LEOPARDI.

I

Dix-huit mois plus tard.

Aux bureaux du _Semeur_, un jeudi, jour de réception du Directeur.

Barois, dans son cabinet, avec Portal.

PORTAL.--Vous y écrivez moins souvent.

BAROIS.--C'est vrai, mais je n'ai pas la fatuité de croire que ce soit

la vraie cause... D'autant que le _Semeur_ s'est renouvelé, et que nous

avons maintenant quelques jeunes, de premier ordre.

PORTAL.--Parbleu, vous avez contre vous, la réaction nouvelle. Dans

tous les domaines, c'est le même recul.

Barois s'approche frileusement du brasier de coke, et s'assied dans la

cheminée, les épaules basses, les coudes sur les genoux.

BAROIS.--La mode n'y est plus; ça tourne, c'est la loi de la vie.

On n'a qu'un temps... (Il tend ses mains au foyer.) Moi-même, quand

j'écris maintenant, je n'ai plus la spontanéité d'autrefois! J'y mets

la même conviction, mais, comment dire, malgré moi, par le seul effet

du temps qui s'est écoulé, cette sincérité est devenue quelque chose de

tout fait, un outil, un procédé...

Pause.

PORTAL (enjoué).--Et votre enquête sur la jeunesse? Vous ne

l'abandonnez pas, je pense?

BAROIS.--Non, j'attends même aujourd'hui une visite à ce sujet.

(Las.) Mais, au fond, j'ai eu tort d'entreprendre ça; les jeunes sont

des énigmes pour moi. Voilà plus d'un mois que je n'ai touché à cet

article...

Il est vrai que mon déménagement m'a mis en retard pour tout.

PORTAL.--Vous êtes tout à fait installé?

BAROIS (assombri).--A peu près...

(Il se dirige vers la croisée.) Tenez, vous voyez, là-haut, ces trois

fenêtres?... Ça n'est pas grand, mais je m'y ferai. Mon appartement

était vraiment devenu trop lourd. (Souriant.) Les affaires ne sont pas

brillantes...

(Il continue, avec la visible satisfaction de confier les détails de

son existence.) En somme, mon cher, j'ai eu de la chance de trouver

ça dans la maison! Les jours de brouillard, ou même d'humidité,

j'étais obligé de rester confiné chez moi. Tandis que, de là-haut,

vous comprenez ... en me couvrant bien ... je peux toujours descendre

jusqu'ici...

PORTAL (gagnant la porte).--Allons, je viendrai vous surprendre un de

ces soirs; nous bavarderons...

BAROIS.--Oui, comme autrefois...

* * * * *

Resté seul, il regarde le feu. Puis il se lève, cherche des papiers

dans un carton, et s'installe à son bureau.

Quelques minutes.

Il griffonne dans les marges.

Brusquement il repousse les feuillets, et sonne.

BAROIS (au garçon).--Voulez-vous voir si M. Dalier est à la rédaction?

Peu après, entre un jeune homme de vingt-cinq ans.

Dalier: petit, les jambes courtes, mais le buste dilaté; la tête forte.

Visage blanc et maigre, entièrement rasé. Lèvres fines, un peu

dédaigneuses. Lorgnon.

Barois l'enveloppe d'un coup d'œil, et se renverse légèrement en

arrière.

BAROIS.--Je viens de parcourir votre article, mon ami. Ça ne va pas,

mais pas du tout... (Mouvement de Dalier.) Je ne dis pas qu'il soit mal

construit: mais il ne peut pas être publié tel quel, dans notre revue.

Dalier debout: surpris, réservé.

Barois choisit quelques feuilles et les lui tend.

BAROIS.--Tenez... Si c'est là votre conception personnelle du sentiment

religieux, tant pis pour vous. _Le Semeur_ ne peut pas s'en faire

l'écho.

DALIER.--Mais, monsieur, je ne comprends pas; c'est bien dans ce

sens-là que M. Breil-Zoeger m'avait dit...

BAROIS (brusquerie inattendue).--M. Breil-Zoeger a le droit d'envisager

la question comme bon lui semble! Mais le Directeur de la revue, c'est

moi. Et jusqu'à nouvel ordre, je ne laisserai pas paraître, dans un

périodique que je dirige, un article aussi étroitement sectaire!

Son visage s'empourpre, puis pâlit.

Un silence.

Dalier fait un pas en arrière pour se retirer.

Barois passe sa main sur son front; d'un geste, il invite Dalier à

s'asseoir.

BAROIS (ton voulu de causerie).--Voyez-vous Dalier, vous escamotez une

partie de la réalité... C'est trop commode.

Moi aussi j'ai proclamé toute ma vie la faillite des religions,--et

je crois même y avoir contribué, dans ma sphère... Mais la faillite

des religions dogmatiques: et non la faillite du sentiment religieux.

(Hésitant.) Ou, si j'ai fait la confusion, ce qui est possible, c'est

que je n'avais pas compris ce qu'est le sentiment religieux, et qu'il

échappe, par définition, à l'action de l'esprit critique. (Il regarde

Dalier bien en face.) La forme _dogmatique_ des religions, voilà ce qui

ne compte pas; mais le sentiment religieux, lui, subsiste, et c'est une

ânerie de le nier, mon ami, croyez-moi: je puis le dire, puisque je

l'ai fait... Quand une forme artistique est périmée, l'art ne disparaît

pas avec elle, n'est-ce pas? Eh bien, c'est exactement la même chose.

Dalier se tait, mais sa physionomie exprime un avis nettement opposé.

BAROIS.--D'abord vous êtes trop jeune pour pouvoir parler de ces

questions-là. Vous venez de traverser la première crise, vous en êtes à

l'affranchissement absolu, sans restriction...

DALIER (positif).--Il n'y a pas eu la moindre crise religieuse dans ma

vie jusqu'à présent, et je crois pouvoir prétendre qu'il n'y en aura

pas.

Barois: sourire incrédule.

DALIER (mécontent).--Je vous affirme, monsieur, que je ne sais pas ce

que vous voulez dire. Chez moi, l'athéisme est inné. Mon père, mon

grand-père étaient athées. Ma raison n'a jamais eu à lutter contre ma

sensibilité, pour me faire accepter que le ciel soit vide; et, dès que

j'ai eu l'âge de réfléchir, j'ai compris que les causes s'engendrent,

les unes les autres, aveuglément, sans but, et que rien dans l'univers

ne nous permet de supposer une direction, ni un progrès... Ce sont des

mouvements, voilà tout.

BAROIS (après l'avoir considéré).--il y a peut-être des gens absolument

dénués de sens religieux, comme il y a des daltoniens par exemple...

Mais il est évident que ce sont des exceptions: ils ne doivent pas

généraliser d'après eux. Et puisque vous ignorez tout du sentiment

religieux, pourquoi en parlez-vous? Qu'est-ce que vous pourriez en

dire? Votre logique vous amène à des solutions qui vous paraissent

simples, rationnelles, définitives: et pourtant, toute conscience

religieuse les rejettera, je vous l'affirme, comme absolument

insuffisantes à expliquer l'intensité de la vie intérieure!

DAMER.--Mais monsieur, vous-même, vous avez soutenu, vingt fois, devant

moi...

BAROIS (soucieux).--Eh bien, c'est possible. Mais aujourd'hui je vous

dis que si l'on déracine les dogmes, le sentiment religieux persistera.

Il prendra une forme différente. Regardez autour de vous: tout l'effort

de la raison n'a pu l'ébranler, au contraire! Le sentiment religieux,

il se laïcise déjà, il est partout! Dans tout ce qu'on tente, d'un

bout à l'autre du monde, pour défendre le droit, pour préparer un

avenir social meilleur, une répartition plus équitable des biens et des

devoirs! La charité, l'espérance et la foi... Mais c'est exactement

ce que, sans employer les mêmes termes, je m'efforce de pratiquer

depuis que je suis affranchi. Alors? N'est-ce qu'une question de mots?

Qu'est-ce qui me guide obscurément vers le bien, sinon la permanence

en moi d'un sentiment religieux qui a survécu à ma foi? Et d'où vient

qu'il y ait, en chacun de nous, ce même principe de perfectionnement?

Non, non, la conscience humaine est religieuse, en son essence. Il faut

l'admettre comme un fait... Le besoin de croire à quelque chose!... Ce

besoin-là est en nous comme le besoin de respirer.

(A Dalier, qui semble prêt à l'interrompre.) Dites!

DALIER.--C'est au nom de ce besoin-là qu'on a toujours légitimé les

préjugés,--les erreurs!

Barois le regarde longuement. Il semble hésiter.

BAROIS.--Et s'il y avait des erreurs ... qui fussent utiles,--du moins

pour l'état actuel de l'humanité...--est-ce que ces erreurs-là ... à

notre point de vue humain ... ne ressembleraient pas singulièrement à

des vérités?...

DALIER (sourire imperceptible).--J'avoue que je suis surpris, monsieur,

de vous entendre plaider le droit à l'erreur...

Barois ne répond pas tout de suite.

BAROIS (penché en avant, sans regarder Dalier).--C'est parce que je

me suis rendu compte, mon ami, qu'il existe des êtres, des êtres qui

vivent, qui aiment,--des êtres qui sont aimés!--auxquels l'erreur est

mille fois plus nécessaire que la vérité, pour cette raison qu'ils

l'assimilent entièrement, qu'elle les fait vivre! Tandis que la vérité

les laisserait mourir d'inanition, comme des poissons tirés sur la

terre ferme... Et à ces êtres-là, nous n'avons pas le droit ... non,

nous n'avons pas le droit...

Il lève la tête et heurte le regard de Dalier.

Vous me regardez? Vous vous dites: «Décidément le patron est fini...»

(Sourire indifférent.) Je n'en sais rien, vous avez peut-être raison.

La vérité, oui... La vérité quand même! C'est le grand mobile

des consciences, tant qu'elles sont jeunes. Plus tard, on perd

cette assurance: on admet la possibilité d'erreurs provisoires,

individuelles; on préfère l'indulgence à la stricte justice...

Un temps.

Que voulez-vous, on est à peu près forcé de se contredire en

vieillissant... On s'est donné, trente ans de suite, la tâche de rendre

la vie plus complète, plus harmonieuse: et on s'aperçoit qu'en somme,

on n'a pas perfectionné grand'chose... On se demande même quelquefois

si, à la pratique, le neuf vaut toujours l'ancien?... Alors, on ne sait

plus... Comment ne pas se contredire? Quand on est sincère, quand,

année par année, on a acquis le sens total de la réalité, il est

impossible de n'être que logique...

DALIER (dur).--Vous sembleriez dire que l'homme n'est pas capable de

profiter jusqu'au bout des enseignements de la raison seule!

Barois le regarde longuement. Pause.

BAROIS (inattentif).--On est jeune--je l'ai été!--on va, on va...

Jusqu'au moment où l'on comprend qu'il y aura une fin à tout ça... A

partir de ce moment-là!... Oh, on est prévenu longtemps d'avance, on a

tout le temps de s'y habituer... Même, au début, on ne sait pas ce que

c'est; la confiance, l'entrain fléchissent; on se dit: «Qu'est-ce que

j'ai donc, maintenant?» Et puis, doucement, peu à peu, on se sent tiré

en arrière... Et il n'y a pas de résistance possible!

A partir de ce moment-là, vous verrez, mon petit, comme on considère

différemment les choses...

Il sourit péniblement...

Dalier sent vibrer sa jeunesse: un plaisir sportif, à arracher le

flambeau aux mains qui tremblent!

DALIER (vivement).--En tous cas, je ne vois vraiment aucun moyen de

modifier mon article selon vos vues actuelles.

Un garçon remet à Barois une carte de visite.

BAROIS.--Faites attendre, je sonnerai.

Un temps.

DALIER.--Il faudrait refaire tout le travail. (Ferme.) Je ne le

pourrais plus.

Barois, distrait, roule la carte entre ses doigts. Puis il se tourne

vers Dalier avec lassitude.

BAROIS.--Eh bien, faites comme vous voudrez.

Dalier sorti, il s'approche de la cheminée, active les charbons, et

sonne.

Tout à coup, il hausse les épaules.

--«C'est stupide... J'aurais dû m'y opposer carrément.»

* * * * *

Le garçon introduit deux jeunes gens d'une vingtaine d'années.

BAROIS.--Monsieur de Grenneville?

GRENNEVILLE.--C'est moi, monsieur. Permettez-moi de vous présenter mon

camarade Maurice Tillet, un normalien.

De Grenneville: mince, taille moyenne; sobre élégance.

Un visage fin, sans dominante. Très français. Petite moustache blonde.

Regard sincère, décidé. Sur les lèvres, une nuance de fatuité ironique.

Dans l'ensemble, ce mélange d'assurance et de retenue, que le bon

élève d'une institution religieuse conserve jusqu'à sa première

aventure.

Tillet: grand, robuste, un peu gauche.

La figure largement taillée; des yeux bruns, vivants et précis; un

grand nez; la bouche fendue; une barbe noire, peu fournie.

De fortes mains qui disparaissent dans les poches dès qu'il veut

parler, et qui, par réflexion, en ressortent aussitôt.

GRENNEVILLE.--La lettre que vous avez reçue en réponse à votre enquête,

est de nous deux.

BAROIS.--Veuillez vous asseoir, messieurs. Je vous remercie de vous

être dérangés. (A Grenneville.) Comme je vous l'ai écrit, j'ai

l'intention de publier votre étude in-extenso. Elle est de beaucoup la

plus intéressante que nous ayons reçue jusqu'ici. Mais, puisque je dois

l'accompagner d'un commentaire ... (Souriant) ... critique, j'ai été

très heureux d'avoir cette occasion de causer avec vous.

(A Tillet) Vous êtes encore à l'Ecole Normale?

TILLET.--Oui, monsieur. Je commence ma seconde année.

BAROIS.--Normale-lettres, naturellement?

TILLET.--Normale-sciences.

BAROIS (à Grenneville).--Et vous, monsieur, je crois que vous préparez

l'agrégation de philosophie?

GRENNEVILLE.--Non, monsieur. Je ne suis que licencié. Je fais mon

Droit, et ma dernière année de Sciences politiques.

Barois prend sur son bureau un dossier qu'il feuillète. Il fait un

effort pour concentrer son attention.

BAROIS.--Il y a d'abord dans votre réponse quelque chose qui, je

l'avoue, m'a choqué infiniment: c'est le mépris manifeste en lequel

vous tenez vos aînés, quoi qu'ils aient fait. Croyez qu'il n'y a dans

cette observation rien de personnel: c'est le principe qui me surprend.

Car ce n'est pas seulement insouciance de jeunesse: votre arrogance

a quelque chose d'assuré, de réfléchi, d'intentionnel. (Souriant.)

Nous aussi, nous étions convaincus d'avoir raison; mais il me semble

que nous respections davantage ceux qui nous avaient précédés. Nous

avions,--comment dire?...--une certaine modestie; ou, plus exactement,

le sentiment que nous pouvions nous tromper... Vous, au contraire,

vous paraissez certains de représenter seuls la partie saine de la

jeunesse...

Et pourtant, il y a bien à dire! Car enfin le nationalisme que vous

prêchez, est, par définition, une anomalie; ce n'est pas une attitude

naturelle pour un peuple; c'est une posture de combat, une parade

défensive!

GRENNEVILLE (voix jeune, un peu caustique).--Tout à fait exact. Il est

en effet regrettable que la France soit, en ce moment, obligée de se

contracter pour expulser d'elle un germe qui serait mortel,--exactement

comme un organisme vigoureux dans lequel se serait introduit un corps

étranger.

BAROIS.--Ce germe, c'est?

GRENNEVILLE (offensif).---L'anarchie.

Il s'arrête, prêt à la riposte.

Barois le regarde placidement.

GRENNEVILLE (demi-sourire).--Vous ne nierez pas, monsieur, que notre

pays soit en proie à une véritable anarchie? Anarchie raisonnée, sans

éclats, mais généralisée, et progressivement destructive... La cause

n'en est pas secrète: la majorité, lorsqu'elle a perdu ses croyances

traditionnelles, a perdu en même temps sa mesure d'appréciation, les

éléments les plus nécessaires à son équilibre.

BAROIS.--Mais ce que vous appelez anarchie, c'est tout simplement la

vitalité intellectuelle d'une nation! Il n'y a pas plus de dogmes

en morale qu'en religion. La loi morale, ce n'est qu'un ensemble de

convenances sociales, et cet ensemble est, par nature, provisoire,

puisqu'il doit, pour garder sa valeur pratique, évoluer en même temps

que la société: or cette évolution n'est possible que s'il y a, dans la

société, ce ferment que vous appelez anarchique, ce levain sans lequel

aucun progrès ne peut lever.

TILLET.--Si vous appelez progrès cette succession de soubresauts

incohérents!

BAROIS.--Les transitions sont brusques parce que les états se succèdent

à intervalles de plus en plus rapprochés: jadis la morale variait

d'un siècle à l'autre; actuellement, elle varie d'une génération à la

suivante: c'est un fait, il faut l'accepter.

Léger silence.

Les jeunes gens échangent un coup d'œil.

TILLET.--Nous ne sommes pas autrement surpris, de vous voir défendre

cette anarchie. Vous avez été, comme vos contemporains, élevé par des

écrivains révolutionnaires, insurgés contre tout ce qui avait une

stabilité...

BAROIS (plaisantant).--Taine?

TILLET.--Parfaitement! Depuis Gœthe jusqu'à Renan, Flaubert, Tolstoï,

Ibsen, tous!...

Barois hausse les épaules sans cesser de sourire.

GRENNEVILLE (pitié tranquille).--Le XIXe siècle tout entier,

des _Déclarations de_ 89 à Jaurès, en passant par Lamartine et par

Gambetta, est empoisonné par ce romantisme: d'un bout du siècle à

l'autre, c'est le même verbiage, pittoresque peut-être, mais dénué de

direction et de pensée...

TILLET.--... ou plutôt gonflé de pensées généreuses, mais sans la

moindre compréhension du réel. Rien de logique: des nuées. Aucun

rapport entre les mots et la vérité sociale.

BAROIS (conciliant).--Ne pensez-vous pas que les mots, quels qu'ils

soient, s'appauvrissent mécaniquement de leur sens, quand on les agite

à tous les carrefours, pendant un siècle? Ces mots que vous rejetez

aujourd'hui comme des coques vides, vous en avez assimilé, malgré vous,

le suc...

Ils font, ensemble, le même geste de protestation.

BAROIS.--Et vous-mêmes? Croyez-vous que vous ne vous grisez pas à votre

tour de mots creux?

(Il saisit sur son bureau le dossier de l'enquête, et le soulève.)

«Discipline», «Héroïsme», «Renaissance», «Génie national»!...

Croyez-vous qu'avant quinze ans d'ici ce tintamarre verbal ne paraîtra

pas dépourvu de toute pensée précise!

GRENNEVILLE.--Les termes passeront peut-être de mode, mais les fortes

réalités qu'ils expriment, dureront. «Nationalisme», «Classicisme»,

ce ne sont pas des formules vagues: ce sont des pensées claires; ce

sont même les pensées les plus claires et les plus riches de notre

civilisation!

TILLET (précis).--Le malentendu vient peut-être de ce que nous

employons le mot _pensée_ dans une acception différente de la vôtre.

Pour nous, toute pensée qui ne se concilie pas avec la vie active

jusqu'à se confondre avec elle, n'est pas une pensée: elle n'est rien,

elle n'existe pas. On peut, j'en conviens, dire que la pensée doit

diriger la vie; mais il faut que ce soit la vie qui fasse naître cette

pensée directrice, et qui l'alimente, et qui la règle.

GRENNEVILLE.--Votre génération, contrairement à la nôtre, se contentait

de théories abstraites, qui, non seulement ne développaient pas en elle

le désir d'agir, mais contribuaient à le stériliser. (Fat.) Ce jeu de

mandarin, qui aboutit à une complète inactivité, répugne aujourd'hui

à la France nouvelle, à la France de la menace allemande, à la France

d'Agadir...

BAROIS (se révoltant enfin).--Mais vous considérez toujours vos

aînés comme des rêveurs, incapables de vouloir et d'agir! C'est une

monstrueuse injustice,--j'allais dire une monstrueuse ingratitude!

Est-ce que la génération qui a fait l'affaire Dreyfus mérite d'être

qualifiée d'_inactive_? Aucune génération, depuis la Révolution, n'a

eu davantage que la nôtre à lutter, à payer de sa personne! Beaucoup

d'entre nous ont été des héros! Si vous l'ignorez, allez apprendre

votre histoire contemporaine! Notre goût de l'analyse était autre

chose qu'un stérile dilettantisme, et notre passion pour certains mots

qui vous semblent aujourd'hui sonores et vides, comme «Vérité» et

«Justice», a pu être, à son heure, inspiratrice d'action!

Courte pause.

GRENNEVILLE (respectueux et froid).--Vous revendiquez bien haut ce

court moment, où certains d'entre vous ont consenti--et pour quelle

cause!--à descendre dans l'arène. Remarquez justement combien cette

crise a été brève, et vite suivie de découragements célèbres...

Barois ne répond pas.

GRENNEVILLE (avec douceur).--Non, Monsieur, cette génération-là n'était

pas taillée pour la lutte: elle n'était pas susceptible de durée.

TILLET.--La preuve, c'est que son activité, pendant ces heures troubles

de l'Affaire, s'épanchait au hasard. A tel point qu'aujourd'hui

l'Affaire Dreyfus paraît, à ceux qui n'y étaient pas, une mêlée

d'énergumènes sans doctrines et sans chefs, se lançant au visage des

mots à majuscules!

GRENNEVILLE (sans lâcher prise).--Et voyez les résultats! Qu'est devenu

notre régime parlementaire? Vous avez reconnu vous-même, dans _Le

Semeur_, la faillite de vos espérances, et que les réalisations de vos

amis avaient trahi vos intentions!

Barois ébauche un geste vague.

Que leur dirait-il? Ils se servent d'armes qu'il a lui-même forgées.

D'ailleurs, empêcherait-il ces esprits simplistes de juger l'arbre à

ses seuls fruits?

TILLET (concluant).--Les mœurs de la politique actuelle, voilà où

nous ont conduits ceux qui, depuis tant d'années, méconnaissent notre

génie national. Il est grand temps de nous soumettre à une discipline.

Il nous faut une république, où les droits et les devoirs soient

différemment répartis.

BAROIS (surpris).--Seriez-vous républicains?

TILLET.--Certes!

BAROIS.--Je ne le croyais pas.

TILLET (vivement).--Malgré de sérieuses divergences d'opinion, malgré

le développement incontestable du parti monarchique, la majorité de la

jeunesse reste ardemment démocrate.

BAROIS.--Tant mieux...

GRENNEVILLE.--C'est d'ailleurs le sentiment intime de la nation.

BAROIS.--Je m'étonne que vous n'estimiez pas le gouvernement

républicain incompatible avec vos principes de hiérarchie et d'autorité.

GRENNEVILLE.--Pourquoi donc? Il s'agirait seulement de l'améliorer.

TILLET.--Il s'agirait de réformer le régime parlementaire pour épurer

les habitudes politiques; et de dévier le principe de la souveraineté

nationale, qui ne correspond en fait à rien de précis, vers la

souveraineté des syndicats professionnels ou autres groupements

constitués. Cela reviendrait au même, du reste, avec l'ordre et la

mesure en plus.

BAROIS (souriant).--C'est encore sur ces points-là, voyez-vous, que

nous pourrions nous entendre le mieux. Je souhaite que la jeune

couvée parvienne à réglementer notre régime, et à faire passer les

préoccupations sociales avant les agitations des partis politiques...

GRENNEVILLE (avec assurance).--Ce but, nous l'atteindrons tout

naturellement, lorsque nous aurons davantage accrédité dans le pays

notre morale traditionnelle.

BAROIS (souriant toujours).--Et qu'est-ce que vous appelez «notre

morale traditionnelle?»

GRENNEVILLE.--La morale catholique.

Barois ne sourit plus; il les regarde posément.

BAROIS.--Car vous êtes tous deux catholiques? Catholiques pratiquants?

GRENNEVILLE.--Oui.

BAROIS.--Ah...

Une pause.

BAROIS (avec une angoisse soudaine).--Répondez-moi loyalement,

messieurs; est-ce que vraiment, aujourd'hui, la grande majorité des

jeunes gens est catholique?

GRENNEVILLE (brève hésitation).--Je ne sais pas; je sais seulement

que nous sommes très nombreux. Parmi les plus jeunes, parmi ceux qui

sortent du collège, je crois qu'il y a une majorité incontestable de

pratiquants. Parmi nous, leurs aînés de quatre ou cinq ans, je crois

pouvoir affirmer qu'il y a approximativement autant de croyants que

d'incrédules; mais ceux qui n'ont pas la foi le regrettent pour la

plupart, et agissent en toutes circonstances comme s'ils l'avaient.

BAROIS.--Je vous avoue que cette restriction enlève, selon moi, à cette

moitié d'entre vous, toute autorité pour une propagande catholique!

TILLET.--C'est parce que vous ne comprenez pas leur sentiment. S'ils

défendent une foi qu'ils ne partagent pas,--mais qu'ils voudraient

pouvoir partager,--c'est qu'ils ont reconnu ses vertus actives. Ils

ont eux-mêmes expérimenté ces vertus; ils éprouvent une recrudescence

d'activité à être enrôlés parmi les défenseurs de la religion. Et,

tout naturellement, ils contribuent, par leur effort raisonné, à

l'épanouissement d'un ensemble moral qu'ils savent le meilleur possible.

BAROIS (après réflexion).--Non, je ne puis admettre que la protestation

religieuse d'un individu qui n'a pas la foi, ait quelque sens. Votre

explication est spécieuse, mais elle n'atténue pas ma sévérité pour

certains de vos chefs spirituels... Ils n'ont vraiment pas assez voilé

le mépris aristocratique que leur inspirent les masses. Toutes les fois

qu'ils sont acculés au mur, leur échappatoire équivaut à cet aveu: «La

religion est faite pour le peuple, comme le bât pour l'âne; mais nous

ne sommes pas bêtes de somme.» Ce qui revient à dire, sans plus, qu'ils

considèrent le catholicisme comme une excellente garantie sociale. Mais

eux, ils préfèrent se réserver le privilège de la vérité.

(S'animant.) J'ai toujours obéi à un principe diamétralement

opposé: j'estime que toute vérité doit d'abord être répandue; qu'il

faut affranchir les hommes aussi largement qu'on le peut, sans se

préoccuper s'ils sont prêts à faire tout de suite un bon emploi de leur

affranchissement; enfin, que la liberté est un bien dont on n'apprend à

se servir que petit à petit, et seulement par un usage démesuré!

Silence courtois et désapprobateur.

BAROIS (haussant les épaules).--Mais je vous demande pardon de cette

profession inutile... Il s'agit seulement de vous. (Un temps.)

Votre lettre montre assez bien ce qui peut vous attacher au

catholicisme; mais elle n'explique pas le chemin qui vous y a mené.

Sans doute une foi d'enfant, qui n'a jamais été ébranlée?

GRENNEVILLE.--En effet,--pour moi du moins. J'ai reçu une éducation

catholique; j'ai même eu une enfance assez fervente. Pourtant, vers les

quinze ans, j'ai subi une éclipse... Mais la foi était en moi, et elle

a reparu d'elle-même, pendant que je suivais à la Sorbonne les cours

pour la licence de philosophie.

BAROIS.--Pendant que vous suiviez les cours de philosophie à la

Sorbonne?

GRENNEVILLE (très naturel).--Oui, monsieur.

Barois n'insiste pas.

Il se tourne vers Tillet.

BAROIS.--Vous aussi, monsieur, vous avez toujours été pratiquant?

TILLET.--Non. Mon père était professeur de sciences naturelles, en

province, et il nous a élevés dans une libre-pensée absolue. Aussi ne

suis-je venu au catholicisme que très tard, pendant ma préparation à

Normale...

BAROIS.--Une véritable conversion, alors?

TILLET.--Oh non, rien de brusque, aucune exaltation. Je suis arrivé au

port, naturellement, après avoir cherché à atterrir un peu partout...

Et j'ai compris ensuite que j'aurais pu, par la seule logique,

m'éviter tous ces tâtonnements; il est tellement évident que seul le

catholicisme apporte à notre génération ce dont elle a besoin!

BAROIS.--C'est là ce que je comprends mal...

TILLET.--Rien n'est plus simple, cependant. Pour stimuler notre volonté

d'action, il nous faut, de toute nécessité, une discipline morale. Il

nous faut un cadre immuable et tout fait, pour endiguer définitivement

ces restes de fièvre intellectuelle qui nous viennent de vous, et dont

nous avons, malgré tout, quelques traces dans le sang.

Eh bien, la religion catholique nous offre tout ça. Elle étaye notre

personnalité de son pouvoir et de son expérience, fondés sur une

épreuve de vingt siècles. Elle exalte notre sens de l'action, parce

qu'elle s'adapte à toutes les nuances de la sensibilité humaine,

et qu'elle confère un merveilleux supplément de vie à ceux qui

l'embrassent sans marchander. Or, tout est là: il nous faut aujourd'hui

une foi capable de décupler notre activité.

BAROIS (qui a suivi attentivement).--Soit. Mais enfin, cette défaveur

que vous affichez complaisamment pour l'intelligence spéculative, ne

va pas jusqu'à vous laisser dans l'ignorance de certaines vérités,

acquises aujourd'hui par la science, et qui ont ruiné les bases de

cette religion dogmatique?

Comment l'acceptez-vous alors, dans son intégrité? Comment

conciliez-vous, par exemple...

TILLET (vivement).--Mais nous ne cherchons pas à concilier, monsieur...

La religion est sur un plan; la science est sur un autre. Les savants

ne pourront jamais atteindre la religion, dont les racines sont hors de

leur portée.

BAROIS.--Mais l'exégèse attaque directement ... dans ses origines

mêmes...

GRENNEVILLE (sourire tranquille).--Non, nous ne nous comprenons pas...

Ces difficultés auxquelles vous faites allusion, elles n'existent pas

pour nous. Quelle valeur peut avoir la contestation d'un professeur

d'hébreu, qui tire ses arguments d'une comparaison de vieux textes, à

côté de la certitude intime de notre foi? (Riant.) Je vous assure, je

suis stupéfait de penser que des affirmations de cette qualité ont pu

avoir une influence décisive sur la croyance de nos aînés!

TILLET.--Au fond, la logique d'un raisonnement historique ou

philologique n'est qu'apparente: elle ne peut rien contre le cri du

cœur. Lorsqu'on a éprouvé _personnellement_ l'efficacité pratique de la

foi...

BAROIS.--Permettez. Cette efficacité, à laquelle vous revenez toujours,

il y a bien des convictions philosophiques qui...

TILLET.--Mais nous les avons passés en revue, tous vos systèmes! Depuis

votre fétichisme de l'évolution, jusqu'au mysticisme romantique de vos

philosophes athées! Non! Notre vitalité renaissante exige d'autres

appuis que ceux-là! Nous aspirons à nous passionner, mais nous voulons

que ça en vaille la peine! Votre génération ne nous a rien légué qui

puisse servir de règle à une existence pratique.

BAROIS.--Toujours ce même refrain: la vie pratique! Vous ne paraissez

pas vous douter que cette recherche exclusive de résultats palpables et

immédiats, est au détriment de votre noblesse intellectuelle!

Nous étions moins intéressés!

GRENNEVILLE.--Pardon, monsieur, pardon... C'est qu'il ne faudrait pas

confondre vie active et vie simplement pratique... (Souriant.) Je vous

affirme que nous continuons à penser, et même que nos pensées s'élèvent

assez haut. Mais elles ne se perdent plus dans les nuages, et c'est un

incontestable progrès. Nous les asservissons à des besoins précis. Tout

ce qui est abstraction stérile nous fait horreur, comme une lâcheté

devant la vie et devant les responsabilités qu'elle impose.

BAROIS.--C'est la faillite de l'intelligence.

TILLET.--De l'intellectualisme, tout au plus...

BAROIS.--Tant pis pour vous, si vous ne connaissez plus l'ivresse de la

raison et de la pensée pure...

TILLET.--C'est consciemment que nous ayons substitué le goût du devoir

présent à ces méditations fumeuses qui n'aboutissaient qu'à faire des

sceptiques et des pessimistes.

Nous avons une superbe confiance en nous.

BAROIS.--Je le vois bien. Nous aussi, nous avions confiance!

TILLET.--Ce n'était pas une confiance de même nature, puisque la vôtre

ne vous a pas empêchés de sombrer dans le doute...

BAROIS.--Mais le doute n'est pas uniquement cette position négative que

vous croyez! Allez-vous nous faire un grief de ne pas avoir trouvé la

clef de l'énigme universelle? Les recherches de ces cinquante dernières

années ont établi que la plupart des affirmations dogmatiques qui

passaient pour exprimer la vérité, ne la renfermaient pas. Et c'est

déjà quelque chose, à défaut de posséder la vérité, que d'avoir bien

repéré les endroits où elle n'est pis!

GRENNEVILLE.--Vous vous êtes heurté à l'inconnaissable, et vous n'avez

pas su lui faire dans votre vie sa véritable place, en y découvrant un

principe de force. Vous étiez parti de cette conviction _a priori_, que

l'incrédulité était supérieure à la foi, et vous...

BAROIS.--Ainsi vous êtes assez peu conscients pour parler de

convictions _a priori_! Vous qui êtes les dupes de la première théorie

toute faite que l'on vous a proposée! Vous me faites penser au

bernard-l'ermite, qui s'installe dans la première coquille inhabitée

qu'il rencontre... C'est comme lui, que vous êtes entrés dans le

catholicisme! Et vous vous y êtes moulés, au point de vous imaginer

maintenant,--et de faire croire--que cette enveloppe vous est naturelle!

GRENNEVILLE (souriant).--C'est un procédé qui peut avoir de grands

avantages... Il suffit pour le justifier qu'il nous vaille un

accroissement de courage.

TILLET.--Pour vivre, il faut une direction. Le principal est d'en

choisir une qui ait fait ses preuves, et de s'y tenir!

BAROIS (pensif).--Je n'ai pas encore compris ce que vous y gagnez...

GRENNEVILLE.--Nous y gagnons une sécurité qui vous a toujours manqué!

BAROIS.--Je ne vois pas davantage ce que vous apportez de nouveau ou

d'utile. Tandis que je vois fort bien ce que vous apportez de nuisible:

une agitation volontairement perturbatrice, qui interrompt, qui

compromet l'effort de vos devanciers, et qui risque de retarder, sans

profit, leur entreprise...

GRENNEVILLE.--Nous apportons notre goût de l'action, capable, à lui

seul, de régénérer l'esprit français!

BAROIS (perdant patience).--Mais vous parlez toujours de l'action,

de la vie, comme si vous en aviez acquis le monopole! Nul n'a plus

passionnément aimé la vie que moi! Et pourtant cet élan m'a jeté

exactement à l'opposé de vous: il vous a donné la nostalgie de la foi;

et moi, il m'en a irrémédiablement détaché!

Long silence.

BAROIS (avec lassitude).--L'homme n'est peut-être pas capable de

profiter, plusieurs générations de suite, des enseignements de sa

raison...

Il s'arrête. Il a prononcé cette phrase machinalement, et voici qu'il

la reconnaît: c'est celle que Dalier lui opposait, il y a une heure...

Dalier!

Suffit-il maintenant qu'on le contredise, dans un sens ou dans un

autre, pour provoquer de sa part une égale révolte?

Toujours fuyante, la vérité?

Il passe la main sur son front. Il aperçoit ces deux enfants, raidis

dans leur certitude...

Ah, non, certes, ce n'est pas là qu'elle est, la vérité!

BAROIS.--Ça tourne... Je pourrais être votre père, et nous ne nous

comprenons plus: c'est la loi...

Ils échangent un bref sourire, qui le blesse à vif.

Il les toise: il les découvre enfin tels qu'ils sont.

BAROIS.--Mais ne vous faites pas d'illusion, messieurs, sur votre

rôle... Vous n'êtes pas autre chose qu'_une réaction_. Et cette

réaction était tellement inévitable, que vous n'avez même pas la

gloriole de l'avoir provoquée: c'est l'oscillation du pendule, le

reflux mécanique, après le flux... Un moment à attendre: la mer monte

quand même!

GRENNEVILLE (agressif).--A moins que nous ne soyons le début d'une

évolution dont vous ne soupçonnez même pas les conséquences!

BAROIS (sèchement).--Non. Une évolution n'aurait pas cet aspect

brusque, arbitraire, défensif...

Il est debout et il se met à rire en sentant renaître la combativité

de jadis. Il arpente la pièce, les poings aux poches, l'œil vif et

direct, la lèvre moqueuse.

BAROIS.--Vous représentez un mouvement social, c'est indéniable mais

un mouvement isolé, sans tenants et sans aboutissements possibles:

vous n'avez qu'un intérêt documentaire. Vous parlez haut; vous

voulez re-créer l'univers; vous datez le monde d'une ère nouvelle,

qui correspond ingénûment avec votre vingtième année... Vous

affirmez,--avant d'avoir pris le temps matériel d'apprendre et de juger.

Voulez-vous me permettre d'aller plus loin encore?

Il y a, à l'origine de votre attitude, un sentiment que vous n'avouez

pas,--peut-être parce qu'il n'est pas très glorieux,--mais surtout,

je crois, parce qu'il est obscur et que vous n'en avez pas pris

conscience: c'est un vague sentiment de peur...

Mouvement des jeunes gens.

BAROIS.--Oui... Sous ces grands mots d'ordre, de courage national, il y

a un peu ce que vous croyez y mettre; mais il y a encore autre chose:

un assez vulgaire instinct de conservation!

Depuis votre naissance, vous avez senti que les hardiesses du

XIXe siècle finiraient par ébranler une à une les bases, sur

lesquelles l'équilibre social est encore assis; vous avez senti qu'en

sapant l'arbre malade sur lequel vous avez votre nid, les aînés,--ces

mandarins, ces dilettantes, ces impuissants!--allaient vous faire faire

un plongeon un peu trop brusque dans l'avenir... Et vous vous êtes

raccrochés, d'instinct, à tout ce qui peut étayer votre instabilité,

pour quelque temps encore: vive la force, messieurs, vive l'autorité,

la police, la religion! Ce sont les seules digues aux libertés des

autres; et vous avez clairement compris que ces libertés-là ne

pouvaient s'exercer qu'au détriment de votre situation personnelle!

Le progrès marchait un peu trop vite: vous bloquez les freins... Vous

n'avez pas le cœur assez solide, vous avez le vertige...

Vos protestations d'activité manquent un affaiblissement de la pensée

française, qui a besoin de repos, peut-être, pour avoir trop longtemps

de suite poussé sa pointe dans l'inconnu. Soit; c'est d'ailleurs une

vieille histoire: il a existé une autre société de privilégiés, qui n'a

pas osé faire la Révolution, et qui l'a payé de quelques têtes...

Les jeunes gens se sont levés; leur attitude déférente et hostile

exaspère Barois. Sa fougue vient se briser contre le sourire

impertinent de deux gamins.

Un silence.

GRENNEVILLE.--Vous nous excuserez de ne pas vous suivre sur ce

terrain-là... Je crois que nous avons dit tout ce que nous avions à

dire.

Barois leur tend la main.

BAROIS.--Je vous remercie de votre visite. Votre lettre paraîtra tout

entière. Le public jugera.

GRENNEVILLE (à la porte).--Vous avez la certitude, monsieur, que

votre génération «a poussé une pointe dans l'inconnu?» (Il sourit.)

C'est fort heureux, sans quoi la vieillesse de vos amis s'annoncerait

bien amère... Je remarque seulement combien ces vérités soi-disant

libératrices, ont mal affranchi la plupart de vos contemporains!

BAROIS (tranquille).--Peut-être. Mais elles libéreront complètement nos

descendants... (Souriant.)--et les vôtres, messieurs!..

Jean Barois · 第 154 / 165 题