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«A Monsieur Jean Barois
«Professeur de Sciences Naturelles au Collège Venceslas
«Paris
«Très cher ami!
«Quelle indicible surprise et quelle douloureuse émotion a provoqué
votre lettre, je ne saurais l'écrire! Il me semble que vous avez dû
souffrir beaucoup pour devenir ainsi!
«Mais je garde encore confiance en votre jugement, et je pense que
vous reviendrez un jour ou l'autre à des conceptions moins absolues.
En effet, celui qui, comme vous et moi, n'est plus possédé par la foi
intégrale, n'a devant lui que deux routes: ou bien l'anarchie morale,
l'absence complète de toute règle et mesure; ou bien l'interprétation
symboliste, qui concilie la tradition et l'intelligence contemporaine,
et qui permet de conserver la haute et estimable organisation
catholique. Notre religion constitue le seul ensemble auquel nous
puissions relier nos élans individuels, le seul aussi qui donne à
l'obligation morale une raison objective: en dehors du catholicisme,
il n'y a pas de science, il n'y a pas de groupement philosophique, qui
donne une raison satisfaisante au devoir.
«Pourquoi secouer les épaules, et vouloir échapper à toute autorité?
«Je refuse, comme vous, d'être un croyant automatique; mais est-ce
qu'il faut pour cela refuser tout le catholicisme? Votre noble Renan
l'a exprimé: «Garder du christianisme tout ce qui peut se pratiquer
sans la foi au surnaturel.»
«J'ai regretté, pendant la lecture de votre lettre, l'enrôlement de
votre ami Monsieur l'abbé Joziers dans les Missions. Il vous a bien
manqué. Je sais que son orthodoxie est rigoureuse, mais il aurait
aperçu la crise que vous avez traversée, et son cœur lui aurait
inspiré le moyen de vous tendre la main avec efficacité.
«Je vous tends aussi la mienne, très cher ami, comme une fois déjà,
avec tout mon encouragement. J'espère que vous ne la repousserez pas,
et dans ce souhait je termine cette lettre, en vous adressant mes
sentiments de dévouement et de fidèle amitié.
«HERMANN SCHERTZ.»
«P. S.--Vous avez incomplètement lu l'Évangile, car ceci est le verset
suivant, qui est capital:
--«_Et personne, ayant bu du vin vieux, n'en demande aussitôt du
nouveau, parce qu'il dit: Le vieux est meilleur._»
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«A Monsieur l'Abbé Schertz
«Professeur de Chimie Biologique à l'institut Catholique
«Berne (Suisse)
«Cher ami
«Vous comparez mon affranchissement au geste d'un gamin révolté
contre une férule gênante... S'il est vrai que, depuis mon mariage,
j'ai souvent eu à souffrir d'un contact plus direct et plus fréquent
avec les exigences orthodoxes, croyez bien que je n'ai pas obéi à
un sentiment aussi personnel, lorsque j'ai été conduit à rejeter
définitivement ce qui me restait de catholicisme.
«Vous vous leurrez, en voulant interpréter au mieux de vos convenances
individuelles, une religion, qui s'est nettement formulée elle-même,
et qui, sans aucune ambiguité possible, rejette et condamne d'avance
toute interprétation comme la vôtre. Car l'Église, avec une
intransigeance préventive dont il faut bien reconnaître la logique,
a pris soin d'expulser de cette communauté où vous revendiquez une
place, les demi-croyants que nous étions--et que vous êtes encore...
«L'assurance de votre lettre m'autorise à vous rappeler certains
paragraphes de la constitution «Dei filius» du Concile du Vatican de
1870, qui me paraissent particulièrement significatifs et que je viens
de recopier à votre intention:
«Si quelqu'un ne reçoit pas _dans leur intégrité, avec toutes leurs
parties_, comme sacrées et canoniques, les Livres de l'Écriture, comme
le Saint Concile de Trente les a énumérées, ou nie qu'ils soient
divinement inspirés: qu'il soit anathème!
«Si quelqu'un dit qu'il ne peut y avoir de miracles, et par
conséquent, que _tous les récits de miracles_, même ceux que contient
l'Écriture sacrée, _doivent être relégués parmi les fables ou les
mythes_; ou que les miracles ne peuvent jamais être connus avec
certitude, et que l'origine de la religion chrétienne n'est pas
valablement prouvée par eux: qu'il soit anathème!
Si quelqu'un dit qu'il peut se faire qu'on doive quelquefois, selon le
progrès de la science, attribuer aux dogmes proposés par l'Église _un
autre sens que celui_ qu'a entendu et qu'entend l'Église: qu'il soit
anathème!
Enfin ceci, d'une limpidité cristalline:
«Car la doctrine de la foi que Dieu a révélée n'a pas été livrée
_comme une invention philosophique aux perfectionnements de l'esprit
humain_, mais a été transmise _comme un dépôt divin_ à l'Épouse du
Christ pour _être fidèlement gardée_ et infailliblement enseignée.
Aussi doit-on toujours retenir le sens des dogmes sacrés que la Sainte
Mère Église a déterminés _une fois pour toutes_, et ne jamais s'en
écarter _sous prétexte et au nom d'un intelligence supérieure à ces
dogmes_.
«C'est donc, cher ami, l'Église qui nous ferme ses bras.
«Pourquoi se cramponner, par je ne sais quelle tendresse sentimentale
qui n'est guère payée de retour, à cette vieille nourrice qui nous a
repoussés, qui tient pour criminels les efforts que nous avons faits
vers elle?
«Réfléchissez encore une fois à tout cela. Tôt ou tard, j'en ai la
certitude, vous en viendrez à penser comme moi. Vous vous apercevrez
que vous n'avez accompli que la moitié du trajet vers la lumière, et
d'un bond, vous ferez le reste.
«Je vous attends dehors, à l'air libre.
«Croyez, cher ami, à toute ma fidèle affection.