Ibi civitas sunt Venetiae.
(OLIVARIUS in Pompon. Mel.)
L'inconnu, dont la lune éclairait les traits
repoussants, tendit son bras vers une masse
de brumes et de lueurs:
--Voilà Venise, dit-il; et c'est par une nuit
pareille que le prince lombard jeta ses éperons
d'or à l'eau, en jurant de ne plus chevaucher
jamais que Cornarine au nombril brillant,
et les vagues de la mer.
--Il est vrai, dit un autre, et c'est par une
pareille nuit que Jean-Jacques reçut d'une
courtisane, qu'il n'avait pas satisfaite, le
conseil de se vouer aux mathématiques.
--Hélas, dit mon amie, c'est par une pareille
nuit que l'ardente Aurore Dupin voulut
persuader le seigneur Pagello, dont elle ne
fut jamais bien comprise, qu'il était son
premier roman.
--Et c'est, lui dis-je, par une nuit pareille,
que Nane, de ses lèvres ruineuses, baisa pour
la première fois son ami, à travers mille
serments dont pas un n'était vrai.
Cet automne que nous fûmes à Venise, mon amie Nane et moi, nous étions
partis de Bordeaux. C'est ainsi, mais par mer, qu'il faudrait toujours
quitter la France; et les regrets qu'on emporte de ce beau royaume
seraient moins vifs, si on ne lui disait adieu qu'à travers cette cité
de vin et de morues, couchée sur les bords noirs d'un port sans navires.
Car ces matins ne sont plus où se voyaient de riches armateurs, en
pantalon de nankin, sur le damier des quais. Cependant on débarque le
sucre et le précieux café que les noirs du Petit Goave ont enveloppé de
pagne; et une belle dame à la taille haute regarde languissamment sous
son ombrelle à franges, en rêvant peut-être aux aides de camp de M. le
duc d'Angoulême.
Nous passâmes ensuite par ces villes du Sud, où il y a beaucoup,
assure-t-on, de huguenots: Nîmes, Orthez, Montauban, Moissac. Peut-être
ne sont-elles pas citées dans l'ordre; et d'ailleurs nous ne les
distinguâmes point, parce que c'était un train de nuit. Mais, à l'aube,
ce fut Arles en robe lilas, des architectures gallo-romaines, et, sur
le quai de la gare, une fille, de chair grasse et mate, qui vendait du
raisin très mûr. Alors, mon amie, s'étant soulevée sur sa couchette,
demanda:
--Combien de stations y a-t-il encore?
--Soixante-dix-huit, répondis-je,--et elle retomba accablée.
Les topos de Nane manquent un peu de précision. Elle n'a pas reçu, étant
d'extraction obscure, cette forte éducation géographique qui nous permet
de ne pas confondre l'île de Nossi-Mitsiou avec le détroit ou phare de
Messine.
Elle a d'ailleurs peu de prétentions aux sciences, contente de régenter
les lettres et les arts. Elle ne croit pas non plus que l'archéologie ni
l'érudition historique lui soient tout à fait étrangères. Mais peut-être
s'y exagère-t-elle sa valeur.
Les douanes passèrent. Nous étions en Italie, et Nane s'indigna de
n'apercevoir autour d'elle aucun changement. Les plus lointains regards
qu'elle ait encore jetés sur le monde, c'est jusqu'à Mustapha-Supérieur;
et longtemps elle caressa l'illusion que les pays étrangers sont
autre chose qu'une espèce de France plus mal tenue, habitée par des
professeurs de langues. Peut-être espérait-elle aujourd'hui qu'elle
allait voir des gens se promener nus, les pieds en l'air, avec des yeux
sur le ventre, ou toute autre chose de ce goût là; en sorte que d'être
déçue elle devient injuste, tourne le dos au paysage éblouissant et mou,
et ne veut même pas reconnaître dans l'air cette odeur d'épices, qui est
proprement l'haleine de l'Italie. Car chaque pays a la sienne. C'est
ainsi que l'Angleterre sent la marmelade et les houilles éteintes,
tandis que l'Espagne est toute odorante de sang, de fleurs corrompues,
de sueur; et pour l'Allemagne je n'en sais rien, sinon que la chambre de
Fräulein exhalait le parfum du café au lait refroidi.
Mais Nane est insensible à ces nuances. Aussi ne lui parlerai-je point
des petits ports hindous, où l'on respire le safran et le poisson salé;
ni du Maroc, empire fleuri, aromatisé de jonquille; non plus que de
cette île créole qui répandait au loin, sur la mer nocturne, l'âme des
cassies et des gérofliers.
D'ailleurs mon amie avait été plutôt âpre à me reprendre sur mon
attitude à la douane. Elle a entrepris depuis peu de refaire mon
éducation, bien différente de ce qu'elle était jadis sous la lune de
miel, attentive alors à me découvrir sans cesse quelque perfection
nouvelle. Je l'entendais, par exemple, me dire tout à coup:
--Comme vous avez le pied petit.
--Je l'ai plutôt mince, répondais-je avec complaisance, tout près de
piaffer.
Et Nane répétait docilement:
--C'est vrai, plutôt mince.
--Ou bien:
--Comment faites-vous pour avoir des pantalons si droits?
--Je les fais repasser, Nane.
Mais aujourd'hui:
--C'est extraordinaire ce que vous savez peu parler aux subalternes.
Vous leur dites tout le temps: «Ayez la bonté de ceci, de cela.
Voudriez-vous porter ces sacs... m'indiquer le télégraphe...» Ils sont
payés pour ça, après tout.
--Tout le monde, Nane, est payé «pour ça». Croyez-vous pourtant que si
j'allais dire à quelques personnalités haut placées: «Ayez donc la bonté
de reprendre ces traditions de raffinement, d'élégance dans la force,
qui paraissent tombées en désuétude depuis M. de Morny,» ils ne
m'enverraient pas au bain? Et Dieu sait pourtant, en fait de bains...
Elle fait la moue.
--Pourquoi n'êtes-vous pas républicain?
--Je trouve que mon père l'a été pour deux.
La moue s'accentue. Mais voilà bien Nane. Elle est, naturellement,
incapable de raisonner. C'est un beau réflexe, qui dit quelquefois des
choses, par simulation.
Cependant le Milanais s'enfuit lentement de droite et de gauche, avec
ses fossés pareils aux mailles d'un réseau, sa terre gonflée comme une
mamelle, et de la vigne qui monte aux arbres, toute rouge. Ce train n'a
pas de wagon-restaurant; et nous dînons (mal) dans un buffet enrichi de
stucs multissimicolores, dont le Palladio se fût attristé sans doute,
ou diverti. Il y a aussi des mouches; il y en a partout, jusque dans la
paille des fiascos.
Et Nane se débat contre les longs serpents de pâte. Elle me rappelle
Laocoon, en petit. Mais comme elle a taché, décidément, sa veste fauve:
--C'est sale, dit-elle, l'Italie.
La nuit passe. Changement de train, dès l'aube; et, à Meste, je vois
sans plaisir monter auprès de nous une ancienne connaissance d'Aix. Je
ne me trompe point: ce cirage en moustaches, ces yeux qui semblent nager
dans l'huile comme des cèpes de conserve, ces mains adipeuses, nul
doute. Lui, manifeste une joie haute. Qu'est-ce qui m'amène à Venise? Et
il coule ses yeux gras vers mon amie, jusqu'à présentation:
--Le marquis Gondolphe. Mme Hannaïs Dunois.
Nane est ravie. D'abord elle n'a vu que moi depuis un tas d'heures, ce
qui est tout près de m'avoir assez vu, et puis je soupçonne cette jeune
républicaine de nourrir pour la feuille d'ache une passion honteuse.
Et enfin, voici Venise. Sous le soleil qui monte, elle est grise et
rose, comme un flamant.
On m'avait dit: «N'allez pas à l'hôtel. Le service est inimaginable. Et
puis il n'y descend que des voyageurs en vins d'Asti, «d'Asti spumante».
Ou bien des photographes d'art.»
Et on m'avait dit: «Surtout, ne louez pas. Vous vivriez entre les
cancrelas et les gouttières. Et même, depuis quelques années, il y
revient. C'est ainsi qu'un Anglais a été trouvé mort, l'autre jour, on
ne sait de quoi, et son chien aussi, sous son lit.»
--Qu'en pensez-vous, Nane?
--Ça m'est égal, dit-elle; pourvu que ce soit une maison neuve.
Mais Gondolphe se range côté hôtel. (Quelle commission peut-il bien
toucher au juste?)
--Allez donc à Hispaniola. C'est très bien; et vous avez l'eau.
Nous y allons. Le ciel s'est couvert. Il commence à pleuvoir, et les
appartements ferment mal. C'est vrai, nous avons l'eau, comme dit
Gondolphe.
Ce Gondolphe a tout le charme des compagnies douteuses. Avant qu'on ne
le rencontrât à Aix, il avait deux ans, ou trois, vécu à Paris, quelque
chose dans les consulats. Mais il semblait plus occupé de concerts que
de politique: et le reste du temps on le pouvait voir au Washington, où
du reste il se ruina. Dans la suite le baccara lui fut plus favorable.
«On ne peut pas toujours perdre», vous disent ces vieux messieurs de
stations balnéaires, dont le bruit court qu'ils se sont décavés, étant
jeunes. C'est ennuyeux d'être né si tard qu'on ne leur sert jamais qu'à
se refaire.
Gondolphe, qui n'est pas un vieux monsieur, m'a mené au cercle de
la Girafe: «Tout ce qu'il y a de mieux, ici», assure-t-il. Valets à
moustaches, en livrée d'un rouge douteux, et qui restent assis quand on
entre,--tapisseries du second Empire «genre Gobelins», un peu moisies
(mais cela leur vaut mieux), et des crachoirs dans tous les coins,
comme aux salles d'attente de la Compagnie de l'Ouest,--et une cagnotte
vraiment par trop béante, à la table de bac: celui-ci, d'ailleurs,
paraît étiolé; et puis on n'entend pas, dans ce pays de billets, le joli
son de For, discret «leitmotiv» de Pallas, sous les doigts du changeur.
Ces Italiens sont d'une impudence gracieuse: ils vous marchent sur les
pieds avec des révérences. Nous étions, hier, Nane et moi, à la
terrasse de cette pâtisserie si joliment levantine qui fait face à San'
Giminiano[1], quand débouchèrent du Broglio l'inévitable Gondolphe,
et un jeune homme très beau, bestialement, avec de trop petits pieds
chaussés étroitement (cuir jaune et vernis). Celui-là, dénommé Dolcini,
ne parle pas; mais il regarde avec des yeux si humides que j'ai envie
d'essuyer les joues ovales de mon amie, où s'est posé son regard.
[Note 1: L'église de San Giminiano a été démolie au commencement du
18e siècle.]
Il nous quitta, et Gondolphe, que le zucco semblait rendre plus
communicatif encore qu'à l'ordinaire:
--Si vous aviez connu, dit-il, sa mère, la marquise. C'était une Vénus.
Avec ça et des seins de pierre, monsieur.
--Ça devait lui peser, remarque Nane, en portant la main vers sa gorge.
Et notre ami ajoute rêveusement:
--Ç'a été ma première maîtresse. Ah! ça ne nous rajeunit pas.
«La discrétion, a dit un poète arabe, est à l'amour comme au sabre son
fourreau: elle le garde de souillure.»
On dirait, depuis quelques jours, que Venise commence à n'amuser plus
autant mon amie. Elle m'a dit l'autre soir en bâillant:
--Savez-vous ce que nous devrions faire demain? Une promenade en
voiture.
--Mais Nane, ne vous êtes-vous pas encore aperçue qu'il n'y a de chevaux
à Venise qu'en cuivre? Et le seul animal de trait qu'on y connaisse est
le Bucentaure. Encore n'a-t-il plus servi depuis qu'il alla chercher
Henri de Pologne. Jean Bellin (est-ce bien Jean Bellin, ou Tiepole?) a
représenté le roi au moment qu'il débarque, accompagné de Barbezières et
de Villequier. (Au fait, était-ce ce bien Villequier?)
--J'ai connu, dit Nane, un Villequier.
--C'est bien ça: un officier, brun, mince.
--Le mien était peintre sur porcelaine. Même il a fait un service de
quatre cent quatre-vingts pièces, où je suis représentée en Diane, et
qu'on a acheté pour l'Elysée.
--Ainsi, Nane, M. Loubet se trouve jouir quatre-cent quatre-vingts
fois de votre image, pendant que je n'ai, moi, que deux ou trois
photographies.
--Les domestiques en auront peut-être cassé.
--Mon chéri, lui dis-je, chagrin de son irrespect, les domestiques de
l'Elysée ne cassent rien. Les patrons non plus, d'ailleurs.
Cependant, sous le ciel gris de perle, Venise amortit ses verts et
éclaire ses roses.
--Un Sisley, dit Nane.
Car elle me comble maintenant d'opinions jusque dans les minutes les
plus sacrées; et j'ai perdu tout espoir qu'elle se taise jamais plus,
comme au temps où je lui avais persuadé que le silence donnait une
expression ironique à son visage.
Elle me croyait, alors.
--Sisley? lui dis-je.
C'est comme si elle me parlait d'un corps chimique nouveau: je prends
un air bête, mais bête, qui la fait écumer tout de suite. C'est la
vengeance des pauvres hommes, ces jeux de physionomie: les seuls, dit
Eliburru, où l'on ne perde point son argent.
--Vous n'allez pas, me dit cette gracieuse personne, me charrier
longtemps, je pense.
Elle s'irrite, au fond, que je ne croie plus à ses esthétiques, depuis
ce jour où je lui voulus faire admirer sur un piédestal les plantureuses
ciselures de Leopardi. Au lieu de ça, elle mettait ses mains, comme une
enfant sale, dans les creux secrets du bronze, ou bien tirait la langue
à deux ou trois dames allemandes qui la regardaient avec ce regard
d'envie qui est encore ce qu'on a trouvé de mieux, à l'étranger, comme
opinion sur nos femmes.
--Qu'est-ce qu'elles ont à m'acheter comme ça? Je suis sûre que j'ai
quelque chose qui ne va pas. Regardez.
Elle sourit d'un air victorieux et tourne avec lenteur sur elle-même, en
haussant les seins.--Sa robe est bleu pastel ornée de boutons en émail
camaïeu, où sont représentés des attributs Empire--la jupe volantée
trois fois en forme, tout en bas. Et son chapeau est fait d'un seul
oiseau dont on dirait, tant il est plat, que pendant longtemps quelqu'un
de très lourd s'est assis dessus. Enfin elle cesse de girer, et me dit
d'un air grave:
--Pourquoi voulez-vous que j'admire toute cette décadence? Ça ne
vaut pas mieux que Florence; et vous savez, aussi bien que moi, que
Michel-Ange a tué la sculpture.
Sur le moment ça me donne un coup. Mais je me remets et lui demande avec
douceur:
--Nane, est-ce que vous connaissez M. Claude Anet?
--Oui, de nom.
--Eh bien, il a écrit une chose sublime: c'est qu'«il faut battre les
femmes maigres avec un bâton».
Nane hausse les épaules et regarde le soir qui tombe. Elle se retourne
pourtant, au bout de quelques minutes, et me dit d'une voix mouillée:
--Corot a dit quelque chose de bien plus sublime à propos du crépuscule.
Je prévois.
--Il a dit: «C'est l'heure où les fleurs font leur prière.»
Décidément, il me vaudra mieux m'entretenir avec autre chose. Moi aussi,
je tourne le dos et contemple le paysage: une buée lente, peu à peu,
enveloppe Venise, qui semble descendre et s'ensevelir dans les eaux.
Et, enfin, nous voilà de retour, paisibles, encore que les conditions
de notre départ n'aient pas laissé d'envelopper ce que ma compagne
appellerait, en son ramage, «un peu de chichis».
De quelques jours nous n'avions été quittes des deux marquis: devant
les Tintoret; à Saint-Marc, caverne d'ombre et d'or où des pirates
enchâssèrent dans la mosaïque tout un butin de marbre; sur le Lido
lépreux, ils étaient là, à droite, à gauche, le plus vieux qui tâchait
à démarquer Casanova pour s'en composer des aventures; et l'autre,
Dolcini, couvant Nane de l'humide silence de ses yeux: en vérité, il eût
été assis sur un gros oeuf que je ne lui aurais pas trouvé l'air plus
bête. Mais Nane le considérait avec bienveillance.
L'autre soir, prise de migraine, elle monta se coucher au sortir de
table, et me laissa seul au salon. Gondolphe, entré presque aussitôt, me
mit en soupçon par tant de hâte qu'il n'y eût complot, peut-être, pour
m'endolciner. De l'empêcher ou de le surprendre, je choisis le second,
pensant que ce me serait une vengeance à la fois amère et douce de
planter là cette perfide, en proie à son Italien.
Plus j'y réfléchissais, plus mes doutes prenaient figure de certitude.
Nane devait avoir accepté rendez-vous au dehors, et, pourvu que je ne
fusse pas absent moi-même beaucoup plus d'une heure, j'étais sûr de la
pouvoir cueillir à son retour, et avec quelques «je sais tout» extorquer
un aveu de sa première surprise.
Je me laissai donc conduire à la «Girafe», où nous devions trouver, me
dit Gondolphe, «un baccara épouvantable». Mais ce n'était qu'un chemin
de fer très omnibus qui évoluait avec parcimonie autour d'une mise de
cinq lires. Un écarté avec mon compagnon me séduisit davantage.
Dieux puissants! Il gagna onze parties de suite, puis trois encore, puis
sept. Vingt et une parties sur vingt-quatre, qui a jamais vu cela
dans notre France? (Ah! me disais-je, décavé, ce Dolcini n'a même pas
l'esprit de dessous le linge.) Gondolphe alors me proposa de jouer sur
parole, et je refusai: «Mais, lui dis-je, ma pelisse, voulez-vous,
contre cent louis? Il gagna encore.
--Vous me la prêteriez bien pour rentrer chez moi?
--Vous ne jouez plus?
--Que voulez-vous que je joue? Ma veste?
--Jouez votre dame.
Il était sérieux à gifler. Mais il me sembla plus drôle d'accepter cette
proposition romantique.
Il fit cartes, tourna la dame de coeur; j'avais les trois autres, par
deux valets, jeu de règle; et, en effet, je marquai un point.
La veine avait tourné enfin (que faisiez-vous, Nane, cependant?) et je
regagnai ma pelisse (du renard tout frais-venu de Sibérie), mon argent,
celui de Gondolphe, qui se trouva peu de chose au comptant, et une somme
assez grosse sur parole. Je lui offris, pour celle-ci, tout le temps
qu'il voudrait, à quoi mon homme répondit fièrement qu'il s'acquitterait
dans les vingt-quatre heures. Voilà, mais lesquelles?
Entre tant, comme fait l'eau d'une salade qu'on secoue à force, Nane
m'était sortie de la tête. Il est vrai aussi qu'on n'éprouve pas
deux passions à la fois et que le jeu l'emporte sur n'importe quelle
curiosité sentimentale. Cette fois même, il l'avait tuée, et lorsque
ma maîtresse me revint à l'esprit, ce ne fut plus parmi de ces images
grossièrement désobligeantes dont l'Éthique nous a laissé l'analyse--ou
la confession. On eût dit plutôt des cartes transparentes après du
haschish, quand tout devient autour de nous à la fois comique et
chatoyant. Je songeais aussi à des gravures de la Restauration, où des
gens d'une surprenante impassibilité, corrects de tout le haut du corps
comme des notaires, quelques-uns avec un léger collier de barbe, se
livrent sans abandon à une gymnastique d'intérieur. On en pourrait
illustrer quelque casuiste espagnol, si tout cela ne s'intitulait avec
fraîcheur: «la bonne mère», «à la couturière», «à l'enfant»...
Ma gondole, cependant, me ramenait à Hispaniola, selon ces courbes
précises et molles qui en font la plus voluptueuse des voitures, et,
chaudement, dans ma pelisse reconquise, je regrettais que l'hiver fît
taire ces choeurs nocturnes dont la romance semble glisser et rebondir
sur les eaux.
Je songeai qu'au cours d'une nuit délicieuse parmi les nuits de cet
automne étrange de Venise, où nulle feuille ne tournoie, alors que
l'âme, suspendue entre l'espace et la durée, est comme un éther qui
jouirait de s'accroître élastiquement, et que la musique n'a plus, pour
ainsi dire, de contour extérieur, ma compagne, dont le beau visage
ironique, pâle et busqué évoquait Jessica, m'avait dit avec émotion:
--Vous vous souvenez? Ils ont joué ce même air chez Paillard.
--Non, je ne me souviens pas.
--Vous autres hommes, soupira-t-elle, vous n'avez pas de sensibilité.
Que fait-elle maintenant, Nane? S'il n'y avait rien de vrai dans mes
soupçons, et qu'elle soit à se coucher toute seule, bien sage, lasse de
m'attendre? Sa belle liquette chauffe auprès du feu; mais la batiste en
restera froide par places. Et cela, tout à l'heure, la fera frissonner;
comme un étang où soudain l'on s'écrie à rencontrer, sous l'eau
dormante, une eau plus froide, et qui court.
C'était à peu près comme j'avais prévu, sauf que Nane avait choisi de
faire chauffer sa chemise sur elle-même. Accroupie auprès du feu, elle
transparait à travers le lin, et il semble que la flamme l'ait dorée;
ou plutôt, sa chair a la nuance d'un quartier de mandarine. Maintenant,
elle me guette du coin de l'oeil, et pose; moins orgueilleuse de la
décisive géométrie de son corps que de sa chair voluptueuse, qui vous
met l'âme au bout des doigts, de sa hanche qui se tend ou de ces
secrètes ombres dont elle voit que ma figure malgré tout s'émeut.
Et elle a un sourire parfaitement obscène.
--Vous avez l'air, lui dis-je, de ces «suspensions» que les ménagères
voilent de tulle aux approches de l'été, par crainte des mouches.
Mais Nane, dédaigneuse des épigrammes, quitte la cheminée et se
couche, occupation où beaucoup de gens s'accordent avec moi à la juger
irrésistible.
Un peu de temps se passe et ce n'est que plus tard que Dolcini retombe
dans la conversation.
--.........................?
--Non, c'est lui qui est venu me voir, avoue Nane avec une candeur
presque excessive.
--Et alors?...
--Mais non, je vous assure. Et d'ailleurs, s'ils sont tous aussi
mollassons que lui à Venise! Alors, quand j'ai vu ça: «Ouste, je lui ai
dit, mon enfant. On vous a assez eu». Le malheur, c'est que ça ne lui
entrait pas et qu'il a fallu lui expliquer avec douceur, quoi, qu'il
commençait à me courir, qu'on ne l'avait pas fait venir pour entretenir
le feu--et si son père l'avait fait faire dans les prisons--comme les
noix de coco. Du coup, il a mis son chapeau sur sa tête; et il est
parti, avec votre parapluie, même.
--Vous comprenez, Nane, que si on ne peut plus sortir sans risquer
d'être dépouillé de tout ce qu'on aime...
Etc., etc. Là-dessus, on dormit un peu. Mais sur les dix heures:
--Nane, Nane, criai-je en la secouant, je viens de recevoir une dépêche.
Nous partons pour Paris. A moins que vous ne restiez à conquérir des
Vénitiens.
--Ah! non, répondit Nane en bâillant: leur bouche!