PRINTEMPS.

Ce jour-là, vers cinq heures du matin, le soleil entra avec une

brusquerie joyeuse dans la petite chambre que j'occupais chez mon

oncle Lazare, curé du hameau de Dourgues. Un large rayon jaune tomba

sur mes paupières closes, et je m'éveillai dans de la lumière.

Ma chambre, blanchie à la chaux, avec ses murailles et ses meubles de

bois blanc, avait une gaieté engageante. Je me mis à la fenêtre, et je

regardai la Durance qui coulait, toute large, au milieu des verdures

noires de la vallée. Et des souffles frais me caressaient le visage,

les murmures de la rivière et des arbres semblaient m'appeler.

J'ouvris ma porte doucement. Il me fallait, pour sortir, traverser la

chambre de mon oncle. J'avançai sur la pointe des pieds, craignant que

le craquement de mes gros souliers ne réveillât le digne homme qui

dormait encore, la face souriante. Et je tremblais d'entendre la

cloche de l'église sonner _l'Angélus_. Mon oncle Lazare, depuis

quelques jours, me suivait partout, d'un air triste et fâché. Il

m'aurait peut-être empêché d'aller là-bas, sur le bord de la rivière,

et de me cacher sous les saules de la rive, afin de guetter au passage

Babet, la grande fille brune, qui était née pour moi avec le printemps

nouveau.

Mais mon oncle dormait d'un profond sommeil. J'eus comme un remords de

le tromper et de me sauver ainsi. Je m'arrêtai un instant à regarder

son visage calme, que le repos rendait plus doux; je me souvins avec

attendrissement du jour où il était venu me chercher dans la maison

froide et déserte que quittait le convoi de ma mère. Depuis ce jour,

que de tendresse, que de dévouement, que de sages paroles! Il m'avait

donné sa science et sa bonté, toute son intelligence et tout son

coeur.

Je fus un instant tenté de lui crier:

--Levez-vous, mon oncle Lazare! allons faire ensemble un bout de

promenade, dans cette allée que vous aimez, au bord de la Durance.

L'air frais et le jeune soleil vous réjouiront. Vous verrez au retour

quel vaillant appétit!

Et Babet qui allait descendre à la rivière, et que je ne pourrais

voir, vêtue de ses jupes claires du matin! Mon oncle serait là, il me

faudrait baisser les yeux. Il devait faire si bon sous les saules,

couché à plat ventre, dans l'herbe fine! Je sentis une langueur

glisser en moi, et, lentement, à petits pas, retenant mon souffle, je

gagnais la porte. Je descendis l'escalier, je me mis à courir comme un

fou dans l'air tiède de la joyeuse matinée de mai.

Le ciel était tout blanc à l'horizon, avec des teintes bleues et roses

d'une délicatesse exquise. Le soleil pâle semblait une grande lampe

d'argent, dont les rayons pleuvaient dans la Durance en une averse de

clartés. Et la rivière, large et molle, s'étendant avec paresse sur le

sable rouge, allait d'un bout à l'autre de la vallée, pareille à la

coulée d'un métal en fusion. Au couchant, une ligne de collines basses

et dentelées faisait sur la pâleur du ciel de légères taches

violettes.

Depuis dix ans, j'habitais ce coin perdu. Que de fois mon oncle Lazare

m'avait attendu pour me donner ma leçon de latin! Le digne homme

voulait faire de moi un savant. Moi, j'étais de l'autre côté de la

Durance, je dénichais des pies, je faisais la découverte d'un coteau

sur lequel je n'avais pas encore grimpé. Puis, au retour, c'était des

remontrances: le latin était oublié, mon pauvre oncle me grondait

d'avoir déchiré mes culottes, et il frissonnait en voyant parfois que

la peau, par-dessous, se trouvait entamée. La vallée était à moi, bien

à moi; je l'avais conquise avec mes jambes, j'en étais le vrai

propriétaire, par droit d'amitié. Et ce bout de rivière, ces deux

lieues de Durance, comme je les aimais, comme nous nous entendions

bien ensemble! Je connaissais tous les caprices de ma chère rivière,

ses colères, ses grâces, ses physionomies diverses à chaque heure de

la journée.

Ce matin-là, lorsque j'arrivai au bord de l'eau, j'eus comme un

éblouissement à la voir si douce et si blanche. Jamais elle n'avait eu

un si gai visage. Je me glissai vivement sous les saules, dans une

clairière où il y avait une grande nappe de soleil posée sur l'herbe

noire. Là, je me couchai à plat ventre, l'oreille tendue, regardant

entre les branches le sentier par lequel allait descendre Babet.

--Oh! comme l'oncle Lazare doit dormir! pensais-je.

Et je m'étendais de tout mon long sur la mousse. Le soleil pénétrait

mon dos d'une chaleur tiède, tandis que ma poitrine, enfoncée dans

l'herbe, était toute fraîche.

N'avez-vous jamais regardé dans l'herbe, de tout près, les yeux sur

les brins de gazon? Moi, en attendant Babet, je fouillais

indiscrètement du regard une touffe de gazon qui était vraiment tout

un monde. Dans ma touffe de gazon, il y avait des rues, des

carrefours, des places publiques, des villes entières. Au fond, je

distinguais un grand tas d'ombre où les feuilles du dernier printemps

pourrissaient de tristesse; puis les tiges légères se levaient,

s'allongeaient, se courbaient avec mille élégances, et c'étaient des

colonnades frêles, des églises, des forêts vierges. Je vis deux

insectes maigres qui se promenaient au milieu de cette immensité; ils

étaient certainement perdus, les pauvres enfants, car ils allaient de

colonnade en colonnade, de rue en rue, d'une façon effarouchée et

inquiète.

Ce fut juste à ce moment qu'en levant les yeux je vis tout au haut du

sentier les jupes blanches de Babet se détachant sur la terre noire.

Je reconnus sa robe d'indienne grise à petites fleurs bleues. Je

m'enfonçai dans l'herbe davantage, j'entendis mon coeur qui battait

contre la terre, qui me soulevait presque par légères secousses. Ma

poitrine brûlait maintenant, je ne sentais plus les fraîcheurs de la

rosée.

La jeune fille descendait lestement. Ses jupes, rasant le sol, avaient

des balancements qui me ravissaient. Je la voyais de bas en haut,

toute droite, dans sa grâce fière et heureuse. Elle ne me savait point

là, derrière les saules; elle marchait d'un pas libre, elle courait

sans se soucier du vent qui soulevait un coin de sa robe. Je

distinguais ses pieds, trottant vite, vite, et un morceau de ses bas

blancs, qui était bien large comme la main, et qui me faisait rougir

d'une façon douce et pénible.

Oh! alors, je ne vis plus rien, ni la Durance, ni les saules, ni la

blancheur du ciel. Je me moquais bien de la vallée! Elle n'était plus

ma bonne amie; ses joies, ses tristesses me laissaient parfaitement

froid. Que m'importaient mes camarades, les cailloux et les arbres des

coteaux! La rivière pouvait s'en aller tout d'un trait si elle

voulait; ce n'est pas moi qui l'aurais regrettée.

Et le printemps, je ne me souciais nullement du printemps! Il aurait

emporté le soleil qui me chauffait le dos, ses feuillages, ses rayons,

toute sa matinée de mai, que je serais resté là, en extase, à regarder

Babet, courant dans le sentier en balançant délicieusement ses jupes.

Car Babet avait pris dans mon coeur la place de la vallée, Babet était

le printemps. Jamais je ne lui avais parlé. Nous rougissions tous les

deux, lorsque nous nous rencontrions dans l'église de mon oncle

Lazare. J'aurais juré qu'elle me détestait.

Elle causa, ce jour-là, pendant quelques minutes avec les lavandières.

Ses rires perlés arrivaient jusqu'à moi, mêlés à la grande voix de la

Durance. Puis, elle se baissa pour prendre un peu d'eau dans le creux

de sa main; mais la rive était haute, Babet, qui faillit glisser, se

retint aux herbes.

Je ne sais quel frisson me glaça le sang. Je me levai brusquement, et,

sans honte, sans rougeur, je courus auprès de la jeune fille. Elle me

regarda, effarouchée; puis, elle se mit à sourire. Moi, je me penchai,

au risque de tomber. Je réussis à remplir d'eau ma main droite, dont

je serrais les doigts. Et je tendis à Babet cette coupe nouvelle,

l'invitant à boire.

Les lavandières riaient. Babet, confuse, n'osait accepter, hésitait,

tournait la tête à demi. Enfin, elle se décida, elle appuya

délicatement les lèvres sur le bout de mes doigts; mais elle avait

trop tardé, toute l'eau s'en était allée. Alors elle éclata de rire,

elle redevint enfant, et je vis bien qu'elle se moquait de moi.

J'étais fort sot. Je me penchai de nouveau. Cette fois, je pris de

l'eau dans mes deux mains, me hâtant de les porter aux lèvres de

Babet. Elle but, et je sentis le baiser tiède de sa bouche, qui

remonta le long de mes bras jusque dans ma poitrine, qu'il emplit de

chaleur.

--Oh! que mon oncle doit dormir! me disais-je tout bas.

Comme je me disais cela, j'aperçus une ombre noire à côté de moi, et,

m'étant tourné, j'aperçus mon oncle Lazare en personne, à quelques

pas, nous regardant d'un air fâché, Babet et moi. Sa soutane

paraissait toute blanche au soleil; il y avait dans ses yeux des

reproches qui me donnèrent envie de pleurer.

Babet eut grand'peur. Elle devint rouge, elle se sauva en balbutiant:

--Merci, monsieur Jean, je vous remercie bien.

Moi, essuyant mes mains mouillées, je restai confus, immobile devant

mon oncle Lazare.

Le digne homme, les bras pliés, ramenant un coin de sa soutane,

regarda Babet qui remontait le sentier en courant, sans tourner la

tête. Puis, lorsqu'elle eut disparu derrière les haies, il abaissa ses

regards vers moi, et je vis sa bonne figure sourire tristement.

--Jean, me dit-il, viens dans la grande allée. Le déjeuner n'est pas

prêt. Nous avons une demi-heure à perdre.

Il se mit à marcher de son pas un peu pesant, évitant les touffes

d'herbe mouillées de rosée. Sa soutane, dont un bout traînait sur les

graviers, avait de petits claquements sourds. Il tenait son bréviaire

sous le bras; mais il avait oublié sa lecture du matin, et il

s'avançait, la tête baissée, rêvant, ne parlant point.

Son silence m'accablait. Il était bavard d'ordinaire. A chaque pas,

mon inquiétude croissait. Pour sûr, il m'avait vu donner à boire à

Babet. Quel spectacle, Seigneur! La jeune fille, riant et rougissant,

me baisait le bout des doigts, tandis que moi, me dressant sur les

pieds, tendant les bras, je me penchais comme pour l'embrasser. C'est

alors que mon action me parut épouvantable d'audace. Et toute ma

timidité revint. Je me demandai comment j'avais pu oser me faire

baiser les doigts d'une façon si douce.

Et mon oncle Lazare qui ne disait rien, qui marchait toujours à petits

pas devant moi, sans avoir un seul regard pour les vieux arbres qu'il

aimait! Il préparait sûrement un sermon. Il ne m'emmenait dans la

grande allée qu'afin de me gronder à l'aise. Nous en aurions au moins

pour une heure: le déjeuner serait froid, je ne pourrais revenir au

bord de l'eau et rêver aux tièdes brûlures que les lèvres de Babet

avaient laissées sur mes mains.

Nous étions dans la grande allée. Cette allée, large et courte,

longeait la rivière; elle était faite de chênes énormes, aux troncs

crevassés, qui allongeaient puissamment leurs hautes branches. L'herbe

fine tendait un tapis sous les arbres, et le soleil, criblant les

feuillages, brodait ce tapis de rosaces d'or. Au loin, tout autour,

s'élargissaient des prairies d'un vert cru.

Mon oncle, sans se retourner, sans changer son pas, alla jusqu'au bout

de l'allée. Là, il s'arrêta, et je me tins à son côté, comprenant que

le moment terrible était venu.

La rivière tournait brusquement; un petit parapet faisait du bout de

l'allée une sorte de terrasse. Cette voûte d'ombre donnait sur une

vallée de lumière. La campagne s'agrandit largement devant nous, à

plusieurs lieues. Le soleil montait dans le ciel, où les rayons

d'argent du matin s'étaient changés en un ruissellement d'or; des

clartés aveuglantes coulaient de l'horizon, le long des coteaux,

s'étalant dans la plaine avec des lueurs d'incendie.

Après un instant de silence, mon oncle Lazare se tourna vers moi.

--Bon Dieu, le sermon! pensai-je.

Et je baissai la tête. D'un geste large, mon oncle me montra la

vallée; puis, se redressant:

--Regarde, Jean, me dit-il d'une voix lente, voilà le printemps. La

terre est en joie, mon garçon, et je t'ai amené ici, en face de cette

plaine de lumière, pour te montrer les premiers sourires de la jeune

saison. Vois quel éclat et quelle douceur! Il monte de la campagne des

senteurs tièdes qui passent sur nos visages comme des souffles de vie.

Il se tut, paraissant rêver. J'avais relevé le front, étonné,

respirant à l'aise. Mon oncle ne prêchait pas.

--C'est une belle matinée, reprit-il, une matinée de jeunesse. Tes

dix-huit ans vivent largement, au milieu de ces verdures âgées au plus

de dix-huit jours. Tout est splendeur et parfum, n'est-ce pas? la

grande vallée te semble un lieu de délices: la rivière est là pour te

donner sa fraîcheur, les arbres pour te prêter leur ombre, la campagne

entière pour te parler de tendresse, le ciel lui-même pour embraser

ces horizons que tu interroges avec espérance et désir. Le printemps

appartient aux gamins de ton âge. C'est lui qui enseigne aux garçons

la façon de faire boire les jeunes filles...

Je baissai la tête de nouveau. Décidément, mon oncle Lazare m'avait

vu.

--Un vieux bonhomme comme moi, continua-t-il, sait malheureusement à

quoi s'en tenir sur les grâces du printemps. Moi, mon pauvre Jean,

j'aime la Durance parce qu'elle arrose ces prairies et qu'elle fait

vivre toute la vallée; j'aime ces jeunes feuillages parce qu'ils

m'annoncent les fruits de l'été et de l'automne; j'aime ce ciel parce

qu'il est bon pour nous, parce que sa chaleur hâte la fécondité de la

terre. Il me faudrait te dire cela un jour ou l'autre; je préfère te

le dire aujourd'hui, à cette heure matinale. C'est le printemps

lui-même qui te fait la leçon. La terre est un vaste atelier où l'on

ne chôme jamais. Regarde cette fleur, à nos pieds: elle est un parfum

pour toi; pour moi elle est un travail, elle accomplit sa tâche en

produisant sa part de vie, une petite graine noire qui travaillera à

son tour, le printemps prochain. Et, maintenant, interroge le vaste

horizon. Toute cette joie n'est qu'un enfantement. Si la campagne

sourit, c'est qu'elle recommence l'éternelle besogne. L'entends-tu à

présent respirer fortement, active et pressée? Les feuilles soupirent,

les fleurs se hâtent, le blé pousse sans relâche; toutes les plantes,

toutes les herbes se disputent à qui grandira le plus vite; et l'eau

vivante, la rivière vient aider le travail commun, et le jeune soleil

qui monte dans le ciel, a charge d'égayer l'éternelle besogne des

travailleurs.

Mon oncle, à ce moment, me força à le regarder en face. Il acheva en

ces termes:

--Jean, tu entends ce que te dit ton ami le printemps. Il est la

jeunesse, mais il prépare l'âge mûr; son clair sourire n'est que la

gaieté du travail. L'été sera puissant, l'automne sera fécond, car le

printemps chante à cette heure, en accomplissant bravement sa tâche.

Je restai fort sot. Je comprenais mon oncle Lazare. Il me faisait bel

et bien un sermon, dans lequel il me disait que j'étais un paresseux

et que le moment de travailler était venu.

Mon oncle paraissait aussi embarrassé que moi. Après avoir hésité

pendant quelques instants:

--Jean, dit-il en balbutiant un peu, tu as eu tort de ne pas venir me

tout conter... Puisque tu aimes Babet et que Babet t'aime...

--Babet m'aime! m'écriai-je.

Mon oncle eut un geste d'humeur.

--Eh! laisse-moi dire. Je n'ai pas besoin d'un nouvel aveu... Elle me

l'a avoué elle-même.

--Elle vous a avoué cela, elle vous a avoué cela!

Et je sautai brusquement au cou de mon oncle Lazare.

--Oh! que c'est bon! ajoutai-je... Je ne lui avais jamais parlé,

vrai... Elle vous a dit ça à confesse, n'est ce pas?... Jamais je

n'aurais osé lui demander si elle m'aimait, moi, jamais je n'en aurais

rien su... Oh! que je vous remercie!

Mon oncle Lazare était tout rouge. Il sentait qu'il venait de

commettre une maladresse. Il avait pensé que je n'en étais pas à ma

première rencontre avec la jeune fille, et voilà qu'il me donnait une

certitude, lorsque je n'osais encore rêver une espérance. Il se

taisait maintenant; c'était moi qui parlais avec volubilité.

--Je comprends tout, continuai-je. Vous avez raison, il faut que je

travaille pour gagner Babet. Mais vous verrez comme je serai

courageux... Ah! que vous êtes bon, mon oncle Lazare, et que vous

parlez bien! J'entends ce que dit le printemps; je veux avoir, moi

aussi, un été puissant, un automne fécond. On est bien ici, on voit

toute la vallée; je suis jeune comme elle, je sens la jeunesse en moi

qui demande à remplir sa tâche...

Mon oncle me calma.

--C'est bien, Jean, me dit-il. J'ai longtemps espéré faire de toi un

prêtre, je ne t'avais donné ma science que dans ce but. Mais ce que

j'ai vu ce matin au bord de l'eau, me force à renoncer définitivement

à mon rêve le plus cher. C'est le ciel qui dispose de nous. Tu aimeras

Dieu d'une autre façon... Tu ne peux rester maintenant dans ce

village, où je veux que tu ne rentres que mûri par l'âge et le

travail. J'ai choisi pour toi le métier de typographe; ton instruction

te servira. Un de mes amis, un imprimeur de Grenoble, t'attend lundi

prochain.

Une inquiétude me prit.

--Et je reviendrai épouser Babet? demandai-je.

Mon oncle eut un imperceptible sourire. Sans répondre directement:

--Le reste est à la volonté du ciel, répondit-il.

--Le ciel, c'est vous, et j'ai foi en votre bonté. Oh! mon oncle,

faites que Babet ne m'oublie pas. Je vais travailler pour elle.

Alors mon oncle Lazare me montra de nouveau la vallée que la lumière

inondait de plus en plus, chaude et dorée.

--Voilà l'espérance, me dit-il. Ne sois pas aussi vieux que moi, Jean.

Oublie mon sermon, garde l'ignorance de cette campagne. Elle ne songe

pas à l'automne; elle est toute à la joie de son sourire; elle

travaille, insouciante et courageuse. Elle espère.

Et nous revînmes à la cure, marchant lentement dans l'herbe que le

soleil avait séchée, causant avec des attendrissements de notre

prochaine séparation. Le déjeuner était froid, comme je l'avais prévu;

mais cela m'importait peu. J'avais des larmes dans les yeux, chaque

fois que je regardais mon oncle Lazare. Et, au souvenir de Babet, mon

coeur battait à m'étouffer.

Je ne me rappelle pas ce que je fis le reste du jour. J'allai, je

crois, me coucher sous mes saules, au bord de l'eau. Mon oncle avait

raison, la terre travaillait. En appliquant l'oreille contre le gazon,

il me semblait entendre des bruits continus. Alors, je rêvais ma vie.

Enfoncé dans l'herbe, jusqu'au soir, j'arrangeai une existence toute

de travail, entre Babet et mon oncle Lazare. La jeunesse énergique de

la terre avait pénétré dans ma poitrine, que j'appuyais fortement

contre la mère commune, et je m'imaginais par instants être un des

saules vigoureux qui vivaient autour de moi. Le soir, je ne pus dîner.

Mon oncle comprit sans doute les pensées qui m'étouffaient, car il

feignit de ne pas remarquer mon peu d'appétit. Dès qu'il me fut permis

de me lever, je me hâtai de retourner respirer l'air libre du dehors.

Un vent frais montait de la rivière, dont j'entendais au loin les

clapotements sourds. Une lumière veloutée tombait du ciel. La vallée

s'étendait comme une mer d'ombre, sans rivage, douce et transparente.

Il y avait des bruits vagues dans l'air, une sorte de frémissement

passionné, comme un large battement d'ailes, qui aurait passé sur ma

tête. Des odeurs poignantes montaient avec la fraîcheur de l'herbe.

J'étais sortis pour voir Babet; je savais que, tous les soirs, elle

venait à la cure, et j'allai m'embusquer derrière une haie. Je n'avais

plus mes timidités du matin; je trouvais tout naturel de l'attendre

là, puisqu'elle m'aimait et que je devais lui annoncer mon départ.

Quand je vis ses jupes dans la nuit limpide, je m'avançai sans bruit.

Puis, à voix basse:

--Babet, murmurai-je, Babet, je suis ici.

Elle ne me reconnut pas d'abord, elle eut un mouvement de terreur.

Quand elle m'eut reconnu, elle parut plus effrayée encore, ce qui

m'étonna profondément.

--C'est vous, monsieur Jean, me dit-elle. Que faites-vous là? que

voulez-vous?

J'étais près d'elle, je lui pris la main.

--Vous m'aimez bien, n'est-ce pas?

--Moi! qui vous a dit cela?

--Mon oncle Lazare.

Elle demeura atterrée. Sa main se mit à trembler dans la mienne. Comme

elle allait se sauver, je pris son autre main. Nous étions face à

face, dans une sorte de creux que formait la haie, et je sentais le

souffle haletant de Babet qui courait tout chaud sur mon visage. La

fraîcheur, le silence frissonnant de la nuit, traînaient lentement

autour de dans.

--Je ne sais pas, balbutia la jeune fille, je n'ai jamais dit cela...

Monsieur le curé a mal entendu... Par grâce, laissez-moi, je suis

pressée.

--Non, non, repris-je, je veux que vous sachiez que je pars demain, et

que vous me promettiez de m'aimer toujours.

--Vous partez demain!

Oh! le doux cri, et que Babet y mit de tendresse! Il me semble encore

entendre sa voix alarmée, pleine de désolation et d'amour.

--Vous voyez bien, criai-je à mon tour, que mon oncle Lazare a dit la

vérité. D'ailleurs, il ne ment jamais. Vous m'aimez, vous m'aimez,

Babet! Vos lèvres, ce matin, l'avaient confié tout bas à mes doigts.

Et je la fis asseoir au pied de la haie. Mes souvenirs m'ont gardé ma

première causerie d'amour, dans sa religieuse innocence. Babet

m'écouta comme une petite soeur. Elle n'avait plus peur, elle me

confia l'histoire de son amour. Et ce furent des serments solennels,

des aveux naïfs, des projets sans fin. Elle jura de n'épouser que moi,

je jurai de mériter sa main à force de travail et de tendresse. Il y

avait un grillon derrière la haie, qui accompagnait notre causerie de

son chant d'espérance, et toute la vallée, chuchotant dans l'ombre,

prenait plaisir à nous entendre causer si doucement.

Nous nous séparâmes en oubliant de nous embrasser.

Quand je rentrai dans ma petite chambre, il me sembla que je l'avais

quittée depuis une année au moins. Cette journée si courte me

paraissait éternelle de bonheur. C'était là ma journée de printemps,

la plus tiède, la plus parfumée de ma vie, celle dont le souvenir est

aujourd'hui la voix lointaine et émue de ma jeune saison.

Nouveaux Contes à Ninon · 第 71 / 78 题