Il passe une page. Ses yeux tombent sur: «_Cécile va bien_...»

--«Cécile...»

Un regard vers la cheminée, où il avait mis sa photographie. Elle n'y

est plus...

--«C'est vrai, je l'ai cachée depuis qu'Huguette vient ici...

Huguette!... Six heures, elle ne va pas tarder à venir...»

Un malaise poignant: Cécile et Huguette confondues dans sa pensée; les

deux noms ensemble sur ses lèvres...

Il passe nerveusement la main sur son front:

--«Ça ne peut pas durer...» Et, tout à coup, le sentiment très net que

c'est déjà fini: ça ne pouvait durer que parce qu'il n'y réfléchissait

pas vraiment...

«... Cécile va bien, elle a un peu grandi ces derniers temps, ce qui

l'a fatiguée. Elle va plusieurs fois par semaine avec son ouvrage

passer l'après-midi auprès de ton père. Elle s'emploie de son mieux

pendant ces longs tête-à-tête...»

Son regard mécontent se fixe.

Il aperçoit le docteur, étendu près de la cheminée; le jour baisse,

Cécile est assise devant la fenêtre; son petit front bombé penche

obstinément sur son ouvrage; elle insinue des mots préparés d'avance...

Cette vision lui est odieuse.

--«Pourquoi employer Cécile à cette besogne?»

Il se lève, fait quelques pas à travers la chambre; puis il se dirige

vers son bureau et ouvre un tiroir fermé à clef.

La photographie de Cécile...

Il s'approche de la lampe.

C'est une ancienne épreuve: Cécile accoudée à un dossier gothique, les

mains croisées, la tête un peu de biais, les yeux souriants; elle est

coiffée comme autrefois: un gros nœud sur la nuque.

Long, long regard. Exaltation croissante... Non, rien n'est changé;

elle seule existe; rien autre ne compte!

Huguette! Pauvre Guette... Il sourit en pensant à la petite peine

qu'elle aura, lorsqu'il lui dira:--«C'est fini, laisse-moi; reprends

ta vie, je reprends la mienne... Je retourne vers celle que je n'ai

cessé de porter en moi.»

Une demi-heure plus tard.

La pointe d'une ombrelle gratte à la porte.

Huguette, en toilette claire, un grand chapeau chargé de fleurs.

HUGUETTE.--Bonjour mon loup, ça va? C'est comme ça que tu me dis

bonjour? Prends garde à mon chapeau...

Il la voit avec un recul inouï... Presque sans émotion.

Elle a jeté son ombrelle en travers du lit et se dégante posément.

HUGUETTE.--Ce n'est pas tout ça, mon petit... Je ne peux pas dîner avec

toi. J'ai laissé Simone au Vachette, avec son nouvel ami, tu sais... Il

a trois fauteuils pour ce soir à Cluny, et on dîne ensemble avant...

T'es pas fâché?...

JEAN.--Mais non...

Elle s'avance vers lui. La lampe, basse, éclaire les courbes lisses

de sa robe. En haut, dans l'ombre, ses mains nues et sa bouche

entr'ouverte, fraîche...

Ah, ce brusque désir d'elle! Souvenir brutal de telle place de chair

plus pâle, plus satinée...

... Il la saisit, il enfonce son visage dans ses cheveux...

Il pense: «Non c'est impossible que ça finisse comme ça... Encore une

nuit, et demain, demain...»

Elle s'échappe de ses bras, en riant.

HUGUETTE.--Laisse, que je me lave les mains...

Il la regarde aller vers le coin obscur de la toilette, relever

soigneusement ses manches, et poser sans hésitation ses bagues dans un

cendrier qui est là.

Une animosité soudaine... Il pense: «Comme elle est chez elle!... Ah,

rompre, s'évader!... Tout de suite!... Ce soir!...»

Résolution définitive, qui l'apaise et l'éloigne d'elle.

Il soupire doucement. Il la regarde, attentive à ses ongles, le visage

froncé, enlaidie.

C'est fini, irrémédiablement:--quelque chose de cassé, de tout à fait

cassé...

HUGUETTE.--Accompagne-moi jusqu'au tramway?...

Ils sortent.

La rue de Rennes. Sept heures. Une cohue tumultueuse: la ruée des

banlieusards vers la gare Montparnasse.

Jean marche devant, pour fendre le flot.

HUGUETTE.--Voilà mon tram'... Alors c'est convenu? Si tu ne viens pas

me chercher à la sortie de Cluny, je rentre directement... A tout à

l'heure, mon loup... Zut, le voilà qui file!

Elle bondit, bouscule des gens...

Il suit des yeux sa silhouette noire, qui saute sur la plateforme

éclairée, cueillie par le geste arrondi du conducteur.

Il est pris d'un tremblement de tout le corps.

Le tramway s'éloigne dans la nuit piquée de lumières.

Il reste là, debout, devant la terrasse d'un café. L'odeur acidulée

des absinthes. Des gens passent. On glapit les feuilles du soir.

Jean Barois · 第 39 / 165 题