Jean pense:--«On a marché là-haut... Comment est-_il_? Très changé?...»

Il évoque le masque du docteur: son regard dur et fin; sa bouche,

autoritaire jusque dans le baiser; son sourire décidé et courageux;

mais tant de bonté secrète!

Il regarde les meubles du salon. Et, un à un, les souvenirs...

--«Ce fauteuil bas... Grand'mère un soir... Grand'mère qui est

morte!--Et bientôt je dirai: Mon père _habitait_ cette chambre,

_habitait_ cette maison, _vivait_... Et après, plus tard, ils diront:

Jean _habitait, vivait_...»

Il frissonne.

Il oubliait cette présence tiède, toute proche... La confiance qu'elle

a mise en lui, le pénètre tout à coup comme un cordial. Cette main

qu'il tient abandonnée et moite, il la porte sans défense à ses

lèvres. Plusieurs fois ... pieusement d'abord, avec recueillement;

puis avec une émotion grandissante, un bouleversement, une violence

irrésistible, accélérée, qui lui délie le cœur.

Cécile renverse la tête. Le front enivré vacille et glisse sur

l'épaule de Jean.

Alors dévotement, les lèvres sur les paupières closes... Longuement,

longuement...

Des pas, des bruits de porte.

Cécile ouvre les yeux, s'écarte.

MADAME PASQUELIN (d'une voix naturelle).--Jean... ton père est éveillé.

* * * * *

La chambre du docteur.

Mme Pasquelin, ouvrant la porte avec précaution, s'efface.

Jean hésite au seuil: une seconde d'atroce angoisse.

Il entre, seul.

Tout de suite, un allègement: le sourire de son père.

Le malade est soulevé sur des oreillers, les bras étendus. Pas très

changé. La respiration est courte. Il regarde Jean s'approcher et lui

sourit encore.

LE DOCTEUR (très bas, voix rauque).--Bien fatigué, vois-tu ... bien,

bien fatigué...

Il tend la main. Jean, qui se penchait pour l'embrasser, avance la

sienne. Le malade s'en empare, et soudain, les traits mortellement

graves, il attire passionnément cette main, ce bras, tout son fils

contre lui.

LE DOCTEUR (sanglot déchirant).--Mon petit!

Il tient ce visage d'homme entre ses paumes, et il n'y voit rien qu'un

visage d'autrefois, un visage d'enfant. Il le palpe fiévreusement, il

le serre fort, il l'appuie contre ses lèvres gercées, il le presse à

droite, à gauche, contre le poil rude de ses joues.

LE DOCTEUR (retombant épuisé, avec un bref soupir).--Ah...

Il fait signe à Jean de ne pas bouger, de ne pas appeler; ce n'est

rien... Et il s'immobilise, la tête en arrière, les paupières

doucement closes, la bouche entr'ouverte, les poings comprimant les

battements du cœur.

Jean, raide, le long du lit, regarde fixement son père. Une stupeur

curieuse anime son chagrin:

--«Qu'est-ce qui le change à ce point? La maigreur? Non autre chose...

Quoi?...»

Les pommettes du malade rosissent; il ouvre les yeux. Il aperçoit

Jean: le front se plisse, la bouche se contracte. Puis les traits se

détendent en un sanglotement paisible.

LE DOCTEUR.--Mon petit ... mon petit...

Ces larmes, ce balbutiement de tendresse... Un inexplicable malaise

envahit Jean: est-ce qu'il ne reste plus rien de son père?

Quelques minutes passent.

Elles suffisent pour mettre le chagrin de Jean en déroute: la vie,

plus forte que la mort. Malgré lui, devant ce lit, c'est à Cécile

qu'il pense tout à coup: son arrivée, le choc de leurs yeux.. Un

désir le saisit, impérieux, mais encore immatériel: aspiration vers

il ne sait quelle étreinte des âmes, quelle pénétration intégrale et

réciproque de toute pensée... Pourtant sur les lèvres il garde la

tiédeur satinée de ses paupières! Un brusque goût de vivre le soulève

et le heurte impatiemment contre ce lit, qui barre son élan... Puis un

subit retour sur lui-même, et le rouge au visage!

Le docteur essuie ses joues mouillées; son regard naïf et tendre ne

quitte pas le visage de Jean.

LE DOCTEUR.--Dis-moi... On t'a fait venir n'est-ce pas?... Mais si, je

sais... Qui? le docteur?... non?... ta marraine?

Jean secoue la tête évasivement.

LE DOCTEUR (gravité soudaine et implacable).--Ils ont bien fait. Ça

n'ira plus bien longtemps... Je t'attendais.

Jean, par émotion, ou par contenance, se penche vers la main

abandonnée sur le lit, et l'embrasse.

Le docteur, l'air soucieux, dégage sa main pour se dresser sur les

coudes: quelque chose d'important qu'il ne veut pas remettre...

LE DOCTEUR.--Je t'attendais. Écoute-moi mon petit... Je ne te laisse

pas grand'chose...

Jean ne comprend pas tout de suite. Puis il ébauche un mouvement de

recul.

Le malade fait signe qu'il se fatigue, qu'il ne faut pas l'interrompre.

LE DOCTEUR (avec de courtes pauses, les yeux fermés, comme s'il

récitait).--J'aurais pu te laisser davantage. Je n'ai pas su. De quoi

vivre tout de même. Et un nom honorable, c'est quelque chose...

Maintenant, écoute: Cécile et toi, n'est-ce pas?

Jean tressaille. Le docteur le regarde avec un sourire très tendre.

LE DOCTEUR.--Elle m'a tout raconté, cette petite. Elle te rendra

heureux, je suis content. Toi, tâche qu'elle soit heureuse aussi, un

peu... C'est plus difficile. Tu verras... Les femmes, on cherche à les

comprendre, et c'est impossible, il faut seulement consentir à ceci:

qu'elles sont _autres_... C'est déjà bien difficile!--Je me fais des

reproches, moi, pour ta mère... (Long silence.)

Maintenant, ta santé. Tu as été ... oui... Et tu n'as pas fait

ton volontariat. Mais c'est par excès de prudence. Tu es guéri,

complètement, tu m'entends?--J'en ai parlé à ta marraine, en toute

sincérité... Pourtant, mon petit, il faudra y penser quelquefois, ne

pas te surmener, surtout plus tard, vers la quarantaine... Ça sera

toujours ton point faible. Tu me promets?...

Une pause. Sourire paisible.

Rappelle-toi tout ça. C'est tout.

Il se laisse glisser au milieu des oreillers et allonge les bras avec

un soupir de satisfaction. Mais bientôt, quelque chose le préoccupe à

nouveau.

LE DOCTEUR (rouvrant les yeux).--Elle a été bien bonne pour moi, ta

marraine, tu sais... Elle a fait beaucoup, beaucoup... Elle te dira.

Cependant il ne résiste pas au plaisir de l'annoncer lui-même.

Un sourire, d'abord esquissé comme avec souffrance, s'épanouit

graduellement jusqu'à illuminer les yeux, le front, toute la face,

d'un rayonnement ingénu.

Il fait signe qu'il veut parler de plus près. Jean se penche sur le

lit. Le docteur lui prend le visage et l'approche de sa bouche.

LE DOCTEUR.--Jean... Ta marraine ne t'a rien dit? (Solennel.) Je me

suis confessé, hier.

Il recule un peu la figure de Jean pour savourer sur ses traits

l'émotion que cet aveu lui cause. Puis il l'attire à nouveau:

LE DOCTEUR.--Je devais communier aujourd'hui... Mais quand ils m'ont

dit que tu venais, je t'ai attendu... Demain, avec toi ... avec vous

tous...

Jean se redresse; il fait l'effort de sourire joyeusement, et détourne

les yeux. Une déception confuse, irraisonnée, poignante...

LE DOCTEUR (avec un regard lointain, un peu craintif).--Tu sais mon

petit, on a beau dire... (Secouant la tête.) C'est un x terrible...

* * * * *

Le lendemain.

La chambre du docteur. Aspect nu et grave.

L'office est terminé.

Mme Pasquelin, raidie contre toute émotion, remet en ordre la commode

qui a servi d'autel.

Le malade est assis, soulevé sur ses oreillers. Le jour des fenêtres

tombe à plein, écrase la figure, fait luire le blanc de l'œil. Le

front se penche, les cheveux sont en désordre; la barbe est longue,

les joues creuses. Le regard, sans lorgnon, clignotant et décentré,

est pensif, exalté et puéril.

Cécile et Jean se sont approchés du lit.

Ce matin leur amour ne les tourmente plus; il fait partie d'eux-mêmes;

il est absolu, définitif. Une certitude les possède, d'aimer l'un et

l'autre pour la première et pour la dernière fois.

Depuis hier, dans l'état du malade, un inexplicable et indiscutable

changement: un calme surprenant, une détente. Indice de mieux qui les

épouvante!

Le regard lointain qu'ils examinent en silence, passe sur eux et

s'arrête; mais ils ne se sentent pas atteints par lui; il les

traverse, les dépasse, tendu au-delà, au-delà...

Puis un sourire affectueux, mais forcé, empreint d'un irrésistible

éloignement.

LE DOCTEUR (d'une voix sans timbre et pourtant nette).--Vous voilà tous

les deux là... C'est bien... C'est bien... Donnez-moi vos mains.

Son sourire se fige, conventionnel. Il semble tenir un rôle et s'en

rendre compte, et se hâter pour en avoir fini.

Il joue avec les deux mains qu'il a rassemblées entre les siennes.

Mme Pasquelin s'est arrêtée au pied du lit, les traits altérés.

LE DOCTEUR (à Mme Pasquelin).--N'est-ce pas? C'est très bien... Les

deux petits...

Cécile en larmes, s'abat sur l'épaule de sa mère, qui attire Jean

contre elle. Ils forment un groupe enlacé.

Les yeux du mourant, qui vaguaient, effleurent lentement Cécile,

puis Mme Pasquelin, et soudain se fixent sur Jean avec une hostilité

catégorique, une lueur aigüe de rancune ... puis une supplication

déchirante, aussitôt dissipée.

Jean Barois · 第 41 / 165 题