Dernièrement, par une de ces rares belles après-midi que le printemps
nous ménage, je me trouvais assis aux Tuileries, dans l'ombre jeune
des grands marronniers. Le jardin était presque vide. Quelques dames
brodaient, par petits groupes, au pied des arbres. Des enfants
jouaient, coupant de rires aigus le sourd murmure des rues voisines.
Mes regards finirent par s'arrêter sur une petite fille de six ou sept
ans, dont la jeune mère causait avec une amie, à quelques pas de moi.
C'était une enfant blonde, haute comme ma botte, qui prenait déjà des
airs de grande demoiselle. Elle portait une de ces délicieuses
toilettes dont les Parisiennes seules savent attifer leurs bébés: une
jupe de soie rose bouffante, laissant voir les jambes couvertes de bas
gris-perle; un corsage décolleté garni de dentelles; un toquet à
plumes blanche; des bijoux, un collier et un bracelet de corail. Elle
ressemblait à madame sa mère, avec un peu de coquetterie en plus.
Elle avait réussi à lui prendre son ombrelle, et elle se promenait
gravement, l'ombrelle ouverte, bien qu'il n'y eût pas sous les arbres
le moindre filet de soleil. Elle s'étudiait à marcher légèrement, en
glissant avec grâce, comme elle avait vu faire aux grandes personnes.
Elle ne se savait pas observée; elle répétait son rôle en toute
conscience, essayant des mines, des moues gracieuses, apprenant des
tours de tête, des regards, des sourires. Elle finit par rencontrer le
tronc d'un vieux marronnier, devant lequel elle tira sérieusement une
demi-douzaine de grandes révérences.
C'était une petite femme. Je fus vraiment terrifié de son aplomb et de
sa science. Elle n'avait pas sept ans, et elle savait déjà son métier
d'enchanteresse. C'est à Paris seulement qu'on trouve des fillettes si
précoces, connaissant la danse avant de connaître leurs lettres. Je me
rappelle les enfants de province; ils sont gauches et lourds; ils se
traînent bêtement par terre. Ce n'est pas Lili qui irait gâter sa
belle toilette; elle préfère ne pas jouer; elle se tient bien droite
dans ses jupes empesées, mettant sa joie à être regardée, à entendre
dire autour d'elle: «Ah! la charmante enfant!»
Cependant, Lili saluait toujours le tronc du vieux marronnier.
Brusquement, je la vis se redresser et se mettre sous les armes:
l'ombrelle penchée, le sourire aux lèvres, l'air un peu fou. Je
compris bientôt. Une autre petite fille, une brune en jupe verte,
venait par la grande allée. C'était une amie, et il s'agissait de
s'aborder en toute élégance.
Les deux bambines se touchèrent légèrement la main, firent les
grimaces d'usage entre femmes du même monde. Elles avaient ce sourire
heureux qu'il est de bon ton d'avoir en pareille circonstance. Quand
elles eurent achevé leurs politesses, elle se mirent à marcher côte à
côte, causant d'une voix fluette. Il ne fut pas question du tout de
jouer.
--Vous avez là une jolie robe.
--C'est de la valencienne, n'est-ce pas? cette garniture.
--Maman a été indisposée, ce matin. J'ai bien craint de ne pouvoir
venir, ainsi que je vous l'avais promis.
--Avez-vous vu la poupée de Thérèse? Elle a un trousseau magnifique.
--Est-ce à vous cette ombrelle? Elle est charmante.
Lili devint très-rouge. Elle faisait des grâces avec l'ombrelle de sa
mère, voyant qu'elle écrasait son amie qui n'avait pas d'ombrelle. La
question de celle-ci l'embarrassa, elle comprit qu'elle était vaincue,
si elle disait la vérité.
--Oui, répondit-elle gracieusement. C'est papa qui m'en a fait cadeau.
C'était le comble. Elle savait mentir, comme elle savait être belle.
Elle pouvait grandir: elle n'ignorait rien de ce qui fait une jolie
femme. Avec de telles éducations, comment voulez-vous que les pauvres
maris dorment tranquilles?
A ce moment un petit garçon de huit ans passa, traînant une charrette
chargée de cailloux. Il poussait des _hue_! terribles; il faisait le
charretier; il jouait de tout son coeur; en passant, il manqua heurter
Lili.
--Que c'est brutal un homme! dit-elle avec dédain. Voyez donc comme
cet enfant est débraillé!
Ces demoiselles eurent un rire passablement méprisant. L'enfant, en
effet, devait leur paraître bien petit garçon de faire ainsi le
cheval. Dans vingt ans d'ici, si une d'elle l'épouse, elle le traitera
toujours avec la supériorité d'une femme qui a su jouer de l'ombrelle
à sept ans, lorsqu'à cet âge il ne savait encore que déchirer ses
culottes.
Lili s'était remise à marcher, après avoir rétabli soigneusement les
plis de sa jupe.
--Regardez donc, reprit-elle, cette grande bête de fille en robe
blanche qui s'ennuie toute seule là-bas. L'autre jour, elle m'a fait
demander si je voulais bien qu'elle me fût présentée. Imaginez-vous,
ma chère, qu'elle est fille d'un petit employé. Vous comprenez, je
n'ai pas voulu: on ne doit pas se compromettre.
Lili avait une moue de princesse outragée. Son amie était décidément
battue: elle n'avait pas d'ombrelle, et personne encore ne sollicitait
la faveur de lui être présenté. Elle pâlissait en femme qui assiste au
triomphe d'une rivale. Elle avait passé le bras autour de la taille de
Lili, cherchant à la chiffonner par derrière, sans qu'elle s'en
aperçût. Et elle lui souriait, d'ailleurs, d'un adorable sourire, avec
de petites dents blanches, prêtes à mordre.
Comme elles s'éloignaient de leurs mères, elles s'aperçurent enfin que
je les observais. Dès lors, elles se firent plus sucrées: elles eurent
des coquetteries de demoiselles qui veulent mériter et retenir
l'attention. Un monsieur était là qui les regardait. Ah! filles d'Ève,
le diable vous tente au berceau!
Puis, elles éclatèrent de rire. Un détail de ma toilette devait les
surprendre, leur paraître très-comique: mon chapeau sans doute, dont
la forme n'est plus de mode. Elles se moquaient de moi, à la lettre;
elles raillaient, la main sur les lèvres, retenant les perles de leurs
rires, comme les dames font dans les salons. Je finis par avoir honte,
par rougir, par ne plus savoir que faire de ma personne. Et je
m'enfuis, abandonnant la place à ces deux bambines qui avaient des
gaietés et des regards étranges de femmes faites.