IV

La nuit vint lentement, une nuit de brouillard qui me glaça. La pluie

tomba bientôt, mince, pénétrante, fouettée par des souffles brusques

de vent. Nous descendîmes par la baie vitrée d'un escalier. Que la rue

me parut laide! Ce n'était plus cette bonne chaleur, ce large soleil,

ces toits blancs de lumière où l'on se vautrait si délicieusement. Mes

pattes glissaient sur le pavé gras. Je me souvins avec amertume de ma

triple couverture et de mon coussin de plume.

A peine étions-nous dans la rue, que mon ami le matou se mit à

trembler. Il se fit petit, petit, et fila sournoisement le long des

maisons, en me disant de le suivre au plus vite. Dès qu'il rencontra

une porte cochère, il s'y réfugia à la hâte, en laissant échapper un

ronronnement de satisfaction. Comme je l'interrogeais sur cette fuite:

--Avez-vous vu cet homme qui avait une hotte et un crochet? me

demanda-t-il.

--Oui.

--Eh bien! s'il nous avait aperçus, il nous aurait assommés et mangés

à la broche!

--Mangés à la broche! m'écriai-je. Mais la rue n'est donc pas à nous?

On ne mange pas, et l'on est mangé!

V

Cependant, on avait vidé les ordures devant les portes. Je fouillai

les tas avec désespoir. Je rencontrai deux ou trois os maigres qui

avaient traîné dans les cendres. C'est alors que je compris combien le

mou frais est succulent. Mon ami le matou grattait les ordures en

artiste. Il me fit courir jusqu'au matin, visitant chaque pavé, ne se

pressant point. Pendant près de dix heures je reçus la pluie, je

grelottai de tous mes membres. Maudite rue, maudite liberté, et comme

je regrettai ma prison!

Au jour, le matou, voyant que je chancelais:

--Vous en avez assez? me demanda-t-il d'un air étrange.

--Oh! oui, répondis-je.

--Vous voulez rentrer chez vous?

--Certes, mais comment retrouver la maison?

--Venez. Ce matin, en vous voyant sortir, j'ai compris qu'un chat gras

comme vous n'était pas fait pour les joies âpres de la liberté. Je

connais votre demeure, je vais vous mettre à votre porte.

Il disait cela simplement, ce digne matou. Lorsque nous fûmes arrivés:

--Adieu, me dit-il, sans témoigner la moindre émotion.

--Non, m'écriai-je, nous ne nous quitterons pas ainsi. Vous allez

venir avec moi. Nous partagerons le même lit et la même viande. Ma

maîtresse est une brave femme...

Il ne me laissa pas achever.

--Taisez-vous, dit-il brusquement, vous êtes un sot. Je mourrais dans

vos tiédeurs molles. Votre vie plantureuse est bonne pour les chats

bâtards. Les chats libres n'achèteront jamais au prix d'une prison

votre mou et votre coussin de plume... Adieu.

Et il remonta sur ses toits. Je vis sa grande silhouette maigre

frissonner d'aise aux caresses du soleil levant.

Quand je rentrai, votre tante prit le martinet et m'administra une

correction que je reçus avec une joie profonde. Je goûtai largement la

volupté d'avoir chaud et d'être battu. Pendant qu'elle me frappait, je

songeais avec délices à la viande qu'elle allait me donner ensuite.

Nouveaux Contes à Ninon · 第 40 / 78 题