Adeline s'était jetée en plein dans les nénufars. Quand la fraîcheur
de l'eau l'eut remise, et qu'elle eut pris ses dispositions pour
passer là une heure, elle vit que l'eau était d'une limpidité vraiment
choquante. Au fond, sur le sable, elle apercevait ses pieds nus. Il
faut dire que cette diablesse de lune se baignait, elle aussi, se
roulait dans l'eau, l'emplissait des frétillements d'anguilles de ses
rayons. C'était un bain d'or liquide et transparent. Peut-être le
comte voyait-il les pieds nus sur le sable, et s'il voyait les pieds
et la tête.... Adeline se couvrit, sous l'eau, d'une ceinture de
nénufars. Doucement, elle attira de larges feuilles rondes qui
nageaient, et s'en fit une grande collerette. Ainsi habillée, elle se
sentit plus tranquille.
Cependant, le comte avait fini par prendre la chose stoïquement.
N'ayant pas trouvé une racine pour s'asseoir, il s'était résigné à se
tenir à genoux. Et pour ne pas avoir l'air tout à fait ridicule, avec
de l'eau au menton, comme un homme perdu dans un plat à barbe
colossal, il avait lié conversation avec la comtesse, évitant tout ce
qui pouvait rappeler le désagrément de leur position respective.
--Il a fait bien chaud aujourd'hui, madame.
--Oui, monsieur, une chaleur accablante. Heureusement que ces ombrages
donnent quelque fraîcheur.
--Oh! certainement.... Cette brave tante est une digne personne,
n'est-ce pas?
--Une digne personne, en effet.
Puis, ils parlèrent des dernières courses et des bals qu'on annonce
déjà pour l'hiver prochain. Adeline, qui commençait à avoir froid,
réfléchissait que le comte devait l'avoir vue pendant qu'elle
s'attardait sur la rive. Cela était tout simplement horrible.
Seulement, elle avait des doutes sur la gravité de l'accident. Il
faisait noir sous les arbres, la lune n'était pas encore là; puis,
elle se rappelait, maintenant, qu'elle se tenait derrière le tronc
d'un gros chêne. Ce tronc avait dû la protéger. Mois, en vérité, ce
comte était un homme abominable. Elle le haïssait, elle aurait voulu
que le pied lui glissât, qu'il se noyât. Certes, ce n'est pas elle qui
lui aurait tendu la main. Pourquoi, quand il l'avait vue venir, ne lui
avait-il pas crié qu'il était là, qu'il prenait un bain? La question
se formula si nettement en elle, qu'elle ne put la retenir sur ses
lèvres. Elle interrompit le comte, qui parlait de la nouvelle forme
des chapeaux.
--Mais je ne savais pas, répondit-il; je vous assure que j'ai eu
très-peur. Vous étiez toute blanche, j'ai cru que c'était la
Belle-au-Bois-dormant qui revenait, vous savez, cette fille qui a été
enfermée ici.... J'avais si peur, que je n'ai pas pu crier.
Au bout d'une demi-heure, ils étaient bons amis, Adeline s'était dit
qu'elle se décolletait bien dans les bals, et qu'en somme elle pouvait
montrer ses épaules. Elle était sortie un peu de l'eau, elle avait
échancré la robe montante qui la serrait au cou. Puis, elle avait
risqué les bras. Elle ressemblait à une fille des sources, la gorge
nue, les bras libres, vêtue de toute cette nappe verte qui s'étalait
et s'en allait derrière elle comme une large traîne de satin.
Le comte s'attendrissait. Il avait obtenu de faire quelques pas pour
se rapprocher d'une racine. Ses dents claquaient un peu. Il regardait
la lune avec un intérêt très-vif.
--Hein! elle marche lentement? demanda Adeline.
--Eh! non, elle a des ailes, répondit-il avec un soupir.
Elle se mit à rire, en ajoutant:
--Nous en avons encore pour un gros quart d'heure.
Alors, il profita lâchement de la situation: il lui fit une
déclaration. Il lui expliqua qu'il l'aimait depuis deux ans, et que
s'il la taquinait, c'était qu'il avait trouvé cela plus drôle que de
lui dire des fadeurs. Adeline, prise d'inquiétude, remonta sa robe
verte jusqu'au cou, fourra les bras dans les manches. Elle ne passait
plus que le bout de son nez rose sous les nénufars; et, comme elle
recevait en plein la lune dans les yeux, elle était tout étourdie,
tout éblouie. Elle ne voyait plus le comte, quand elle entendit un
grand barbottement et qu'elle sentit l'eau s'agiter et lui monter aux
lèvres.
--Voulez-vous bien ne pas remuer! cria-t-elle; voulez-vous bien ne pas
marcher comme cela dans l'eau!
--Mais je n'ai pas marché, dit le comte, j'ai glissé... Je vous aime!
--Taisez-vous, ne remuez plus, nous parlerons de tout cela, quand il
fera noir... Attendons que la lune soit derrière l'arbre...