[1] Les événemens qui signalèrent en l'an X la reprise de la Guadeloupe
insurgée, mirent en présence ces deux noms célèbres, que j'ai associés
de nouveau dans la première page de mon livre qui n'ajoutera
malheureusement, ni un fleuron de plus à leur célébrité, ni un souvenir
de plus aux souvenirs honorables qu'ils ont laissés.
Ce fut au général de division Richepanse, que le premier consul confia
pendant la petite paix la mission de réduire cette île, la seule
possession d'outre-mer qui, avec St.-Domingue, résistât à la nouvelle
organisation coloniale décrétée par le gouvernement de la métropole. Un
homme de couleur, nommé Magloire Pélage, voulant s'élever, dans son
pays, au rôle que remplissait alors avec un certain éclat,
Toussaint-Louverture au cap Français, s'élança à la tête des nègres et
des mulâtres pour repousser la constitution consulaire qui leur avait
fait espérer la liberté et qui ne leur rapportait que l'esclavage dont
ils s'étaient affranchis. Le contre-amiral Lacrosse, gouverneur-général
de la colonie attaquée par les rebelles, fut obligé d'abandonner le
champ de bataille à l'insurrection victorieuse, et d'aller chercher un
refuge dans l'île anglaise de la Dominique... A la nouvelle de cet
événement, Richepanse partit de Brest avec sa petite armée
expéditionnaire, sur une division commandée par le contre-amiral Bouvet,
et débarqua à la Guadeloupe pour soumettre et punir les révoltés dans
lesquels le premier consul n'avait voulu voir que des coupables à
châtier, et non des hommes égarés avec qui le gouvernement pût
s'abaisser à parlementer.
Le débarquement des troupes françaises s'exécuta sous le feu mal servi
des batteries de la Basse-Terre. Un corps de noirs commandé par Pélage
tenta de s'opposer à la descente: il fut culbuté, dispersé, et les
débris de cette bande d'insurgés inaguerris allèrent se jeter dans un
petit fort où, cernés de toutes parts, ils se firent sauter avec la
poudre qu'ils avaient tenté trop inutilement d'employer à la défense de
leur cause et de leur patrie. La Guadeloupe se rendit à discrétion,
après cette vaine résistance, au général en chef, et la soumission de
Pélage fut bientôt annoncée en France, comme un événement important et
décisif pour l'avenir des Antilles. Telle fut l'élévation fugitive et la
chute subite de ce mulâtre, qui, pendant l'insurrection dont il était
devenu l'âme et le coeur, aurait pu tracer en caractères de feu et de
sang, la date de son passage éphémère au pouvoir, et qui sut arrêter les
excès des siens et respecter la faiblesse des habitans que le sort des
armes avait mis en sa puissance. Magloire Pélage, dont on aurait déjà
oublié le nom à la Guadeloupe, si ce nom n'avait rappelé que du sang ou
de l'ambition, a laissé de lui des souvenirs remarquables que l'histoire
traditionnelle du pays s'est plue à recueillir, parce que cet homme fut
autre chose qu'un insurgé ridicule et qu'un rebelle vindicatif.
Le général Richepanse, que tant de combats avaient épargné en Europe et
que tant de gloire environnait déjà, mourut de la fièvre jaune à la
Basse-Terre, après avoir fait réintégrer l'amiral Lacrosse dans son
ancien gouvernement, et au moment où la colonie française attendait son
bonheur de la sagesse du guerrier à qui elle devait sa tranquillité
renaissante. Richepanse avait trente-sept ans lorsqu'une mort trop
soudaine vint le frapper au sein de toutes les espérances que la patrie
avait encore placées en lui. Un des forts de la Basse-Terre prit le nom
de _Fort-Richepanse_, en recevant avec orgueil dans son enceinte le
cercueil et la dépouille périssable du jeune et illustre capitaine dont
la colonie pleurait la fin prématurée, et dont notre histoire militaire
avait depuis long-temps recueilli le noble souvenir.