VIII

Je voudrais rassembler tous ces traits, voir des figures; il n'y a que

les couleurs et les formes qui achèvent une idée; pour savoir, il faut

voir. Allons au musée des estampes: Hogarth, le peintre national,

l'ami de Fielding, le contemporain de Johnson, l'exact imitateur des

moeurs, nous montrera le dehors comme il nous ont montré le dedans.

Nous entrons dans cette grande bibliothèque des arts. La noble chose

que la peinture! Elle embellit tout, même le vice. Aux quatre murs,

sous les vitres transparentes et reluisantes, les torses se soulèvent,

les chairs palpitent, la tiède rosée du sang court sous la peau

veinée, les visages parlants se détachent dans la lumière; il semble

que le laid, le vulgaire et l'odieux aient disparu du monde. Je ne

juge plus les caractères, je laisse là les règles morales. Je ne suis

plus tenté d'approuver ni de haïr. Un homme ici n'est qu'une tache de

couleur, tout au plus un emmanchement de muscles; je ne sais plus s'il

est assassin.

La vie, le déploiement heureux, entier, surabondant, l'épanouissement

des puissances naturelles et corporelles, voilà ce qui de tous côtés

afflue sur les yeux et les réjouit. Nos membres involontairement se

remuent par l'imitation contagieuse des mouvements et des formes.

Devant ces lions de Rubens, dont les voix profondes montent comme un

tonnerre vers la gueule de l'antre, devant ces croupes colossales qui

se tordent, devant ces mufles qui remuent des crânes, l'animal en nous

frémit par sympathie, et il nous semble que nous allons faire sortir

de notre poitrine une clameur égale à leur rugissement.

En vain l'art a-t-il dégénéré; même chez des Français, chez des

faiseurs d'épigrammes, chez des abbés poudrés du dix-huitième siècle,

il reste lui-même. La beauté est partie, mais la grâce demeure. Ces

jolis minois fripons, ces fins corsages de guêpe, ces bras mignons

plongés dans un nid de dentelles, ces nonchalantes promenades parmi

des bosquets et des jets d'eau qui gazouillent, ces rêveries galantes

dans un haut appartement festonné de guirlandes, tout ce monde délicat

et coquet est encore charmant. L'artiste, alors comme autrefois,

cueille dans les choses la fleur, et ne s'inquiète pas du reste.

Mais Hogarth, qu'est-ce qu'il a voulu? qui a jamais vu un pareil

peintre? Est-ce un peintre? Les autres donnent envie de voir ce qu'ils

représentent; il donne envie de ne pas voir ce qu'il veut représenter.

Y a-t-il rien de plus agréable à peindre qu'une ivresse de nuit, de

bonnes trognes insouciantes, et la riche lumière noyée d'ombres qui

vient jouer sur des habits chiffonnés et des corps appesantis? Chez

lui au contraire, quelles figures! La méchanceté, la stupidité, tout

l'ignoble venin des plus ignobles passions humaines en suinte et en

distille. L'un flageole debout, écoeuré, pendant qu'un hoquet

entr'ouvre ses lèvres vomissantes; l'autre hurle rauquement, en

mauvais dogue; celui-ci, crâne chauve et fendu, raccommodé par places,

tombe en avant, précipité sur la poitrine, avec un sourire d'idiot

malade. On feuillette, et la file des physionomies odieuses ou

bestiales va s'allongeant sans s'épuiser: traits contractés ou

difformes, fronts bosselés ou empâtés de chair suante, rictus hideux

distendus par un rire féroce; celui-ci a eu le nez mangé; son voisin,

borgne, à tête carrée, tout bourgeonné de verrues sanguinolentes,

rouge sous la blancheur crue de sa perruque, fume silencieusement,

gonflé de rancune et de spleen; un autre, vieillard avec sa béquille,

écarlate et bouffi, le menton débordant jusque sur la poitrine,

regarde avec les yeux fixes et saillants d'un crabe. C'est la bête que

Hogarth montre dans l'homme, bien pis, la bête folle ou meurtrière,

affaissée ou enragée. Voyez cet assassin arrêté sur le corps de sa

maîtresse égorgée, les yeux tors, la bouche contractée, grinçant à

l'idée du sang qui l'éclabousse et le dénonce, ou ce joueur ruiné qui

vient d'arracher sa perruque et sa cravate, et crie à genoux, les

dents serrées et le poing levé contre le ciel. Regardez encore cet

hôpital de maniaques, le sale idiot au visage terreux, aux cheveux

crasseux, aux griffes salies, qui croit jouer du violon et qui s'est

coiffé d'un cahier de musique; le superstitieux qui se tord

convulsivement sur la paille, les mains jointes, sentant la griffe du

diable dans ses entrailles; le furieux hagard et nu qu'on enchaîne, et

qui s'arrache avec les ongles des morceaux de chair. Détestables

Yahous que vous êtes, et qui prétendez usurper la lumière bénie, dans

quel cerveau avez-vous pu naître, et pourquoi un peintre est-il venu

salir les yeux de votre aspect?

C'est que ces yeux étaient anglais, et que les sens ici sont barbares.

Laissons à la porte nos répugnances, et regardons les choses comme

font les gens de ce pays, non par le dehors, mais par le dedans. Tout

le courant de la pensée publique se porte ici vers l'observation de

l'âme, et la peinture entraînée roule avec les lettres dans le même

canal. Oubliez donc les contours, ils ne sont que des lignes; le corps

n'est ici que pour traduire l'esprit[155]. Ce nez tortu, ces bourgeons

sur une joue vineuse, ce geste hébété de la brute somnolente, ces

traits grimés, ces formes avilies, ne servent qu'à faire saillir le

naturel, le métier, la manie, l'habitude. Ce ne sont plus des membres

et des têtes qu'il nous montre, c'est la débauche, c'est

l'ivrognerie, c'est la brutalité, c'est la haine, c'est le désespoir,

ce sont toutes les maladies et les difformités de ces volontés trop

âpres et trop dures, c'est la ménagerie forcenée de toutes les

passions. Non qu'il les déchaîne; ce rude bourgeois dogmatique et

chrétien manie plus vigoureusement qu'aucun de ses confrères le gros

gourdin de la morale. C'est un _policeman_ mangeur de boeuf qui s'est

chargé d'instruire et de corriger des boxeurs ivrognes. D'un tel homme

à de tels hommes, les ménagements seraient de trop. Au bas de chaque

cage où il enferme un vice, il en inscrit le nom, il y ajoute la

condamnation prononcée par l'Écriture; il l'étale dans sa laideur, il

l'enfonce dans son ordure, il le traîne à son supplice, en sorte qu'il

n'y a pas de conscience si faussée qui ne le reconnaisse, ni de

conscience si endurcie qui ne le prenne en horreur.

Regardez bien, voici des leçons qui portent: celle-ci est contre le

gin. Sur un escalier, en pleine rue, gît une femme ivrogne, à demi

nue, les seins pendants, les jambes scrofuleuses; elle sourit

idiotement, et son enfant, qu'elle laisse tomber sur le pavé, se brise

le crâne. Au-dessous un pâle squelette, les yeux clos, s'affaisse

tenant en main son verre. À l'entour l'orgie et le délire précipitent

l'un contre l'autre des spectres déguenillés. Un misérable qui s'est

pendu vacille dans une mansarde. Des fossoyeurs mettent au cercueil un

cadavre de femme nue. Un affamé ronge côte à côte avec un chien un os

qui n'a plus de viande. À côté de lui, des petites filles trinquent,

et une jeune femme fait avaler du gin à son enfant à la mamelle. Un

fou embroche son enfant, l'emporte; il danse en riant, et la mère le

voit.

Encore un tableau et une leçon, cette fois contre la cruauté. Le jeune

homme barbare, devenu assassin, a été pendu, et on le dissèque. Il est

là sur une table, et le président, tranquillement, indique de sa

baguette les endroits où il faut travailler. Sur ce geste, les

opérateurs taillent et tirent. L'un est aux pieds; le second homme

expert, vieux boucher sardonique, empoigne un couteau d'une main qui

fera bien son office, et fourre l'autre dans les entrailles qu'on

dévide plus bas pour les mettre dans un seau. Le dernier carabin

extirpe l'oeil, et la bouche contractée a l'air de hurler sous sa

main. Cependant un chien attrape le coeur qui traîne à terre; des

fémurs et des crânes bouillent en manière d'accompagnement dans une

chaudière, et les docteurs tout alentour échangent de sang-froid des

plaisanteries chirurgicales sur le sujet qui, morceau par morceau, va

s'en aller sous leur scalpel.

Vous direz que des leçons de ce goût sont bonnes pour des barbares et

que vous n'aimez qu'à demi ces prédicateurs officiels ou laïques, de

Foe, Hogarth, Smollett, Richardson, Johnson et les autres; je réponds

que les moralistes sont utiles, et que ceux-ci ont changé une barbarie

en civilisation.

[Note 155: When a character is strongly marked in the living face,

it may be considered as an index to the mind, to express which with

any degree of justness in painting requires the utmost efforts of a

great master. (_Analysis of Beauty._)]

Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 4 de 5) · 第 30 / 62 题