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[26] Les premiers noirs que les négriers européens arrachèrent à la côte

d'Afrique, pour les transplanter sur le sol des Antilles, apportèrent

avec eux, dans le sein de leur nouvelle patrie, non le culte de leurs

idoles, car ils n'avaient pas de culte, mais cette superstition sauvage

qui naît au coeur de la barbarie, et qui, pour se perpétuer, n'a besoin,

ni de culte ni de croyance. La sorcellerie, cette sorte de religion des

peuplades africaines, recouvra toute sa puissance dans nos colonies

naissantes, où l'état d'esclavage des nègres devait contribuer encore à

donner un nouveau degré d'abrutissement à leur crédulité et à leur

ignorance. Toutes les habitations eurent bientôt leurs nègres-sorciers,

et les chefs de plantations, devinant le parti qu'ils pourraient tirer

pour eux-mêmes, de la soumission que les oracles du destin

rencontreraient dans les noirs dont ils abusaient la simplicité, ne

favorisèrent que trop la pratique des exorcismes et des évocations les

plus propres à maintenir les ateliers dans la dépendance et

l'aveuglement. La religion chrétienne, à laquelle on pensait convertir

en masse les nègres de traite, en leur prodiguant le baptême sur le

rivage des paroisses où ils débarquaient, ne put lutter que faiblement

contre les idées superstitieuses avec lesquelles ces misérables étaient

nés, et qui leur offraient cet attrait du merveilleux toujours si

séduisant pour les peuples malheureux et sauvages; et pendant qu'aux

yeux surpris de leurs tristes ouailles, les ministres de l'évangile

étalaient les pompes de l'église romaine, leurs néophytes allaient

chercher la nuit, dans les antres ou les repaires de quelques vieilles

négresses, devenues leurs sybilles, la seule révélation à laquelle ils

voulussent croire. La magie, qui de tous temps fut la ressource des

faibles contre les forts, fut aussi, chez tous les hommes, le moyen dont

se servent les forts pour assujettir les faibles. Chaque habitant, ayant

à sa discrétion le nègre sorcier dont il dirigeait les inspirations,

trouva trop commode de faire parler la fatalité par la bouche du devin,

qui recevait ses ordres, pour renoncer, en faveur des austères intérêts

de la foi, au moyen de domination qu'il rencontrait dans la crédulité de

ses esclaves; et aujourd'hui même que les maîtres n'ont plus besoin de

recourir indirectement aux ressources cabalistiques de la sorcellerie,

pour obtenir de leurs noirs l'obéissance qu'ils peuvent invoquer au nom

de la loi, il existe encore sur la plupart des habitations, des nègres

médecins qui passent pour guérir les morsures de serpent avec le secours

seul d'un art surnaturel. C'est ainsi, par exemple, que dans plusieurs

ateliers, on trouve ou un nègre sorcier qui se flatte de guérir par des

paroles, en prononçant certains mots consacrés, ou un nègre chirurgien

qui guérit avec des herbes, en appliquant sur la blessure du malade,

certaines plantes auxquelles il prétend communiquer une propriété

curative dont il a seul deviné le secret. Ce charlatanisme, qui ne peut

plus abuser que ceux qui en sont quelquefois la victime, est la dernière

trace que la superstition d'un autre temps ait laissée dans les moeurs

nègres de nos colonies, et la dernière concession peut-être que les

maîtres d'habitation aient pu faire à cette honteuse superstition,

qu'ils se bornent à tolérer, et qu'ils rougiraient aujourd'hui

d'exploiter au profit même de leur autorité.

Mais par combien de maux les colonies n'ont-elles pas expié le tort

d'avoir trop long-temps favorisé le déplorable engouement de leurs

esclaves, pour les pratiques de la sorcellerie! Quelle page cruelle les

anciens habitans auraient épargnée à la sombre histoire de l'humanité,

s'ils avaient pu prévoir, qu'un jour, la caste des nègres-sorciers

donnerait naissance à l'infernale caste des nègres empoisonneurs, et

qu'après s'être contentée de faire des dupes pendant deux siècles

d'avilissement moral, l'antique sorcellerie des Antilles se contenterait

à peine, plus tard, d'immoler des milliers de victimes sur les autels

sanglans de la superstition!

Avant que la civilisation, qui commence à peine à poindre en France,

n'eût pénétré à bord de nos navires, les matelots de nos équipages

encore trop puissamment dominés par les idées que leur isolement tendait

à entretenir, abordaient rarement les rivages de nos colonies, sans

aller interroger les devineresses du pays, sur l'avenir que la

Providence réservait à leurs projets ou à leurs espérances. Plus la

sybille était noire, laide ou contrefaite, et plus ses prédictions

devenaient irrévocables aux yeux de ses crédules cliens; et c'était déjà

trop pour eux, qu'elle parût tenir par quelque chose d'ordinaire à cette

humanité avec laquelle elle ne devait avoir rien de commun, pour faire

croire à l'infaillibilité de ses oracles. Les prêtresses de Delphes ou

de Delos, remplies du Dieu qui les inspirait, ne demandaient leur

prophétique délire qu'au ciel dont elles étaient les redoutables

organes: plus terrestres dans leurs saintes évocations, les pythonisses

des Antilles se bornaient à puiser leur extase dans l'humble tafia, dont

les fidèles avaient soin de les abreuver, pour faire bouillonner dans

leur sein, la divinité qui devait s'exprimer par leur bouche. C'était,

au reste, lorsque la prophétesse n'était plus à elle, qu'elle pouvait

seulement être toute entière au démon qui la possédait. Je me rappelle

encore la vulgaire ingénuité avec laquelle un jeune matelot Bas-Breton,

rendait compte à l'un de ses camarades, de la réponse que lui avait

faite une _diseuse d'avenir_, qu'il avait eu la bonhomie d'aller

consulter à la Martinique, sur son prochain voyage en France.

--Elle m'a prédit trois choses, dit d'abord le jeune homme.

--Quelles trois choses? lui demanda son ami.

--Courte traversée, grosse mer et bonne arrivée.

--Comment était-elle, la vieille négresse, quand elle t'a réglé ta bonne

aventure?

--Saoule comme le tambour du diable! c'est moi qui lui avais payé _son

plein_ de liqueur, pour qu'elle fût perdue de boisson avant de me

prononcer son jugement définitif...

--A la bonne heure! car c'est comme ça qu'il faut s'y prendre, si l'on

veut en avoir un peu de vérité. Et encore!...

Aujourd'hui, le peu de superstition qui reste aux matelots n'a plus

recours, pour communiquer avec le destin, à l'intermédiaire honteux des

négresses nécromanciennes; et lorsqu'ils ont la protection du ciel à

invoquer au milieu de leur vie de dangers, c'est au ciel qu'ils

s'adressent directement pour appeler dans la ferveur d'un _ex-voto_,

l'assistance d'une divinité secourable, qu'une foi sincère leur a appris

à reconnaître et à adorer. Mais en cessant de rendre ces oracles, que

les marins eux-mêmes sollicitaient d'elle autrefois, les sorcières

nègres n'ont pas encore renoncé à exercer sur les destinées des

Européens l'influence mystérieuse qu'elles s'attribuent toujours le

pouvoir de diriger ou de changer à leur gré. Leur règne a pu passer, en

un mot, mais l'orgueil du pouvoir leur est resté; et c'est là peut-être

la prétention qu'il est le plus difficile, et peut-être aussi le moins

utile de détrôner. Au Brésil, par exemple, vous rencontrez des femmes de

couleur, qui vous disent, avec la naïveté de la plus intime conviction,

qu'elles n'ont pas le secret de deviner l'avenir, mais qu'elles ont le

don de jeter _un sort_ ou _un charme_ sur les amans qu'elles veulent

s'attacher invariablement. Or, savez-vous en quoi consiste cet art

merveilleux auquel bien certainement nos beautés européennes

n'ajouteront qu'une foi très médiocre? On cueille un brin d'herbe dans

certain jour de croissance ou de décroissance de la lune, on cache ce

précieux simple érotique dans les effets ou le linge de l'objet aimé, de

manière à ce qu'il ne puisse pas être aperçu de l'heureux ou malheureux

objet qu'il s'agit de rendre constant, et tant que la volonté de

l'enchanteresse persiste, la victime fortunée de l'enchantement, n'a ni

le pouvoir, ni même le désir de devenir infidèle à l'auteur du sort qui

lui a été jeté. C'est enfin un moyen infaillible, que les syrènes du

Brésil ont trouvé, de couper les ailes à un amour volage que l'Europe

leur avait fait connaître, si peu de temps après avoir découvert le

Nouveau-Monde. Nos beautés, qui ont si orgueilleusement négligé l'emploi

de ces philtres que leur recommandent partout si expressément Tibulle et

Ovide, n'auraient certainement pas deviné le procédé des Brésiliennes.

Dire la foi que les belles de Bahia et de Rio ajoutent à l'efficacité de

leurs tendres maléfices ne serait pas chose fort facile; et si l'on

jugeait de la confiance qu'elles peuvent avoir dans l'effet de leurs

sortiléges, par la ruse qu'elles ont employée quelquefois pour en

assurer l'apparente infaillibilité, on serait assez tenté de suspecter

autant la sincérité de leur conviction, que l'efficacité réelle du moyen

dont elles se servent pour assurer leur triomphe.

Une jeune fille de Sergippe, dont un capitaine portugais était parvenu à

se faire aimer, sans avoir recours à d'autre charme qu'à celui de

l'amabilité qu'il possédait, voulut rendre impossible le départ de son

amant, en jetant dans sa malle une petite parcelle d'une plante à

laquelle elle attribuait la vertu singulière d'enchaîner à ses côtés le

marin dont elle avait partagé la passion. Le moment du départ venu, le

marin s'embarqua, étonné de voir la tranquillité avec laquelle sa

maîtresse le laissait s'arracher de ses bras. Le navire largue les

voiles qui vont l'emporter au loin, et la jeune fille se contente de

répéter assise sur le rivage: il a beau faire, il ne partira pas! Le

navire, cependant, est enlevé au large par la brise de terre, et, au

souffle de cette brise fugitive, la jeune fille mêla encore ces mots: il

_croit_ être parti, mais il reviendra ce soir. Le soir arrive et

enveloppe dans ses ombres, et la voile que la confiante amante a vue

disparaître à l'horizon, et le rivage sur lequel elle n'a pas voulu dire

le dernier adieu à son amant.

Trois, quatre, cinq jours, huit jours, se passèrent; le navire qui

devait revenir le soir de son départ, ne revint pas. Je rencontre la

jeune fille, et je lui demande si elle croit encore au sort qu'elle a

jeté dans la malle du capitaine absent. Comment, me répond elle en me

montrant un brin d'herbe desséchée, comment pourrais-je ne pas croire au

sort que j'avais jeté sur lui, puisque moi-même, une minute avant son

départ, je l'ai dégagé de son charme, en retirant de sa malle ce brin de

sensitive que j'y avais placé?

Il faut convenir que, s'il m'avait été possible de douter de l'influence

des sorts jetés par cette Médée créole, il ne pouvait plus m'être permis

de révoquer en doute la bonne foi de ses explications.

Les trois pirates (1/2) · 第 45 / 67 题