Luce, Barois, Julia, Breil-Zoeger et Cresteil, longent à petits pas,
la grille du jardin de l'Infante.
La nuit est tout à fait venue. Un brouillard pluvieux mouille les
épaules.
Barois passe familièrement son bras sous celui de Luce, qui marche,
silencieux.
BAROIS.--Qu'est-ce qu'il y a, voyons? Du courage... Rien n'est perdu.
Il rit.
Luce le dévisage, à la lueur d'un bec de gaz: les traits de Barois
reflètent une joie de vivre, une confiance, une activité sans bornes:
c'est un accumulateur vivant.
LUCE (à Zoeger et à Julia).--Regardez-le: il dégage des étincelles...
(Avec lassitude.) Ah, je vous envie, Barois. Moi, je ne peux plus,
j'en ai assez. La France est comme une femme saoule: elle ne voit plus
clair, elle ne sait plus ce qui est vrai, elle ne sait plus où est la
justice. Non, elle est tombée trop bas, c'est décourageant...
BAROIS (d'une voix timbrée, qui fouette les énergies).--Mais non!
Avez-vous entendu ces cris, avez-vous vu cette foule en délire? Une
nation qui est encore capable d'une telle effervescence pour des idées,
n'a pas déchu.
CRESTEIL.--Il a raison, le bougre!
ZOEGER.--Mais oui, parbleu! Il y a du tirage, c'est entendu: mais
qui s'en étonnerait? C'est peut-être la première lois que la morale
intervient dans la politique. Ça ne peut pas aller tout seul!
BAROIS.--C'est une espèce de coup d'État...
LUCE (grave).--Oui, j'en ai l'impression depuis le premier jour: nous
assistons à une révolution.
ZOEGER (rectifiant).--Nous la _faisons_!
BAROIS (glorieusement).--Et comme toutes les révolutions, c'est une
minorité qui en prend l'initiative, et qui l'accomplit toute seule, à
coup de passion, à coup de volonté, à coup de persévérance!
Ah, c'est une belle vie, sacredié, qu'une lutte pareille!
Luce secoue la tête, évasivement.
Julia, spontanément, se rapproche de Barois et se pend à son bras; il
ne semble pas s'en apercevoir.
BAROIS (avec un grand éclat de rire, jeune et crâne).--Oui, je
l'accorde, la réalité, en ce moment surtout, est laide, féroce,
injuste, incohérente: mais quoi! c'est d'elle pourtant que la beauté
finale jaillira un jour!
(A Luce.) Vous me l'avez répété cent fois: le mensonge, tôt ou tard,
trouve son châtiment dans la vie elle-même. Eh bien, je crois à la
force inéluctable de la vérité! Et si, ce soir, la partie est perdue
encore une fois, courage!
Nous la gagnerons peut-être au prochain tour!
[Footnote 1: La suite des débats reproduit scrupuleusement le
compte-rendu sténographique de la 10e audience. (LE
PROCÈS ZOLA. _Compte-rendu sténog. in-extenso. Paris, Stock._
1898. _Tome II, pages_ 118 _à_ 125.)]