fallu mettre
fin à la bagarre pour éviter le scandale d'un chien bien élevé
intolérant pour le chien villageois. La querelle faisait crouler tout
mon échafaudage expérimental. Et dire que les vives préoccupations d'une
personne non tout à fait dépourvue de sens se trouvent parfois sous la
dépendance d'une querelle de roquets!
Dieu soit loué! la route est déserte, le trajet se fait sans encombre;
le fil, mon grand souci, ne se rompt pas; l'oeuf n'est pas meurtri; tout
est en ordre. La petite motte de terre est mise en lieu sûr, avec la
cellule dans une position horizontale. À proximité de l'oeuf, je dispose
trois ou quatre des vermisseaux recueillis: la totalité des provisions
serait une cause de trouble maintenant que la cellule n'a que la moitié
de sa paroi et se trouve réduite à un demi-canal. Le surlendemain, je
trouve l'oeuf éclos. La jeune larve, de couleur jaune, est appendue par
son extrémité postérieure, la tête en bas. Elle en est à son premier
ver, dont la peau déjà devient flasque. Le cordon suspenseur consiste
dans le court filament qui soutenait l'oeuf, plus la dépouille de
celui-ci, dépouille réduite à une sorte de ruban chiffonné. Pour rester
invaginée dans le bout de ce ruban creux, l'extrémité postérieure du
nouveau-né s'étrangle d'abord un peu, puis se renfle en bouton. Si je la
trouble dans son repos, si les vivres remuent, la larve se retire en se
contractant sur elle-même, mais sans rentrer dans une gaine
ascensionnelle comme le fait la larve de l'Eumène. Le cordon d'attache
ne sert pas de fourreau de refuge, où la larve puisse rentrer; c'est
pour elle une chaîne d'ancre, qui lui donne appui au plafond et lui
permet de se garer en se contractant à distance du tas de vivres. Le
calme fait, la larve s'allonge et revient à son ver. Ainsi se passent
les débuts d'après les observations faites, les unes chez moi dans mes
bocaux à éducation, les autres sur les lieux mêmes lorsque j'exhumais
des cellules contenant une larve assez jeune.
En vingt-quatre heures, le premier ver est dévoré. La larve alors m'a
paru éprouver une mue. Du moins quelque temps elle reste inactive,
contractée; puis elle se détache du cordon. La voilà libre, en contact
avec l'amas de vermisseaux, et dans l'impossibilité désormais de se
mettre à l'écart. Le fil sauveteur n'a pas eu longue durée; il a protégé
l'oeuf, défendu l'éclosion; mais la larve est bien faible encore et le
péril n'a pas diminué. Aussi allons-nous trouver d'autres moyens de
protection.
Par une exception bien étrange, dont je ne connais pas encore d'autre
exemple, l'oeuf est pondu avant que les provisions soient déposées. J'ai
vu des cellules ne contenant encore absolument rien en fait de vivres,
et au plafond desquelles l'oeuf cependant oscillait. J'en ai vu
d'autres, toujours munies de l'oeuf, qui n'avaient encore que deux ou
trois pièces de gibier, début de la copieuse brochée de vingt-quatre.
Cette précocité de la ponte, qui fait disparate complet avec ce qui se
passe chez les autres hyménoptères giboyeurs, a sa raison d'être, nous
allons le voir; elle a sa logique, qu'on ne se lasserait d'admirer.
Cet oeuf, pondu dans la cellule vide, n'est pas fixé au hasard, sur un
point quelconque de la paroi, libre de partout; il est appendu non loin
du fond, à l'opposé de l'entrée. Réaumur avait déjà remarqué cet
emplacement de la larve naissante, mais sans insister sur ce détail dont
il ne soupçonnait pas l'importance. «Le ver, dit-il, naît sur le fond du
trou, c'est-à-dire sur le fond de la cellule.» Il ne parle pas de
l'oeuf, qu'il paraît ne pas avoir vu. Cette position du ver lui est si
bien connue que, voulant essayer l'éducation dans une cellule vitrée,
ouvrage de ses doigts, il place la larve au fond et les vivres
au-dessus.
Pourquoi vais-je m'arrêter sur un menu détail que raconte en quatre mots
le célèbre historien des Odynères?--Petit détail, oh! non; mais bien
condition majeure. Et voici pourquoi. L'oeuf est pondu au fond, ce qui
exige que la cellule soit vide et que l'approvisionnement se fasse après
la ponte. Maintenant les vivres sont emmagasinés, une pièce après
l'autre et couche par couche, en avant de l'oeuf; la cellule est bourrée
de gibier jusqu'à l'entrée où, finalement, les scellés sont mis.
Parmi ces pièces, dont l'acquisition peut durer plusieurs jours, quelles
sont les plus vieilles en date? Celles qui avoisinent l'oeuf. Quelles
sont les plus récentes? Celles qui sont vers l'entrée. Or, il est
d'évidence, l'observation directe, du reste, le prouve au besoin; il est
d'évidence, dis-je, que les vermisseaux entassés diminuent d'un jour à
l'autre de vigueur. Il suffit des effets d'un jeûne prolongé, sans
compter les désordres d'une blessure s'aggravant. La larve qui naît au
fond a donc à côté d'elle, dans son âge tendre, les vivres de péril
moindre, les plus vieux, les plus débilités par conséquent. À mesure
qu'elle avance dans le tas, elle trouve un gibier plus récent, plus
vigoureux aussi, mais l'attaque se fait sans danger parce que les forces
sont venues.
Ce progrès du plus mortifié à celui qui l'est moins, suppose que les
vermisseaux ne troublent pas leur ordre de superposition. C'est ce qui a
lieu en effet. Mes prédécesseurs dans l'histoire des Odynères ont tous
remarqué l'enroulement en forme d'anneau qu'affectent les vers servis à
la larve. «La cellule, dit Réaumur, était occupée par des anneaux verts,
au nombre de huit à douze. Chacun de ces anneaux consistait en une larve
vermiforme, vivante, roulée et appliquée exactement par le côté du dos
contre la paroi du trou. Ces vers ainsi posés les uns au-dessus des
autres, et même pressés, n'avaient pas la liberté de se mouvoir.»
Je constate, à mon tour, des faits semblables dans mes deux douzaines de
vermisseaux. Ils sont enroulés en forme d'anneau; ils sont empilés l'un
sur l'autre, mais avec quelque confusion dans les rangs; de leur dos,
ils touchent la paroi. Je n'attribuerai pas cette courbure annulaire à
l'effet du coup d'aiguillon très probablement reçu car jamais je ne l'ai
constatée dans les chenilles opérées par les Ammophiles; je crois plutôt
que c'est une pose naturelle du ver pendant l'inaction, de même que
l'enroulement en volute est naturel aux Iules. Dans ce bracelet vivant,
il y a tendance au retour vers la configuration rectiligne; c'est un arc
bandé qui fait effort contre l'obstacle qui l'entoure. Par le fait même
de son enroulement, chaque ver se maintient donc à peu près en place, en
pressant un peu du dos contre la paroi; et il s'y maintient alors même
que la cellule se rapproche de la verticale.
D'ailleurs la forme de la loge a été calculée en vue de pareil mode
d'emmagasinement. Dans la partie voisine de l'entrée, partie que l'on
pourrait appeler la soute aux vivres, la cellule est cylindrique,
étroite, de façon à ne présenter que le moindre large possible aux
anneaux vivants, ainsi retenus en place sans pouvoir glisser. C'est là
que les vermisseaux sont empilés, serrés l'un contre l'autre. À l'autre
bout, vers le fond, la cellule se renfle en ovoïde pour laisser à la
larve ses coudées franches. La différence est très sensible dans les
deux diamètres. Vers l'entrée, je trouve quatre millimètres seulement;
vers le fond, j'en trouve six. Au moyen de cette inégalité d'ampleur, le
logis comprend deux pièces: en avant, le magasin à vivres; en arrière,
la salle à manger. La spacieuse coupole des Eumènes ne permet pas
semblable aménagement: les pièces de gibier y sont entassées en
désordre, les plus vieilles pêle-mêle avec les plus récentes, et toutes
non enroulées, mais seulement infléchies. La gaine ascensionnelle
remédie aux inconvénients de cette confusion.
Remarquons encore que le tassement des vivres n'est pas le même d'une
extrémité à l'autre de la brochée de l'Odynère. Dans les cellules dont
les provisions ne sont pas encore entamées ou commencent à l'être, je
constate ceci: au voisinage de l'oeuf ou de la larve récemment éclose,
en cette partie que je viens d'appeler la salle à manger, l'espace est
incomplètement occupé; quelques vermisseaux s'y trouvent, trois ou
quatre, un peu isolés du tas et laissant du large pour la sécurité tant
de l'oeuf que de la jeune larve. Voilà le menu des premiers repas. S'il
y a péril aux bouchées du début, les plus chanceuses de toutes, le
cordon sauveteur fournit un appui de retraite. Plus avant, le gibier
s'entasse à rangs pressés, la pile des vermisseaux est continue.
La larve, maintenant un peu forte, s'insinuera-t-elle sans prudence dans
l'amas? Oh! que non. Les vivres sont consommés par ordre, des inférieurs
aux supérieurs. La larve tire à elle, dans sa salle, un peu à l'écart,
l'anneau qui se présente, le dévore sans danger d'être incommodée par
les autres, et de couche en couche consomme ainsi la brochée de deux
douzaines, toujours dans une parfaite sécurité.
Revenons sur nos pas et finissons par un court résumé. Le grand nombre
de pièces servies dans une même cellule et leur paralysie très
incomplète, compromettent la sécurité de l'oeuf de l'hyménoptère et de
sa larve naissante. Comment le péril sera-t-il conjuré? Voilà le
problème, à solutions multiples. L'Eumène, avec son fourreau qui permet
à la larve de remonter au plafond, nous en donne une; l'Odynère à son
tour, nous donne la sienne, non moins ingénieuse et bien plus
compliquée.
Il convient d'éviter à l'oeuf ainsi qu'à la larve venant d'éclore, le
périlleux contact du gibier. Un fil de suspension résout la difficulté.
Jusque-là, c'est la méthode adoptée par les Eumènes; mais bientôt la
jeune larve, un premier vermisseau mangé, se laisse choir du fil qui lui
donnait appui pour se contracter à l'écart. Alors commence, pour son
bien-être, un enchaînement de conditions.
La prudence exige que la très jeune larve attaque d'abord les
vermisseaux les plus inoffensifs, c'est-à-dire les plus mortifiés par
l'abstinence, enfin les vermisseaux mis en cellule les premiers; elle
exige, en outre, que la consommation progresse des pièces les plus
vieilles aux pièces les plus récentes, pour avoir jusqu'à la fin du
gibier frais. Dans ce but, une étrange exception est faite à la règle
générale: l'oeuf est pondu avant de procéder à l'approvisionnement. Il
est pondu au fond de la cellule; de cette manière les vivres entassés se
présenteront à la larve dans l'ordre d'ancienneté.
Ce n'est pas assez; il importe que les vermisseaux ne puissent, en se
mouvant, changer leur ordre de superposition. Le cas est prévu: la soute
aux vivres est un cylindre étroit où le déplacement est difficile.
Cela ne suffit pas: la larve doit avoir assez d'espace pour se mouvoir à
l'aise. La condition est remplie: en arrière, la cellule forme salle à
manger relativement spacieuse.
Est-ce tout? Pas encore. Cette salle à manger ne doit pas être encombrée
comme le reste de la loge. On y a veillé: un petit nombre de pièces
compose le service du début.
Sommes-nous à la fin? Pas du tout. En vain le garde-manger est un étroit
cylindre, si les vermisseaux s'étirent, ils glisseront en long et
viendront troubler le nourrisson dans sa retraite de l'arrière-logis. On
y a paré: le gibier choisi est une larve qui d'elle-même se roule en
bracelet, et par sa propre détente se maintient en place.
Voilà par quelle série de difficultés ingénieusement levées, l'Odynère
parvient à laisser descendance. Ce que nous lui reconnaissons d'exquise
prévoyance confond déjà l'esprit; que serait-ce si rien n'échappait à
nos regards obtus!
L'insecte aurait-il acquis son savoir-faire, petit à petit, d'une
génération à la suivante, par une longue suite d'essais fortuits, de
tâtonnements aveugles? Un tel ordre naîtrait-il du chaos; une telle
prévision, du hasard; une telle sapience, de l'insensé? Le monde est-il
soumis aux fatalités d'évolution du premier atome albumineux qui se
coagula en cellule; ou bien est-il régi par une Intelligence? Plus je
vois, plus j'observe, et plus cette Intelligence rayonne derrière le
mystère des choses. Je sais bien qu'on ne manquera pas de me traiter
d'abominable cause-finalier. Très peu m'en soucie: l'un des signes
d'avoir raison dans l'avenir, n'est-ce pas d'être démodé dans le
présent?