LA FÊLURE

I

Cinq ans plus tard.

* * * * *

Un matin.

Barois achève de déjeuner.

PASCAL.--Il y a là un abbé, qui voudrait voir Monsieur.

BAROIS.--Un abbé?

PASCAL.--Il n'a pas voulu dire son nom.

Barois entre dans son cabinet.

Un prêtre âgé, debout à contre-jour: l'abbé Joziers.

L'ABBÉ.--Je ne me suis pas fait nommer, je n'étais pas sûr d'être

reçu... (Il rencontre le regard joyeux de Barois, et baisse la tête.)

Bonjour, Jean.

Depuis plus de dix ans, aucune voix amie ne l'a appelé «Jean»... Ses

yeux s'emplissent de larmes; il tend les mains. L'abbé les saisit.

Ils sont un instant l'un contre l'autre sans parler.

L'abbé Joziers: la soixantaine.

Le corps, maigre et long, est demeuré alerte. Mais le visage est d'un

vieillard: les cheveux sont tout gris; la peau est jaune, fripée; aux

coins des lèvres, deux entailles, par où les joues semblent s'être

vidées de leur chair.

Barois, familièrement, avance un siège. L'abbé s'y assied avec réserve.

Barois aussi a changé: il a maigri; il porte ses cheveux emmêlés sur

le front; le regard est plus pensif; la moustache noire, striée de

blanc, masque maintenant la révolte de la bouche.

L'ABBÉ.--Je ne viens pas en ami, vous vous en doutez bien... Je viens,

parce qu'_on_ me l'a demandé, et qu'il n'y avait personne d'autre pour

faire cette démarche...

Vous devinez sans doute pourquoi?

Barois secoue négativement la tête; sa bonne foi est évidente.

L'abbé était venu, indigné; et, devant ce regard loyal, il se sent

incliné à plus d'indulgence: «C'est un irresponsable...» Mais il

reprend son rôle; et l'affection ancienne redescend au fond de son

cœur.

L'ABBÉ (agressif).---Vous avez récemment fait une leçon publique, je ne

sais à quelle occasion, sous ce titre: _Documents psychologiques pour

l'évolution contemporaine de la foi._

BAROIS (intrigué).--Oui.

L'ABBÉ.--Vous y êtes délibérément sorti du domaine des idées générales,

pour donner des détails ... dont le caractère autobiographique est

manifeste. Les fragments que j'ai _dû_ lire, font allusion à des

circonstances de votre jeunesse, de votre _mariage_ ... qui y sont

étalées ... avec une absence de ... respect...

BAROIS (sèchement).--Vous allez un peu loin. Les détails dont vous

parlez sont anonymes et présentés sous une forme scientifique, qui

écarte toute autre interprétation. J'ai étudié un grand nombre de cas

psychologiques, dont une partie m'était fournie par des correspondants,

médecins en province, et dont quelques autres, je le reconnais,

m'étaient personnels...

L'ABBÉ (haussant le ton).--C'est _là_ où vous vous trompez, Jean. Ces

détails n'appartiennent pas à _vous seul_. (Amèrement.) J'ai eu la

douleur de perdre, à votre sujet, bien des illusions déjà. Mais je

ne croyais pas qu'il me faudrait un jour vous rappeler à votre plus

_élémentaire_ dignité d'homme. Il y a des analyses intimes dont le

secret est inviolable. On n'expose pas à la curiosité d'un public, quel

qu'il soit, pour quelque motif que ce soit, les sentiments d'une femme,

qui est et qui reste la _vôtre_, qui est la mère de votre enfant!

Barois reçoit le coup au visage, sans un geste de protestation.

Il devient pourpre.

Des souvenirs s'abattent sur lui, en rafale: au fond de sa conscience,

un passé, qui n'était qu'enseveli, ressuscite.

L'ABBÉ.--Un journal franc-maçon de l'Oise a relevé dans vos paroles ce

qui pouvait blesser Mme Barois, et...

Barois n'écoute pas. Il regarde l'abbé avec une expression concentrée,

lointaine. Blesser sa femme?... Pas une seule fois, depuis leur

séparation, l'idée ne lui est venue qu'elle pût encore être blessée

par lui!

Il a besoin de se ressaisir. Il gagne sa table de travail, comme un

refuge, et s'assied lourdement, les mains crispées sur les bras de son

fauteuil, son fauteuil quotidien.

BAROIS.--Oui, je comprends maintenant... Mais c'est si involontaire!

Le regard de l'abbé est incrédule.

BAROIS (vivement).--Vous ne le croyez pas? Ah, rendez-vous compte: je

vis ici, seul, depuis plus de dix ans; je ne vois personne; quelques

amis, des collaborateurs... Je suis terriblement occupé... Je n'ai

pas le temps de regarder en arrière; et puis, ce n'est pas dans ma

nature... Je n'ai jamais aucune nouvelle de Buis: une fois par an, un

clerc de notaire m'avertit que la pension a été versée: et c'est tout.

L'abbé le considère avec stupéfaction.

BAROIS.--Je vous étonne? c'est la pure vérité. Le passé est le passé,

j'en suis sorti; il est loin, il est mort pour moi; je n'y pense

jamais, jamais.

Quand j'ai préparé le cours en question, j'ai cherché avant tout des

documents authentiques, exacts. J'en ai pris dans ma propre expérience,

sans hésiter. Evidemment, ces souvenirs ne m'appartenaient pas

entièrement... C'est vrai...

(S'interrogeant.) Je me suis peut-être conduit comme un goujat...

Il fixe le sol.

Ses mains ont un imperceptible tremblement.

Ah, je suis très contrarié, d'avoir été, sans le vouloir, la cause...

(Spontanément.) Expliquez-lui, dites-lui bien tout ce que je...

L'ABBÉ (désarmé par tant d'inconscience).--Non, Jean, il vaut mieux que

je ne répète pas tout ce que vous venez de me dire là...

Un silence.

L'abbé prend son chapeau.

BAROIS.--Vous n'êtes pas pressé... (Il hésite.) Donnez-moi quelques

nouvelles. Est-ce que... Cécile vit toujours chez sa mère?

Le visage du prêtre reste fermé; il fait un signe affirmatif.

BAROIS.--Et elles mènent toujours la même vie? Les patronages, les

ouvroirs?

L'ABBÉ (désapprobateur).--Mme Barois donne aux œuvres le temps qu'elle

ne consacre pas à sa fille.

BAROIS.--Ah, oui, l'enfant ... qui a maintenant ... voyons ... treize

ans...? Hein? (Naïvement.) Comment est-elle, cette petite? A-t-elle une

bonne santé?

Il croise le regard de l'abbé; sa phrase s'achève dans un sourire gêné.

BAROIS.--Je vous parais être un monstre? Que voulez-vous... (Geste

brutal.) J'ai rayé tout ça! C'est passé, c'est fini! Ma vie, elle

est toute ailleurs, et elle me passionne exclusivement! Pourquoi

feindrais-je? Souvenez-vous: cette petite, j'étais déjà parti en

Angleterre, quand elle est née... Elle ne m'intéresse vraiment à aucun

titre, elle n'a rien de moi...

L'ABBÉ (qui le considère soigneusement).--Si. J'en suis même frappé

depuis ce matin: elle _vous_ ressemble.

BAROIS (la voix changée).--Elle me ressemble?

L'ABBÉ.--L'expression générale... Le regard... Le menton...

Nouveau silence.

L'abbé se lève.

Il s'en va, mécontent de Barois, mécontent de lui-même, gardant pour

lui ce qu'il eût aimé dire, emportant de cette visite une rancœur

nouvelle.

BAROIS (qui l'accompagne vers la porte).--Et ... vous habitez toujours

à Buis?

L'ABBÉ.--Monseigneur m'a confié la cure de Buis, il y aura quatre ans à

la Fête-Dieu...

BAROIS.--Je ne savais pas.

Ils ont atteint le vestibule.

L'ABBÉ (avec une soudaine rancune).--Ah, nous sommes cruellement

éprouvés, là-bas, par _votre_ nouvelle loi des Congrégations!

BAROIS (souriant).--Ce n'est pas parce que je m'obstine à réclamer la

liberté de la pensée, ou parce que j'ai combattu l'injustice, que je

suis solidaire de tout ce qui se fait en France...

L'abbé qui avait déjà entr'ouvert la porte du palier, la referme

doucement, et se retourne.

BAROIS.--Si vous suiviez, même de loin, le périodique que je dirige ...

(L'abbé laisse échapper un geste de répugnance qui provoque un nouveau

sourire de Barois.) ... vous sauriez que je n'ai cessé d'appliquer à

l'Église les principes qui nous animaient pendant l'Affaire: exactement

les mêmes. (Mélancolique.) Nous y avons perdu, d'ailleurs, bien des

abonnés... Peu importe. J'ai protesté de toutes mes forces, en voyant

le gouvernement s'appuyer sur les dreyfusards de la nouvelle couche,

pour trahir le vote de la Chambre et faire exécuter la loi dans un tout

autre esprit que celui où elle avait été conçue.

L'ABBÉ (froidement).--J'enregistre avec satisfaction ce que vous me

dites là... Mais si vous apercevez combien ce qui se fait aujourd'hui

en France est vil, je déplore que vous n'en voyiez pas la cause et

combien lourde est la responsabilité qui vous en incombe, à vous, et à

vos amis... (Avec gravité.) Au revoir.

BAROIS (serrant sa main).--Cette rencontre m'a fait un grand plaisir,

je l'avoue... Quoique je regrette profondément ce qui vous a amené:

dites-le à ... à Buis...

(Avec un sourire forcé.) D'ailleurs, soyez rassuré pour l'avenir...

Oui, il paraît que je me détraque ... (la main sur le cœur) ... par

là... Défense de parler en public, ménagements... Un tas de misères...

L'ABBÉ (affectueux).--Vraiment? Mais rien de grave?

BAROIS.--Non, si je suit raisonnable.

L'ABBÉ (ardemment).--Il faut l'être! Votre vie n'est pas terminée, elle

ne peut pas finir comme ça...

BAROIS (coupant court).--J'ai plus que jamais la certitude d'être dans

ma voie, et de la suivre, comme je dois!

L'ABBÉ (hochant la tête).--Au revoir.

Jean Barois · 第 134 / 165 题