I
_Première version_
«...inde proverbium ductum, deos laneos pedes habere.»
(MACROB. _Saturn_.)
«...incessu patuit dea.»
(VIRG. _Eneid_.)
Au contraire de ces dieux que les Romains
accusaient d'avoir les pieds en dentelle, Nane
marchait, et même divinement, étant elle-même
chose divine.
La première fois que je lui prêtai une sérieuse attention, Nane était en
l'air, et tombait d'un omnibus.
Sa Victoria suivait à paisible allure le _Batignolles-Clichy-Odéon_, où
elle avait eu ce jour-là l'heureuse fantaisie de «prendre une impériale,
afin de jouir du paysage»; et un peu avant le pont des Saints-Pères,
en un des points que la Compagnie d'Orléans venait de choisir pour y
exécuter de mystérieux travaux, le cocher de Nane put, en même temps que
moi, admirer un spectacle gracieux.
Le _Batignolles-Clichy-Odéon_, en tournant, dérapa, oscilla un peu, et
versa sur la gauche. Je vis quelque chose de clair, de blanc, de rose,
qui décrivait une élégante parabole: c'était Nane. Obéissant aux lois
présumées de la gravitation, elle quitta brusquement son banc, en même
temps que plusieurs autres personnes, et tomba.
Elle tomba assise, se fit très mal, et fondit en larmes,
silencieusement: tel un vieux monsieur, qui retrouve sa fille après une
absence de plusieurs années. Je reconnus seulement alors, ne l'ayant pas
rencontrée depuis longtemps, Mlle Hannaïs Dunois, maîtresse de mon ami
Jacques d'Iscamps, ou peut-être sa veuve, car il devait se marier
dans peu de jours. Jugeant d'ailleurs qu'il valait mieux qu'elle ne
s'éternisât pas dans cette position sédentaire, je la pris par les mains
pour la remettre debout. Elle ne semblait pas meurtrie, et, comme le
temps était beau, n'était salie que de poussière.
--Tiens, c'est vous, dit-elle, me reconnaissant à son tour. Vous seriez
bien gentil de me raccompagner jusqu'à ma voiture; elle ne doit pas être
loin.
Quand elle y fut montée: «Venez avec moi un peu plus loin,
ajouta-t-elle, voulez-vous? J'ai peur de rester seule, à me sentir comme
ça toute disloquée.» Je pris sa gauche, et comme nous passions par la
rue Royale, elle accepta de s'arrêter un moment pour boire n'importe
quoi de réconfortant. Nous descendîmes donc, elle un peu patraque
encore; mais une demi-heure plus tard nous étions devant notre vin de
Porto à plaisanter le plus gaîment du monde sur sa chute, dont au reste
il ne semblait lui rester rien qu'un peu de gêne à être assise.
Si la conversation tendait à languir (car on ne peut constamment à deux,
dont une femme, frapper des pensées ingénieuses), aussitôt elle se
battait légèrement les côtés, ce qui faisait lever de la poussière.
Et de rire tout de nouveau, à petits éclats: car elle est d'un esprit
simple; et si elle s'est une fois résolue à juger une chose drôle, elle
pourrait se la représenter cent jours de suite et s'en réjouir encore
d'aussi bon coeur.
Cependant le temps avait coulé, il y avait près d'une heure déjà que
l'odeur répandue de l'absinthe nous présageait le soir et que les
Parisiens fussent près de se nourrir:
--Si nous dînerions ici? dis-je.
--Je ne vous cacherai pas, me répondit Nane, que j'aimerais bien me
tenir un peu étendue. Mais si vous voulez venir dîner à la maison, je me
mettrai sur une chaise longue--et nous dirons des choses.
Cela ayant été ainsi convenu, je courus chez moi m'habiller, et de là
avenue de Villiers où demeure Nane.
C'était, au bout, bout de l'avenue, un hôtel de poupée, mais assez
simple d'aspect, comme aussi de train. La porte cochère est condamnée
pour absence de concierge; et il y a juste assez de jardin pour qu'on
garde en gravat à ses semelles de quoi rayer le ciment mosaïque du
vestibule. Une femme de chambre vint m'ouvrir. Avec la cuisinière
(l'équipage étant d'un loueur) c'est toute la maison de Nane, qui a
ralenti ses allures depuis la mort de Bélesbat. Quoique l'industriel,
pratique dans sa bienfaisance même, lui ait fait legs d'une solide rente
viagère, celle-ci n'est point telle que Nane puisse encore, et malgré
la bonne volonté qu'a jusqu'ici mise Jacques à finir de se ruiner pour
elle, soutenir les fêtes d'autrefois, ni la parade un peu ostentatoire
qu'elle menait rue de Scythéris, en ce voluptueux hôtel la Billaudière,
aujourd'hui, hélas! occupé par une aigre et dévote tante de Bélesbat, sa
seule héritière. Mais, dans une demi-paresse, et sans trop chercher que
les jeux de son corps lui procurent un lustre nouveau, Nane laisse
les heures glisser sur elle sans la meurtrir, telles au printemps les
gouttes d'une pluie ensoleillée sur la fleur nouvelle.
Ce soir, elle s'est vêtue d'un peignoir assez ajusté en crêpe de Chine
vert, mais du vert le plus faux, le plus agaçant, le plus délicieux.
Elle a des dessous, semble-t-il, tout blancs; au moins ses bas le
sont-ils, et la peau de ses pantoufles. Sa chevelure, qui a comme ses
yeux la patine de ces bronzes que le baiser des pèlerins a jaunis, est
retroussée par devant, à la Messaline. Son col long et sa nuque portent
un triple collier d'émaux verts, dont elle a aussi une ceinture.
Elle est ainsi tout à fait prenante. Et moi qui l'avait vue cent fois,
sans y prendre autrement garde qu'à tous ces articles de Paris qui
plaisent à notre habitude sans atteindre notre curiosité, il lui a
fallu, pour que je la remarque, se laisser choir avec éclat d'une
impériale sur les sordides travaux de l'Orléans. D'ailleurs elle ne l'a
pas fait exprès.
--Vous rappelez-vous, Nane, quand nous montions à la Raillière, tous les
soirs, et que Jacques arborait le béret pyrénéen?
--Vous rappelez-vous comme il soufflait pour monter aussi vite que nous,
et ce qu'il avait été jaloux, un soir que nous avions été prendre des
glaces sans lui?
Je feins de me rappeler très vivement, quoique cette saison à Cauterets,
qui remonte à deux ans déjà, ne m'ait laissé que des souvenirs confus,
au moins quant à Nane. Mais ce soir je ne saurais lui refuser rien, pas
même un mensonge.
Étendue très de côté, ce qui la fait hancher, sur un de ces longs
fauteuils de bord en rotin, où il y a un trou à l'avant-bras pour mettre
son verre, elle est toute calée de petits coussins et de plaids. Et elle
réveille en moi des images anciennes de voyage. Par-dessous le bruit de
nos paroles, ressuscite un peu de passé: autour d'un pont de paquebot,
la miroitante mer des Grandes Indes; et les filaos qui pleurent aux
bords d'une île; ou bien la grâce dormante des créoles, si lasses de
n'avoir jamais rien fait.
Cependant le dîner s'est achevé. On sert le café là même; et Nane, sans
plus dire mot, sourit vers moi de sa bouche puérile. Il y a quelque
chose, ce soir, dans son sourire, que je ne démêle pas, et je vais
m'asseoir, contre elle, sur le grand fauteuil.
--Vous savez bien, me reproche-t-elle bientôt, que je ne puis pas
bouger, que je suis sans défense, toute meurtrie... non... vous me
faites mal!
--Sérieusement, vous souffrez encore?
--Au fond, pas tant que ça, reprend-elle. C'est plutôt la même chose que
si j'avais reçu le fouet....
Peu à peu le sourire de Nane m'apparaît tout près et très loin; comme
les choses que l'on aperçoit encore en s'endormant par un après-midi
d'été, alors qu'à travers toute la profondeur d'une muette maison, on
n'entend plus rien que, parfois, une porte qui claque, ou le jeune pas
de quelque servante sur la dalle des frais corridors.
Il me semble que c'est ainsi, un peu dans un rêve, que nous avons changé
de chambre, Nane et moi. On dirait même qu'il y a longtemps, si j'en
crois un état somptuaire qui aurait éclairé, sur la nature récente de
nos relations, les tribunaux les plus borgnes, et jusqu'au regretté
Président Magnaud. Nane en est frappée aussi.
--Quel dommage, observe-t-elle, que Jacques ne nous voie pas comme ça.
--Il est un peu tard pour le faire prévenir, lui dis-je; tandis que je
m'occupe de réparer le désordre de ma toilette.
--Où allez-vous? Est-ce que vous partez? Et elle se pelotonne sous les
couvertures.
--Rendez-vous avec un parent de province, à la sortie des
théâtres--vieillard susceptible. Et il est minuit passé. Pourvu que je
trouve une voiture.
--Au lieu de rester à me soigner, dit-elle mollement.
--Je suis sûr que l'exercice ne vous vaut rien. Bonsoir. A demain, ici,
cinq heures, voulez-vous?
Nane veut; moi je m'en vais lâchement me coucher et ne tarde guère
à tomber dans ce sommeil profond des gens qu'on doit guillotiner le
lendemain.
D'ailleurs, comme l'a dit M. de Bourdeille, «ce qu'il peut y avoir de
commun entre l'amour et le dormir, je n'y sçaurais entendre. Et me
semblent deux bien trop excellentes choses pour les brouiller, et ne les
pas faire chacune à part et en son heure.»