L'ouvrier est dehors, dans la rue, sur le pavé. Il a battu les
trottoirs pendant huit jours, sans pouvoir trouver du travail. Il est
allé de porte en porte, offrant ses bras, offrant ses mains, s'offrant
tout entier à n'importe quelle besogne, à la plus rebutante, à la plus
dure, à la plus mortelle. Toutes les portes se sont refermées.
Alors, l'ouvrier a offert de travailler à moitié prix. Les portes ne
se sont pas rouvertes. Il travaillerait pour rien qu'on ne pourrait le
garder. C'est le chômage, le terrible chômage qui sonne le glas des
mansardes. La panique a arrêté toutes les industries, et l'argent,
l'argent lâche s'est caché.
Au bout des huit jours, c'est bien fini. L'ouvrier a fait une suprême
tentative, et il revient lentement, les mains vides, éreinté de
misère. La pluie tombe; ce soir-là, Paris est funèbre dans la boue. Il
marche sous l'averse, sans la sentir, n'entendant que sa faim,
s'arrêtant pour arriver moins vite. Il s'est penché sur un parapet de
la Seine; les eaux grossies coulent avec un long bruit; des
rejaillissements d'écume blanche se déchirent à une pile du pont. Il
se penche davantage, la coulée colossale passe sous lui, en lui jetant
un appel furieux. Puis, il se dit que ce serait lâche, et il s'en va.
La pluie a cessé. Le gaz flamboie aux vitrines des bijoutiers. S'il
crevait une vitre, il prendrait d'une poignée du pain pour des années.
Les cuisines des restaurants s'allument; et, derrière les rideaux de
mousseline blanche, il aperçoit des gens qui mangent. Il hâte le pas,
il remonte au faubourg, le long des rôtisseries, des charcuteries, des
pâtisseries, de tout le Paris gourmand qui s'étale aux heures de la
faim.
Comme la femme et la petite fille pleuraient, le matin, il leur a
promis du pain pour le soir. Il n'a pas osé venir leur dire qu'il
avait menti, avant la nuit tombée. Tout en marchant, il se demande
comment il entrera, ce qu'il racontera, pour leur faire prendre
patience. Ils ne peuvent pourtant rester plus longtemps sans manger.
Lui, essayerait bien, mais la femme et la petite sont trop chétives.
Et, un instant, il a l'idée de mendier. Mais quand une dame ou un
monsieur passent à côté de lui, et qu'il songe à tendre la main, son
bras se raidit, sa gorge se serre. Il reste planté sur le trottoir,
tandis que les gens comme il faut se détournent, le croyant ivre, à
voir son masque farouche d'affamé.