Au Palais de Justice: la Cour d'Assises, 10e journée du
procès Zola.
L'audience est suspendue.
Salle comble. Une foule tassée, grouillante, bavarde, gesticulant
sur place. Un semis d'uniformes, d'aiguillettes dorées, parmi des
toilettes de femmes. On se montre des têtes connues: généraux de
l'État-Major, actrices en vedette, journalistes comédiens, députés.
Le barrage noir des avocats sépare cette houle chatoyante du prétoire
vide, que domine le Christ mélodramatique de Bonnat.
Une atmosphère âcre, étouffante, que traverse et secoue par instants
une onde brusque de sympathie ou de haine, violente comme un courant
électrique.
Dans les premiers rangs de l'auditoire, un groupe attentif, parlant
bas: Harbaroux, Barois, Breil-Zoeger, Cresteil d'Allize, Woldsmuth; et
parmi ces hommes, la silhouette sibylline de Julia.
Trois heures.
Un remous profond, venu des portes, soulève la foule. Un flot neuf
d'arrivants s'insinue dans les moindres interstices du public massé;
des étudiants à bérets, des avocats en robe, escaladant les hautes
cloisons de l'enceinte réservée, se juchent en grappes, sur la crête
des portants, sur l'entablement des fenêtres.
Luce, patiemment, s'enfonce à son tour dans la cohue, qui murmure avec
hostilité son nom, et parvient à gagner la place que Barois lui a
réservée près de lui.
LUCE (bas, à Barois).--Je viens de là-bas.--ça va être rude. La
majorité du jury penche pour l'acquittement. A l'État-Major, ils s'en
rendent compte, ils sont très alarmés... Ils vont essayer de frapper un
grand coup, aujourd'hui ou demain...
Un brusque silence, qui ne se prolonge pas: l'entrée de la Cour.
L'hémicycle se peuple: les magistrats, en robe rouge; les jurés, deux
par deux, d'une gravité endimanchée de cortège municipal.
Emile Zola s'assied au banc des accusés, près du gérant de l'Aurore;
derrière eux, les avocats: Mes Labori, Albert et Georges
Clémenceau, entourés de leurs secrétaires.
Un sourd grondement ébranle la salle.
Zola et Labori se penchent vers la droite, où vient de retentir un
coup de sifflet. Zola a les deux mains jointes sur le pommeau de sa
canne, et les jambes croisées; sa face de hérisson, plissée de rides,
est soucieuse; à chaque mouvement de sa physionomie le lorgnon brille,
aiguisant la vivacité des prunelles. Il parcourt lentement des yeux
cette multitude qui le hait, et son regard s'attarde, se repose un
instant sur le groupe du _Semeur_.
Dans l'allée centrale, un uniforme s'avance. Des voix
murmurent:--«Pellieux... Pellieux...»
A pas décidés, le général se dirige vers la barre des témoins et
s'arrête militairement.
BAROIS (à Luce).--Voilà... C'est Pellieux qu'ils lancent à l'assaut!
L'émotion de la salle est si bruyante, que le général se retourne,
d'un geste impatient, et la toise, imposant tout à coup, par son
visage martial, par sa prestance de grand seigneur, par l'indiscutable
autorité de toute sa personne, un silence, qui, d'ailleurs, est de
courte durée.
Le Président, gros homme à figure ronde, dont les lèvres rasées, entre
les favoris, sont minces et closes, fait un mouvement de colère; mais
il est impuissant à rétablir le calme.
Dans le brouhaha, qui peu à peu s'éteint, on distingue la voix nette
du général articulant certains mots:
«--... Les termes stricts de la légalité ... l'affaire Dreyfus... Je
demande à parler...[1]».
DES VOIX.--Chut! chut!
M. LE GÉNÉRAL DE PELLIEUX.--... «Je répéterai le mot si typique du
colonel Henry: «On veut de la lumière? Allons-y!»
Son timbre métallique, provoquant, sonne dans la vaste enceinte,
devenue enfin silencieuse et immobile.
M. LE GÉNÉRAL DE PELLIEUX.--«Au moment de l'interpellation Castelin, il
s'est produit un fait que je tiens à signaler. On a eu, au ministère de
la Guerre,--et remarquez que je ne parle pas de l'affaire Dreyfus,--la
preuve absolue de la culpabilité de Dreyfus, absolue! et cette preuve,
je l'ai vue!»
Il s'est tourné vers les jurés, puis vers la défense, puis vers le
public. Un sourire de défi anime son masque dur d'escrimeur.
M. LE GÉNÉRAL DE PELLIEUX.--«Au moment de cette interpellation il est
arrivé au Ministère de la Guerre un papier dont l'origine ne peut être
contestée, et qui dit--je vous dirai ce qu'il y a dedans:--«Il va se
produire une interpellation sur l'affaire Dreyfus. Ne dites jamais les
relations que nous avons eues avec ce juif.»
«Et, Messieurs, la note est signée! Elle n'est pas signée d'un nom
connu, mais elle est appuyée d'une carte de visite, et, au dos de cette
carte de visite, il y a un rendez-vous insignifiant, signé d'un nom de
convention, qui est le même que celui qui est porté sur la pièce, et la
carte de visite porte le nom de la personne...»
Une légère pause.
L'auditoire a eu un bref frémissement, et il demeure haletant,
considérant tour à tour le tribunal, le témoin, Zola qui n'a pu
réprimer un mouvement d'indignation, et les jurés, sur la figure
banale desquels il y a comme un bien-être, une impression de
soulagement.
M. LE GÉNÉRAL DE PELLIEUX (d'une voix triomphante qui claironne).--«Eh
bien! Messieurs, on a cherché la révision du procès par une voie
détournée; je viens vous donner ce fait. Je l'affirme sur mon honneur!
Et j'en appelle à M. le général de Boisdeffre pour appuyer ma
déposition.
«Voilà ce que je voulais dire!»
Un trépignement général, prolongé, au-dessus duquel crépite un
tonnerre d'applaudissements.
Luce reste les bras croisés, très pâle, son large front penché en
avant, les yeux tristement levés vers le prétoire. Ses amis échangent
des regards violents, chargés de révolte; mais ils demeurent abattus,
immobilisés par ce coup de massue que rien ne faisait prévoir.
BREIL-ZOEGER (à mi-voix).--C'est un faux!
BAROIS (avec un haut-le-corps).--Parbleu! (Il montre du doigt un groupe
d'officiers, sanglés dans leurs dolmans, levant leurs mains gantées de
blanc pour applaudir frénétiquement.) Mais essaye donc de leur faire
admettre ça!
Labori s'est dressé, de toute sa stature d'athlète, offrant aux coups
son poitrail de lutteur. On n'entend pas ce qu'il dit. Il semble
donner de son front bas contre un mur. Sa bouche est ouverte, toute
ronde. Avec des gestes véhéments il s'adresse au Président qui paraît
vouloir lui couper la parole.
Enfin, dans une accalmie, on distingue une interruption du Président,
lancée d'une voix tranchante: