II

L'ouvrier est dehors, dans la rue, sur le pavé. Il a battu les

trottoirs pendant huit jours, sans pouvoir trouver du travail. Il est

allé de porte en porte, offrant ses bras, offrant ses mains, s'offrant

tout entier à n'importe quelle besogne, à la plus rebutante, à la plus

dure, à la plus mortelle. Toutes les portes se sont refermées.

Alors, l'ouvrier a offert de travailler à moitié prix. Les portes ne

se sont pas rouvertes. Il travaillerait pour rien qu'on ne pourrait le

garder. C'est le chômage, le terrible chômage qui sonne le glas des

mansardes. La panique a arrêté toutes les industries, et l'argent,

l'argent lâche s'est caché.

Au bout des huit jours, c'est bien fini. L'ouvrier a fait une suprême

tentative, et il revient lentement, les mains vides, éreinté de

misère. La pluie tombe; ce soir-là, Paris est funèbre dans la boue. Il

marche sous l'averse, sans la sentir, n'entendant que sa faim,

s'arrêtant pour arriver moins vite. Il s'est penché sur un parapet de

la Seine; les eaux grossies coulent avec un long bruit; des

rejaillissements d'écume blanche se déchirent à une pile du pont. Il

se penche davantage, la coulée colossale passe sous lui, en lui jetant

un appel furieux. Puis, il se dit que ce serait lâche, et il s'en va.

La pluie a cessé. Le gaz flamboie aux vitrines des bijoutiers. S'il

crevait une vitre, il prendrait d'une poignée du pain pour des années.

Les cuisines des restaurants s'allument; et, derrière les rideaux de

mousseline blanche, il aperçoit des gens qui mangent. Il hâte le pas,

il remonte au faubourg, le long des rôtisseries, des charcuteries, des

pâtisseries, de tout le Paris gourmand qui s'étale aux heures de la

faim.

Comme la femme et la petite fille pleuraient, le matin, il leur a

promis du pain pour le soir. Il n'a pas osé venir leur dire qu'il

avait menti, avant la nuit tombée. Tout en marchant, il se demande

comment il entrera, ce qu'il racontera, pour leur faire prendre

patience. Ils ne peuvent pourtant rester plus longtemps sans manger.

Lui, essayerait bien, mais la femme et la petite sont trop chétives.

Et, un instant, il a l'idée de mendier. Mais quand une dame ou un

monsieur passent à côté de lui, et qu'il songe à tendre la main, son

bras se raidit, sa gorge se serre. Il reste planté sur le trottoir,

tandis que les gens comme il faut se détournent, le croyant ivre, à

voir son masque farouche d'affamé.

Nouveaux Contes à Ninon · 第 51 / 78 题