II

Je me l'imagine volontiers sur un coteau. Il est là, si discret dans

les arbres, que, de loin, on le prendrait pour un champ de rochers

écroulés et couverts de mousse. Mais des fumées sortent des branches;

dans un sentier qui descend la pente, des enfants poussent une

brouette. Alors, de la plaine, on le regarde avec une envie jalouse;

on passe, en emportant le souvenir de ce nid entrevu.

Non, je le crois plutôt dans un coin de la plaine, au bord d'un

ruisseau. Il est si petit qu'un rideau de peupliers le cache à tous

les yeux. Ses chaumières, pareilles à des baigneuses chastes,

disparaissent dans les oseraies de la rive. Un bout de prairie verte

lui sert de tapis; une haie vive le clôt de toutes parts, comme un

grand jardin. On passe à côté de lui sans le voir. Les voix des

laveuses sonnent, semblables à des voix de fauvettes. Pas un filet de

fumée. Il dort dans sa paix, au fond de son alcôve verte.

Aucun de nous ne le connaît. La ville voisine sait à peine qu'il

existe, et il est si humble que pas un géographe ne s'est soucié de

lui. Ce n'est personne. Son nom prononcé n'éveille aucun souvenir.

Dans la foule des villes, aux noms retentissants, il est un inconnu,

sans histoire, sans gloires et sans hontes, qui s'efface modestement.

Et c'est pour cela sans doute qu'il sourit si doucement, le petit

village. Ses paysans vivent au désert; les marmots se roulent sur la

berge; les femmes filent dans l'ombre des arbres. Lui, tout heureux de

son obscurité, s'emplit des gaietés du ciel. Il est si loin de la boue

et du tapage des grandes cités! Son rayon de soleil lui suffit; sa

joie est faite de son silence, de son humilité, de ce rideau de

peupliers qui le cache au monde entier.

Nouveaux Contes à Ninon · 第 55 / 78 题