Il y avait une fois une dame qui avait deux filles. L'aînée, qui se
nommait Aurore, était belle comme le jour, et elle avait un assez bon
caractère.[1] La seconde, qui se nommait Aimée, était bien aussi belle
que sa soeur, mais elle était maligne,[2] et n'avait de l'esprit que
pour faire du mal. La mère avait été aussi fort belle, mais elle
commençait à n'être plus jeune, et cela lui donnait beaucoup de chagrin.
Aurore avait seize ans, et Aimée n'en avait que douze; aussi la mère,
qui craignait de paraître vieille, quitta le pays, où tout le monde la
connaissait, et envoya sa fille aînée à la campagne, parce qu'elle ne
voulait pas qu'on sût qu'elle avait une fille si âgée. Elle garda la
plus jeune auprès d'elle, et fut dans une autre ville; et elle disait à
tout le monde qu'Aimée n'avait que dix ans. Cependant, comme elle
craignait qu'on ne découvrit la tromperie, elle envoya Aurore dans un
pays bien loin, et celui qui la conduisait la laissa dans un grand bois,
où elle s'était endormie en se reposant. Quand Aurore se réveilla, et
qu'elle se vit toute seule dans ce bois, elle se mit à pleurer. Il était
presque nuit; et s'étant levée, elle chercha à sortir de cette forêt;
mais, au lieu de trouver son chemin, elle s'égara encore davantage.[3]
Enfin, elle vit bien loin une lumière, et, étant allée de ce côté-là,
elle trouva une petite maison. Aurore frappa à la porte, et une bergère
vint lui ouvrir, et lui demanda ce qu'elle voulait. Ma bonne mère, lui
dit Aurore, je vous prie, par charité, de me donner la permission de
coucher dans votre maison; car si je reste dans le bois, je serai mangée
des loups. De tout mon coeur, ma belle fille, lui répondit la bergère;
mais dites-moi, pourquoi êtes-vous dans ce bois si tard? Aurore lui
raconta son histoire, et lui dit: Ne suis-je pas bien malheureuse
d'avoir une mère si cruelle? et ne vaudrait-il pas mieux[4] que je fusse
morte en venant au monde que de vivre pour être ainsi maltraitée?
Qu'est-ce que j'ai fait au bon Dieu pour être si misérable? Ma chère
enfant, répliqua la bergère, il ne faut jamais murmurer contre Dieu; il
est tout-puissant, il est sage, il vous aime, et vous devez croire qu'il
n'a permis votre malheur que pour votre bien. Confiez-vous en lui, et
mettez-vous bien dans la tête que Dieu protége les bons, et que les
choses fâcheuses qui leur arrivent ne sont pas malheurs: demeurez avec
moi, je vous servirai de mère, et je vous aimerai comme ma fille. Aurore
consentit à cette proposition; et le lendemain, la bergère lui dit: Je
vais vous donner un petit troupeau à conduire; mais j'ai peur que vous
ne vous ennuyiez, ma belle fille; ainsi, prenez une quenouille, et vous
filerez, cela vous amusera. Ma mère, répondit Aurore, je suis une fille
de qualité, ainsi je ne sais pas travailler. Prenez donc un livre, lui
dit la bergère. Je n'aime pas la lecture, lui répondit Aurore en
rougissant. C'est qu'elle était honteuse d'avouer à la fée qu'elle ne
savait pas lire comme il faut. Il fallut pourtant avouer la vérité: et
elle dit à la bergère qu'elle n'avait jamais voulu apprendre à lire
quand elle était petite, et qu'elle n'en avait pas eu le temps quand
elle était devenue grande. Vous aviez donc de grandes affaires, lui dit
la bergère. Oui, ma mère, répondit Aurore. J'allais me promener tous les
matins avec mes bonnes amies; après dîner je me coiffais; le soir je
restais à notre assemblée, et puis j'allais à l'opéra, à la comédie, et
la nuit j'allais au bal. Véritablement, dit la bergère, vous aviez de
grandes occupations, et, sans doute, vous ne vous ennuyiez pas. Je vous
demande pardon, ma mère, répondit Aurore. Quand j'étais un quart d'heure
toute seule, ce qui m'arrivait quelquefois, je m'ennuyais à mourir; mais
quand nous allions à la campagne, c'était bien pire; je passais toute la
journée à me coiffer et à me décoiffer,[5] pour m'amuser. Vous n'étiez
donc pas heureuse à la campagne? dit la bergère. Je ne l'étais pas à la
ville non plus, répondit Aurore. Si je jouais, je perdais mon argent; si
j'étais dans une assemblée, je voyais mes compagnes mieux habillées que
moi, et cela me chagrinait beaucoup; si j'allais au bal, je n'étais
occupée qu'à chercher des défauts à celles qui dansaient mieux que moi;
enfin, je n'ai jamais passé un jour sans avoir du chagrin. Ne vous
plaignez donc plus de la Providence, lui dit la bergère; en vous
conduisant dans cette solitude, elle vous à ôté plus de chagrins que de
plaisirs; mais ce n'est pas tout Vous auriez été par la suite encore
plus malheureuse; car enfin, on n'est pas toujours jeune: le temps du
bal et de la comédie passe; quand on devient vieille, et qu'on veut
toujours être dans les assemblées, les jeunes gens se moquent;
d'ailleurs, on ne peut plus danser, on n'oserait plus se coiffer; if
faut donc s'ennuyer à mourir, et être fort malheureuse. Mais, ma bonne
mère, dit Aurore, on ne peut pourtant pas rester seule; la journée
paraît longue comme un an quand on n'a pas compagnie. Je vous demande
pardon, ma chère, répondit la bergère: je suis seule ici, et les années
me paraissent courtes comme les jours. Si vous voulez, je vous
apprendrai le secret de ne vous ennuyer jamais. Je le veux bien, dit
Aurore; vous pouvez me gouverner comme vous le jugerez à propos, je veux
vous obéir. La bergère, profitant de la bonne volonté d'Aurore, lui
écrivit sur un papier tout ce qu'elle devait faire. Toute la journée
était partagée entre la prière, la lecture, le travail et la promenade.
Il n'y avait pas d'horloge dans ce bois, et Aurore ne savait pas qu'elle
heure il était; mais la bergère connaissait l'heure par le soleil: elle
dit à Aurore de venir dîner. Ma mère, dit cette belle fille à la
bergère, vous dînez de bonne heure, il n'y a pas longtemps que nous
sommes levées. Il est pourtant deux heures, reprit la bergère en
souriant, et nous sommes levées depuis cinq heures; mais, ma fille,
quand on s'occupe utilement, le temps passe bien vite, et jamais on ne
s'ennuie. Aurore, charmée de ne plus sentir l'ennui, s'appliqua de tout
son coeur à la lecture et au travail; et elle se trouvait mille fois
plus heureuse au milieu de ses occupations champêtres qu'à la ville. Je
vois bien, disait-elle à la bergère, que Dieu fait tout pour notre bien.
Si ma mère n'avait pas été injuste et cruelle à mon égard, je serais
restée dans mon ignorance, et la vanité, l'oisiveté, le désir de plaire,
m'auraient rendue méchante et malheureuse. Il y avait un an qu'Aurore
était chez la bergère, lorsque le frère du roi vint chasser dans le bois
où elle gardait ses moutons. Il se nommait Ingénu, et c'était le
meilleur prince du monde; mais le roi, son frère, qui s'appelait
Fourbin, ne lui ressemblait pas, car il n'avait de plaisir qu'à tromper
ses voisins, et à maltraiter ses sujets. Ingénu fut charmé de la beauté
d'Aurore, et lui dit qu'il se croirait fort heureux si elle voulait
l'épouser. Aurore le trouvait fort aimable; mais elle savait qu'une
fille qui est sage n'écoute point les hommes qui leur tiennent de
pareils discours. Monsieur, dit-elle à Ingénu, si ce que vous me dites
est vrai, vous irez trouver ma mère, qui est une bergère; elle demeure
dans cette petite maison que vous voyez tout là bas: si elle veut bien
que vous soyez mon mari, je le voudrai bien aussi; car elle est si sage
et si raisonnable, que je ne lui désobéis jamais. Ma belle fille, reprit
Ingénu, j'irai de tout mon coeur vous demander à votre mère; mais je ne
voudrais pas vous épouser malgré vous: si elle consent que vous soyez ma
femme, cela peut-être vous donnera du chagrin, et j'aimerais mieux
mourir que de vous causer de la peine. Un homme qui pense comme cela a
de la vertu, dit Aurore, et une fille ne peut être malheureuse avec un
homme vertueux. Ingénu quitta Aurore, et fut trouver la bergère, qui
connaissait sa vertu, et qui consentit de bon coeur à son mariage: il
lui promit de revenir dans trois jours pour voir Aurore avec elle, et
partit le plus content du monde, après lui avoir donné sa bague pour
gage.[6] Cependant Aurore avait beaucoup d'impatience de retourner à la
petite maison; Ingénu lui avait paru si aimable, qu'elle craignait que
celle qu'elle appellait sa mère ne l'eût rebuté; mais la bergère lui
dit: Ce n'est pas parce qu'Ingénu est prince que j'ai consenti à votre
mariage avec lui; mais parce qu'il est le plus honnête homme du monde.
Aurore attendait avec quelque impatience le retour du prince; mais le
second jour après son départ, comme elle ramenait son troupeau, elle se
laissa tomber si malheureusement dans un buisson, qu'elle se déchira
tout le visage. Elle se regarda bien vite dans un ruisseau, et elle se
fit peur;[7] car le sang lui coulait de tous les côtés. Ne suis-je pas
bien malheureuse? dit-elle à la bergère en rentrant dans la maison;
Ingénu viendra demain matin, et il ne m'aimera plus, tant il me trouvera
horrible. La bergère lui dit en souriant: Puisque le bon Dieu a permis
que vous soyez tombée, sans doute que c'est pour votre bien; car vous
savez qu'il vous aime, et qu'il sait mieux que vous ce qui vous est bon.
Aurore reconnut sa faute, car c'en est une de murmurer contre la
Providence, et elle dit en elle-même: Si le Prince Ingénu ne veut plus
m'épouser parce que je ne suis plus belle, apparemment que j'aurais été
malheureuse avec lui. Cependant la bergère lui lava le visage, et lui
arracha plusieurs épines qui étaient enfoncées dedans. Le lendemain
matin, Aurore était effroyable; car son visage était horriblement enflé,
et on ne lui voyait pas les yeux. Sur les dix heures du matin, on
entendit un carrosse s'arrêter devant la porte; mais, au lieu d'Ingénu,
on en vit descendre le roi Fourbin: un des courtisans qui étaient à la
chasse avec le prince avait dit au roi que son frère avait rencontré la
plus belle fille du monde, et qu'il voulait l'épouser. Vous êtes bien
hardi de vouloir vous marier sans ma permission, dit Fourbin à son
frère: pour vous punir, je veux épouser cette fille, si elle est aussi
belle qu'on le dit. Fourbin en entrant chez la bergère, lui demanda où
était sa fille. La voici, répondit la bergère en montrant Aurore. Quoi!
ce monstre-là? dit le roi. Et n'avez-vous point une autre fille, à
laquelle mon frère a donné la bague? La voici à mon doigt, répondit
Aurore. A ces mots, le roi fit un grand éclat de rire, et dit: Je ne
croyais pas mon frère de si mauvais goût; mais je suis charmé de pouvoir
le punir. En même temps, il commanda à la bergère de mettre un voile sur
la tête d'Aurore; et ayant envoyé chercher le prince Ingénu, il lui dit:
Mon frère, puisque vous aimez la belle Aurore, je veux que vous
l'épousiez tout à l'heure. Et moi, je ne veux tromper personne, dit
Aurore en arrachant son voile. Regardez mon visage, Ingénu: je suis
devenue bien horrible depuis trois jours; voulez-vous encore m'épouser?
Vous paraissez plus aimable que jamais à mes yeux, dit le prince; car je
reconnais que vous êtes plus vertueuse encore que je ne croyais. En même
temps il lui donna la main: et Fourbin riait de tout son coeur. Il
commanda donc qu'ils fussent mariés sur-le-champ; mais ensuite il dit à
Ingénu: Comme je n'aime pas les monstres, vous pouvez demeurer avec
votre femme dans cette cabane; je vous défends de l'amener à la cour. En
même temps, il remonta dans son carrosse, et laissa Ingénu transporté de
joie. Eh bien, dit la bergère à Aurore, croyez-vous encore être
malheureuse d'avoir tombé? Sans cet accident, le roi serait devenu
amoureux de vous, et si vous n'aviez pas voulu l'épouser, il eût fait
mourir Ingénu. Vous avez raison, ma mère, reprit Aurore; mais pourtant
je suis devenue laide à faire peur, et je crains que le prince n'ait du
regret de m'avoir épousée. Non, je vous assure, reprit Ingénu: on
s'accoutume au visage d'une laide, mais on ne peut s'accoutumer à un
mauvais caractère. Je suis charmée de vos sentiments, dit la bergère;
mais Aurore sera encore belle, j'ai une eau qui guérira son visage.
Effectivement, au bout de trois jours, le visage d'Aurore devint comme
auparavant; mais le Prince la pria de porter toujours son voile; car il
avait peur que son méchant frère ne l'enlevât s'il la voyait. Cependant
Fourbin, qui voulait se marier, fit partir plusieurs peintres pour lui
apporter les portraits des plus belles filles. Il fut enchanté de celui
d'Aimée, soeur d'Aurore, et l'ayant fait venir à sa cour, il l'épousa.
Aurore eut beaucoup d'inquiétude quand elle sut que sa soeur était
reine; elle n'osait plus sortir; car elle savait combien cette soeur
était méchante, et combien elle la haïssait. Au bout d'un an, Aurore eut
un fils qu'on nomma Beaujour, et elle l'aimait uniquement. Ce petit
prince, lorsqu'il commença à parler, montra tant d'esprit, qu'il faisait
tout le plaisir de ses parents. Un jour, qu'il était devant la porte
avec sa mère, elle s'endormit, et quand elle se réveilla, elle ne trouva
plus son fils. Elle jetta de grands cris, et courut par toute la forêt
pour le chercher. La bergère avait beau la faire souvenir qu'il n'arrive
rien que pour notre bien, elle eut toutes les peines du monde à la
consoler; mais le lendemain, elle fut contrainte d'avouer que la bergère
avait raison. Fourbin et sa femme, enragés de n'avoir point d'enfants,
envoyèrent des soldats pour tuer leur neveu; et voyant qu'on ne pouvait
le trouver, ils mirent Ingénu, sa femme et la bergère dans une barque,
et les firent exposer sur la mer, afin qu'on n'entendit jamais parler
d'eux. Pour cette fois, Aurore crut qu'elle devait se croire fort
malheureuse; mais la bergère lui répétait toujours que Dieu faisait tout
pour le mieux. Comme il faisait un très-beau temps, la barque vogua
tranquillement pendant trois jours, et aborda à une ville qui était sur
le bord de la mer. Le roi de cette ville avait une grande guerre, et les
ennemis l'assiégèrent le lendemain. Ingénu, qui avait du courage,
demanda quelques troupes au roi; il fit plusieurs sorties[8], et il eut
le bonheur de tuer l'ennemi qui assiégeait la ville. Les soldats, ayant
perdu leur commandant, s'enfuirent, et le roi qui était assiégé, n'ayant
point d'enfants, adopta Ingénu pour son fils, afin de lui marquer sa
reconnaissance. Quatre ans après, on apprit que Fourbin était mort de
chagrin d'avoir épousé une méchante femme; et le peuple, qui la
haïssait, la chassa honteusement, et envoya des ambassadeurs à _Ingénu_
pour lui offrir la couronne. Il s'embarqua avec sa femme et la bergère;
mais une grande tempête étant survenue, ils firent naufrage, et se
trouvèrent dans une île déserte. Aurore, devenue sage par tout ce qui
lui était arrivé, ne s'affligea point, et pensa que c'était pour leur
bien que Dieu avait permis ce naufrage: ils mirent un grand bâton sur le
rivage, et le tablier blanc de la bergère au haut de ce bâton, afin
d'avertir des vaisseaux qui passeraient par là de venir à leur secours.
Sur le soir, ils virent venir une femme qui portait un petit enfant, et
Aurore ne l'eut pas plus tôt regardé, qu'elle reconnut son fils
Beaujour. Elle demanda à cette femme où elle avait pris cet enfant; et
elle lui répondit que son mari, qui était un corsaire, l'avait enlevé;
mais qu'ayant fait naufrage proche de cette île, elle s'était sauvée
avec l'enfant qu'elle tenait alors dans ses bras. Deux jours après, des
vaisseaux qui cherchaient les corps d'Ingénu et d'Aurore, qu'on croyait
avoir péri, virent ce linge blanc, et, étant venus dans l'île, ils
menèrent leur roi et sa famille dans leur royaume. Et quelques accidents
qu'il arrivât à Aurore, elle ne murmura jamais, parce qu'elle savait par
son expérience que les choses qui nous paraissent des malheurs sont
souvent la cause de notre félicité.
[Note 1: Assez bon caractère, _pretty good disposition_.]
[Note 2: maligne, _mischievous_.]
[Note 3: elle s'égara, davantage, _the more she lost herself_.]
[Note 4: Ne vaudrait-il pas mieux, _would it not be better_.]
[Note 5: A me coiffer et à me décoiffer, _in curling and uncurling my
locks_.]
[Note 6: Pour gage, _as a pledge_.]
[Note 7: Elle se fit peur, _she was afraid of herself_.]
[Note 8: Il fit plusieurs sorties, _he made several sallies_.]