VI

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Depuis le matin, Jean délire.

Huit heures du soir.

Il s'éveille. Lassitude extrême.

La pièce est sombre.

Autour du lit, le va-et-vient des vivants prolonge son cauchemar.

Tout à coup, près de Cécile qui tient la lampe, l'abbé Lévys, étole au

cou: entre ses doigts, les burettes.

Une frayeur folle: la réalité...

Son regard court d'un visage à l'autre.

JEAN.--Je vais mourir? Dites? Je vais mourir?

Il n'entend pas la réponse. Une quinte le prend à la gorge, lacère ses

poumons, l'étouffe.

Cécile se penche. Il l'enserre de ses deux bras, passionnément.

Elle le force à s'allonger. Il se laisse faire, épuisé, les yeux clos,

le souffle sifflant.

A travers sa fièvre, des phrases latines... La fraîcheur de l'huile

sur ses oreilles, sur ses paupières, sur ses paumes...

Sa transpiration baigne les draps.

JEAN.--Ah, délivrez-moi!... Ne me laissez pas souffrir!...

Ses mains battent l'air.

Elles rencontrent les manches de l'abbé et s'y cramponnent, comme à

Dieu.

JEAN.--Vous êtes sûr qu'il m'a pardonné? (Un effort surhumain. Il se

dresse.) L'enfer!...

Sa bouche s'ouvre pour un cri d'épouvante.

Un râle mouillé...

L'abbé tend le crucifix. Il le repousse, hagard. Puis il aperçoit le

Christ: il s'en empare, il se renverse en arrière, et, frénétiquement

l'écrase sur ses lèvres.

La croix trop lourde, glisse de ses doigts.

Ses membres n'obéissent plus, s'éloignent. Le cœur bat à peine. Le

cerveau fonctionne à une vitesse déréglée.

Une brusque tension de tout l'être: en chaque point du corps, en

chaque parcelle vivante, le summum de la souffrance humaine!

Quelques soubresauts.

L'immobilité.

* * * * *

A l'aube.

Cécile et l'abbé, seuls dans la chambre.

Cécile prie, le front dans les mains.

Elle revoit sa vie, année par année. Dans cette même chambre, un matin

de sa jeunesse, elle a communié avec Jean, au chevet du docteur...

Le jour naissant pénètre par les volets entr'ouverts. Un feu vif dans

la cheminée; sur le mur, derrière le cadavre plus rigide, des reflets

de flamme dansent.

L'abbé est assis. Il regarde le mort: les muscles du visage sont

raidis; la peau est gélatineuse; les cheveux gris sont durs, piqués

dans le crâne; le cou ne semble pas avoir pu porter la tête.

Une incomparable sérénité.

Cécile ouvre successivement les tiroirs du bureau. Elle cherche

quelque volonté posthume. Elle ne trouve rien.

Mais, dans le cartonnier, sous les dossiers, une enveloppe:

«A OUVRIR APRÈS MOI.»

Elle rompt le cachet, parcourt les premières lignes, pâlit.

Elle marche vers l'abbé, et lui tend les papiers.

Il s'approche de la fenêtre.

Une grande écriture, ronde et ferme:

«Ceci est mon testament.

«Ce que j'écris aujourd'hui, ayant dépassé la quarantaine, en pleine

force et en plein équilibre intellectuel, doit, de toute évidence,

prévaloir contre ce que je pourrai penser ou écrire à la fin de mon

existence, lorsque je serai physiquement et moralement diminué par

l'âge ou par la maladie. Je ne connais rien de plus poignant que

l'attitude d'un vieillard, dont la vie tout entière a été employée au

service d'une idée, et qui, dans l'affaiblissement final, blasphème ce

qui a été sa raison de vivre, et renie lamentablement son passé.

«En songeant que l'effort de ma vie pourrait aboutir à une semblable

trahison, en songeant au parti que ceux dont j'ai si ardemment

combattu les mensonges et les empiètements, ne manqueraient pas de

tirer d'une si lugubre victoire, tout mon être se révolte, et je

proteste d'avance, avec l'énergie farouche de l'homme que je suis, de

l'homme vivant que j'aurai été, contre les dénégations sans fondement,

peut-être même contre la prière agonisante du déchet humain que je

puis devenir.

«J'ai mérité de mourir debout, comme j'ai vécu, sans capituler, sans

quêter de vaines espérances, sans craindre le retour aux lentes

évolutions de la germination éternelle...»

L'abbé frissonne. Ce rappel si net, si volontaire...

Il tourne la page:

«Je ne crois pas à l'âme humaine, substantielle et immortelle...»

«Je sais que ma personnalité n'est qu'une agglomération de particules

matérielles, dont la désagrégation entraînera la mort totale...»

«Je crois au déterminisme universel...»

«Le bien et le mal sont des distinctions arbitraires...»

Il n'achève pas.

Il replie les feuillets, et les rend à Cécile.

Il fuit l'interrogation de son regard.

Elle recule délibérément vers la cheminée. Il devine son geste. Il

pourrait l'empêcher.

Mais ses yeux restent fixés sur la mort, et il ne fait pas un

mouvement.

Il pense que depuis longtemps déjà, Barois ne peut plus se défendre...

Il pense à l'Église, qui a su alléger ce départ, et à qui le sacrifice

est dû,--peut-être...

Une flamme claire illumine la chambre.

_Le Verger d'Augy,_

Avril 1910.--Mai 1913.

Jean Barois · 第 165 / 165 题