«Si, dans l’instant, ce taciturne ascète, votre souverain, se dérobe

à ma demande en d’imprécises réponses,--avant une heure, moi, je le

jure! Akëdysséril!--entraînant mes vierges militaires, nous passerons,

debout, au front de nos chars vermeils avec des rires, dans la fumée,

dispersant l’incendie de nos torches en feu aux profonds des noirs

feuillages de votre antique avenue! Ma puissante armée, encore ivre de

triomphe, et qui est aux portes de Bénarès, entrera dans la ville sur

mon appel. Elle enserrera cet édifice désormais déserté de son dieu! Et

cette nuit, toute la nuit, sous les chocs multipliés de mes béliers de

bronze, j’en effondrerai les pierres, les portes, les colonnades! Je

jure qu’il s’écroulera dans l’aurore et que j’écraserai le monstrueux

simulacre vide où veilla, durant des siècles, l’esprit même de Sivà!

Mes milices, dont le nombre est terrible, avec leurs lourdes massues

d’airain, les auront broyés, pêle-mêle, ces blocs rocheux, avant que

le soleil de demain--si demain nous éclaire--ait atteint le haut du

ciel! Et le soir, lorsque le vent, venu de mes monts lointains--devant

qui les autres de la terre s’humilient--aura dispersé tout ce vaste

nuage de vaines poussières à travers les plaines, les vallées et les

bois du Habad, je reviendrai, moi! vengeresse! avec mes guerrières,

sur mes noirs éléphants, fouler le sol où s’éleva le vieux temple!...

Couronnées de frais lotus et de roses, elles et moi, sur ses ruines,

nous entrechoquerons nos coupes d’or, en criant aux étoiles, avec

des chants de victoire et d’amour, les noms des deux ombres vengées!

Et ceci, pendant que mes exécuteurs enverront, l’une après l’autre,

du haut des amoncellements qui pourront subsister encore des parvis

dévastés, vos têtes et vos âmes rouler en ce Néant-originel que votre

espoir imagine!... J’ai dit.»

La reine Akëdysséril, le sein palpitant, la bouche frémissante,

abaissant les paupières sur ses grands yeux bleus tout en flammes, se

tut.

⁂

Alors le serviteur de Sivà, tournant vers elle sa blême face de granit,

lui répondit d’une voix sans timbre:

--«Jeune reine, devant l’usage que nous faisons de la vie, penses-tu

nous faire de la mort une menace?--Tu nous envoyas des trésors--semés,

dédaigneusement, par nos saïns, sur les degrés de ce temple--où nul

mendiant de l’Inde n’ose venir les ramasser! Tu parles de détruire

cette demeure sainte? Beau loisir,--et digne de tes destinées,--que

d’exhorter des soldats sans pensée à pulvériser de vaines pierres!

L’Esprit qui anime et pénètre ces pierres est le seul temple qu’elles

représentent: lui révoqué, le temple, en réalité, n’est plus. Tu

oublies que c’est lui seul, cet Esprit sacré, qui te revêt, toi-même,

de l’autorité dont tes armes ne sont que le prolongement sensible... Et

que ce serait à lui seul, toujours, que tu devrais de pouvoir abolir

les voiles sous l’accident desquels il s’incorpore ici. Quand donc le

sacrilège atteignit-il d’autre dieu... que l’être même de celui qui

fut assez infortuné pour en consommer la démence!

«Tu vins à moi, pensant que la Sagesse des Dêvas visite plus

spécialement ceux qui, comme nous, par des jeûnes, des sacrifices

sanglants et des prières, préservent la clairvoyance de leur propre

raison de dépendre des fumées d’un breuvage, d’un aliment, d’une

terreur ou d’un désir. J’accueillis tes vœux parce qu’ils étaient

beaux et sombres, même en leur féminine frivolité,--m’engageant à les

réaliser,--par déférence pour le sang qui te couvre.--Et voici que,

dès les premiers pas de ton retour, ton lucide esprit s’en remet à des

intelligences de délateurs--que je n’ai même pas daigné voir--pour

juger, pour accuser et pour maudire mon œuvre, de préférence à

t’adresser simplement à moi, tout d’abord, pour en connaître.

«Tu le vois, ta langue a formé, bien en vain, les sons dont vibrent

encore les échos de cet édifice,--et s’il me plut d’entendre jusqu’à la

fin tes harmonieux et déjà si oubliés outrages, c’est que,--fût-elle

sans base et sans cause,--la colère des jeunes tueuses, dont les yeux

sont pleins de gloire, de feux et de rêves, est toujours agréable à

Sivà.

«Ainsi, reine Akëdysséril, tu désires--et ne sais ce qui réalise!

Tu regardes un but et ne t’inquiètes point de l’unique moyen de

l’atteindre.--Tu demandas s’il était au pouvoir de la Science-sainte

d’induire deux êtres en ce passionnel état des sens où telle subite

violence de l’Amour détruirait en eux, dans la lueur d’un même instant,

les forces de la vie?... Vraiment, quels autres enchantements qu’une

réflexion toute naturelle devais-je mettre en œuvre pour satisfaire à

l’imaginaire de ce dessein?--Écoute: et daigne te souvenir.

«Lorsque tu accordas la fleur de toi-même au jeune époux, lorsque

Sinjab te cueillit en des étreintes radieuses, jamais nulle vierge,

t’écriais-tu, n’a frémi de plus ardentes délices, et ta stupeur, selon

ce que tu m’attestas, était d’avoir survécu à ce grave ravissement.

«C’est que,--rappelle-toi,--déjà favorisée d’un sceptre, l’esprit

troublé d’ambitieuses songeries, l’âme disséminée en mille soucis

d’avenir, il n’était plus en ton pouvoir de te donner tout entière.

Chacune de ces choses retenait, au fond de ta mémoire, un peu de

ton être et, ne t’appartenant plus en totalité tu te ressaisissais

obscurément et malgré toi--jusqu’en ce conjugal charme de

l’embrassement--aux attirances de ces choses étrangères à l’Amour.

«Pourquoi, dès lors, t’étonner, Akëdysséril, de survivre au péril que

tu n’as pas couru?

«Déjà tu connaissais, aussi, des bords de cette coupe où fermente

l’ivresse des cieux, d’avant-coureurs parfums de baisers dont l’idéal

avait effleuré tes lèvres, émoussant la divine sensation future.

Considère ton veuvage, ô belle veuve d’amour, qui sais si distraitement

survivre à ta douleur! Comment la possession t’aurait-elle tuée, d’un

être--dont la perte même te voit vivre?

«C’est que, jeune femme, ta nuit nuptiale ne fut qu’étoilée. Son

étincelante pâleur fut toute pareille à celle de mille bleus

crépuscules, réunis au firmament, et se voilant à peine les uns les

autres. L’éclair de Kamadêva, le Seigneur de l’amour, ne les traversa

que d’une pâleur un peu plus lumineuse, mais fugitive! Et ce n’est pas

en ces douces nuits que les cœurs humains peuvent subir le choc de sa

puissante foudre.

«Non!... Ce n’est que dans les nuits désespérées, noires et

désolatrices, aux airs inspirateurs de mourir, où nul regret des choses

perdues, nul désir des choses rêvées ne palpitent plus dans l’être,

hormis l’amour seul;--c’est seulement en ces sortes de nuits qu’un

aussi rouge éclair peut luire, sillonner l’étendue et anéantir ceux

qu’il frappe! C’est en ce vide seul que l’Amour, enfin, peut librement

pénétrer les cœurs et les sens et les pensées au point de les dissoudre

en lui d’une seule et mortelle commotion! Car une loi des dieux a voulu

que l’intensité d’une joie se mesurât à la grandeur du désespoir subi

pour elle: alors seulement cette joie, se saisissant à la fois de toute

l’âme, l’incendie, la consume et peut la délivrer!

«C’est pourquoi j’ai accumulé beaucoup de nuit dans l’être de ces deux

enfants: je la fis même plus profonde et plus dévastée que n’ont pu le

dire les phaodjs!... Maintenant, reine, quant aux enchantements dont

disposent les antiques brahmanes, supposes-tu que tes si clairvoyants

délateurs connaissent, par exemple, l’intérieur de ces grands rochers

du sommet desquels tes jeunes condamnés voulurent, hier au soir, se

précipiter dans le Gange?»

Ici, Akëdysséril, arrachant du fourreau son cimeterre qui continua la

lueur de ses yeux, s’écria, ne dominant plus son courroux:

--«Insensé barbare! Pendant que tu prononces toutes ces vaines

sentences qui ont tué mes chères victimes, ah! le fleuve roule, sous

les astres, à travers les roseaux, leurs corps innocents!... Eh bien,

le Nirvanah t’appelle. Sois donc anéanti!»

Son arme décrivit un flamboiement dans l’obscurité. Un instant de plus,

et l’ascète, séparé par les reins sous l’atteinte robuste du jeune

bras,--n’était plus.

Soudain, elle rejeta son arme loin d’elle, et le bruit retentissant de

cette chute fit tressaillir encore les ombres du temple.

C’est que--sans même relever les paupières sur l’accusatrice--le

pontife sombre avait murmuré, sans dédain, sans terreur et sans

orgueil, ce seul mot:

--«Regarde.»

⁂

A cette parole s’étaient écartés les pans du grand voile de l’autel de

Sivà, laissant apercevoir l’intérieur de la caverne que surplombait le

dieu.

Deux ascètes, les paupières abaissées selon les rites sacerdotaux,

soutenaient, aux extrémités latérales du sanctuaire, les vastes plis

sanglants.

Au fond de ce lieu d’horreur, les trépieds étaient allumés comme à

l’heure d’un sacrifice. L’Esprit de Sivà s’opposant, dans les symboles,

à la libre élévation de leurs flammes, ces grandes flammes, renversées

par les courbures de hautes plaques d’or, réverbéraient d’inquiétantes

clartés sur la Pierre des victimes. Au chevet de cette Pierre se

tenaient, immobiles et les yeux baissés, deux saïns, la torche haute.

Et là, sur ce lit de marbre noir, apparaissaient étendus, pâles d’une

pâleur de ciel, deux jeunes êtres charmants. Les plis de neige de leurs

transparentes tuniques nuptiales décelaient les lignes sacrées de leurs

corps; la lumière de leur sourire annonçait en eux le lever d’une aube

éclose dans les invisibles et vermeils espaces de l’âme; et cette

aurore secrète transfigurait, en une extase éternelle, leur immobilité.

Certes, quelque transport d’une félicité divine, passant les forces de

sensation que les dieux ont mesurées aux humains--avait dû les délivrer

de vivre, car l’éclair de la Mort en avait figé l’expressif reflet sur

leurs visages! Oui, tous deux portaient l’empreinte de l’idéale joie

dont la soudaineté les avait foudroyés.

Et là, sur cette couche où les brahmes de Sivà les avaient posés, ils

gardaient l’attitude, encore, où la Mort--que, sûrement, ils n’avaient

point remarquée--était venue les surprendre effleurant leurs êtres

de son ombre. Ils s’étaient évanouis, perdus en elle, insolitement,

laissant la dualité de leurs essences en fusion s’abîmer en cet unique

instant d’un amour--que nul autre couple vivant n’aura connu jamais.

Et ces deux mystiques statues incarnaient ainsi le rêve d’une volupté

seulement accessible à des cœurs immortels.

La juvénile beauté de Sedjnour, en sa blancheur rayonnante, semblait

défier les ténèbres. Il tenait, ployée entre ses bras, l’être de son

être, l’âme de son désir;--et celle-ci, dont la blanche tête était

renversée sur le mouvement d’un bras jeté à l’entour du cou de son

bien-aimé, paraissait endormie en un éperdu ravissement. L’auguste

main de Yelka retombait sur le front de Sedjnour: ses beaux cheveux,

brunissants, déroulaient sur elle et sur lui leurs noires ondes, et

ses lèvres, entr’ouvertes vers les siennes, lui offraient, en un

premier baiser, la candeur de son dernier soupir.--Elle avait voulu,

sans doute, attirer dans un doux effort, la bouche de son amant vers

la fleur de ses lèvres, lui faisant ainsi subir, en même temps, le

subtil et cher parfum de son sein virginal qu’elle pressait encore

contre cette poitrine adorée!... Et c’était au moment même où toutes

les défaillances, où tous les adieux, toutes les tortures d’âme

s’effaçaient à peine sous le mutuel transport de leur soudaine union!

Oui, la résurrection, trop subitement délicieuse, de tant d’inespérées

et pures ivresses, le contre-coup de cette effusion enchantée,

l’intime choc de ce fulgurant baiser, que tous deux croyaient à jamais

irréalisable, les avaient emportés, d’un seul coup d’aile, hors de

cette vie dans le ciel de leur propre songe. Et, certes, le supplice

eût été, pour eux, de survivre à cet instant non pareil!

⁂

Akëdysséril considérait, en silence, l’œuvre merveilleuse du

Grand-prêtre de Sivà.

--«Penses-tu que si les Dêvas te conféraient le pouvoir de les

éveiller, ces délivrés daigneraient accepter encore la Vie?

dit l’impénétrable fakir d’un accent dont l’ironie austère

triomphait:--vois, reine, te voici leur envieuse!»

Elle ne répondit pas: une émotion sublime voilait ses yeux. Elle

admirait, se joignant les mains sur une épaule, l’accomplissement de

son rêve inouï.

Soudainement, un immense murmure, la rugissante houle d’une multitude,

et de longs bruissements d’armes, troublant sa contemplation, se

firent entendre de l’extérieur du temple--dont les portails roulèrent,

lourdement, sur les dalles intérieures.

Sur le seuil, n’osant entrer en apercevant la reine de Bénarès éclairée

encore, au fond du temple, par les flammes du sanctuaire et qui s’était

détournée,--les trois vizirs, inclinés, la regardaient, leurs armes en

main, l’air meurtrier.

Derrière eux, les guerrières montraient leurs jeunes têtes d’Apsarâs

menaçantes, aux yeux allumés par une inquiétude de ce qu’était devenue

leur maîtresse: elles se contenaient à peine d’envahir la demeure du

dieu.

Autour d’elles, au loin, l’armée, dans la nuit.

Alors, tout ce rappel de la vie, et la mélancolie de sa puissance,

et le devoir d’oublier la beauté des rêves! et jusqu’aux adieux de

l’amour perdu,--tout l’esclavage, enfin, de la Gloire, gonfla, d’un

profond soupir, le sein d’Akëdysséril: et les deux premières larmes,

les dernières aussi! de sa vie, brillèrent, en gouttes de rosée, sur

les lis de ses joues divines.

Mais--bientôt--ce fut comme si un dieu eût passé!--Redressant sa haute

taille sur la marche suprême de l’autel:

--«Vice-rois, vizirs et sowaris du Habad, cria-t-elle de cette voix

connue dans les mêlées et que répercutèrent toutes les colonnades du

sombre édifice--vous avez décidé la mort d’un prince, héritier du trône

de Séür, depuis la mort de Sinjab, mon époux royal: vous avez condamné

à périr Sedjnour et, aussi, sa fiancée Yelka, princesse de cette riche

région, soumise, enfin, par nos armes!--Les voici!

«Récitez la prière pour les ombres généreuses, qui, dans l’abîme de

l’Esprit, s’efforcent vers le Çwargâ divin!--Chantez, pour elles,

guerrières, et vous, ô chers guerriers! l’hymne du Yadjnour-Vêda, la

parole du Bonheur! Que l’Inde, sous mon règne, hélas! enfin à ce prix

pacifiée, refleurisse, à l’image de son lotus, l’éternelle Fleur!...

Mais qu’aussi les cœurs se serrent de ceux dont l’âme est grave: car

une grandeur de l’Asie s’est évanouie sur cette pierre!... La sublime

race d’Ebbahâr est éteinte.»

L’Amour suprême

Les cœurs chastes diffèrent des Anges en

félicité, mais pas en honneur.

St-BERNARD.

Ainsi l’humanité, subissant, à travers les âges, l’enchantement du

mystérieux Amour, palpite à son seul nom sacré.

Toujours elle en divinisa l’immuable essence, transparue sous le voile

de la vie,--car les espoirs inapaisés ou déçus que laissent au cœur

humain les fugitives illusions de l’amour terrestre, lui font toujours

pressentir que nul ne peut posséder son réel idéal sinon dans la

lumière créatrice d’où il émane.

Et c’est pourquoi bien des amants--oh! les prédestinés!--ont su, dès

ici-bas, au dédain de leurs sens mortels, sacrifier les baisers,

renoncer aux étreintes et, les yeux perdus en une lointaine extase

nuptiale, projeter, ensemble, la dualité même de leur être dans les

mystiques flammes du Ciel. A ces cœurs élus, tout trempés de foi,

la Mort n’inspire que des battements d’espérance; en eux, une sorte

d’Amour-phénix a consumé la poussière de ses ailes pour ne renaître

qu’immortel: ils n’ont accepté de la terre que l’effort seul qu’elle

nécessite pour s’en détacher.

Si donc il est vrai qu’un tel amour ne puisse être exprimé que par qui

l’éprouve, et puisque l’aveu, l’analyse ou l’exemple n’en sauraient

être qu’auxiliateurs et salubres, celui-là même qui écrit ces lignes,

favorisé qu’il fut de ce sentiment d’en haut, n’en doit-il pas la

fraternelle confidence à tous ceux qui portent, dans l’âme, un exil?

En vérité, ma conscience ne pouvant se défendre de le croire, voici,

en toute simplicité, par quels chaînons de circonstances, de futiles

hasards mondains, cette sublime aventure m’arriva.

Ce fut grâce à la parfaite courtoisie de M. le duc de Marmier que je me

trouvai, par ce beau soir de printemps de l’année 1868, à cette fête

donnée à l’hôtel des Affaires étrangères.

Le duc était allié à la maison de M. le marquis de Moustiers, alors aux

Affaires. Or, la surveille, à table, chez l’un de nos amis, j’avais

manifesté le désir de contempler, par occasion, le monde impérial, et

M. de Marmier avait poussé l’urbanité jusqu’à me venir prendre chez

moi, rue Royale, pour me conduire à cette fête, où nous entrâmes sur

les dix heures et demie.

Après les présentations d’usage, je quittai mon aimable introducteur et

m’orientai.

Le coup d’œil du bal était éclatant; les cristaux des lustres lourds

flambaient sur des fronts et des sourires officiels; les toilettes

fastueuses jetaient des parfums; de la neige vivante palpitait aux

bords tout en fleur des corsages; le satiné des épaules, que des

diamants mouillaient de lueurs, miroitait.

Dans le salon principal, où se formaient des quadrilles, des habits

noirs, sommés de visages célèbres, montraient à demi, sous un parement,

l’éclair d’une plaque aux rayons d’or neuf. Des jeunes filles, assises,

en toilette de mousseline aux traînes enguirlandées, attendaient,

le carnet au bout des gants, l’instant d’une contredanse. Ici, des

attachés d’ambassade, aux boutonnières surchargées d’ordres en

pierreries, passaient; là, des officiers généraux, cravatés de moire

rouge et la croix de commandeur en sautoir, complimentaient à voix

basse d’aristocratiques beautés de la cour. Le triomphe se lisait dans

les yeux de ces élus de l’inconstante Fortune.

Dans les salons voisins devisaient des groupes diplomatiques,

parmi lesquels on distinguait un camail de pourpre. Des étrangères

marchaient, attentives, l’éventail aux lèvres, aux bras de

«conseillers» de chancelleries; ici, les regards glissaient avec le

froid de la pierre. Un vague souci semblait d’ordonnance sur tous les

fronts.--En résumé, la fête me paraissait un bal de fantômes, et je

m’imaginais que, d’un moment à l’autre, l’invisible montreur de ces

ombres magiques allait s’écrier fantastiquement dans la coulisse, le

sacramentel: «Disparaissez!»

Avec l’indolence ennuyée qu’impose l’étiquette, je traversai donc

cette pièce encore et parvins en un petit salon à peu près désert,

dont j’entrevoyais à peine les hôtes. Le balcon d’une vaste croisée

grand’ouverte invitait mon désir de solitude; je vins m’y accouder. Et,

là, je laissai mes regards errer au dehors sur tout ce pan du Paris

nocturne qui, de l’Arc-de-l’Étoile à Notre-Dame, se déroulait à la vue.

⁂

Ah! l’étincelante nuit! De toutes parts, jusqu’à l’horizon, des

myriades de lueurs fixes ou mouvantes peuplaient l’espace. Au delà

des quais et des ponts sillonnés de lueurs d’équipages, les lourds

feuillages des Tuileries, en face de la croisée, remuaient, vertes

clartés, aux souffles du Sud. Au ciel, mille feux brûlaient dans le

bleu-noir de l’étendue. Tout en bas, les astrals reflets frissonnaient

dans l’eau sombre: la Seine fluait, sous ses arches, avec des lenteurs

de lagune. Les plus proches papillons de gaz, à travers les feuilles

claires des arbustes, en paraissaient les fleurs d’or. Une rumeur, dans

l’immensité, s’enflait ou diminuait, respiration de l’étrange capitale:

cette houle se mêlait à cette illumination.

Et des mesures de valses s’envolaient, du brillant des violons, dans la

nuit.

Au brusque souvenir du roi dans l’exil, il me vint des pensers de

deuil, une tristesse de vivre et le regret de me trouver, moi aussi, le

passant de cette fête. Déjà mon esprit se perdait en cette songerie,

lorsque de subits et délicieux effluves de lilas blancs, tout auprès

de moi, me firent détourner à demi vers la féminine présence que, sans

doute, ils décelaient.

Dans l’embrasure, à ma droite, une jeune femme appuyait son coude ganté

à la draperie de velours grenat ployée sur la balustrade.

En vérité, son seul aspect, l’impression qui sortait de toute sa

personne, me troublèrent, à l’instant même, au point que j’oubliai

toutes les éblouissantes visions environnantes! Où donc avais-je vu,

déjà, ce visage?

Oh! comment se pouvait-il qu’une physionomie d’un charme si élevé,

respirant une si chaste dignité de cœur, comment se pouvait-il que

cette sorte de Béatrix aux regards pénétrés seulement du mystique

espoir--c’était lisible en elle--se trouvât égarée en cette mondaine

fête?

Au plus profond de ma surprise, il me sembla, tout à coup, reconnaître

cette jeune femme; oui, des souvenirs, anciens déjà, pareils à des

adieux, s’évoquaient autour d’elle! Et, confusément, au loin, je

revoyais des soirées d’un automne, passées ensemble, jadis, en un

vieux château perdu de la Bretagne, où la belle douairière de Locmaria

réunissait, à de certains anniversaires, quelques amis familiers.

Peu à peu, les syllabes, pâlies par la brume des années, d’un nom

oublié, me revinrent à l’esprit:

--Mademoiselle d’Aubelleyne! me dis-je.

Au temps dont j’avais mémoire, Lysiane d’Aubelleyne était encore une

enfant: je n’étais, moi, qu’un assez ombrageux adolescent et, sous les

séculaires avenues de Locmaria, notre commune sauvagerie, au retour des

promenades, nous avait ménagé, plusieurs fois, des rencontres de hasard

à l’heure du lever des étoiles. Et--je me rappelais!--la gravité, si

étrange à pareils âges, de nos causeries, la spiritualité de leurs

sujets préférés, nous avaient révélé l’un à l’autre mille affinités

d’âme, telles que souvent entre nous, de longs silences, extra-mortels

peut-être! avaient passé.

A cette époque, depuis déjà deux années, elle n’avait plus de mère. Le

baron d’Aubelleyne, aussitôt l’atteinte de ce grand deuil, ayant envoyé

sa démission de commandant de vaisseau, s’était retiré tristement, avec

ses deux filles, en son patrimonial domaine, et ce n’était plus qu’à de

rares occasions que l’on se produisait dans le monde des alentours.

Cette réclusion n’offrait rien qui dût affliger une jeune fille «née

avec le mal du ciel», selon l’expression du pays. Le vœu de «rester

demoiselle», que l’on savait être son secret, se lisait en ses yeux

aux lueurs de violettes après un orage. En enfant sainte, elle se

plaisait, au contraire, dans l’isolement où sa radieuse primevère

se fanait auprès d’un vieillard dont elle allégeait les dernières

mélancolies. C’était volontiers qu’elle s’accoutumait à vivre ainsi,

élevant sa jeune sœur, s’occupant humblement du château, de ses chers

indigents, des religieuses de la contrée, dédaigneuse d’un autre avenir.

Dispensatrice, déjà, d’œuvres bénies, elle se réalisait en cette

existence d’aumônes, de travail et de cantiques, où la virginité de son

être, à travers le pur encens de toutes ses pensées, veillait, comme

une lampe d’or brûle dans un sanctuaire.

Or, ne nous étant jamais revus depuis les heures de ces vagues

rencontres en ce château breton, voici que je la retrouvais,

soudainement, ici, à Paris, devant moi, sur cet officiel balcon

nocturne--et que son apparition sortait de cette fête!

Oui, c’était bien elle! Et, maintenant comme autrefois, la douceur

des êtres qui tiennent déjà de leur ange caractérisait sa pensive

beauté. Elle devait être de vingt-trois à vingt-quatre ans. Une pâleur

natale, inondant l’ovale exquis du visage, s’alliait, éclairée par deux

rayonnants yeux bleus, à ses noirs bandeaux lustrés, ornés de lilas

blancs qui s’épanouissaient avant d’y mourir.

Sa toilette, d’une distinction mystérieuse, et qui lui seyait par cela

même, était de soie lamée, d’un noir éteint, brodée d’un fin semis de

jais qu’une claire gaze violette voilait de sa sinueuse écharpe.

Une frêle guirlande de lilas blancs ondulait, sur son svelte corsage,

de la ceinture à l’épaule: la tiédeur de son être avivait les délicats

parfums de cette parure. Son autre main, pendante sur sa robe, tenait

un éventail blanc refermé: le très mince fil d’or, qui faisait collier,

supportait une petite croix de perles.

Histoires souveraines · 第 6 / 14 段