«Inter non paucula pocula.»
(M. T. CICER.)
Nous ne bûmes pas peu.
--Qu'y a-t-il, me dit Eliburru? Encore Nane?
--Ah! mon Dieu non; elle est hors de scène, je vous jure.
--Est-ce que vous ne seriez plus avec?
--Mais si. Ou avec, ou dessus, comme le Spartiate.
--C'était un avantageux, ce Spartiate-là.
--Et à quoi, dis-je, pensez-vous donc que je lui aide? Pas à faire des
neuvaines à Saint-Jean du Doigt, bien sûr. Mais il y a des semestres
comme ça, où la vie semble une chose niaise, et aussi une chose mal
faite, laide et blessante, comme un soulier trop grand qui vous fait
germer des cors.
--C'est, reprit-il, que vous confondez entre eux, comme bien des gens,
les outils de vivre. Vous prenez tour à tour un tire-bottes pour une
lyre, ou ce trottin qui passe pour la Religieuse Portugaise. Le tout est
de laisser les choses en leur place: elles y présentent de l'agrément.
Nous étions assis tous deux à la terrasse du Schubert; le soir indulgent
s'attardait sur la Ville, où mai à son déclin semblait prêter aux
choses une douceur nouvelle. Le bruit des molles voitures croissait et
décroissait comme s'il eût été le bruit même de la mer; et il y
avait autour des guéridons une conversation multiple et joyeuse qui
papillotait aux oreilles.
Je suivis le trottin des yeux. Elle laissait paraître cette grâce
souffreteuse en même temps que hardie qui émeut parfois chez les
Parisiennes du peuple. Avec un demi-sourire d'espérance qui écartait ses
lèvres pâles, elle allait de son pas net et presque dur vers son amant,
sans doute; ou peut-être chez le vieux monsieur qui lui promet une
situation.
--Comment m'intéresserais-je à des choses que je connais trop bien, ou
que je ne connaîtrai jamais? Qui me dira si cette enfant a le coeur
bien placé, et comment saurai-je si le maître d'hôtel qui passe là
doit d'être bouffi et jaune à une maladie de foie ou à des peines
sentimentales? D'ailleurs, qu'est-ce que cela me fait?
--Je vais vous dire. Il y avait une fois un sophiste athénien qui
s'occupait de politique, et s'il était, peut-être, socialiste de
gouvernement, je ne sais. Toujours est-il qu'un après-dîner il sortit de
chez lui pour aller dire un grand discours qui devait maintenir entre
les mains de son parti le contrôle des douanes, devoir patriotique
extrêmement fructueux à accomplir. Mais comme il passait devant la porte
du bel Agathon, il aperçut, au pied du figuier qui l'ombrageait, je ne
sais quelle agitation minuscule. A y regarder de plus près, c'était des
fourmis; et notre homme s'en amusa fort un moment, puis un autre; tant
que l'heure y passa. Des gens chevelus vinrent enfin, au désespoir, lui
annoncer que tout était perdu, la République compromise, les douanes,
jusque-là affermées à d'honnêtes Phéniciens de leur bord, livrées aux
prêtres de Delphes. Ils prononcèrent même les mots d'«obscurantisme» et
de «flabellon». Cependant le sage s'occupait de transporter un fétu dont
deux fourmis, des plus vaillantes, n'avaient jusque-là pu venir à bout.
--Voilà un grec! Mais moi, les fourmilières, je n'ai jamais su qu'y
flanquer des coups de pied. Sans compter qu'on n'en rencontre pas
toujours dans les rues de Paris.
--Je vous passe les fourmilières. Mais n'avez-vous pas sous les yeux ce
qu'il vaut le mieux regarder vivre? Une femme gracieuse, et d'une âme si
ténue, si insaisissable, qu'on l'a dû tisser avec ces fils de la vierge
qui se balancent dans le soleil du matin.
--Voilà, c'est que si je regarde Nane, j'ai envie de la toucher. Et cela
me met dans une situation fausse, qui me gêne pour observer.
--Essayez une journée seulement; vous serez baba. Si vous saviez ce que
les drames de la vie font pâlir les inventions des romanciers.
Huit jours après, au bar de la Brinvilliers, dans le tumulte triste de
minuit:
--Eh bien, philosophe, vous aviez raison: j'ai suivi toute une journée
de Nane, pas à pas, ou de ma pensée. Rien de plus extraordinaire.
--Dites-moi ça. On a toujours plaisir à voir ses théories vérifiées--par
les autres.
--C'était mardi; et voici comment les choses se passèrent. Je n'exagère
en rien, et m'appuie, outre mes observations personnelles, sur le
rapport que la maison Simpson-Schuhmacher, place des Victoires, m'a
fourni au prix de deux livres sterling: «Monsieur, avais-je déclaré à
cet industriel, je suis envoyé par la Banque N..., auprès de qui Mlle
Hannaïs Dunois cherche à contracter un emprunt. Pour vérifier si son
mode d'existence prête à cette négociation une base suffisante, il me
faudrait l'emploi exact d'une de ses journées.» L'homme, s'étant assuré
d'un regard coupant et noir que ce que je venais de dire n'était point
vrai: «Ce sera cinquante francs», répondit-il avec simplicité.
Nane donc, mardi vers onze heures, et comme Justine vient d'ouvrir les
fenêtres, bâille: «Fait beau?» demande-t-elle; et rassurée: «Pourvu que
ce soit la même chose à Auteuil demain. Dire qu'il va falloir encore
aller essayer, pour cette retouche à la jupe. Et pourvu que ce soit
prêt: peux pourtant pas aller toute nue à la course de haies.»--«Je
crois que ça n'est pas permis, fait Justine, avec une voix de regret.»
--Cette fille est stupide, interrompt le philosophe. Voyez-vous une
tribune de femmes sans chemises? Ça serait horrible.
--Entre tant Nane se lève, passe dans la salle de bains. Déjà elle n'a
plus que ses babouches et son collier. Douche froide, courte; et puis,
houp! elle saute dans le bain chaud, en éclaboussant les carreaux vert
pâle. Conversation avec Justine:
«--Monsieur viendra déjeuner» (_Monsieur_, c'est moi, ces temps-ci).
«--Bon; c'est la cuisinière qui va encore en faire, du rousqui.
--Je vous prie de me lâcher le coude, avec vos grossièretés. Voyez-vous
cette créature; faudra que je prenne les messieurs sur ses certificats,
maintenant! Et qu'est-ce qu'elle dit encore?
--Elle trouve que Monsieur le fait à la pose; qu'il lui faut à chaque
repas un plat chaud, au lieu de manger de la viande froide, comme tout
le monde; qu'il se plaint toujours de ce qu'il n'y a pas assez de sel;
et patine, et pataine...
--Je vous ai défendu de me raconter tous ces ragots... Et dire, mon
Dieu, qu'il va falloir aller essayer cette jupe!»
Ici Nane préside à quelques savonnages d'intérieur. Je vous passe le
reste de la toilette.
--Oh! si vous en sautez.
--Enfin l'heure du déjeuner arrive; monsieur aussi; un homme charmant,
un peu incolore, mais si correct. On me connaît d'ailleurs.
--Ah, c'est vous, dit Eliburru, le monsieur correct. Vous m'auriez
plutôt fait souvenir de Musset.
--...?
--Vous ne vous rappelez pas, la Confession, et la gravure de Bida:
«Ainsi parlais-je de déjeuner, d'une voix mordante, dans le silence de
la nuit.»
--Que vous êtes bête, mon pauvre ami!...
Toujours est-il qu'on m'offre un peu de vin de Porto: «Nane, est-ce que
c'est toujours cette chose fade et blanchâtre, qu'on vous envoie de
Lunel par Bercy?»--«Non, il est rouge, avec ce goût de poussière que
vous y aimez.» J'en bois donc un verre, et comme menu ensuite il y a des
hors-d'oeuvre (ils sont convenables chez Nane): crevettes, anchois, du
céleri-rave haché à la sauce de moutarde qui est très bon, du beurre
avec du sel gris, et puis de ces poissons hindous boucanés, qu'on ne
trouve nulle part...
--Du haddock?
--Hindous, je vous dis. D'Inde, comme Mme de Talleyrand. Après ça, des
rognons aux oeufs pochés, dans un turban de nouilles. Après ça, des
crêpes aux confitures: vous savez, de ces confitures glorieuses dont
parle Montaigne. Après ça...
--Merci, je n'ai plus faim.
--Vous dirai-je les vins et le café?
--Pousse-café, rincette, surrincette. Vous avez dû vous faire jolis.
--Pas mal. Nane surtout me parut être au mieux de sa forme. Là-dessus,
et moi-même joyeux d'avoir évité la fâcheuse congestion, chacun se tire
de son côté. C'est ici que ça se corse.
--Prenez votre temps.
--Vous savez que Nane a une nouvelle manucure, une femme extraordinaire,
dont l'existence est tout un roman. C'était la fille d'un photographe
chargé d'enfants. Toute jeune elle épousa un employé d'octroi, qui lui
fit cinq fils. Les uns moururent, les autres tournèrent mal; en sorte
qu'elle est restée veuve en pleine maturité, et devenue, par un
incroyable concours de circonstances indépendantes de sa volonté,
marchande à la toilette. Mme Jargogne, tel est son nom, tire aussi les
cartes, outre qu'elle a appris à faire les mains et à y lire.
--Brrr!... Cette histoire est pleine de dessous.
--Mme Jargogne, donc, entre familièrement, avec tout un murmure de jupes
de soie: «Bonjour, la plus jolie. Et ces manettes! Il faut encore leur
faire les griffes: ah! pauvres hommes. Vous ne savez pas ce que m'a
dit l'un?»--«Vous savez, Jargogne, que je vous ai défendu de me parler
bijoux.»--«Ouais, défendu. Et s'il s'agissait de dentelles? Mais, c'est
vrai, vous n'aimez pas le point de Venise.»--«Moi, je n'aime pas le...»
crie Nane suffoquée (elle en ramasserait sur la tête d'un teigneux).
«Seulement, c'est la galette.»--«Bon! quand je vous dis qu'il ne vous en
coûterait rien, au contraire. Figurez-vous...»
--Ça devient beaucoup _Tableau des moeurs du Temps_, cette affaire-là,
grogne Eliburru.
--J'abrège donc, puisque vous refaites de la critique. Etc., etc., etc.
A cinq heures, Nane va chez son couturier. Petite pose au salon, puis
essayage. Le pli sur la hanche gauche à disparu. Tout va bien: «Pourvu
qu'il fasse beau demain», soupire Nane une fois de plus; et, comme elle
remonte en voiture: «Faites un tour de Bois, dit-elle au cocher; mais
pas les Acacias. Et puis vous irez au Valence.»
Nous y sommes un tas lorsqu'elle arrive, quelques-uns ornés de
lorgnettes, quelques-unes d'ombrelles claires. Les cocktails sentent
bon sur les tables; et Nane, enfouie en un profond fauteuil, bientôt
s'absorbe à sucer d'une paille attentive je ne sais quelle eau couleur
de couchant.
Le grand Machin a gagné aux courses; d'autres y ont perdu: excellente
préparation à faire de la dépense. La plupart tombent d'accord de dîner
ensemble, et qu'il faut donner le ton de la vraie fête à tous ces
étrangers qui encombrent Paris ces jours-ci. Moi, je dîne en ville: «Pas
d'importance, me dit-on, si vous nous prêtez Nane.»
«--Je vous la donne; mais ne la maltraitez pas. Elle a l'habitude d'être
caressée: j'aimerais mieux la tuer que si on devait lui donner des coups
de pied.
--Merci, dit-elle. Est-ce qu'il faut remuer la queue?
--Il faut être à onze heures et demie au Schubert, où je vous attendrai.
--Ça va.»
A minuit je les retrouve tous, un peu bruyants même. On a fêté, au
dessert, une débutante cueillie Dieu sait où, et rebaptisée: Blanche de
Chahut. Elle est silencieuse et servile: on regrette de n'avoir pas des
chaussures sales, pour lui faire faire quelque chose.
La petite fête continue. A quatre heures, on est dans un cabaret étroit
de Montmartre, où le maître d'hôtel ressemble à un eunuque assyrien.
Tout le monde a la voix enrouée d'avoir crié: «Vive l'armée!» et pâteuse
d'avoir bu. Blanche chante une romance sentimentale, comme on en peut
entendre dans les cours des maisons ouvrières: elle a ôté son chapeau,
et l'agite mollement.
Un moment après, elle n'est plus là; le grand Machin, non plus.
«--Où est-il, le grand Machin? demande quelqu'un en bâillant... (Ah! ce
qu'on s'amuse!)
--Il aura gagné les petits salons, avec cette dame.
--Eh bien, ils ne sont pas vites!
--A cette heure-ci, dit un autre, on n'est jamais vite. C'est comme dans
la chanson de Mallarmé, vous savez bien: «Le Monsieur qui montait n'est
pas redescendu...»
Et voilà!
--C'est tout? demanda Eliburru.
--C'est tout, mais vous aviez bien raison; les inventions de nos
romanciers les plus populaires pâlissent à côté des drames de la vie
réelle.
--Quand je vous le disais, répondit le philosophe. Et, s'asseyant au
piano, il se mit à «broder les plus folles variations» sur sa dernière
oeuvre musicale, la bruyante _Nec mortale Sonate_.