LE SEMEUR

I

«A M. L. Breil-Zoeger,

«Hôtel des Pins, Arcachon.

«Paris, 20 mai 1895.

«Cher Ami,

«Je te remercie tardivement de ta sympathie, au cours des récents

événements. Je n'ai guère eu de loisirs: il faut avoir rompu les mille

liens qui amarrent une vie au monde extérieur et à son passé,--si

simple que semble cette vie,--pour imaginer la ténacité de ces fils,

leur multiplicité mouvante et insaisissable. J'ai employé à cette

dernière lutte deux grands mois, j'y ai mis un acharnement désespéré,

j'ai brisé toutes les chaînes: me voici libre!

«Tu ne peux savoir ce que j'éprouve à pousser ce cri de triomphe, toi

dont la vie rétive n'a jamais supporté d'entrave.

«Libre!

«J'atteins cet affranchissement en pleine jeunesse encore, en plein

courage, après un long apprentissage de la servitude, après deux

années pendant lesquelles j'ai obscurément et patiemment désiré cette

liberté. Elle se donne à moi, enfin, sans restrictions, je l'étreins,

je la possède, je m'initie passionnément à elle, je me rive à elle

pour toujours!

«Je me suis terré, seul, sans laisser d'adresse. Depuis des semaines

je n'ai pas vu une figure d'autrefois, ni entendu le son d'une voix

qui m'ait rappelé le passé!

«Et tout me pénètre à la fois... Un printemps merveilleux emplit ma

chambre, m'entoure de soleil, d'effluves de sève, de beauté! Jamais je

n'ai ressenti rien de pareil...

«Ne m'écris pas, cher ami, laisse-moi m'enivrer de solitude jusqu'à

l'automne. Mais ne doute pas de ma fidèle amitié.

Jean Barois · 第 66 / 165 题