Au lecteur.
Ce livre électronique reproduit intégralement le texte
original, et l’orthographe d’origine a été conservée. une seule
erreur typographique a été corrigée. Cette correction est
indiquée à la fin du texte.
La ponctuation a fait l'objet de quelques corrections mineures.
Quelques abréviations notées en exposant dans le texte sont
représentées entre accolades, comme Édit{r} pour Éditeur.
HISTOIRES SOUVERAINES
IL A ÉTÉ TIRÉ:
50 exemplaires, numérotés de 1 à 50, sur papier du Japon
10 exemplaires, numérotés de 51 à 60, sur Hollande Van Gelder
C{TE} DE VILLIERS DE L’ISLE-ADAM
Histoires souveraines
Bruxelles MDCCCIC
Edm. Deman Édit{r}
AU POÈTE VILLIERS DE L’ISLE-ADAM
_En respectueuse mémoire._
Véra
_A Madame la comtesse d’Osmoy._
La forme du corps lui est plus _essentielle_
que sa substance.
LA PHYSIOLOGIE MODERNE.
L’Amour est plus fort que la Mort, a dit Salomon: oui, son mystérieux
pouvoir est illimité.
C’était à la tombée d’un soir d’automne, en ces dernières années, à
Paris. Vers le sombre faubourg Saint-Germain, des voitures, allumées
déjà, roulaient, attardées, après l’heure du Bois. L’une d’elles
s’arrêta devant le portail d’un vaste hôtel seigneurial, entouré de
jardins séculaires; le cintre était surmonté de l’écusson de pierre,
aux armes de l’antique famille des comtes d’Athol, savoir: _d’azur, à
l’étoile abîmée d’argent_, avec la devise «PALLIDA VICTRIX», sous la
couronne retroussée d’hermine au bonnet princier. Les lourds battants
s’écartèrent. Un homme de trente à trente-cinq ans, en deuil, au visage
mortellement pâle, descendit. Sur le perron, de taciturnes serviteurs
élevaient des flambeaux. Sans les voir, il gravit les marches et entra.
C’était le comte d’Athol.
Chancelant, il monta les blancs escaliers qui conduisaient à cette
chambre où, le matin même, il avait couché dans un cercueil de velours
et enveloppé de violettes, en des flots de batiste, sa dame de volupté,
sa pâlissante épousée, Véra, son désespoir.
En haut, la douce porte tourna sur le tapis, il souleva la tenture.
Tous les objets étaient à la place où la comtesse les avait laissés
la veille. La Mort, subite, avait foudroyé. La nuit dernière, sa
bien-aimée s’était évanouie en des joies si profondes, s’était perdue
en de si exquises étreintes, que son cœur, brisé de délices, avait
défailli: ses lèvres s’étaient brusquement mouillées d’une pourpre
mortelle. A peine avait-elle eu le temps de donner à son époux un
baiser d’adieu, en souriant, sans une parole: puis ses longs cils,
comme des voiles de deuil, s’étaient abaissés sur la belle nuit de ses
yeux.
La journée sans nom était passée.
Vers midi, le comte d’Athol, après l’affreuse cérémonie du caveau
familial, avait congédié au cimetière la noire escorte. Puis, se
renfermant, seul, avec l’ensevelie, entre les quatre murs de marbre, il
avait tiré sur lui la porte de fer du mausolée.--De l’encens brûlait
sur un trépied, devant le cercueil:--une couronne lumineuse de lampes,
au chevet de la jeune défunte, l’étoilait.
Lui, debout, songeur, avec l’unique sentiment d’une tendresse sans
espérance, était demeuré là, tout le jour. Sur les six heures, au
crépuscule, il était sorti du lieu sacré. En refermant le sépulcre, il
avait arraché de la serrure la clef d’argent, et, se haussant sur la
dernière marche du seuil, il l’avait jetée doucement dans l’intérieur
du tombeau. Il l’avait lancée sur les dalles intérieures par le trèfle
qui surmontait le portail.--Pourquoi ceci?... A coup sûr d’après
quelque résolution mystérieuse de ne plus revenir.
Et maintenant il revoyait la chambre veuve.
La croisée, sous les vastes draperies de cachemire mauve broché d’or,
était ouverte: un dernier rayon du soir illuminait, dans un cadre de
bois ancien, le grand portrait de la trépassée. Le comte regarda,
autour de lui, la robe jetée, la veille, sur un fauteuil; sur la
cheminée, les bijoux, le collier de perles, l’éventail à demi fermé,
les lourds flacons de parfums qu’_Elle_ ne respirerait plus. Sur le lit
d’ébène aux colonnes tordues, resté défait, auprès de l’oreiller où la
place de la tête adorée et divine était visible encore au milieu des
dentelles, il aperçut le mouchoir rougi de gouttes de sang où sa jeune
âme avait battu de l’aile un instant; le piano ouvert, supportant une
mélodie inachevée à jamais; les fleurs indiennes cueillies par elle,
dans la serre, et qui se mouraient dans de vieux vases de Saxe; et,
au pied du lit, sur une fourrure noire, les petites mules de velours
oriental, sur lesquelles une devise rieuse de Véra brillait, brodée en
perles: _Qui verra Véra l’aimera_. Les pieds nus de la bien-aimée y
jouaient hier matin, baisés, à chaque pas, par le duvet des cygnes!--Et
là, là, dans l’ombre, la pendule, dont il avait brisé le ressort pour
qu’elle ne sonnât plus d’autres heures.
Ainsi elle était partie!... _Où_ donc!... Vivre maintenant?--Pour quoi
faire?... C’était impossible, absurde.
Et le comte s’abîmait en des pensées inconnues.
Il songeait à toute l’existence passée.--Six mois s’étaient écoulés
depuis ce mariage. N’était-ce pas à l’étranger, au bal d’une ambassade
qu’il l’avait vue pour la première fois?... Oui. Cet instant
ressuscitait devant ses yeux, très distinct. Elle lui apparaissait là,
radieuse. Ce soir-là, leurs regards s’étaient rencontrés. Ils s’étaient
reconnus, intimement, de pareille nature, et devant s’aimer à jamais.
Les propos décevants, les sourires qui observent, les insinuations,
toutes les difficultés que suscite le monde pour retarder l’inévitable
félicité de ceux qui s’appartiennent, s’étaient évanouis devant la
tranquille certitude qu’ils eurent, à l’instant même, l’un de l’autre.
Véra, lassée des fadeurs cérémonieuses de son entourage, était venue
vers lui dès la première circonstance contrariante, simplifiant ainsi,
d’auguste façon, les démarches banales où se perd le temps précieux de
la vie.
Oh! comme, aux premières paroles, les vaines appréciations des
indifférents à leur égard leur semblèrent une envolée d’oiseaux de
nuit rentrant dans les ténèbres! Quel sourire ils échangèrent! Quel
ineffable embrassement!
Cependant leur nature était des plus étranges, en vérité!--C’étaient
deux êtres doués de sens merveilleux, mais exclusivement terrestres.
Les sensations se prolongeaient en eux avec une intensité inquiétante.
Ils s’y oubliaient eux-mêmes à force de les éprouver. Par contre,
certaines idées, celles de l’âme, par exemple, de l’Infini, _de Dieu
même_, étaient comme voilées à leur entendement. La foi d’un grand
nombre de vivants aux choses surnaturelles n’était pour eux qu’un
sujet de vagues étonnements: lettre close dont ils ne se préoccupaient
pas, n’ayant pas qualité pour condamner ou justifier.--Aussi,
reconnaissant bien que le monde leur était étranger, ils s’étaient
isolés, aussitôt leur union, dans ce vieux et sombre hôtel, où
l’épaisseur des jardins amortissait les bruits du dehors.
Là, les deux amants s’ensevelirent dans l’océan de ces joies languides
et perverses où l’esprit se mêle à la chair mystérieuse! Ils
épuisèrent la violence des désirs, les frémissements et les tendresses
éperdues. Ils devinrent le battement de l’être l’un de l’autre. En
eux, l’esprit pénétrait si bien le corps, que leurs formes leur
semblaient intellectuelles, et que les baisers, mailles brûlantes,
les enchaînaient dans une fusion idéale. Long éblouissement! Tout à
coup le charme se rompait; l’accident terrible les désunissait; leurs
bras s’étaient désenlacés. Quelle ombre lui avait pris sa chère morte?
Morte! non. Est-ce que l’âme des violoncelles est emportée dans le cri
d’une corde qui se brise?
Les heures passèrent.
Il regardait, par la croisée, la nuit qui s’avançait dans les cieux: et
la Nuit lui apparaissait _personnelle_;--elle lui semblait une reine
marchant, avec mélancolie, dans l’exil, et l’agrafe de diamant de sa
tunique de deuil, Vénus, seule, brillait, au-dessus des arbres, perdue
au fond de l’azur.
--C’est Véra, pensa-t-il.
A ce nom, prononcé tout bas, il tressaillit en homme qui s’éveille;
puis, se dressant, il regarda autour de lui.
Les objets, dans la chambre, étaient maintenant éclairés par une lueur
jusqu’alors imprécise, celle d’une veilleuse, bleuissant les ténèbres,
et que la nuit, montée au firmament, faisait apparaître ici comme
une autre étoile. C’était la veilleuse, aux senteurs d’encens, d’un
iconostase, reliquaire familial de Véra. Le triptyque, d’un vieux bois
précieux, était suspendu, par sa sparterie russe, entre la glace et le
tableau. Un reflet des ors de l’intérieur tombait, vacillant, sur le
collier, parmi les joyaux de la cheminée.
Le plein-nimbe de la Madone en habits de ciel, brillait, rosacé de
la croix byzantine dont les fins et rouges linéaments, fondus dans
le reflet, ombraient d’une teinte de sang l’orient ainsi allumé des
perles. Depuis l’enfance, Véra plaignait, de ses grands yeux, le visage
maternel et si pur de l’héréditaire madone, et, de sa nature, hélas!
ne pouvant lui consacrer qu’un _superstitieux_ amour, le lui offrait
parfois, naïve, pensivement, lorsqu’elle passait devant la veilleuse.
Le comte, à cette vue, touché de rappels douloureux jusqu’au plus
secret de l’âme, se dressa, souffla vite la lueur sainte, et, à tâtons,
dans l’ombre, étendant la main vers une torsade, sonna.
Un serviteur parut: c’était un vieillard vêtu de noir: il tenait une
lampe, qu’il posa devant le portrait de la comtesse. Lorsqu’il se
retourna, ce fut avec un frisson de superstitieuse terreur qu’il vit
son maître debout et souriant comme si rien ne se fût passé.
--Raymond, dit tranquillement le comte, _ce soir, nous sommes accablés
de fatigue, la comtesse et moi_; tu serviras le souper vers dix
heures.--A propos, nous avons résolu de nous isoler davantage, ici,
dès demain. Aucun de mes serviteurs, hors toi, ne doit passer la nuit
dans l’hôtel. Tu leur remettras les gages de trois années, et qu’ils
se retirent.--Puis, tu fermeras la barre du portail; tu allumeras les
flambeaux en bas, dans la salle à manger; tu nous suffiras.--Nous ne
recevrons personne à l’avenir.
Le vieillard tremblait et le regardait attentivement.
Le comte alluma un cigare et descendit aux jardins.
Le serviteur pensa d’abord que la douleur trop lourde, trop désespérée,
avait égaré l’esprit de son maître. Il le connaissait depuis l’enfance;
il comprit, à l’instant, que le heurt d’un réveil trop soudain pouvait
être fatal à ce somnambule. Son devoir, d’abord, était le respect d’un
tel secret.
Il baissa la tête. Une complicité dévouée à ce religieux rêve?
Obéir?... Continuer de _les_ servir sans tenir compte de la
Mort?--Quelle étrange idée!... Tiendrait-elle une nuit?... Demain,
demain, hélas!... Ah! qui savait?... Peut-être!...--Projet sacré, après
tout!--De quel droit réfléchissait-il?...
Il sortit de la chambre, exécuta les ordres à la lettre et, le soir
même, l’insolite existence commença.
Il s’agissait de créer un mirage terrible.
La gêne des premiers jours s’effaça vite. Raymond, d’abord avec
stupeur, puis par une sorte de déférence et de tendresse, s’était
ingénié si bien à être naturel, que trois semaines ne s’étaient pas
écoulées qu’il se sentit, par moments, presque dupe lui-même de sa
bonne volonté. L’arrière-pensée pâlissait! Parfois, éprouvant une sorte
de vertige, il eut besoin de se dire que la comtesse était positivement
défunte. Il se prenait à ce jeu funèbre et oubliait à chaque instant la
réalité. Bientôt il lui fallut plus d’une réflexion pour se convaincre
et se ressaisir. Il vit bien qu’il finirait par s’abandonner tout
entier au magnétisme effrayant dont le comte pénétrait peu à peu
l’atmosphère autour d’eux. Il avait peur, une peur indécise, douce.
D’Athol, en effet, vivait absolument dans l’inconscience de la mort de
sa bien-aimée! Il ne pouvait que la trouver toujours présente, tant la
forme de la jeune femme était mêlée à la sienne. Tantôt, sur un banc
du jardin, les jours de soleil, il lisait, à haute voix, les poésies
qu’elle aimait; tantôt, le soir, auprès du feu, les deux tasses de thé
sur un guéridon, il causait avec l’_Illusion_ souriante, assise, à ses
yeux, sur l’autre fauteuil.
Les jours, les nuits, les semaines s’envolèrent. Ni l’un ni l’autre
ne savait ce qu’ils accomplissaient. Et des phénomènes singuliers se
pressaient maintenant, où il devenait difficile de distinguer le point
où l’imaginaire et le réel étaient identiques. Une présence flottait
dans l’air: une forme s’efforçait de transparaître, de se tramer sur
l’espace devenu indéfinissable.
D’Athol vivait double, en illuminé. Un visage doux et pâle, entrevu
comme l’éclair, entre deux clins d’yeux; un faible accord frappé au
piano, tout à coup; un baiser qui lui fermait la bouche au moment
où il allait parler; des affinités de pensées _féminines_ qui
s’éveillaient en lui en réponse à ce qu’il disait; un dédoublement de
lui-même tel, qu’il sentait, comme en un brouillard fluide, le parfum
vertigineusement doux de sa bien-aimée auprès de lui, et, la nuit,
entre la veille et le sommeil, des paroles entendues très bas: tout
l’avertissait. C’était une négation de la Mort élevée, enfin, à une
puissance inconnue!
Une fois, d’Athol la sentit et la vit si bien auprès de lui, qu’il la
prit dans ses bras: mais ce mouvement la dissipa.
--Enfant! murmura-t-il en souriant.
Et il se rendormit comme un amant boudé par sa maîtresse rieuse et
ensommeillée.
Le jour de _sa_ fête, il plaça, par plaisanterie, une immortelle dans
le bouquet qu’il jeta sur l’oreiller de Véra.
--Puisqu’elle se croit morte, dit-il.
Grâce à la profonde et toute-puissante volonté de M. d’Athol, qui, à
force d’amour, forgeait la vie et la présence de sa femme dans l’hôtel
solitaire, cette existence avait fini par devenir d’un charme sombre
et persuadeur.--Raymond, lui-même, n’éprouvait plus aucune épouvante,
s’étant graduellement habitué à ces impressions.
Une robe de velours noir aperçue au détour d’une allée; une voix
rieuse qui l’appelait dans le salon; un coup de sonnette le matin, à
son réveil, comme autrefois; tout cela lui était devenu familier: on
eût dit que la morte jouait à l’invisible, comme une enfant. Elle se
sentait aimée tellement! C’était bien _naturel_.
Une année s’était écoulée.
Le soir de l’Anniversaire, le comte, assis auprès du feu, dans
la chambre de Véra, venait de _lui_ lire un fabliau florentin:
_Callimaque_. Il ferma le livre; puis en se versant du thé:
--_Douschka_, dit-il, te souviens-tu de la Vallée-des-Roses, des bords
de la Lahn, du château des Quatre-Tours?... Cette histoire te les a
rappelés, n’est-ce pas?
Il se leva, et, dans la glace bleuâtre, il se vit plus pâle qu’à
l’ordinaire. Il prit un bracelet de perles dans une coupe et regarda
les perles attentivement. Véra ne les avait-elle pas ôtées de son
bras, tout à l’heure, avant de se dévêtir? Les perles étaient encore
tièdes et leur orient plus adouci, comme par la chaleur de sa chair. Et
l’opale de ce collier sibérien, qui aimait aussi le beau sein de Véra
jusqu’à pâlir, maladivement, dans son treillis d’or, lorsque la jeune
femme l’oubliait pendant quelque temps! Autrefois, la comtesse aimait
pour cela cette pierrerie fidèle!... Ce soir l’opale brillait comme
si elle venait d’être quittée et comme si le magnétisme exquis de la
belle morte la pénétrait encore. En reposant le collier et la pierre
précieuse, le comte toucha par hasard le mouchoir de batiste dont les
gouttes de sang étaient humides et rouges comme des œillets sur de la
neige!... Là, sur le piano, qui donc avait tourné la page finale de la
mélodie d’autrefois? Quoi! la veilleuse sacrée s’était rallumée, dans
le reliquaire! Oui, sa flamme dorée éclairait mystiquement le visage,
aux yeux fermés, de la Madone! Et ces fleurs orientales, nouvellement
cueillies, qui s’épanouissaient là, dans les vieux vases de Saxe,
quelle main venait de les y placer? La chambre semblait joyeuse et
douée de vie, d’une façon plus significative et plus intense que
d’habitude. Mais rien ne pouvait surprendre le comte! Cela lui semblait
tellement normal, qu’il ne fit même pas attention que l’heure sonnait à
cette pendule arrêtée depuis une année.
Ce soir-là, cependant, on eût dit que, du fond des ténèbres, la
comtesse Véra s’efforçait adorablement de revenir dans cette chambre
tout embaumée d’elle! Elle y avait laissé tant de sa personne! Tout ce
qui avait constitué son existence l’y attirait. Son charme y flottait;
les longues violences faites par la volonté passionnée de son époux
y devaient avoir desserré les vagues liens de l’Invisible autour
d’elle!...
Elle y était _nécessitée_. Tout ce qu’elle aimait, c’était là.
Elle devait avoir envie de venir se sourire encore en cette glace
mystérieuse où elle avait tant de fois admiré son lilial visage! La
douce morte, là-bas, avait tressailli, certes, dans ses violettes,
sous les lampes éteintes; la divine morte avait frémi, dans le caveau,
toute seule, en regardant la clef d’argent jetée sur les dalles. Elle
voulait s’en venir vers lui, aussi! Et sa volonté se perdait dans
l’idée de l’encens et de l’isolement. La Mort n’est une circonstance
définitive que pour ceux qui espèrent des cieux; mais la Mort, et les
Cieux, et la Vie, pour elle, n’était-ce pas leur embrassement? Et le
baiser solitaire de son époux attirait ses lèvres, dans l’ombre. Et
le son passé des mélodies, les paroles enivrées de jadis, les étoffes
qui couvraient son corps et en gardaient le parfum, ces pierreries
magiques qui la _voulaient_, dans leur obscure sympathie,--et surtout
l’immense et absolue impression de sa présence, opinion partagée à
la fin par les choses elles-mêmes, tout l’appelait là, l’attirait là
depuis si longtemps, et si insensiblement, que, guérie enfin de la
dormante Mort, il ne manquait plus qu’_Elle seule_!
Ah! les Idées sont des êtres vivants!... Le comte avait creusé dans
l’air la forme de son amour, et il fallait bien que ce vide fût
comblé par le seul être qui lui était homogène, autrement l’Univers
aurait croulé. L’impression passa, en ce moment, définitive, simple,
absolue, qu’_Elle devait être là, dans la chambre_! Il en était aussi
tranquillement certain que de sa propre existence, et toutes les
choses, autour de lui, étaient saturées de cette conviction. On l’y
voyait! Et, _comme il ne manquait plus que Véra elle-même_, tangible,
extérieure, _il fallut bien qu’elle s’y trouvât_ et que le grand Songe
de la Vie et de la Mort entr’ouvrît un moment ses portes infinies! Le
chemin de résurrection était envoyé par la foi jusqu’à elle! Un frais
éclat de rire musical éclaira de sa joie le lit nuptial; le comte se
retourna. Et là, devant ses yeux, faite de volonté et de souvenir,
accoudée, fluide, sur l’oreiller de dentelles, sa main soutenant ses
lourds cheveux noirs, sa bouche délicieusement entr’ouverte en un
sourire tout emparadisé de voluptés, belle à en mourir, enfin! la
comtesse Véra le regardait un peu endormie encore.
--Roger!... dit-elle d’une voix lointaine.
Il vint auprès d’elle. Leurs lèvres s’unirent dans une joie
divine,--oublieuse,--immortelle!
Et ils s’aperçurent, _alors_, qu’ils n’étaient, réellement, qu’_un seul
être_.
Les heures effleurèrent d’un vol étranger cette extase où se mêlaient,
pour la première fois, la terre et le ciel.
Tout à coup, le comte d’Athol tressaillit, comme frappé d’une
réminiscence fatale.
--Ah! maintenant, je me rappelle!... dit-il. Qu’ai-je donc?--Mais tu es
morte!
A l’instant même, à cette parole, la mystique veilleuse de l’iconostase
s’éteignit. Le pâle petit jour du matin,--d’un matin banal, grisâtre
et pluvieux,--filtra dans la chambre par les interstices des rideaux.
Les bougies blêmirent et s’éteignirent, laissant fumer âcrement leurs
mèches rouges; le feu disparut sous une couche de cendres tièdes; les
fleurs se fanèrent et se desséchèrent en quelques moments; le balancier
de la pendule reprit graduellement son immobilité. La _certitude_ de
tous les objets s’envola subitement. L’opale, morte, ne brillait plus;
les taches de sang s’étaient fanées aussi, sur la batiste, auprès
d’elle; et s’effaçant entre les bras désespérés qui voulaient en vain
l’étreindre encore, l’ardente et blanche vision rentra dans l’air et
s’y perdit. Un faible soupir d’adieu, distinct, lointain, parvint
jusqu’à l’âme de Roger. Le comte se dressa; il venait de s’apercevoir
qu’il était seul. Son rêve venait de se dissoudre d’un seul coup; il
avait brisé le magnétique fil de sa trame radieuse avec une seule
parole. L’atmosphère était, maintenant, celle des défunts.
Comme ces larmes de verre, agrégées illogiquement, et cependant si
solides qu’un coup de maillet sur leur partie épaisse ne les briserait
pas, mais qui tombent en une subite et impalpable poussière si l’on en
casse l’extrémité plus fine que la pointe d’une aiguille, tout s’était
évanoui.
--Oh! murmura-t-il, c’est donc fini!--Perdue!... Toute seule!--Quelle
est la route, maintenant, pour parvenir jusqu’à toi? Indique-moi le
chemin qui peut me conduire vers toi!...
Soudain, comme une réponse, un objet brillant tomba du lit nuptial, sur
la noire fourrure, avec un bruit métallique: un rayon de l’affreux jour
terrestre l’éclaira!... L’abandonné se baissa, le saisit, et un sourire
sublime illumina son visage en reconnaissant cet objet: c’était la clef
du tombeau.
(Des _Contes Cruels_, édition Calmann Lévy).
Vox populi
_A Monsieur Leconte de Lisle_
«Le soldat prussien fait son
café dans une lanterne sourde.»
LE SERGENT HOFF.
Grande revue aux Champs-Élysées, ce jour-là!
Voici douze ans de subis depuis cette vision.--Un soleil d’été brisait
ses longues flèches d’or sur les toits et les dômes de la vieille
capitale. Des myriades de vitres se renvoyaient des éblouissements: le
peuple, baigné d’une poudreuse lumière, encombrait les rues pour voir
l’armée.
Assis, devant la grille du parvis Notre-Dame, sur un haut pliant de
bois,--et les genoux croisés en de noirs haillons,--le centenaire
Mendiant, doyen de la Misère de Paris,--face de deuil au teint de
cendre, peau sillonnée de rides couleur de terre,--mains jointes sous
l’écriteau qui consacrait légalement sa cécité, offrait son aspect
d’ombre au _Te Deum_ de la fête environnante.
Tout ce monde, n’était-ce pas son prochain? Les passants en joie,
n’étaient-ce pas ses frères? A coup sûr, Espèce humaine! D’ailleurs,
cet hôte du souverain portail n’était pas dénué de tout bien: l’État
lui avait reconnu le droit d’être aveugle.
Propriétaire de ce titre et de la respectabilité inhérente à ce lieu
des aumônes sûres qu’officiellement il occupait, possédant enfin
qualité d’électeur, c’était notre égal,--à la Lumière près.
Et cet homme, sorte d’attardé chez les vivants, articulait, de temps à
autre, une plainte monotone,--syllabisation évidente du profond soupir
de toute sa vie:
--«Prenez pitié d’un pauvre aveugle, s’il vous plaît!»
Autour de lui, sous les puissantes vibrations tombées du
beffroi,--_dehors_, là-bas, au delà du mur de ses yeux,--des
piétinements de cavalerie, et, par éclats, des sonneries aux champs,
des acclamations mêlées aux salves des Invalides, aux cris fiers des
commandements, des bruissements d’acier, des tonnerres de tambours
scandant des défilés interminables d’infanterie, toute une rumeur
de gloire lui arrivait! Son ouïe suraiguë percevait jusqu’à des
flottements d’étendards aux lourdes franges frôlant des cuirasses.
Dans l’entendement du vieux captif de l’obscurité mille éclairs de
sensations, pressenties et indistinctes, s’évoquaient! Une divination
l’avertissait de ce qui enfiévrait les cœurs et les pensées dans la
Ville.
Et le peuple, fasciné, comme toujours, par le prestige qui sort, pour
lui, des coups d’audace et de fortune, proférait, en clameur, ce vœu du
moment:
--«Vive l’Empereur!»
Mais, entre les accalmies de toute cette triomphale tempête, une voix
perdue s’élevait du côté de la grille mystique. Le vieux homme, la
nuque renversée contre le pilori de ses barreaux, roulant ses prunelles
mortes vers le ciel, oublié de ce peuple dont il semblait, seul,
exprimer le vœu véritable, le vœu caché sous les hurrahs, le vœu secret
et personnel, psalmodiait, augural intercesseur, sa phrase maintenant
mystérieuse:
--«Prenez pitié d’un pauvre aveugle, s’il vous plaît!»
Grande revue aux Champs-Élysées, ce jour-là!
Voici _dix_ ans d’envolés depuis le soleil de cette fête! Mêmes bruits,
mêmes voix, même fumée! Une sourdine, toutefois, tempérait alors le
tumulte de l’allégresse publique. Une ombre aggravait les regards. Les
salves convenues de la plate-forme du Prytanée se compliquaient, cette
fois, du grondement éloigné des batteries de nos forts. Et, tendant
l’oreille, le peuple cherchait à discerner déjà, dans l’écho, la
réponse des pièces ennemies qui s’approchaient.
Le gouverneur passait, adressant à tous maints sourires et guidé par
l’amble-trotteur de son fin cheval. Le peuple, rassuré par cette
confiance que lui inspire toujours une tenue irréprochable, alternait
de chants patriotiques les applaudissements tout militaires dont il
honorait la présence de ce soldat.
Mais les syllabes de l’ancien vivat furieux s’étaient modifiées: le
peuple, éperdu, proférait ce vœu du moment:
--«Vive la République!»
Et, là-bas, du côté du seuil sublime, on distinguait toujours la
voix solitaire de Lazare. Le Diseur de l’arrière-pensée populaire ne
modifiait pas, lui, la rigidité de sa fixe plainte.
Ame sincère de la fête, levant au ciel ses yeux éteints, il s’écriait,
entre des silences, et avec l’accent d’une constatation:
--«Prenez pitié d’un pauvre aveugle, s’il vous plaît!»
Grande revue aux Champs-Élysées, ce jour-là!
Voici _neuf_ ans de supportés depuis ce soleil trouble!
Oh! mêmes rumeurs! mêmes fracas d’armes! mêmes hennissements! Plus
assourdis encore, toutefois, que l’année précédente: criards, pourtant.
--«Vive la Commune!» clamait le peuple, au vent qui passe.
Et la voix du séculaire Élu de l’Infortune redisait, toujours, là-bas,
au seuil sacré, son refrain rectificateur de l’unique pensée de ce
peuple. Hochant la tête vers le ciel, il gémissait dans l’ombre:
--«Prenez pitié d’un pauvre aveugle, s’il vous plaît!»
Et, deux lunes plus lard, alors qu’aux dernières vibrations du tocsin,
le Généralissime des forces régulières de l’État passait en revue ses
deux cent mille fusils, hélas! encore fumants de la triste guerre
civile, le peuple, terrifié, criait, en regardant brûler, au loin, les
édifices:
--«Vive le Maréchal!»
Là-bas, du côté de la salubre enceinte, l’immuable Voix, la voix du
vétéran de l’humaine Misère, répétait sa machinalement douloureuse et
impitoyable obsécration:
--«Prenez pitié d’un pauvre aveugle, s’il vous plaît!»
Et, depuis, d’année en année, de revues en revues, de vociférations en
vociférations, quel que fût le nom jeté aux hasards de l’espace par le
peuple en ses _vivats_, ceux qui écoutent, attentivement, les bruits
de la terre, ont toujours distingué, au plus fort des révolutionnaires
clameurs et des fêtes belliqueuses qui s’ensuivent, la Voix lointaine,
la Voix _vraie_, l’intime Voix du symbolique Mendiant terrible!--du
Veilleur de nuit criant l’heure exacte du Peuple,--de l’incorruptible
factionnaire de la conscience des citoyens, de celui qui restitue
intégralement la prière occulte de la Foule et en résume le soupir.
Pontife inflexible de la Fraternité, ce Titulaire autorisé de la cécité
physique n’a jamais cessé d’implorer, en médiateur inconscient, la
charité divine, pour ses frères de l’intelligence.
Et, lorsque enivré de fanfares, de cloches et d’artillerie, le
Peuple, troublé par ces vacarmes flatteurs, essaye en vain de se
masquer à lui-même son vœu véritable, sous n’importe quelles syllabes
mensongèrement enthousiastes, le Mendiant, lui, la face au Ciel, les
bras levés, à tâtons, dans ses grandes ténèbres, se dresse au seuil
éternel de l’Église,--et, d’une voix de plus en plus lamentable,
mais qui semble porter au delà des étoiles, continue de crier sa
rectification de prophète:
--«Prenez pitié d’un pauvre aveugle, s’il vous plaît!»
(Des _Contes Cruels_, édition Calmann Lévy).
Duke of Portland
_A Monsieur Henry La Luberne._
Gentlemen, you are welcome to Elsinore.
SHAKESPEARE, _Hamlet_.
Attends-moi là: je ne manquerai
pas, certes, de te rejoindre DANS CE
CREUX VALLON.
L’ÉVÊQUE HALL.
Sur la fin de ces dernières années, à son retour du Levant, Richard,
duc de Portland, le jeune lord jadis célèbre dans toute l’Angleterre
pour ses fêtes de nuit, ses victorieux pur-sang, sa science de boxeur,
ses chasses au renard, ses châteaux, sa fabuleuse fortune, ses
aventureux voyages et ses amours,--avait disparu brusquement.
Une seule fois, un soir, on avait vu son séculaire carrosse doré
traverser, stores baissés, au triple galop et entouré de cavaliers
portant des flambeaux, Hyde-Park.
Puis,--réclusion aussi soudaine qu’étrange,--le duc s’était retiré dans
son familial manoir; il s’était fait l’habitant solitaire de ce massif
manoir à créneaux, construit en de vieux âges, au milieu de sombres
jardins et de pelouses boisées, sur le cap de Portland.
Là, pour tout voisinage, un feu rouge, qui éclaire à toute heure,
à travers la brume, les lourds steamers tanguant au large et
entrecroisant leurs lignes de fumée sur l’horizon.
Une sorte de sentier, en pente vers la mer, une sinueuse allée, creusée
entre des étendues de roches et bordée, tout au long, de pins sauvages,
ouvre, en bas, ses lourdes grilles dorées sur le sable même de la
plage, immergé aux heures du reflux.
Sous le règne de Henri VI, des légendes se dégagèrent de ce
château-fort, dont l’intérieur, au jour des vitraux, resplendit de
richesses féodales.
Sur la plate-forme qui en relie les sept tours veillent encore, entre
chaque embrasure, ici, un groupe d’archers, là, quelque chevalier
de pierre, sculptés, au temps des croisades, dans des attitudes de
combat[1].
[1] Le château de Northumberland répond beaucoup mieux à
cette description que celui de Portland.--Est-il nécessaire
d’ajouter que, si le fond et la plupart des détails de cette
histoire sont authentiques, l’auteur a dû modifier un peu le
_personnage_ même du duc de Portland,--puisqu’il écrit cette
histoire _telle qu’elle aurait dû se passer_?
La nuit, ces statues,--dont les figures maintenant effacées par les
lourdes pluies d’orage et les frimas de plusieurs centaines d’hivers,
sont d’expressions maintes fois changées par les retouches de la
foudre,--offrent un aspect vague qui se prête aux plus superstitieuses
visions. Et lorsque, soulevés en masses multiformes par une tempête,
les flots se ruent, dans l’obscurité, contre le promontoire de
Portland, l’imagination du passant perdu qui se hâte sur les
grèves,--aidée, surtout, des flammes versées par la lune à ces ombres
granitiques,--peut songer, en face de ce castel, à quelque éternel
assaut soutenu par une héroïque garnison d’hommes d’armes fantômes
contre une légion de mauvais esprits.
Que signifiait cet isolement de l’insoucieux seigneur anglais?
Subissait-il quelque attaque de spleen?--Lui, ce cœur si natalement
joyeux! Impossible!...--Quelque mystique influence apportée de son
voyage en Orient?--Peut-être.--L’on s’était inquiété, à la cour, de
cette disparition. Un message de Westminster avait été adressé, par la
Reine, au lord invisible.
Accoudée auprès d’un candélabre, la reine Victoria s’était attardée,
ce soir-là, en audience extraordinaire. A côté d’elle, sur un tabouret
d’ivoire, était assise une jeune liseuse, miss Héléna H***.
Une réponse, scellée de noir, arriva de la part de lord Portland.
L’enfant, ayant ouvert le pli ducal, parcourut de ses yeux bleus,
souriantes lueurs de ciel, le peu de lignes qu’il contenait. Tout
à coup, sans une parole, elle le présenta, paupières fermées, à Sa
Majesté.
La reine lut donc, elle-même, en silence.
Aux premiers mots, son visage, d’habitude impassible, parut
s’empreindre d’un grand étonnement triste. Elle tressaillit même: puis,
muette, approcha le papier des bougies allumées.--Laissant tomber
ensuite, sur les dalles, la lettre qui se consumait:
--Mylords, dit-elle à ceux des pairs qui se trouvaient présents à
quelques pas, vous ne reverrez plus notre cher duc de Portland. Il ne
doit plus siéger au Parlement. Nous l’en dispensons, par un privilège
nécessaire. Que son secret soit gardé! Ne vous inquiétez plus de sa
personne et que nul de ses hôtes ne cherche jamais à lui adresser la
parole.
Puis congédiant, d’un geste, le vieux courrier du château:
--Vous direz au duc de Portland ce que vous venez de voir et
d’entendre, ajouta-t-elle après un coup d’œil sur les cendres noires de
la lettre.
Sur ces paroles mystérieuses, Sa Majesté s’était levée pour se retirer
en ses appartements. Toutefois, à la vue de sa liseuse demeurée
immobile et comme endormie, la joue appuyée sur son jeune bras blanc
posé sur les moires pourpres de la table, la reine, surprise encore,
murmura doucement:
--On me suit, Héléna?
La jeune fille, persistant dans son attitude, on s’empressa auprès
d’elle.
Sans qu’aucune pâleur eût décelé son émotion,--un lys, comment
pâlir?--elle s’était évanouie.
Une année après les paroles prononcées par Sa Majesté,--pendant une
orageuse nuit d’automne, les navires de passage à quelques lieues du
cap de Portland virent le manoir illuminé.
Oh! ce n’était pas la première des fêtes nocturnes offertes, à chaque
saison, par le lord _absent_!
Et l’on en parlait, car leur sombre excentricité touchait au
fantastique, le duc n’y assistant pas.
Ce n’était pas dans les appartements du château que ces fêtes étaient
données. Personne n’y entrait plus; lord Richard, qui habitait,
solitairement, le donjon même, paraissait les avoir oubliés.
Dès son retour, il avait fait recouvrir, par d’immenses glaces de
Venise, les murailles et les voûtes des vastes souterrains de cette
demeure. Le sol en était maintenant dallé de marbres et d’éclatantes
mosaïques.--Des tentures de haute lice, entr’ouvertes sur des torsades,
séparaient, seules, une enfilade de salles merveilleuses où, sous
d’étincelants balustres d’or tout en lumières, apparaissait une
installation de meubles orientaux, brodés d’arabesques précieuses,
au milieu de floraisons tropicales, de jets d’eau de senteur en des
vasques de porphyre et de belles statues.
Là, sur une amicale invitation du châtelain de Portland, «au regret
d’être _absent_, toujours,» se rassemblait une foule brillante, toute
l’élite de la jeune aristocratie de l’Angleterre, des plus séduisantes
artistes ou des plus belles insoucieuses de la _gentry_.
Lord Richard était représenté par l’un de ses amis d’_autrefois_. Et il
se commençait alors une nuit princièrement libre.
Seul, à la place d’honneur du festin, le fauteuil du jeune lord restait
vide et l’écusson ducal qui en surmontait le dossier demeurait
toujours voilé d’un long crêpe de deuil.
Les regards, bientôt enjoués par l’ivresse ou le plaisir, s’en
détournaient volontiers vers des présences plus charmantes.
Ainsi, à minuit, s’étouffaient, sous terre, à Portland, dans les
voluptueuses salles, au milieu des capiteux aromes des exotiques
fleurs, les éclats de rire, les baisers, le bruit des coupes, des
chants enivrés et des musiques!
Mais, si l’un des convives, à cette heure-là, se fût levé de table
et, pour respirer l’air de mer, se fût aventuré au dehors, dans
l’obscurité, sur les grèves, à travers les rafales des désolés vents du
large, il eût aperçu, peut-être, un spectacle capable de troubler sa
belle humeur, au moins pour le reste de la nuit.
Souvent, en effet, vers cette heure-là même, dans les détours de
l’allée qui descendait vers l’Océan, un gentleman, enveloppé d’un
manteau, le visage recouvert d’un masque d’étoffe noire auquel était
adaptée une capuce circulaire qui cachait toute la tête, s’acheminait,
la lueur d’un cigare à la main longuement gantée, vers la plage. Comme
par une fantasmagorie d’un goût suranné, deux serviteurs aux cheveux
blancs le précédaient; deux autres le suivaient, à quelques pas,
élevant de fumeuses torches rouges.
Au-devant d’eux marchait un enfant, aussi en livrée de deuil, et ce
page agitait, une fois par minute, le court battement d’une cloche pour
avertir au loin que l’on s’écartât sur le passage du promeneur. Et
l’aspect de cette petite troupe laissait une impression aussi glaçante
que le cortège d’un condamné.
Devant cet homme s’ouvrait la grille du rivage; l’escorte le laissait
seul et il s’avançait alors au bord des flots. Là, comme perdu en
un pensif désespoir et s’enivrant de la désolation de l’espace, il
demeurait taciturne, pareil aux spectres de pierre de la plate-forme,
sous le vent, la pluie et les éclairs, devant le mugissement de
l’Océan. Après une heure de cette songerie, le morne personnage,
toujours accompagné des lumières et précédé du glas de la cloche,
reprenait, vers le donjon, le sentier d’où il était descendu. Et
souvent, chancelant en chemin, il s’accrochait aux aspérités des roches.
Le matin qui avait précédé cette fête d’automne, la jeune lectrice de
la reine, toujours en grand deuil depuis le premier message, était en
prières dans l’oratoire de Sa Majesté, lorsqu’un billet, écrit par l’un
des secrétaires du duc, lui fut remis.
Il ne contenait que ces deux mots, qu’elle lut avec un frémissement:
«Ce soir.»
C’est pourquoi, vers minuit, l’une des embarcations royales avait
touché à Portland. Une juvénile forme féminine, en mante sombre, en
était descendue, seule. La vision, après s’être orientée sur la plage
crépusculaire, s’était hâtée, en courant vers les torches, du côté du
tintement apporté par le vent.
Sur le sable, accoudé à une pierre et, de temps à autre, agité d’un
tressaut mortel, l’homme au masque mystérieux était étendu dans son
manteau.
--O malheureux! s’écria dans un sanglot et en se cachant la face, la
jeune apparition lorsqu’elle arriva, tête nue, à côté de lui.
--Adieu! adieu! répondit-il.
On entendait, au loin, des chants et des rires, venus des souterrains
de la féodale demeure dont l’illumination ondulait, reflétée, sur les
flots.
--Tu es libre!... ajouta-t-il, en laissant retomber sa tête sur la
pierre.
--Tu es délivré! répondit la blanche advenue en élevant une petite
croix d’or vers les cieux remplis d’étoiles, devant le regard de celui
qui ne parlait plus.
Après un grand silence et, comme elle demeurait ainsi devant lui, les
yeux fermés et immobile, en cette attitude:
--Au _revoir_, Héléna! murmura celui-ci dans un profond soupir.
Lorsque après une heure d’attente les serviteurs se rapprochèrent, ils
aperçurent la jeune fille à genoux sur le sable et priant auprès de
leur maître.
--Le duc de Portland est mort, dit-elle.
Et, s’appuyant à l’épaule de l’un de ces vieillards, elle regagna
l’embarcation qui l’avait amenée.
Trois jours après, on pouvait lire cette nouvelle dans le _Journal de
la Cour_:
«--Miss Héléna H***, la fiancée du duc de Portland, convertie à la
religion orthodoxe, a pris hier le voile aux carmélites de L***.»
Quel était donc le secret dont le puissant lord venait de mourir?
Un jour dans ses lointains voyages en Orient, s’étant éloigné de sa
caravane aux environs d’Antioche, le jeune duc, en causant avec les
guides du pays, entendit parler d’un mendiant dont on s’écartait avec
horreur et qui vivait, seul, au milieu des ruines.
L’idée le prit de visiter cet homme, car nul n’échappe à son destin.
Or, ce Lazare funèbre était ici-bas le dernier dépositaire de la grande
lèpre antique, de la Lèpre-sèche et sans remède, du mal inexorable dont
un Dieu seul pouvait ressusciter, jadis, les Jobs de la légende.
Seul, donc, Portland, malgré les prières de ses guides éperdus, osa
braver la contagion dans l’espèce de caverne où râlait ce paria de
l’Humanité.
Là, même, par une forfanterie de grand gentilhomme, intrépide jusqu’à
la folie, en donnant une poignée de pièces d’or à cet agonisant
misérable, le pâle seigneur avait tenu _à lui serrer la main_.
A l’instant même un nuage était passé sur ses yeux. Le soir, se sentant
perdu, il avait quitté la ville et l’intérieur des terres et, dès
les premières atteintes, avait regagné la mer pour venir tenter une
guérison dans son manoir, ou y mourir.
Mais, devant les ravages ardents qui se déclarèrent durant la
traversée, le duc vit bien qu’il ne pouvait conserver d’autre espoir
qu’en une prompte mort.
C’en était fait! Adieu, jeunesse, éclat du vieux nom, fiancée aimante,
postérité de la race!--Adieu, forces, joies, fortune incalculable,
beauté, avenir! Toute espérance s’était engouffrée dans le creux de
la poignée de main terrible. Le lord avait hérité du mendiant. Une
seconde de bravade--un mouvement _trop_ noble, plutôt!--avait emporté
cette existence lumineuse dans le secret d’une mort désespérée...
Ainsi périt le duc Richard de Portland, le dernier lépreux du monde.
(Des _Contes Cruels_, édition Calmann Lévy).
Impatience de la foule
_A Monsieur Victor Hugo._
«Passant, va dire à Lacédémone que
nous sommes ici, morts pour obéir
à ses saintes lois.»
SIMONIDES.
La grande porte de Sparte, au battant ramené contre la muraille comme
un bouclier d’airain appuyé à la poitrine d’un guerrier, s’ouvrait
devant le Taygète. La poudreuse pente du mont rougeoyait des feux
froids d’un couchant aux premiers jours de l’hiver, et l’aride versant
renvoyait aux remparts de la ville d’Héraklès l’image d’une hécatombe
sacrifiée au fond d’un soir cruel.
Au-dessus du portail civique, le mur se dressait lourdement. Au sommet
terrassé se tenait une multitude toute rouge du soir. Les lueurs
de fer des armures, les peplos, les chars, les pointes des piques,
étincelaient du sang de l’astre. Seuls, les yeux de cette foule étaient
sombres; ils envoyaient, fixement, des regards aigus comme des javelots
vers la cime du mont, d’où quelque grande nouvelle était attendue.
La surveille, les Trois-Cents étaient partis avec le roi. Couronnés
de fleurs, ils s’en étaient allés au festin de la Patrie. Ceux qui
devaient souper dans les enfers avaient peigné leurs chevelures pour
la dernière fois dans le temple de Lycurgue. Puis, levant leurs
boucliers et les frappant de leurs épées, les jeunes hommes, aux
applaudissements des femmes, avaient disparu dans l’aurore en chantant
des vers de Tyrtée. Maintenant, sans doute, les hautes herbes du Défilé
frôlaient leurs jambes nues, comme si la terre qu’ils allaient défendre
voulait caresser encore ses enfants avant de les reprendre en son sein
vénérable.
Le matin, des chocs d’armes, apportés par le vent, et des
vociférations triomphales, avaient confirmé les rapports des bergers
éperdus. Les Perses avaient reculé deux fois, dans une immense défaite,
laissant les dix mille Immortels sans sépulture. La Locride avait vu
ces victoires! La Thessalie se soulevait. Thèbes, elle-même, s’était
réveillée devant l’exemple. Athènes avait envoyé ses légions et
s’armait sous les ordres de Miltiade; sept mille soldats renforçaient
la phalange laconienne.
Mais voici qu’au milieu des chants de gloire et des prières dans le
temple de Diane, les cinq Ephores, ayant écouté des messagers survenus,
s’étaient entre-regardés. Le Sénat avait donné, sur-le-champ, des
ordres pour la défense de la Ville. De là ces retranchements creusés en
hâte, car Sparte, par orgueil, ne se fortifiait à l’ordinaire que de
ses citoyens.
Une ombre avait dissipé toutes les joies. On ne croyait plus au
discours des pasteurs; les sublimes nouvelles furent oubliées, d’un
seul coup, comme des fables! Les prêtres avaient frissonné gravement.
Des bras d’augures, éclairés par la flamme des trépieds, s’étaient
levés, vouant aux divinités infernales! Des paroles brèves avaient été
chuchotées, terribles, aussitôt. Et l’on avait fait sortir les vierges,
car on allait prononcer le nom d’un traître. Et leurs longs vêtements
avaient passé sur les Ilotes, couchés, ivres de vin noir, en travers
des degrés des portiques, lorsqu’elles avaient marché sur eux sans les
apercevoir.
Alors retentit la nouvelle désespérée.
Un passage désert dans la Phocide avait été découvert aux ennemis. Un
pâtre messénien avait vendu la terre d’Hellas. Ephialtès avait livré à
Xerxès la mère patrie. Et les cavaleries perses, au front desquelles
resplendissaient les armures d’or des satrapes, envahissaient déjà
le sol des dieux, foulaient aux pieds la nourrice des héros! Adieu,
temples, demeures des aïeux, plaines sacrées! Ils allaient venir,
avec des chaînes, eux, les efféminés et les pâles, et se choisir des
esclaves parmi tes filles, Lacédémone!
La consternation s’accrut de l’aspect de la montagne, lorsque les
citoyens se furent rendus sur la muraille.
Le vent se plaignait dans les rocheuses ravines, entre les sapins qui
se ployaient et craquaient, confondant leurs branches nues, pareilles
aux cheveux d’une tête renversée avec horreur. La Gorgone courait
dans les nuées, dont les voiles semblaient mouler sa face. Et la
foule, couleur d’incendie, s’entassait dans les embrasures en admirant
l’âpre désolation de la terre sous la menace du ciel. Cependant, cette
multitude aux bouches sévères se condamnait au silence à cause des
vierges. Il ne fallait pas agiter leur sein ni troubler leur sang
d’impressions accusatrices envers un homme d’Hellas. On songeait aux
enfants futurs.
L’impatience, l’attente déçue, l’incertitude du désastre,
alourdissaient l’angoisse. Chacun cherchait à s’aggraver encore
l’avenir, et la proximité de la destruction semblait imminente.
Certes, les premiers fronts d’armées allaient apparaître, dans le
crépuscule! Quelques-uns se figuraient voir, dans les cieux et coupant
l’horizon, le reflet des cavaleries de Xerxès, son char même. Les
prêtres, tendant l’oreille, discernaient des clameurs venues du nord,
disaient-ils,--malgré le vent des mers méridionales qui faisait bruire
leurs manteaux.
Les balistes roulaient, prenant position; on bandait les scorpions
et les monceaux de dards tombaient auprès des roues. Les jeunes
filles disposaient des brasiers pour faire bouillir la poix; les
vétérans, revêtus de leurs armures, supputaient, les bras croisés, le
nombre d’ennemis qu’ils abattraient avant de tomber; on allait murer
les portes, car Sparte ne se rendrait pas, même emportée d’assaut;
on calculait les vivres, on prescrivait aux femmes le suicide, on
consultait des entrailles abandonnées qui fumaient çà et là.
Comme on devait passer la nuit sur la muraille en cas de surprise
des Perses, le nommé Nogaklès, le cuisinier des gardiens, sorte de
magistrat, préparait, sur le rempart même, la nourriture publique.
Debout contre une vaste cuve, il agitait son lourd pilon de pierre et,
tout en écrasant distraitement le grain dans le lait salé, il regardait
lui aussi, d’un air soucieux, la montagne.
On attendait. Déjà d’infâmes suggestions s’élevaient au sujet des
combattants. Le désespoir de la foule est calomnieux; et les frères
de ceux-là qui devaient bannir Aristide, Thémistocle et Miltiade,
n’enduraient pas, sans fureur, leur inquiétude. Mais de très vieilles
femmes, alors, secouaient la tête, en tressant leurs grandes chevelures
blanches. Elles étaient sûres de leurs enfants et gardaient la farouche
tranquillité des louves qui ont sevré.
Une obscurité brusque envahit le ciel; ce n’était pas les ombres de
la nuit. Un vol immense de corbeaux apparut, surgi des profondeurs
du sud; cela passa sur Sparte avec des cris de joie terrible; ils
couvraient l’espace, assombrissant la lumière. Ils allèrent se percher
sur toutes les branches des bois sacrés qui entouraient le Taygète. Ils
demeurèrent là, vigilants, immobiles, le bec tourné vers le nord et les
yeux allumés.