II

Dernièrement, par une de ces rares belles après-midi que le printemps

nous ménage, je me trouvais assis aux Tuileries, dans l'ombre jeune

des grands marronniers. Le jardin était presque vide. Quelques dames

brodaient, par petits groupes, au pied des arbres. Des enfants

jouaient, coupant de rires aigus le sourd murmure des rues voisines.

Mes regards finirent par s'arrêter sur une petite fille de six ou sept

ans, dont la jeune mère causait avec une amie, à quelques pas de moi.

C'était une enfant blonde, haute comme ma botte, qui prenait déjà des

airs de grande demoiselle. Elle portait une de ces délicieuses

toilettes dont les Parisiennes seules savent attifer leurs bébés: une

jupe de soie rose bouffante, laissant voir les jambes couvertes de bas

gris-perle; un corsage décolleté garni de dentelles; un toquet à

plumes blanche; des bijoux, un collier et un bracelet de corail. Elle

ressemblait à madame sa mère, avec un peu de coquetterie en plus.

Elle avait réussi à lui prendre son ombrelle, et elle se promenait

gravement, l'ombrelle ouverte, bien qu'il n'y eût pas sous les arbres

le moindre filet de soleil. Elle s'étudiait à marcher légèrement, en

glissant avec grâce, comme elle avait vu faire aux grandes personnes.

Elle ne se savait pas observée; elle répétait son rôle en toute

conscience, essayant des mines, des moues gracieuses, apprenant des

tours de tête, des regards, des sourires. Elle finit par rencontrer le

tronc d'un vieux marronnier, devant lequel elle tira sérieusement une

demi-douzaine de grandes révérences.

C'était une petite femme. Je fus vraiment terrifié de son aplomb et de

sa science. Elle n'avait pas sept ans, et elle savait déjà son métier

d'enchanteresse. C'est à Paris seulement qu'on trouve des fillettes si

précoces, connaissant la danse avant de connaître leurs lettres. Je me

rappelle les enfants de province; ils sont gauches et lourds; ils se

traînent bêtement par terre. Ce n'est pas Lili qui irait gâter sa

belle toilette; elle préfère ne pas jouer; elle se tient bien droite

dans ses jupes empesées, mettant sa joie à être regardée, à entendre

dire autour d'elle: «Ah! la charmante enfant!»

Cependant, Lili saluait toujours le tronc du vieux marronnier.

Brusquement, je la vis se redresser et se mettre sous les armes:

l'ombrelle penchée, le sourire aux lèvres, l'air un peu fou. Je

compris bientôt. Une autre petite fille, une brune en jupe verte,

venait par la grande allée. C'était une amie, et il s'agissait de

s'aborder en toute élégance.

Les deux bambines se touchèrent légèrement la main, firent les

grimaces d'usage entre femmes du même monde. Elles avaient ce sourire

heureux qu'il est de bon ton d'avoir en pareille circonstance. Quand

elles eurent achevé leurs politesses, elle se mirent à marcher côte à

côte, causant d'une voix fluette. Il ne fut pas question du tout de

jouer.

--Vous avez là une jolie robe.

--C'est de la valencienne, n'est-ce pas? cette garniture.

--Maman a été indisposée, ce matin. J'ai bien craint de ne pouvoir

venir, ainsi que je vous l'avais promis.

--Avez-vous vu la poupée de Thérèse? Elle a un trousseau magnifique.

--Est-ce à vous cette ombrelle? Elle est charmante.

Lili devint très-rouge. Elle faisait des grâces avec l'ombrelle de sa

mère, voyant qu'elle écrasait son amie qui n'avait pas d'ombrelle. La

question de celle-ci l'embarrassa, elle comprit qu'elle était vaincue,

si elle disait la vérité.

--Oui, répondit-elle gracieusement. C'est papa qui m'en a fait cadeau.

C'était le comble. Elle savait mentir, comme elle savait être belle.

Elle pouvait grandir: elle n'ignorait rien de ce qui fait une jolie

femme. Avec de telles éducations, comment voulez-vous que les pauvres

maris dorment tranquilles?

A ce moment un petit garçon de huit ans passa, traînant une charrette

chargée de cailloux. Il poussait des _hue_! terribles; il faisait le

charretier; il jouait de tout son coeur; en passant, il manqua heurter

Lili.

--Que c'est brutal un homme! dit-elle avec dédain. Voyez donc comme

cet enfant est débraillé!

Ces demoiselles eurent un rire passablement méprisant. L'enfant, en

effet, devait leur paraître bien petit garçon de faire ainsi le

cheval. Dans vingt ans d'ici, si une d'elle l'épouse, elle le traitera

toujours avec la supériorité d'une femme qui a su jouer de l'ombrelle

à sept ans, lorsqu'à cet âge il ne savait encore que déchirer ses

culottes.

Lili s'était remise à marcher, après avoir rétabli soigneusement les

plis de sa jupe.

--Regardez donc, reprit-elle, cette grande bête de fille en robe

blanche qui s'ennuie toute seule là-bas. L'autre jour, elle m'a fait

demander si je voulais bien qu'elle me fût présentée. Imaginez-vous,

ma chère, qu'elle est fille d'un petit employé. Vous comprenez, je

n'ai pas voulu: on ne doit pas se compromettre.

Lili avait une moue de princesse outragée. Son amie était décidément

battue: elle n'avait pas d'ombrelle, et personne encore ne sollicitait

la faveur de lui être présenté. Elle pâlissait en femme qui assiste au

triomphe d'une rivale. Elle avait passé le bras autour de la taille de

Lili, cherchant à la chiffonner par derrière, sans qu'elle s'en

aperçût. Et elle lui souriait, d'ailleurs, d'un adorable sourire, avec

de petites dents blanches, prêtes à mordre.

Comme elles s'éloignaient de leurs mères, elles s'aperçurent enfin que

je les observais. Dès lors, elles se firent plus sucrées: elles eurent

des coquetteries de demoiselles qui veulent mériter et retenir

l'attention. Un monsieur était là qui les regardait. Ah! filles d'Ève,

le diable vous tente au berceau!

Puis, elles éclatèrent de rire. Un détail de ma toilette devait les

surprendre, leur paraître très-comique: mon chapeau sans doute, dont

la forme n'est plus de mode. Elles se moquaient de moi, à la lettre;

elles raillaient, la main sur les lèvres, retenant les perles de leurs

rires, comme les dames font dans les salons. Je finis par avoir honte,

par rougir, par ne plus savoir que faire de ma personne. Et je

m'enfuis, abandonnant la place à ces deux bambines qui avaient des

gaietés et des regards étranges de femmes faites.

Nouveaux Contes à Ninon · 第 43 / 78 题