«Zelotypus..., qui enim imaginatur mulierem,
quam amat, alteri sese prostituere, non
solum ex eo, quod ipsius appetitus coercetur,
contristabitur, sed etiam quia rei amatæ
imaginem pudendis et excrementis alterius
jungere cogitur, eandem aversalur.»
(BENEDICTI DE SPINOZA _Ethica: Pârs III
Propos. XXXV in Schol._)
Le jaloux, à imaginer sa maîtresse qui fait
l'amour, se chagrine non seulement que ses
propres désirs en soient empêchés, mais encore
qu'il lui faille joindre l'image de celle qu'il
aime aux membres nus d'un autre, à ses hontes,
et la détester avec lui.
Certes, il faudrait être aussi dénué d'idées générales que feu Alexandre
Bain, pour ne pas savoir que nous aimons à retenir ce qui est à nous,
mais à partager le bien des autres. Aussi n'est-ce point une preuve
qu'on soit amoureux, tant de soins apportés à se croire le seul amant de
la femme même qu'on aida naguère à tromper le sien.
Non que je prétende n'avoir jamais éprouvé pour Nane que les sentiments
du cambrioleur, tour à tour, et du propriétaire. Et il y eut même un
temps où les grâces de cette belle personne m'attachèrent plus qu'il
n'était raisonnable, si bien qu'après l'avoir prise sans zèle, pour
obéir en quelque sorte à la tyrannie de l'occasion, je m'aperçus que les
mouvements harmonieux de son corps devenaient une part nécessaire de mon
bonheur.
Mais le temps amortit toute chose, et déjà, à Venise, j'avais ressenti
que Nane commençait à n'intéresser plus que ma curiosité. Aujourd'hui
surtout, distrait par le Paris frivole de l'hiver, par le Paris
nocturne, tour à tour bleuâtre et froid, ou enseveli sous ces
brouillards dorés de gaz, j'éprouvais avec joie et, pour ainsi dire, à
pleins poumons, combien cela m'était égal qu'elle palpitât en d'autres
lits que le mien, frémissante des flancs et des lèvres, les yeux
mi-clos.
Trop heureux si elle avait partagé cette indifférence. Mais, au risque
d'être fat, il me fallait bien croire à quelque amour de sa part,
rien qu'à subir sa curiosité jalouse, comme aussi l'ardeur de ses
embrassements. En ceci du moins sa folie ne laissait pas d'être
contagieuse, car Nane caressa toujours à la perfection.
Je fus donc surpris, le peintre Lycoris nous ayant priés à son bal
diabolique, qu'elle acceptât de bonne grâce de s'y rendre sans moi, qui
ne l'y aurais pu conduire, ayant engagé ma soirée jusqu'à deux heures de
la nuit. Au fond, j'étais ravi qu'elle le prît comme cela.
--J'irai, me dit-elle, avec Luce de Rosmarin, et d'Elche, qui doit l'y
mener.
--D'Elche?
--Vous savez bien, l'ami de ma soeur.
--Mais elle est mariée.
--Eh bien, et avant? Mais il me semblait que vous l'aviez rencontré chez
moi.
D'Elche? Cela me rappelle d'abord la bizarre _Salammbô_ du Louvre, aux
lèvres carminées--et puis une histoire assez confuse que m'a contée
Jacques, de son séjour en Alger, où ce Monsieur jouait un rôle: rien
d'héroïque, autant qu'il m'en souvienne.
Toute jalousie à part, la combinaison ne me paraît convenable qu'à
moitié.
--Voulez-vous attendre jusqu'à une heure? Je me sauverai de façon à
pouvoir vous prendre vers cette heure-là.
--Oh! c'est beaucoup trop tard: on arrive de bonne heure chez Lycoris.
--Comme vous voudrez, alors.
La scène est au Palais de Glace. Nane me quitte pour patiner, je la suis
de l'oeil, qui glisse et tourne, pleine d'une languissante aisance: si
elle se flanquait par terre, au moins; qu'elle fût ridicule, et criât.
Mais le ciel reste sourd d'ordinaire à nos voeux les plus légitimes.
Quelqu'un vient s'accouder à côté de moi: c'est Yeïte, jolie fille, qui
est en train de passer à la mode, non sans y recruter vraiment un peu
trop d'électeurs. Métis il n'y a pas un an encore, il faut le dire,
qu'elle faisait de la figuration dans les tavernes du quartier Latin; et
il lui en reste quelque chose.
--Ah! ah! me dit-elle! nous z'yeutons Madame. (Beaucoup de gens ont
cette opinion déraisonnable que je suis jaloux de Nane.)
--Si vous saviez ce que cela commence à me laisser froid. Elle ne m'en
fera jamais autant que je lui en voudrais rendre--avec vous.
--Chich!
--Mais êtes-vous veuve?
--Vous parlez, Charly. Mon sénateur est à la chasse, et de ce temps-là
je travaille aux pièces.
--Venez jusqu'au bar: je vous raconterai une histoire.--Qu'est-ce que
vous buvez?
--Un marathon cocktail.
On nous sert.
--Est-ce que vous allez au bal de Lycoris?
--Qu'est-ce qu'il vend, Lycoris?
--Peinture. C'est à Montmartre. Voulez-vous venir? Nous avons tout le
temps jusqu'à demain soir, pour votre travesti.
--Mais en quoi me mettrai-je?
--Eh bien, en diable quelconque: un maillot rose, couleur de la bête, et
un domino noir, fermé, avec beaucoup de trous.
--Et une paire de cornes d'argent, à travers le capuchon.
--Oui, et une belle queue d'écureuil. Ça va-t-il?
--Ça va. Mais Nane?
--Eh bien, nous l'intriguerons.
Yeïte est séduite: elle achève son manhattan et nous prenons rendez-vous
pour le costumier.
Le lendemain, vers une heure après minuit, nous faisions notre entrée
chez Lycoris. Le bal battait, comme on dit, son plein. Dans le vaste
atelier, tendu de cuirs chatoyants, tout un enfer de chair et de
taffetas bruissait, tournait, caquetait, pressé d'habits noirs. Des
tziganes, inévitables comme la mort, grinçaient sur la galerie, non loin
du vestiaire-lavabo; et l'on y pouvait monter par une échelle, si l'on
n'aimait pas mieux prendre l'escalier.
Tout de suite j'aperçus Nane, debout, une coupe à la main, qui causait
avec deux hommes. Elle me vit aussi, me fit un signe de tête, et, sans
paraître remarquer à côté de moi Yeïte, qui était pourtant charmante
assez pour éveiller en elle quelque inquiétude, reprit sa conversation.
Il me faut avouer que ce parti pris d'indifférence ne m'agréa point:
j'ai déjà dit que je n'étais plus amoureux de Nane; mais enfin, de la
trouver familière ainsi, rieuse, abandonnée presque envers des gens
qui n'étaient même pas de mes amis, était à mon sens une espèce
d'inconvenance. A ce moment, son voisin de gauche, un peintre norvégien
que je connaissais un peu, enveloppa son bras nu d'une main épaisse,
dont je me rappelai qu'elle était couverte de poils roux; et il me
sembla soudain que cette chair ambrée, dont je pouvais me rappeler
le goût rien qu'en fermant les yeux, en était comme souillée. Elle
cependant appuyait ses doigts délicats sur l'épaule de l'autre homme;
ses yeux mordorés, qu'elle avait détournés de moi, étaient sans doute
fixés sur lui; et il me parut ridicule, de petite taille, avec une tête
à la Boulanger, trop grosse, branlante, dont tout son corps paraissait
comme accablé.
Je me demandai ce qu'il pouvait bien être officiellement: pour ce soir,
gigolo sans doute, ou même pis; fait à souhait pour respirer en eau
trouble, et rapporter à la maison les fleurs des vieux messieurs. Et,
d'une gracilité qui semblait déjà près de s'épaissir, pareil à un cochon
de lait bien en chair, il faisait, sous son frac très ajusté, les mines
d'un ancien joli enfant.
Je m'oubliais un peu à ces menues observations, où j'avais plaisir
à constater qu'il n'entrait ni partialité, ni amertume, lorsque ma
compagne à la queue d'écureuil, lasse peut-être de rester là debout sans
rien dire, me rappela à la courtoisie en me tirant par la manche. Je
la menai aussitôt au buffet, où elle se fondit, dans la cohue et la
conversation, comme du beurre aux doigts d'une cuisinière.
Tandis que j'essaye de renouer mes inductions psychologiques, quelqu'un
me frappe sur l'épaule. C'est mon peintre Scandinave, et, comme il ne
m'a jamais vu avec Nane, je le fais causer, sans effort, le ciel l'ayant
créé d'un naturel bavard et poétique.
--Ah! cette poupée, toute vernie de poisons et de littérature. Voilà des
jours que je la regarde. Figurez-vous, sa mécanique est détraquée; alors
elle va à droite, à gauche, elle fait du mal, et de temps en temps, elle
perd un peu de son.
--Vous êtes sévère. Moi je lui trouve quelque chose, une saveur de
_différence_. Et ces gestes bizarres; il semble qu'ils n'ont plus pour
nous de signification exacte, comme si c'étaient les signes d'une langue
lointaine, oubliée déjà aux jours d'Adam.
--Oui, elle est mystérieuse comme la sottise. Mais elle a des prunelles
magnifiques, des prunelles à reflets d'or, pleines de fourberie. Chez
nous les filles ont les yeux couleur de leur âme, clairs et pâles, etc.,
etc.
Il continue un moment à m'entretenir de regards norvégiens: «Et le jeune
homme, dis-je, à grosse tête, qui est avec elle?
--Ça, c'est un vicomte d'Elche--son vice, je pense. Car elle a l'air
d'en tenir. Il l'avait quittée tout à l'heure un moment de trop; et
alors elle l'a mordu à la main d'une façon vraiment gracieuse. On aurait
dit un enfant qui retrouve son sucre d'orge.
Ce Norse m'ennuie avec ses métaphores; c'est dommage qu'il ne m'ait
pas consulté pour son déguisement. Je lui aurais dit de s'habiller en
soulier. Eh, que m'importe, après tout, ce vicomte de camelote! Qu'il
lui rende ses morsures, à la poupée: je la lui laisse toute, avec sa
peau fine, où du sang viendrait si vite sous les dents; du sang--du son.
Et puis, tout ça n'est peut-être pas vrai. Quelle apparence que Nane ait
pu me dissimuler une tendresse de ce genre, depuis tant de jours que
je la connais? Il y a bien cette histoire d'Alger que m'avait racontée
d'Iscamps. Mais d'Iscamps était l'être le plus ridiculement jaloux qui
se pût voir; avec ça d'une imagination grossissante, une vraie lentille.
D'autre part, le d'Elche a tout l'air d'être ce que Yeïte appellerait un
purotin: tranchons le mot, il marque mal; et on ne peut refuser à Nane
le sens hiérarchique, incapable qu'elle est de tromper un gentleman avec
autre chose qu'un gentleman.
Yeïte interrompt encore ce soliloque intérieur.
--Vous parlez de crampons, fait-elle avec son joli rire inexpressif: ne
vous croyez donc pas obligé de me renier comme ça tout le temps.
--Excusez-moi, lui dis-je. Au fond, je suis bien sûr que vous ne manquez
pas d'entourage.
--Encore s'y restaient autour. Mais sérieusement, j'ai tout ce qu'y faut
de bêtes pour qu'on me couche. Alors, si ça vous chante de rentrer seul,
ou avec Nane, vous gênez pas. Justement, je viens de la voir monter avec
ce nabot à barbe jaune, qui vous remplace, ce soir.
--Ah! ils sont sur la galerie?
--Je crois qu'ils se choisissent un tzigane. A moins qu'ils ne soient
dans le petit lavabo. Au revoir, alors, mon vieux.
Et elle disparaît, incrustée entre deux habits noirs.
Le bal est maintenant un peu plus calme; des gens sont partis; des
couples causent de tout près dans les coins; et les tziganes jouent en
sourdine une chose langoureuse, qui m'entre sous les ongles. Cela me
rappelle une heure d'été passée à Armenonville. Il avait plu toute la
journée sur la terre chaude; les branches s'égouttaient avec lenteur.
Mille feuillages semblaient nous défendre du monde haïssable qui
s'agite; on apercevait seulement en haut d'une haie le fouet des
voitures allant et venant. Et un grand diable de Magyar qui était avec
nous ayant conté aux musiciens des choses en leur langue, ils jouèrent
cette valse qu'ils jouaient ce soir, voluptueuse.
Je cherchai Nane, je ne l'aperçus nulle part, et je m'imaginai seulement
saisir sur un visage quelconque le sourire dont on enveloppe les amants
malheureux: «Elle est dans le petit lavabo, pensai-je; dans le petit
lavabo.» Je montai.
Je poussai la porte. Il y eut un petit cri: «N'entrez pas», d'une voix
bien connue, et j'aperçus sur le sofa banal Nane et le d'Elche qui se
dégageaient maladroitement.
--Oh pardon, je me suis trompé de vitre, dis-je; et je redescendis du
plus grand calme.
Mais non pas tel, sans doute, qu'il ne m'en montât à la tête quelque
méchante humeur, car, aussitôt rentré, je pris le lit avec un joli mal
de gorge, orné de fièvre, qui ne dura guère que trois jours.
--On dirait un coup de sang, me dit le docteur: est-ce que vous auriez
eu quelque contrariété?
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