PASCAL.»

* * * * *

Deux jours après. Le soir.

Marie est dans la chambre de Barois, avec le médecin.

Cécile est assise sur la banquette du vestibule. Rien ne la retenant

plus à Buis, elle a voulu accompagner sa fille à Paris. Mais devant

la gravité du mal, Marie s'est réinstallée chez son père. Et Cécile,

déracinée, s'est cloîtrée dans la chambre d'une pension voisine, d'où

elle ne sort que pour venir aux nouvelles.

Le médecin paraît, suivi de Marie.

MARIE.--Revenez vite, docteur, ne nous laissez pas seuls...

Ses traits sont décomposés. Elle s'effondre sur l'épaule de sa mère.

Cécile n'ose plus interroger.

MARIE.--Il a changé, depuis midi, d'une façon effrayante. Le docteur ne

répond plus de rien. Il a demandé une autre consultation, pour ce soir.

Il ne veut pas essayer une nouvelle ponction, sans l'avis des autres...

CÉCILE (voix brisée).--Il souffre?

MARIE.--Un peu moins. (Sanglotant.) La garde dit que c'est mauvais

signe... Ah, laissez, ça me fait du bien de pleurer! C'est affreux...

Il m'a appelée tout à l'heure... Il a prononcé votre nom, deux fois...

Un silence.

MARIE (brusquement).--Maman, entrez le voir...

Cécile ne résiste pas; c'est la dernière fois, la mort est dans la

maison. Elle est épouvantée de cet irréparable qui va sceller leur

rupture pour l'éternité.

Jamais elle n'a si douloureusement senti ses torts...

Elle traverse, en évitant de regarder, le cabinet de travail; elle

entre dans la chambre; elle aperçoit le lit, le visage livide.

Il ouvre les yeux et la reconnaît sans la moindre surprise. Elle

saisit sa main, elle veut y mettre ses lèvres. Mais il l'attire, il

se soulève vers elle, et la regarde jusqu'au fond des yeux, avec

désespoir.

BAROIS.--Cécile, tu sais, je vais mourir...

Elle secoue la tête, crispant sa volonté pour ne pas fondre en larmes.

Mais l'infirmière s'approche avec des ventouses.

Pascal soutient le corps. Marie écarte les plaques d'ouate. Ils sont

tous trois penchés sur le malade. Cécile aperçoit un peu de chair pâle.

Elle s'est reculée. Elle est là, en visiteuse, avec son voile de

crêpe, ses gants noirs. Un accablement sans borne...

Elle gagne la porte. Jette un dernier regard vers le lit, et s'enfuit

en sanglotant.

* * * * *

Trois semaines plus tard.

Barois est dans son bureau étendu sous une couverture. Il fixe avec

anxiété Breil-Zoeger, debout devant lui.

ZOEGER.--Nous y étions tous.

BAROIS.--Qui conduisait le deuil?

ZOEGER.--Le père Cresteil, en colonel.

BAROIS.--Ah, il avait encore son père? Il n'en parlait jamais...

ZOEGER.--Tout était mystérieux dans sa vie.

BAROIS.--Et tu ne sais toujours pas ce qu'il allait faire à Genève?

ZOEGER.--Non. Mais je suppose qu'il allait se tuer, simplement. Il

devait logiquement en arriver là... (Un temps.) Des détails poignants:

il avait brûlé tout ce qui pouvait le faire reconnaître: il s'était

même rasé la moustache, en wagon! La police a mis quatre jours à

retrouver son identité... Hein? cette hantise, non seulement de mourir,

mais de disparaître...

BAROIS (les yeux pleins de larmes).--Ah, mon pauvre ami, que la vie

est...

Il n'achève pas. Breil-Zoeger ne répond rien; de son œil jaune, il

mesure les ravages de la pleurésie.

Barois avait des cheveux noirs, emmêlés; beaucoup sont tombés,

en quelques jours. Les yeux sont creusés, le regard est las, les

paupières alourdies; le corps se tasse au fond de la chaise-longue.

Les mains reposent, molles.

BAROIS (triste sourire).--Tu me trouves changé?

ZOEGER (de sa voix douce et coupante).--Oui.

Un silence.

BAROIS.--J'ai été très touché, vois-tu, très touché...

Breil-Zoeger l'examine froidement, sans répondre. Puis il se lève pour

partir.

ZOEGER.--Woldsmuth s'est chargé de l'article nécrologique. Je lui dirai

de te l'apporter.

BAROIS.--Non, je t'assure, je ne peux encore m'occuper de rien. Prends

toutes les décisions... Avant de t'en aller, voudrais-tu me donner un

tome du _Semeur_ ... 1900, le deuxième semestre... Merci.

Resté seul, il feuillète le volume avec une préoccupation maladive.

Enfin il retrouve cet article dont le souvenir l'obsède; il le

parcourt; puis, lentement, il relit la dernière page:

«Pourquoi craindre la mort? Est-elle si différente de la vie? Notre

existence n'est qu'un passage incessant d'un état à un autre: la mort

n'est qu'une transformation de plus. Pourquoi la craindre? Qu'y a-t-il

de redoutable à cesser d'être ce _tout_, momentanément cordonné, que

nous sommes? Comment peut-on s'effrayer d'une restitution de nos

éléments au milieu inorganique, puisque c'est en même temps un retour

assuré à l'inconscience?

«Pour moi, depuis que j'ai compris le néant qui m'attend, le problème

de la mort n'existe plus. J'ai même ... plaisir ... à penser que ma

personnalité n'est pas durable... Et la certitude que ma vie est

limitée ... augmente singulièrement le goût ... que j'y prends...»

Il laisse retomber le livre sur ses genoux. Il est écrasé par ce qu'il

a osé écrire, jadis, _sans savoir_...

* * * * *

Pascal ouvre la porte.

Cécile paraît, suivie de Marie.

MARIE.--Comment vous trouvez-vous, père, aujourd'hui?

BAROIS.--Mieux, mieux... Bonjour Cécile. Vous êtes bonne de venir me

voir.

Marie se penche.

Il l'embrasse, et s'adresse à elle, en souriant.

BAROIS.--La maladie nous apprend combien nous avons besoin des autres...

Cécile s'est assise sur le bord d'un fauteuil. Le jour l'éclaire

durement. Barois remarque son visage bouleversé.

Marie reste debout, contre la fenêtre; elle aussi, a pleuré.

MARIE (répondant au regard de Barois).--Père, j'ai parlé à maman de ma

vocation religieuse... Je lui ai dit que vous consentiez...

BAROIS (vivement).--Moi, Marie?... Mais je n'ai pas à consentir!

Cécile fait un mouvement.

CÉCILE.--Vous avez connu le projet de Marie avant moi, Jean. Est-il

possible que vous ne l'en ayiez pas détournée?

MARIE (fixant Barois).--Dites tout ce que vous pensez, père!

Il fait un effort pour rassembler ses idées.

BAROIS (à Cécile).--Je lui ai fait des objections. Une telle vocation

est trop loin de moi pour que je puisse comprendre... Mais j'ai trouvé

Marie si résolue ... et, d'avance, si heureuse...

Il ne peut s'expliquer davantage sans rouvrir des blessures dont il

respecte maintenant les cicatrices; et il regarde tristement sa femme

et sa fille, qui souffrent l'une par l'autre.

Marie est toujours debout; le regard est terne; elle tend son front,

où la pensée semble volontairement figée.

Une image s'impose à Barois: Cécile, l'année de la rupture...

Et c'est alors qu'il découvre combien Cécile a changé: plus rien

d'obstiné, rien d'inerte: une douleur qui palpite... Les larmes

coulent sur ses joues. Un atroce débat la divise: l'instinct se

révolte contre la foi: elle ne peut se résoudre à livrer son enfant,

même à Dieu.

CÉCILE (dont le cœur éclate).--Ah, vous avez cédé, vous, mais ça ne

vous est pas difficile! Qu'elle soit avec moi à Buis, ou bien qu'elle

soit dans un couvent... (Zézayant.) Mais moi, si seule aujourd'hui,

qu'est-ce que vous voulez que je devienne, si elle s'en va?...

Marie esquisse un geste involontaire; ses yeux vont de l'un à

l'autre...

Ils ont compris, tous les deux, et se détournent.

Un silence.

Jean Barois · 第 152 / 165 题