«Dès que je vous eus quittés tous deux, il y a un an, à la
Pointe-à-Pitre, allant chacun chercher au loin fortune ou malheur, je me
dirigeai, guidé par une idée qui me souriait depuis long-temps, vers
l'île de Cuba, à bord d'un petit caboteur qui en quelques heures et pour
quelques piastres me jeta mon sac et moi à Matanzas.
BASTRINGUE. A Matanzas! Oui, on connaît ça: quinze lieues dans l'Est ou
l'Est quart-Sud-Est de la Havane. L'endroit est habité par un millier de
flibustiers de toutes nations et de toutes couleurs, hormis la bonne.
SALVAGE. L'endroit, comme vient de le faire remarquer si judicieusement
maître Bastringue, m'avait toujours paru convenable et exploitable. Je
sondai le mouillage et la passe avant de laisser tomber ma grande ancre
sur ce fond, et de relâcher momentanément dans le petit port. Un joli
brick mal entretenu, mal peigné, mais encore capable de tenir un ou deux
mois sur l'eau, assez léger d'échantillon, mais aussi bien taillé pour
la marche que faible d'apparence, devait être vendu à l'encan après
avoir été saisi par un croiseur pour s'être essayé maladroitement à
faire quelque peu de piraterie. On semblait disposé à le donner pour peu
de chose; je l'achetai quatre mille gourdes, moitié juste de la somme
que j'avais emportée sous la doublure de mon gilet de course. Ayant
ainsi trouvé un navire à me mettre sous les pattes, il ne me restait
plus qu'à chercher un équipage à mettre à bord du navire. Le geôlier de
la prison, espèce de gueux qui aurait mieux été à sa place dedans qu'à
la porte de la turne qu'il gardait, se chargea, moyennant une petite
commission, de devenir mon commissaire d'armement. Tous les bandits qu'à
grands coups de rotin, il parvenait à faire sauter par dessus les murs
de son presbytère, venaient me tomber sur les bras pour me demander si
je voulais d'eux et où j'aurais l'intention de les conduire. Je
répondais à toute cette garniture de potence: Je te prends pour faire ce
que je voudrai de toi, et pour aller où il me fera plaisir de te
_trinque-baller_. C'est bien, me disaient mes nouvelles recrues, ça
vaudra encore mieux que la prison et le supplément de coups de liane que
nous élonge chaque soir le geôlier.--Mais, mes avances, capitaine?--Tes
avances, tu les toucheras à la mer, si tu n'arrives à bord que le jour
du départ. Jusque là, cache-toi où tu pourras. Tu me fais l'effet
d'avoir besoin de te reposer à l'ombre et moi aussi. Ils m'avaient
compris: je les avais jaugés, cela devait nous suffire.
Je commençai, aidé de quelques esclaves à moitié matelots, le réarmement
du bateau dont j'étais devenu l'unique maître après Dieu. Les desseins
que l'on me supposait en me voyant rapetasser et régréer mon brick, sans
avoir confié à âme qui vive le projet qui m'avait conduit à Matanzas,
excitèrent la défiance des autorités et la jalousie des spéculateurs de
l'endroit, et je compris bientôt à leur mine sournoise, que la
dissimulation et l'audace me seraient nécessaires pour faire quelque
chose de bien au milieu des lurons de ce gabarit.
En quinze ou vingt jours cependant ma barque un peu rafistolée, se
trouva en état à peu près de tâter de la mer, et ce fut alors seulement
que je me sentis respirer à l'aise. Il ne me manquait plus pour filer
que la permission du gouverneur et l'équipage auquel j'avais donné
rendez-vous pour l'heure du départ, et qui, à un signal convenu, devait
me tomber à bord raide comme grêle, pour appareiller dans la nuit.
Avant d'aller plus loin dans le récit des événemens que j'ai à vous
retracer, il est déjà temps de vous dire que pendant les deux ou trois
semaines qu'il m'avait fallu employer à Matanzas au racastillage du
bateau, j'avais remarqué dans une des maisons près desquelles j'étais
amarré, une petite jolie scélérate de femme ou de fille, qui me souriait
avec coquetterie, toutes les fois qu'il me prenait envie de la saluer en
la voyant paraître et disparaître à sa croisée, comme une pièce de canon
que l'on met et que l'on rentre en batterie à l'exercice. La mine
croustillante et les yeux pétillans de la senorita, me plurent ou
m'agacèrent, l'un ou l'autre. Je lui envoyai des baisers sans plus de
façon sur le bout de mes doigts, ainsi que cela se pratique quelquefois
lorsqu'on n'a rien de mieux à faire que de faire l'amour à la volée; et
à mes baisers télégraphiques on répondait par une pluie de fleurs jetées
sur moi à pleines mains et à plusieurs reprises. Bon! me dis-je alors:
la beauté mord à l'hameçon, et il me faudra rabraguer bientôt ma ligne à
bord: le poisson donne; ne nous endormons donc pas sur le lieu de pêche.
Ce que j'avais résolu fut exécuté. Un soir j'entre dans la maison de mon
objet sans même avoir levé la tête pour regarder le numéro du logis.
J'embrassai, pour lier plus vite la conversation, le jeune tendron que
je n'avais encore embrassé que d'imagination et à longueur de gaffe.
Quatre grands nègres auxquels je n'avais pas pris garde me tombèrent
incontinent sur le dos et me repassèrent, malgré les cris et les prières
de ma douce conquête, une trempe de coups de bambous dont je me souviens
encore à l'heure qu'il est comme si c'était d'hier, et qui ne laissent
pas que de me chatouiller rudement les omoplates, je vous le cautionne,
quand le temps est humide et que les vents menacent de hâler le Sud.
BASTRINGUE. Sais-tu bien que c'est tout de même un fameux baromètre que
tu as gagné là; mais va toujours, mon capitaine, ton histoire et tes
coups de trique commencent à m'amuser joliment, moi. Pousse toujours de
fond: l'histoire me plait, et sans me flatter je puis dire que je me
connais assez bien en contes et en histoires.
SALVAGE. Le lendemain de la volée que j'avais reçue et du baiser au
naturel que j'avais eu le plaisir de donner, j'appris que je m'étais
frotté, moi téméraire et obscur roturier, à un quartier de noblesse du
pays, et que ma princesse n'était rien moins que la fille d'une des
familles les plus anciennes de la colonie, famille à la vérité aussi
pauvre que noble, mais aussi fière que pauvre. Rafale et orgueil! à la
mode espagnole enfin.
«Le lendemain aussi, pour appliquer le baume réparateur du sentiment sur
la meurtrissure amoureuse des coups de bâton qui m'étaient arrivés si
vitement d'aplomb sur les épaules, la petite brune me fit signe de
passer sous sa fenêtre pour que je pusse jouir et m'abreuver
délicieusement des larmes que ma mésaventure lui faisait verser sur ma
mystification et mes contusions. Ce fut elle à son tour qui m'expédia au
bout de ses jolis doigts effilés, la double et la triple valeur, au
moins, de tous les baisers aériens que j'avais envoyés escomptés à son
adresse pendant les quinze ou vingt jours de mon armement sous ses
croisées.
Enfin force me fut alors de tirer d'un fait aussi évident la conclusion
consolante que j'étais aimé autant et plus peut-être, que je n'avais été
rossé, et ce n'était pas peu dire, je vous le jure.
FRÈRE JOSÉ. Tout cela est sans doute fort bien, fort intéressant pour
toi, mon brave Salvage, Mais de grâce fais-moi l'amitié de m'apprendre
ce que notre affaire, à tous trois, peut avoir de commun avec ce que tu
nous racontes là?
SALVAGE. Donne-toi la peine de m'écouter et laisse-moi le temps de
poursuivre, et tu verras, après cela, comment tous ces faits se lient
intimement à l'objet principal du récit que j'ai à vous faire.
BASTRINGUE. Et sans doute, laisse-le aller de l'avant, José, puisque tu
vois que tout ça se tient ensemble et comme par la queue; l'amour et les
coups de trique, la noblesse et les embrassades en plein bois. Il n'y a
rien au monde qui me fasse plus de plaisir à moi que les raclées des
amoureux quand c'est les autres qui les hâlent en dedans pour leur
propre compte. Chacun son goût. Va toujours de l'avant, mon vieux; comme
ça va bien, tu me fais un sensible plaisir et je t'écoute.
SALVAGE. Une fois mon navire armé, il me fallait, comme je pense vous
l'avoir déjà dit, un équipage pour le manoeuvrer et un billet de passe
pour pouvoir sortir légalement de la rade. Mais j'avais encore si peu
songé à me mettre en règle sur ce dernier article, que je ne m'étais pas
même occupé, le croiriez-vous, de donner un nom à mon corsaillon. Le
brick portait auparavant autant que je puis me le rappeler, un nom de
sainte ou de saint espagnol, car c'est presque toujours soit dit en
passant, sous des noms de saints, que ces lurons vous font dévotement la
piraterie. Mon brick donc s'appelait le _el Santo-Benito_, la
_Santa-Maria_, la _Santa-Catharina_ ou quelque chose de pareil. Je lui
donnai le nom de ma sainte à moi: _La Hermosa Padilla_, la _Belle
Padilla_. Rien que cela s'il vous plaît; le nom de ma dulcinée aux
baisers aériens et aux coups de bambous fort terrestres. La pauvre
petite patronne de mon bateau, me parut toute bouleversée de sensibilité
en apprenant cet acte de galanterie française; et dès ce jour elle jura,
me dit-on, de n'avoir jamais d'autre époux ou d'autre amant que moi.
Merci de la préférence! pensai-je. Je jurai de mon côté, moi qui jure
aussi bien qu'un autre à l'occasion, que je ne serais jamais son époux,
et que je ne serais son amant que pour passer agréablement une heure ou
deux avec elle. Vous apprendrez bientôt vous autres, par ma propre
expérience, qu'avec ces gueusettes de femmes on ne peut jamais répondre
de ce qu'on fera ou de ce qu'on ne fera pas dans la vie.
--Est-ce qu'il serait marié à présent? demanda à voix-basse maître
Bastringue à frère José, en entendant son ami Salvage faire cette
dernière réflexion d'un ton demi-goguenard et demi-sérieux. Frère José
ne répondit à cette expression des doutes de son collègue qu'en élevant
ses maigres épaules à la hauteur de ses oreilles, et d'un air qui
semblait dire: Je n'en sais rien, mais au surplus, je m'en moque.
Salvage reprit:
--Une nuit, c'était la veille du jour fixé pour mon départ, une nuit,
ai-je dit, qu'enveloppé de mon manteau, je faisais seul le quart par
distraction sous les fenêtres de mon objet, je me trouvai accosté par un
petit homme que j'avais cru déjà voir passer à contre bord de moi.
«Senor capitan, me dit en me saluant mon inconnu, est-ce bien
vous?--Parbleu! si c'est moi, lui répondis-je: la belle question! Que me
voulez-vous?--Vous dire deux mots.--Dites-en quatre, mon ami, mais
commencez vite pour que ça finisse plutôt.--Oui, mais éloignons-nous,
s'il vous plaît. Je crains qu'on ne m'ait déjà aperçu. Allons plus loin,
de grâce.--Volontiers, répondis-je encore, si cela peut vous être
agréable, pourvu que ça ne soit pas trop loin. Mais à quel senor,
puisque senor il y a, ai-je, s'il vous plaît, l'honneur de parler à
cette heure indue, assez peu faite pour la conversation?»--L'ingrat!
s'écria alors douloureusement mon étranger, ou plutôt mon étrangère, il
ne me reconnaît seulement pas!... C'était Padilla, mi hermosa Padilla
elle-même, en chair et en os, et même en habit de cavalier. Mais le
diable que je l'eusse reconnue à sa voix et sous son déguisement!
C'était la première fois de ma vie que je l'entendais parler. Le soir de
ma malencontreuse introduction chez elle, je ne l'avais entendue que
crier et gémir!
«Pour répondre en galant chevalier au désir qu'elle m'avait d'abord
exprimé, je l'entraînai, en courant comme un voleur, à quelque distance
du lieu où elle paraissait tant redouter de rencontrer des surveillans
ou des indiscrets. Avant de reprendre haleine, et de nous croire un peu
en sûreté, nous galopâmes tous deux pendant un bon quart-d'heure, et au
risque de nous faire piquer par les serpens, dont ce coquin de beau pays
est infecté. Mais comme me faisait observer allégoriquement et
judicieusement Padilla, en arpentant le terrain avec moi, les serpens
qui se cachent dans les hasiers sont moins dangereux aux amans que les
mauvaises langues qui glissent un mot perfide sous les fleurs de
l'amitié. Dès que je pus me supposer à l'abri des importuns et des
jaloux, j'essayai, bien entendu, à prendre avec ma conquête des libertés
analogues à la circonstance; pas moyen; l'espagnole, qui jusque là
s'était montrée si tendre avec moi, se montra plus fière et plus
intraitable que je l'avais crue douce et facile sur l'article. Ce
qu'elle semblait avoir à me communiquer me parut même beaucoup plus
pressé pour elle, que la bagatelle n'était tentante pour moi. Je me
décidai à attendre un moment plus opportun pour renouveler mes attaques,
et à écouter ce qu'elle avait envie de me communiquer si
précipitamment.--On en veut à ta vie, me dit-elle d'un air tout pénétré
du danger qu'elle m'annonçait.--Et qui, lui demandai-je en souriant,
peut en vouloir à ma vie?--Le gouverneur à qui ma main a été promise
malgré moi. S'il ne peut te faire assassiner ici, sois sûr qu'il aura
ton sang ailleurs. L'infâme Cotumbo, le plus redouté des pirates du
pays, lui a juré que s'il te rencontre à la mer, il lui rapportera ta
tête; et le gouverneur s'est engagé à payer au poids de l'or ce terrible
présent!... Son or et ta tête dans la même balance, comprends-tu
maintenant mon effroi?--Pas possible, m'écriai-je, un peu étonné de la
révélation.--Et crois-tu, me répondit Padilla, que, sans la certitude du
péril qui menace tes jours, je me serais exposée à venir ici sous des
habits autres que ceux de mon sexe, pour t'accorder un rendez-vous
d'amour? Va, sois assuré que si j'ai oublié jusque-là tous les devoirs
de la pudeur, et que si j'ai bravé la colère et la malédiction de mes
parens, que la connaissance de ma démarche imprudente pourrait plonger
dans le désespoir, c'est que j'ai senti qu'il s'agissait de ta vie et
qu'un mot de moi pouvait te sauver... Pars donc, éloigne-toi vite, je
t'en conjure au nom de tout ce que tu as de plus sacré. Quelque chose
qu'il m'en coûte de me séparer sitôt de toi, je sens que ton absence me
sera mille fois moins pénible à supporter, que la crainte du danger que
tu courrais en restant plus long-temps ici... Moi-même, j'ai entendu les
affreux desseins du gouverneur et la promesse, plus affreuse encore, que
lui a faite Cotumbo... Eloigne-toi donc, je t'en conjure, je t'en
supplie à deux genoux; l'odieux gouverneur n'aura pas ma main, dût-il
m'arracher ce coeur qui ne peut être et qui ne sera jamais qu'à toi...
J'en jure par le ciel et par les mânes de ma mère! On vient!... fuis.
Adieu, mille fois adieu!»
«Et, comme de fait, la belle fila son noeud en prononçant ces derniers
mots, et je ne revis plus mon oiseau!
BASTRINGUE. Ah! écoute donc! c'est que ça court si vite les jeunes
filles, toutes fois et quantes ça n'a pas le bas des cotillons amarré
sur le _dormant_ des jambes. Mais tu orientas sans doute aussitôt, pour
lui appuyer la chasse dans les hasiers du voisinage?
SALVAGE. Un peu étourdi, malgré le sang-froid que je conserve assez
passablement dans les grandes occasions, un peu étourdi, vous ai-je dit,
de la confidence que venait de me faire si vivement ma princesse, je ne
m'aperçus qu'après lui avoir laissé gagner une bonne encablure de
terrain sur l'avant à moi, qu'elle m'avait remis en me quittant, quelque
chose dans la main. C'était un poignard et des cheveux! Elle était si
pauvre, cette noble fille d'une des plus antiques maisons de l'île de
Cuba!... En examinant plus tard et tout à loisir les deux objets qui
composaient ce cadeau précieux, je lus sur le manche du poignard:
_Vengeance pour lui!_ et sur le sachet de satin qui enveloppait la mèche
de cheveux: _Amour pour toi!_ Ces jeunes havanaises ont, le bon Dieu
m'emporte, des idées romanesques à faire mourir de rire, quand une fois
elles s'avisent d'aimer quelqu'un autrement que pour la farce. Effet
trop ordinaire, vous le savez, de la chaleur du climat et de l'ardeur de
leur imagination toujours montée à 25 degrés Réaumur, pas autre chose!
«J'ai professé presque toujours, il faut vous le dire, un assez grand
éloignement pour toutes ces aventures amoureuses qui commencent par des
soupirs et des oeillades bien tendres, et qui se terminent presque
toujours par des bâillemens et des dégoûts infiniment trop prolongés.
Mon imagination à moi n'a guère rêvé d'autres chimères et d'autres
plaisirs, que des courses sur mer et de bons coups de canon à donner ou
à recevoir. C'est à peu près là toute la chevalerie qui ait souri à ma
jeunesse, et qui m'ait créé ce que l'on appelle, en langage sentimental,
d'aimables illusions. Mais je vous avouerai, cependant, que malgré mon
indifférence assez caractérisée pour toutes sortes d'intrigues et de
liaisons galantes, la petite passion mutine que je croyais avoir
inspirée à Padilla, m'avait chatouillé quelque peu la partie la plus
sensitive de ma virile organisation, moins peut-être pour ce que cette
petite passion me promettait en jouissance, que pour ce qu'elle pouvait
me faire prévoir de périlleux et de funeste pour moi. J'aime enfin le
danger, puisqu'il faut exprimer clairement ici mon idée; j'aime le
danger pour le danger lui-même, parce que lui seul m'a fait éprouver
jusqu'ici les uniques émotions qui puissent plaire à mon âme, et qui
sachent remuer un peu rudement mon coeur blasé ou doublé en cuivre sur
toute autre espèce d'émotions. Jamais, par exemple, un navire, vous
comprendrez cela vous autres, ne m'a paru plus beau que lorsqu'il
s'apprête à envoyer une bonne volée dans les flancs du navire à bord
duquel je me trouve. Aussi, que de fois me suis-je dit, en raisonnant un
peu mes goûts et mes sensations: Si quelque jour il arrivait que le ciel
ou l'enfer te destinât une femme, puisse le destin te la faire enlever
du milieu des flammes ou au plus fort du carnage, pour la déposer
évanouie au pied des autels, et recevoir sa main au moment où ses yeux
se rouvriront épouvantés à la lueur d'un coup de foudre!
«Avec un pareil dévergondage d'idées, si vous voulez, ou une telle soif
d'émotions remuantes, si vous aimez mieux, il ne m'était pas bien
difficile de m'expliquer pourquoi la petite espagnole était parvenue à
m'inspirer un goût plus vif que celui que, jusque-là, j'avais éprouvé
pour une centaine d'autres femmes encore plus jolies et plus piquantes
qu'elle. Mais en réfléchissant un peu sensément à tout cela, je me
faisais quelquefois de la morale à moi-même et à ma manière, et je me
disais: Voyons, n'y a-t-il pas folie à toi, à louvoyer sous la batterie
d'une jolie corvette que tu n'amarineras jamais, pendant que les projets
que tu as formés t'appellent loin du coup de poignard dont quelques
lâches te menacent dans l'ombre? Que gagneras-tu, je te le demande, à
_soupirailler_ inutilement comme un tendre berger d'Arcadie, et à te
faire assassiner au détour d'une rue obscure pour n'avoir joué que le
ridicule personnage d'un pipeur de petites filles? Allons, secoue-moi,
plus vite que cela, toutes ces sottes rêvasseries en prenant ta casaque
de bord pour aller au large, et chercher plutôt à t'ouvrir la route la
plus courte, en déployant tes huniers au vent, pour échapper à ceux qui
prétendent te faire pourrir dans le port, ou poser devant toi la borne
insolente de leur autorité. Appareille en double et souplement, mon
garçon; c'est là ce que tu as de mieux à faire, et qu'on ne te casse
plus la tête de toutes ces balivernes là.
«On ne raisonne pas long-temps ainsi sans prendre un parti décisif, avec
mon caractère et dans mon état. Mon parti à moi fut bientôt arrêté. Je
me décidai, le lendemain même de mon entrevue avec la belle et fugitive
Padilla, à envoyer aux cinq cents diables tous les rendez-vous d'amour,
toutes les intrigues de rues et de ruelles, et la belle Padilla
elle-même avec ses larmes, ses sanglots, ses soupirs et tout le bataclan
d'usage.
«J'aurais fort bien pu, vous entendez, suivant la mode adoptée dans le
pays que j'habitais, me débarrasser du gouverneur et du forban qu'il
voulait mettre à mes trousses, en payant un brave nègre pour escofier
aristocratiquement et clandestinement l'un, et pour assommer
ostensiblement l'autre comme un dogue ou un taureau. Mais comme la fine
peau d'un gouverneur se paie cher dans l'île de Cuba, et que les menaces
de don Cotumbo n'avaient pas le pouvoir de beaucoup m'effrayer, je
jugeai à propos de laisser vivre l'homme en place par économie, et le
manant par suite du mépris qu'il m'inspirait. Ma double vengeance fut
ainsi ajournée: mais elle ne fut pas perdue pour cela, comme vous le
verrez plus tard, à mesure que j'avancerai dans la narration de mes
faits et gestes.
«Pour exécuter, au jour marqué, le déguerpissement que j'avais projeté,
je ralliai à petit bruit les cinquante ou soixante _va-nu-jambes_, qui
devaient composer mon noble personnel de course. Ces vauriens sortirent
ainsi que des loups affamés, de toutes les plus mauvaises tannières du
petit port, pour venir se grouper à mon bord sous l'autorité encore
assez équivoque de mon commandement. Il ventait dur, par bonheur pour
moi, le soir où il m'importait de vider la passe avec ce rebut de
canailles décrochées des gibets de Matanzas. La confiance que
j'inspirais aux chefs de la douane, de l'administration et de la marine
de l'endroit, n'avait jamais été telle, qu'ils eussent négligé jusque-là
toutes les précautions propres à m'empêcher de faire le coup que je
passais pour avoir préparé d'assez longue main, et il y avait à peine
une heure, en effet, que j'avais réussi, et non sans quelque peine et
beaucoup de mystère, à entasser dans ma cale mon ramassis d'équipage,
que le commandant militaire s'avisa de faire planter sur mon pont une
douzaine de grenadiers, chargés de s'opposer au besoin par la force, à
toute espèce de mouvement et de manoeuvre que je pourrais tenter dans le
but de quitter le mouillage. Ce procédé soldatesque m'étonna d'autant
plus, ce jour là, que j'avais eu soin de ne faire aucune démonstration
apparente qui pût révéler à la vigilance du gouverneur, le dessein que
j'avais de passer par dessus les petites formalités prescrites aux
navires qui voulaient sortir du port pour naviguer régulièrement. Je fus
d'abord on ne peut plus contrarié, et pour le moins aussi embarrassé du
séquestre militaire que les soupçons de l'autorité venaient d'apposer si
inopinément sur mon bâtiment... Le hasard, sur lequel je comptais fort
peu, fit plus pour moi, dans cette conjoncture difficile, que toutes les
mesures que je croyais avoir prises et sur lesquelles je comptais
beaucoup. Il ventait dur ce soir là, comme je crois avoir eu l'honneur
de vous le faire observer déjà; la brise était de terre et elle chassait
au large de gros nuages épais, avec une force et une vitesse qui
faisaient vraiment plaisir à voir. Un coup de vent des plus carabinés
s'annonçait enfin, et le baromètre que je consultai une centaine de fois
dans l'espace d'une heure, me faisait espérer quelque chose de bon pour
moi dans l'apparence épouvantable que présentait le temps. Les autres
bâtimens, mouillés à côté de mon brick, avaient déjà pris leurs
précautions pour faire tête au coup de vent qui s'annonçait, et pour
rester. Moi, j'attendais le moment de ne pas rester, et de détaler avec
l'aide de la tempête. Il vint à la fin, ce moment désiré, à l'heure où
la violence des redoutables ouragans, que l'on essuie si souvent aux
colonies, jette le désordre dans la manoeuvre de tous les navires et la
peur dans l'âme de tous les témoins de ces grandes et terribles
catastrophes. A l'instant où la bourrasque parvenue à son plus effrayant
degré de fureur, chavire avec le bruit et la rage de la foudre, les
arbres et les maisons du rivage pour les broyer en bloc dans l'écume des
lames les plus belles que j'aie jamais vues de ma vie, je saute sur la
hache du charpentier, et, d'un seul coup, je tranche moi-même sur les
bittes de mon brick, les câbles qui nous retenaient encore sur le fond.
Les grenadiers espagnols surpris par la promptitude de ce tour de
gobelet, veulent faire les bégueules pour exécuter les ordres qu'ils ont
reçus et mettre leur responsabilité à l'abri; un revers de main envoyé
sur chacun d'eux, fait rouler leurs armes sur le pont, et eux cul par
dessus tête avec leurs armes; celles-ci allèrent garnir notre arsenal,
et les camarades devinrent des nôtre, quand le mal de mer qui paralysait
leur vaillance leur permit de prendre du service avec nous. Vous voyez
déjà d'ici ce qui se passa après ce mouvement qui demanda, pour être
exécuté, moins de temps que j'en ai mis à vous le raconter. Mon navire,
emporté par la tourmente, disparut entre les lames furieuses qui le
bousculaient au large en le faisant passer comme un éclair sous l'eau
qu'il fendait avec la rapidité du tonnerre. Le stationnaire de la rade,
déjà démâté comme un ponton et à moitié submergé par l'ouragan, nous
laissa passer le long de lui sans nous héler et sans penser peut-être à
nous. Trois heures après mon départ de racroc, j'étais en haute mer,
escorté et poussé rudement, je vous le certifie, par la bourrasque qui
avait si admirablement secondé ma manoeuvre. Je n'enverguai mes voiles,
et je ne fis enfin mes dispositions d'appareillage, que long-temps après
avoir appareillé comme je viens de vous le dire; et ce fut dans les
débouquemens seulement, et bien loin déjà de l'île de Cuba, que je
profitai du premier temps _maniable_[18], pour mettre un peu d'ordre à
bord du bateau, et un peu de discipline dans le service de l'équipage
avec lequel je naviguais pour la première fois.
«Mais quel équipage? je vous le demande! je rougis presque de donner ce
nom à la bande de vauriens au milieu de laquelle je me trouvais
_affourché_ si drôlement. Jamais je crois la mer n'a jeté sur aucune
grève une plus sale écume que celle que la prison de Matanzas avait
vomie à mon bord. Le bâtiment qui portait au large une aussi noble et si
héroïque cargaison ne valait guère mieux lui-même que ceux qui le
montaient et qui étaient destinés à le _patiner_[19]. Il faisait de
l'eau comme un panier de choux, mon pauvre bateau, pour peu que la mer
devînt grosse et que ses façons trop fines commençassent à plonger sans
soutien, dans la lame qu'il recevait de l'avant, et que toutes les
demi-minutes il rejetait régulièrement par l'arrière. Enfin, vaille que
vaille, il fallut bien s'accommoder de tout cela, quoique tout cela ne
fût pas très encourageant pour un commencement de croisière, et pour le
chef suprême de l'expédition. Jugez des embarras de ma position par ce
seul fait. En examinant une à une les physionommies des lurons qui
composaient ma collection de coupe-jarrets, je fus réduit à choisir dans
tout mon monde un moins mauvais gars que les autres, pour en faire un
second d'occasion, et déverser sur sa personne une partie de l'autorité
qu'il me fallait avoir sur tant d'illustres subordonnés. Mes officiers
en sous-ordres furent pris parmi le reste et au hasard, et j'aurais été,
je crois, furieusement en peine de donner la préférence à l'un plutôt
qu'à l'autre de tous ces vilains garnemens.
«Quatorze ou quinze jours je balayai la mer sans pouvoir éplucher, dans
le tas d'ordures de navires que je chassais devant moi, quelque chose
qui valût la peine que je misse un canot à l'eau pour le ramasser.
L'ouragan avait si violemment dispersé les nombreux bâtimens que l'on
rencontre ordinairement dans ces parages, que je crois qu'ils avaient
fini par perdre leur route au milieu du mauvais temps. Enfin, à force de
pousser mes bordées quêteuses jusque dans les moindres rochers des
débouquemens, j'aperçus cependant un beau jour, à travers le brouillard
du matin, un grand trois-mâts qui paraissait s'être jeté sur la queue
d'un de ces dangereux îlots entre lesquels il faut faire, pour ainsi
dire, l'anguille quand on veut éviter les écueils semés dans le canal de
Bahama. En deux ou trois bords pincés délicatement au plus près du vent,
je m'approche du navire échoué, avec défiance d'abord et avec curiosité
ensuite, tant, à une certaine distance, ce diable de bateau m'avait
semblé, je ne sais pourquoi, porter dans sa carcasse et son apparence,
quelque chose de mystérieux et d'indéfinissable. Resté en panne à une
portée de canon de lui, tout au plus, je l'observe quelque temps avant
de me décider à l'accoster, et plus je l'examine et moins je réussis à
deviner ce qu'il est et ce qu'il fait là, incliné sans mouvement sur
l'écueil où il paraît s'être plutôt posé tranquillement que jeté avec
violence.
«La prudence est sans doute une belle chose dans les circonstances
incertaines; mais l'incertitude dans notre métier est bien ce que je
connais de plus insupportable et de plus sot quelquefois. Le danger et
l'imprévoyance valent cent fois mieux aux marins. Ennuyé de ne pouvoir
tirer sur les seuls indices qui s'offrent à moi, aucune conjecture
satisfaisante sur le compte de ce ship inconnu, je me détermine, ma foi,
arrive qui plante, à l'aborder pour en avoir le coeur net, au risque de
tomber dans un de ces piéges que messieurs les pirates de notre
profession ont la générosité de tendre parfois à l'imbécillité de leurs
très-honorés confrères. Vous avez vu le vorace requin emporté dans le
sillage de votre bâtiment, rôder nonchalamment dans vos eaux, se tourner
sur le dos et se retourner ensuite sur le ventre pour mieux tâter,
flairer et avaler enfin l'hameçon qui va lui déchirer la mâchoire et les
entrailles. Eh bien, moi, semblable au tigre des mers[20], je commençai
en accostant et en observant mon trois-mâts naufragé, par flairer et
tâter ma proie en me retournant aussi d'un bord et de l'autre avant de
mordre à l'hameçon que la fortune semblait me tendre. Le navire vu de
près, était grand, long et de belle apparence. Ses voiles un peu
déchirées par les clapotis du vent, sur leurs vergues désorientées, ses
manoeuvres courantes en _pandille_, se balançant aux coups de roulis que
lui imprimait la houle sur les rochers où il s'était flanqué,
indiquaient seules l'abandon dans lequel il devait se trouver depuis
quelques jours... Autour de lui il y avait assez de fond, pour qu'avec
mon petit navire je pusse le contourner et même l'élonger sans aucun
danger pour mon brick, dont le tirant d'eau était beaucoup moins fort
que le sien... Toutes ces circonstances favorables m'enhardissent. Je
fais pousser ma barre au vent en faisant carguer mes perroquets, et en
amenant mes huniers, pour l'aborder dans les règles. Mais avant de faire
sauter mes gens à bord, j'ordonne de lui envoyer deux bons coups de
caronade dans les flancs, par précaution. Personne ne répond de son bord
à cet appel assez bruyant et même passablement brutal. Allons, dis-je
enfin à mes lurons, je vois qu'il faut lui parler encore de plus près
pour entrer en conversation avec lui. Préparez-vous à tomber sur le pont
comme si nous avions affaire à un vaisseau de la compagnie, couvert de
fer et de monde; c'est un exercice d'abordage que nous aurons fait, s'il
n'y a rien à tailler et à enlever le briquet à la main, sur les
gaillards de cette grande coquine de carcasse. Tout le monde à son
poste, et attention au commandement! Vous eussiez ri de voir tous mes
échappés de prison se tenir raides sur mes bastingages, le coutelas
entre les dents et le pistolet au bout des doigts, prêts à s'élancer,
comme les plus braves matelots, à bord du malheureux _Tourlourou_[21],
où ils se doutaient bien, les canailles, qu'il n'y avait pas de
côtelettes de forbans à découper. De vénérables flibustiers de vingt ans
de service, n'auraient pas eu l'air plus terrible dans ce moment là, que
toutes ces mateluches que j'allais, selon toute probabilité, lancer à un
abordage sans danger et à une conquête sans gloire. Tous mes préparatifs
belliqueux ainsi faits, j'élonge par la hanche d'arrière mon grand
compère de trois-mâts, pour lui revenir ensuite par le flanc, de manière
à me ranger avec le peu d'aire qui me reste, bord à bord avec lui...
Mais en passant sous sa poupe pour exécuter cette manoeuvre toute
simple, un nom singulier, écrit en grosses lettres de cuivre sur son
arrière, vint me frapper presque de peur ou tout au moins
d'étonnement... Je lus sur la partie du tableau où s'écrivent toujours
les noms des navires, ces mots étranges: NE TANGE, _n'y touche pas_; car
il faut vous dire que je me rappelai encore assez le peu de latin que
j'avais essuyé sur les bancs de mes classes, pour traduire sur-le-champ,
et sans consulter le dictionnaire, cette phrase impérative. Si les
misérables gourgandins que j'avais pour équipage, avaient été aussi
versés dans la _haute latinité_, et qu'ils eussent pu connaître ces deux
mots, le diable peut-être ne les aurait jamais décidés à sauter à bord
du NE TANGE qu'ils auraient regardé comme un navire sacré ou une
carcasse maudite. Mais les cinq ou six mauvais garnemens qui seuls
savaient lire parmi tous ces pendards, se mirent à dire à leurs
camarades en épelant les lettres du nom du trois-mâts: Tiens! le drôle
de nom pour un navire! NE TANGE! c'est comme qui dirait ne _tangue pas_.
C'est apparemment un U, faisaient observer les plus savans, que le
peintre qui a barbouillé ce nom et qui n'était ni marin ni malin, le
pauvre b... avait oublié de mettre au mot _tange_ pour faire TANGUE.--Et
le mot PAS qui n'y est _pas_? faisait observer un autre érudit.--Bah!
répliquait un troisième philologue, c'est que le PAS qui était en
dernier sur l'écriteau, sera tombé à la mer dans les coups de talon du
navire; sans cela, vous voyez bien que ça ferait justement NE TANGUE
PAS, et non pas NE TANGE!... Mais, disaient les uns et les autres,
vois-tu cette idée de commander à un navire _de ne pas tanguer_! Le
diable qu'il _tanguerait_ à présent que le voilà mouillé par la quille
sur ce banc de cailloux, d'où l'ante-Christ, tout malin qu'il est, ne
pourra jamais le faire parer.»
«L'ignorance de mes traducteurs du gaillard d'avant assura le succès de
la manoeuvre que j'avais ordonnée, et qu'ils n'auraient jamais voulu
exécuter, peut-être, s'ils avaient pu deviner la signification du nom
terrible du trois-mâts que j'allais aborder. La superstition aurait été
plus forte chez eux, à n'en pas douter, que l'obéissance que j'aurais
voulu exiger de leur dévouement. Bref, j'accostai de bout en bout mon
mystérieux navire, pour en finir par quelque chose. La solitude la plus
effrayante et le silence le plus sinistre régnaient à son bord. Un grand
coup de roulis, que lui fit donner la lame au moment où je commandais
l'abordage, interrompit seul le silence que je remarquai autour de lui,
et vint déranger l'équilibre des premiers de mes hommes qui cherchaient
à s'élancer en _vrac_ sur son pont. Ce mouvement inattendu du bâtiment
échoué me laissa voir des flots de sang ruisseler à la mer, des dallots,
percés sur le côté par lequel je m'élançai... Mes gueux de matelots, si
crânement disposés quelque temps auparavant à bondir sur les
bastingages, reculèrent d'effroi à ce spectacle terrible... Moi-même je
fus obligé, pour leur redonner un peu de montant au coeur, de sauter à
leur tête, à bord du navire qu'ils n'osaient ni regarder en face, ni
attaquer debout en corps. Mais quel aspect me présenta le gaillard
d'arrière de ma facile capture! Vingt à vingt-cinq cadavres, tout
saignans encore, couchés les uns à côté des autres; les uns la bouche
béante, les autres le visage collé sur le tillac, étaient là étendus
pêle-mêle au milieu d'un tas d'armes brisées, de morceaux de membres
hachés et de lambeaux de chairs noircies au soleil. Sur le corps d'un
des morts, j'aperçus un gros chien dont la tête avait été tranchée près
de l'homme qui sans doute avait été son maître, et qui paraissait avoir
été le capitaine de ce malheureux trois-mâts... Quelques-uns des soldats
espagnols que j'avais enlevés de Matanzas reconnurent, en arrêtant leurs
regards effrayés sur la figure des victimes de ce carnage encore récent,
cinq à six matelots pirates qu'ils se rappelaient avoir vus à la Havane.
Les autres morts nous semblèrent, à leur mise et au caractère qu'offrait
encore leur physionomie, être des marins anglais ou américains... Je me
hâtai, pour ne pas perdre de temps, et pour être fixé sur le parti que
je pouvais tirer de cet événement, de visiter moi-même, et de faire
visiter par mes gens, la chambre et la cale du trois-mâts: il était
chargé de sucre et de café. Les papiers trouvés dans la cabine du
capitaine m'apprirent qu'il était parti de la Havane, pour se rendre à
Salem, port du nord-Amérique, où il avait été armé. Toutes les
conjectures que nous pûmes former sur les autres indices que nous avions
sous les yeux, se réunirent pour nous faire supposer que le _Ne Tange_,
forcé de s'échouer sur les brisans pour échapper à la chasse de quelque
petit forban, avait ensuite été réduit dans cette position désespérée à
résister à l'attaque obstinée de ses assaillans, et que ceux-ci,
inquiétés, troublés eux-mêmes par l'arrivée inattendue d'un croiseur,
s'étaient vus à leur tour contrains de lâcher leur proie en laissant les
corps de plusieurs des leurs auprès des cadavres des pauvres diables
qu'ils venaient de massacrer si impitoyablement.
--Les gredins de gueux! s'écria Bastringue emporté d'indignation à ces
derniers mots.
--Mais qui appelles-tu ainsi, des gredins de gueux? lui demanda
froidement Salvage, en interrompant son récit.
--J'appelle des gredins de gueux, reprit Bastringue, ceux-là, n'importe
lesquels, qui avaient _écouvillonné_ l'équipage américain; car ce ne
pouvait être autre chose que des gredins premièrement, et des gueux en
même temps. Tuer des hommes qui sont de force avec vous, c'est bien pour
hâler dedans ensuite ce qu'ils peuvent avoir de bien dans leur sac; mais
raser radicalement la vie à dix-huit ou vingt pauvres bigres, pour ne
pas prendre ce qu'ils ont, et les exterminer pour rien du tout, ce n'est
pas là agir en matelots, mais c'est se comporter en gueusards et en tas
de gredins. Je ne m'en dédis pas, et c'était uniquement des gredins de
gueux, tout ce qu'il y a enfin de plus gueux et de plus gredins parmi
les uns et les autres.
--Hélas! répondit Salvage au beau mouvement de générosité de son
compère, nous risquons bien de n'être ni moins gredins, ni moins gueux,
puisque c'est le mot, que ceux contre lesquels ton honnête courroux
vient de s'allumer si subitement, mon pauvre Bastringue! Mais revenons
au point principal de notre affaire, en laissant de côté, pour un
moment, les accessoires de la sensibilité.
«Comment cependant, me disais-je, en supposant que les pirates aient été
forcés d'abandonner ce riche bâtiment, peut-on admettre qu'ils aient
renoncé à revenir plus tard à bord pour s'en emparer? car enfin, il est
encore en aussi bon état qu'il est possible de le désirer. D'un autre
côté, comment supposer aussi, que si un croiseur est parvenu à éloigner
du trois-mâts le forban qui s'en était rendu maître, ce croiseur ait été
assez complaisant pour ne pas mettre la patte sur la proie qu'il aura
réussi à retirer de leurs griffes? Quelle raison a donc pu engager les
derniers capteurs, quels qu'ils fussent, à lâcher ainsi leur capture?
Auraient-ils trouvé à bord une bonne somme d'argent dont ils se sont
contentés, comme, sur la grande route, des brigands se contentent de
prendre la bourse du voyageur à qui ils laissent dédaigneusement sa
cariole ou son cheval?... En raisonnant de la sorte, je me perdais dans
un labyrinthe de conjectures et de suppositions vagues, sans pouvoir
tomber sur une hypothèse qui pût lever toutes les objections et résoudre
tous mes doutes. Bah! au surplus, m'écriai-je fatigué de chercher
vainement le mot de cette énigme, je me trouve bien bon de me casser la
tête de toutes ces choses qu'il m'est si peu utile de deviner, tandis
que je puis employer mon temps à faire l'ample curée que le sort semble
m'offrir de si bonne grâce!... Attrape à élonger une ancre au large,
ordonnai-je à mes gens, et tâchons de renflouer vivement ce grand
magasin à sucre et à café qui ne fait pas une seule goutte d'eau. Une
fois à terre, nous retirerons plus de demi-tasses de son ventre, que
nous ne pourrons en boire toute notre vie. C'est une tasse de café qui
est assurée pour retraite à perpétuité à tout l'équipage.
«Avant de procéder à cette opération, que le beau temps de la journée et
la douceur de la brise favorisaient également, je jugeai à propos de
faire disparaître de dessus le pont du _Ne Tange_, les cadavres hideux
qui l'encombraient et les taches de sang caillé qui l'avaient rougi de
manière à lui donner la teinte d'un pont bordé en planches d'acajou. Je
savais, par ma propre expérience, que rien n'est mieux fait pour amollir
les courages les plus fortement trempés, que le spectacle de toutes les
horreurs qui suivent un combat. Mettez, avant une action sanglante, sous
les yeux du plus vaillant équipage, les têtes en marmelade, les bras et
les jambes hachés menus, qui seront flanqués de côté et d'autre après
l'engagement, et vous verrez si, pour commencer le charivari, vous
trouverez des coeurs bien disposés à la besogne... Je fis donc laver et
nettoyer mon pont, de tous ces terribles lambeaux de chairs humaines, en
me disant, à chacun des morts que, par mesure de prévoyance, je faisais
envoyer par dessus le bord: Dans une heure ou deux, il est possible que
le gâchis dont tu cherches à leur épargner la vue, recommence sur le
gaillard d'arrière que tu veux rendre propre comme un petit bijou; et il
est bon que les mâles dont tu es exposé à avoir besoin pour défendre ton
bâtiment trouvé, ne se rappellent pas trop ce qu'il en coûte pour faire
galamment les vilaines choses de notre horrible métier.
«Le bon nez, vertudieu, que j'eus, mes amis, en prenant ainsi à l'avance
mes petites précautions! car pendant que je m'imaginais n'avoir qu'à me
baisser pour ramasser ma trouvaille de navire, il en cuisait pour moi au
large, et de dures, je vous en réponds, comme vous allez bientôt le
voir... Mais n'engantons pas trop sur les événemens, et ne filons pas en
grand le câble de notre discours, avant de laisser tomber notre grande
ancre sur le fond des choses qu'il me reste encore à vous raconter.
«Je crois vous avoir déjà dit que c'était le matin que j'avais abordé
mon trois-mâts abandonné. La journée était calme; elle devint chaude et
accablante vers le midi, et le soleil tombant d'aplomb sur la tête de
mes hommes qui s'occupaient d'envoyer à l'eau les derniers sacs de café
pour finir d'alléger la barque, ne leur permettait guère de mener vite
un travail cependant si pressé. Pour être plus sûr de n'être pas pris à
l'improviste par les croiseurs qui pourraient venir contrarier mon
déchargement en pleine mer, j'avais eu la prévoyance de faire monter au
haut de la mâture du _Ne Tange_, les trois lurons qui passaient pour
avoir les meilleurs yeux sans lunettes, de tout mon équipage. Vers trois
heures de l'après midi, un de ces oiseaux de mauvais augure perché en
vigie sur les barres du grand perroquet, me prévint qu'il croyait
apercevoir un petit point noir sur la bande éblouissante que les rayons
du soleil formaient au large dans le sud-ouest de l'horizon. Je monte à
l'instant même à côté de ma sentinelle avancée qui m'indique du doigt
derrière nous, l'objet presque imperceptible encore, sur lequel mes yeux
se sont arrêtés avec inquiétude, car je m'imagine comme lui voir ce
qu'il a cru voir; un petit point noir roulant à la houle sous la masse
de gerbes étincelantes qui inondaient la mer dans la direction signalée
à mon attention. Diable! me dis-je, en redescendant sur le pont tout
préoccupé de cette découverte nouvelle, si c'est là un compagnon de
flibuste qui nous arrive, nous n'avons guère de temps à perdre pour nous
disposer à lui brûler la politesse et la moustache... Et aussitôt, à
grands coups de moques de rhum, je vous donne un supplément de coeur au
ventre, à tous mes paresseux qui s'emplissent de courage et d'ardeur à
mesure que mes moques se vident. En quelques heures les deux tiers de
notre cargaison trop lourde sont culbutés, coulés le long du bord, et je
sens, en respirant avec bonheur, le navire allégé, commençant à flotter
sous mes pieds impatiens... Il était temps! Le soleil en se hâlant dans
l'ouest et en se dérobant à nos regards, derrière un rideau de gros
nuages qui s'élevaient lentement au dessus de l'horizon, me laisse voir
en plein et reconnaître pour un bel et bon navire, le point noir que
j'avais eu peine d'abord à apercevoir au loin... Un coup de longue-vue
m'apprit bientôt que c'était un schooner qui m'était apparu sous cette
forme si aérienne, si indécise, et quelques minutes après un autre coup
de lunette me permit de distinguer qu'au mât de perroquet de ce navire,
flottait au souffle de la brise renaissante, un long et large pavillon
vert.
«C'est le schooner de Cotumbo, c'est Cotumbo! s'écrièrent ensemble, en
m'entendant faire cette remarque, les soldats havanais que j'avais
enlevés de Matanzas. C'est lui, c'est Cotumbo! Nous l'aurions reconnu
sans ce signal même, rien qu'à ses voiles blanches et à la pente de ses
bas-mâts tombant sur l'arrière!»
«Cotumbo! me dis-je à ces mots! Mais c'est donc le ciel qui me l'envoie.
Oh! il y aura dans cette rencontre, mort pour lui ou mort pour moi, et
ce sera mort pour lui, si j'en crois l'ardeur qui m'anime.»
«Mes gens, dont j'avais été jusque-là forcé de gourmander la paresse,
palpitent d'ardeur à l'approche seule du danger qui vient stimuler leur
courage. Je redouble d'impatience, ils redoublent de vigueur, sans que
j'aie besoin cette fois de faire passer dans leur âme, les émotions
violentes qui m'agitaient moi-même. Elles y étaient déjà passées tout
entières ces émotions si vives, tant il y a de sympathie dans les momens
d'espoir ou de danger, entre le chef qui commande, et les hommes qui
doivent lui obéir pour arriver ensemble au même but. Avant que la nuit
enfin vînt s'abaisser et s'étendre sur les flots tranquilles, le
trois-mâts, si promptement allégé, roulait d'un bord et de l'autre sur
sa quille franchie et tanguait librement sur le câble que j'avais fait
élonger au large de lui. Le schooner de Cotumbo, sur lequel je pouvais
désormais concentrer toute mon attention, approchait au moyen des
avirons qu'il avait bordés pour nager vers nous, au sein du calme plat
que le soleil couchant avait laissé sur la molle et paisible surface de
la mer. J'ordonne, en voyant ainsi l'ennemi forcer de rames, j'ordonne à
mon second d'aller, sans perdre de temps, se nicher comme il pourra avec
mon corsaire, sous l'une des petites îles boisées qui n'étaient qu'à une
portée de fusil de notre prise. Je ne garde avec moi qu'une quarantaine
d'hommes assez déterminés pour que je puisse compter un moment sur eux,
et mon léger corsaire s'éloigne du _Ne Tange_ en faisant route de façon
à se tenir toujours masqué à l'abri du trois-mâts, par rapport au
schooner qui continue à nous tomber rondement sur le corps. Cette
manoeuvre exécutée comme je désirais qu'elle le fût, il ne me restait
plus qu'à prendre quelques petites dispositions intérieures, et qu'à
préparer convenablement mes quarante drôles à recevoir avec les honneurs
de la guerre, les brigands que l'imbécile Cotumbo semblait vouloir nous
amener sous la patte. Chacun de mes compagnons d'embuscade reçut de mes
mains un pistolet chargé à deux balles, et un coutelas bien affilé des
deux côtés du tranchant, car cinquante à soixante de ces coutelas avec
lesquels on fauche les cannes à sucre dans les colonies, étaient les
seules armes blanches que j'eusse trouvé à me procurer à Matanzas. Ainsi
armés, pour ne combattre que corps à corps, et barbe à barbe, nous
allons tous nous fourrer, nous blottir sous le tillac, espèce de trou à
rats que le trois-mâts avait sur son gaillard d'avant; et pour mieux
cacher encore aux assaillans imprévoyans que nous attendons, le piége
meurtrier dans lequel nous voulions les faire culbuter pour n'en plus
sortir, nous avons la précaution de masquer l'entrée du tillac qui nous
abrite, par une pile de sacs de café arrimés à l'ouverture de ce trou,
comme ils auraient pu l'être avant l'échouage du navire déjà encombré de
marchandises.
«Les dernières lueurs du jour venaient de s'éteindre sur l'horizon
affaissé par les chaudes vapeurs du soir: autour de nous s'étendait
cette clarté douteuse qui descend dans les nuits calmes, du ciel étoilé
des colonies, sur les flots miroités de ces mers à peine houleuses. Mes
hommes, en voyant le soleil se coucher au milieu des nuages
resplendissans, m'avaient fait remarquer qu'il se couchait en même temps
que nous; mais que nous nous lèverions plutôt et plus vivement que lui.
Assez causé comme cela, avais-je dit à mes faiseurs d'esprit. C'est du
silence qu'il nous faut maintenant, et non pas des pointes. La première
bouche qui s'ouvrira sans mon commandement, aura dit son dernier mot et
poussé son dernier soupir!
«Le silence qui régna dès ce moment, parmi nous et au large, n'était
plus troublé que par le clapotis des rames du corsaire de Cotumbo qui
s'avançait à sa perte à grands coups d'aviron au milieu du calme des
flots, du repos des vents et de l'air. Seulement, de temps à autre
aussi, mais à de longs intervalles cependant, le cri rauque des oiseaux
perchés dans les arbres des îlots voisins, se faisait entendre à nous
pour aller se confondre avec le murmure de la houle paresseuse qui
semblait s'endormir au loin après avoir caressé doucement la flottaison
du navire où nous veillions. Tout enfin était muet, paisible et serein
dans cette nuit délicieuse. Nos coeurs seuls à nous étaient agités et
battaient avec violence dans nos poitrines haletantes; car pressés les
uns contre les autres comme nous l'étions, il nous était facile de
sentir nos artères et nos coeurs palpiter comme si tous nous avions eu
la fièvre chaude et le délire dans le sang.
«Je ne saurais aujourd'hui vous peindre le sentiment que j'éprouvai
alors. C'était, je crois, une joie d'enfant, mêlée à une sorte d'effroi,
de l'irritation, de la fureur, du plaisir, et de la soif de quelque
chose d'inconnu. J'avais besoin et je craignais de respirer: mes mains
étaient brûlantes sur les froides armes qu'elles pressaient en
frémissant de je ne sais quoi. Une demi-heure de ce supplice ou de cette
ivresse, nous aurait tous rendus stupides ou fous.
«Nous ne vîmes pas, mais nous sentîmes enfin le corsaire de Cotumbo nous
approcher, comme si nous l'avions vu, comme si nous l'eussions touché,
tant nos sensations étaient vives et sûres en ce moment d'attente et
d'anxiété. Le son d'une voix lente et forte vint frapper mes oreilles
avides, et porter dans mes entrailles, le redoublement de la fièvre qui
me dévorait déjà. C'était la voix de Cotumbo! Il hélait en espagnol et
au porte-voix, monté sur son bastingage, le navire où nous étions, et
dont nous allions lui faire un tombeau. Il cria, et je crois encore en
cet instant entendre le son de sa voix: Oh! du trois-mâts, quel est
votre nom? Y a-t-il quelqu'un à bord!» Pas un souffle ne lui répondit.
On aurait entendu une mouche voler, entre lui et nous, et le corsaire
touchait déjà avec le roulis, notre navire silencieux et devenu immobile
comme le calme qui l'entourait en cet instant.
«Et quel instant, je vous le demande, à vous qui avez éprouvé tout cela?
Le schooner avait levé et rentré ses avirons à deux brasses de distance
de nous. Jugeant que le trois-mâts était abandonné, Cotumbo se décida à
l'élonger de bout en bout comme je l'avais fait moi-même le matin. Les
brigands du schooner, groupés, grimpés dans les enfléchures de leur
corsaire, n'attendaient que l'instant favorable pour s'élancer à notre
bord les armes à la main. Ils sautent, ils ont sauté sur notre pont en
poussant un hurlement de joie et de victoire! Ils flairent, touchent,
visitent tout ce qui s'offre à leurs yeux flamboyans, tout ce qui
embarrasse leurs pas incertains et précipités!... Le moment de profiter
de cette lueur d'ivresse et de confusion, est arrivé pour nous: malheur
à eux! J'ordonne à deux de mes matelots de s'affaler par l'avant de
notre trois-mâts, la hache à la main, une corde sous les aisselles, et
puis une fois descendus jusqu'à la flottaison du schooner, de faire
sauter deux ou trois bordages du navire ennemi. J'entends, en
tressaillant de bonheur, les coups de hache de mes deux charpentiers
s'enfoncer dans les bordages du schooner; le bruit sourd de ces coups
destructeurs se confond pour les oreilles des brigands de Cotumbo, avec
le tapage infernal qu'ils font eux-mêmes en parcourant en désordre le
pont, la chambre et l'entrepont du bâtiment qu'ils se disposent à
piller... le sort en est jeté... _A nous, enfans, et feu dessus_,
m'écriai-je, et tous nous bondissons avec rage face à face des forbans
surpris et dispersés. Chaque coup de pistolet abat son homme: chaque
coup de coutelas fait rouler une tête à nos pieds. Les brigands plus
nombreux résistent; mais nous, mieux réunis et mieux préparés à
l'attaque qu'ils ne sont disposés à la défense, nous les accablons d'une
grêle de coups aussi pressés que bien assurés. Je cherche, j'appelle
Cotumbo dans l'horreur de la mêlée; un des bandits, le plus furieux de
tous, répond à mon appel en s'écriant barbe à barbe: _A nous deux,
Salvage! et pas de quartier!_ Tous deux alors, au milieu du carnage,
nous nous jetons l'un sur l'autre avec la rage du désespoir et la soif
de la vengeance. Mon sang jaillit le premier sous le tranchant du sabre
de mon adversaire... mais le misérable roule à l'instant même sous moi
pour se relever et retomber en poussant un gémissement affreux, sur les
cadavres des pirates qui ont voulu nous résister les derniers... Le
schooner sur lequel se sont jetés les vaincus épouvantés, coupe
précipitamment ses amarres, pour s'éloigner de mon trois-mâts; mais une
pluie de grenades enflammées que je fais rebondir sur son pont encombré,
achève de porter l'effroi dans cet équipage de fuyards déjà à moitié
écharpé. Un long cri de terreur m'annonce en cet instant même le succès
de ma première tentative... _Nous coulons, nous coulons bas_, braillent
ensemble les brigands terrifiés. Les bordages que j'avais fait sauter
sur l'avant de la flottaison de leur navire, venaient de _larguer_ en
grand, et pendant que leur schooner s'abîme sous leurs pas tremblans,
une nouvelle grêle de grenades ardentes éclate sur leurs têtes
bouleversées... Puis, pressé, serré entre l'eau qui le gagne et le feu
qui le dévore, le schooner, à moitié submergé et à moitié incendié,
dérive au large en faisant deux ou trois tours sur lui-même; et une
minute après avoir pirouetté comme une trombe de flamme, il fait un trou
dans la mer en ne laissant qu'une trace de charbon éteint sur les flots,
un remoux, au dessus de lui, et une odeur de bois brûlé dans l'air au
sein duquel il vient de se consumer.
«Pas un des quatre-vingts ou cent chenapans qui montaient la barque, ne
tenta de nous apporter à la nage les nouvelles de la peur que je venais
de leur faire. Ils prévoyaient tous trop bien l'accueil que je réservais
à d'aussi intéressans naufragés qu'eux, pour se hasarder à accoster mon
bord plutôt qu'à faire un plongeon éternel avec leur défunt navire. Le
parti le plus simple qui leur restât à prendre était de boire un coup
définitif après avoir été grillés à moitié par mes grenades et
l'incendie du bateau; et ce parti tout naturel, ils l'avaient pris...
«Le corps de Cotumbo cependant m'était resté sur le pont comme le plus
noble trophée de ma victoire, avec le sabre dont il s'était si bien
servi pour me couper la figure, et dont le gouverneur de Matanzas lui
avait fait présent pour me décoller la tête. Je gardai le sabre et les
armes du vaincu, en ordonnant que son cadavre fût envoyé par dessus le
bord sans plus de cérémonie avec les carcasses de ses dignes compagnons
de gloire. Les requins que l'odeur du carnage avait attirés le long du
_Ne Tange_, se chargèrent probablement du soin de l'inhumation de tant
d'illustres victimes.
«Je vous laisse à penser, après une victoire aussi complète, l'ardeur
que je trouvai dans le coeur de mes gens, quand il ne fut plus question
que de hâler tranquillement au large et d'appareiller notre trois-mâts
relevé de la côte! En peu de temps mon corsaire la _Padilla_ que j'avais
envoyé se cacher pendant l'action sous les massifs d'arbres des îlots
voisins, nous rallia pour seconder notre mouvement et pour jouir du
plaisir de nous voir vengés et victorieux du redoutable Cotumbo. Le
schooner ennemi coulé et notre trois-mâts renfloué étaient les fruits de
cette mémorable journée; aussi quels cris d'enthousiasme, quels hourras
délirans allèrent troubler les airs tranquilles, pendant la manoeuvre
qu'il nous fallut faire pour nous dégager de l'heureux embarras que nous
donnait encore notre prise! Tous les aras, les perroquets, les singes et
les oiseaux de proie que nos rudes clameurs allaient épouvanter dans les
bois des petites îles dont nous étions environnés, semblaient maudire
notre joie en unissant leurs cris sauvages à nos hurlemens d'ivresse.
C'était un tintamarre infernal à réveiller les morts que nous avions
expédiés le long du bord.»
Ici le capitaine Salvage s'arrêta pour se reposer quelques minutes.
Pendant ce temps maître Bastringue et frère José se livrèrent à divers
commentaires sur le récit de leur collègue, suivant la nature de
l'impression que ce récit avait produite sur chacun d'eux, l'un avec
l'abandon qui lui était ordinaire, l'autre avec la prudente réserve que
j'avais déjà remarquée dans tous ses mouvemens et son attitude. Le
capitaine, après avoir fait deux ou trois tours de promenade dans le
sens de la plus grande longueur de l'appartement, reprit ainsi le cours
de sa narration:
«Ce double succès une fois obtenu et assuré, il ne me restait plus qu'à
pointer les pièces de ma batterie pour parvenir au résultat que je
devais me proposer ultérieurement: celui de loger ma prise dans un port
où elle pût être vendue avantageusement, et de ramener mon corsaire dans
un lieu où l'on ne penserait pas trop à me chicaner sur la
naturalisation un peu douteuse de mon pavillon. Je me décidai, toute
réflexion faite, à expédier le trois-mâts sur Porto-Cabello, et à
l'escorter pendant quelque temps pour me rendre ensuite moi-même à l'île
cosmopolyte de la Marguerite.»
Au nom de cette dernière île, maître Bastringue ne put s'empêcher de
s'écrier, avec une sorte de satisfaction et de surprise:
--A la Marguerite? Ah bien, bigre! tant mieux! c'est justement là
qu'avait armé le grand brick que j'ai soutiré aux Indépendans! Mais va
toujours ton train, Salvage, j'aurai aussi un mot à vous dire sur cette
farceuse d'île contrebandière de la Marguerite.
Le capitaine, sans chercher à pressentir ce que pouvait signifier cette
exclamation soudaine, continua en ces termes:
«La détermination dont je viens de vous parler, m'était suggérée au
surplus par l'état d'affaiblissement numérique de mon équipage avec
lequel je sentais bien qu'il me serait devenu bientôt dangereux de
m'obstiner à tenir plus long-temps la mer. Forcé de détacher de mon bord
pour les faire passer sur le _Ne Tange_, vingt-six de mes hommes, je ne
comptais plus autour de moi qu'une trentaine des renégats dans la
résolution et l'énergie desquels je n'avais pas placé une confiance
assez illimitée, pour qu'elle pût me donner l'envie de courir de
nouvelles aventures en si belle compagnie.
«Je mis donc le cap au sud, et j'ordonnai à ma prise d'imiter ma
manoeuvre et de suivre ma route, jusqu'au moment où je jugerais
convenable de la laisser toute seule poursuivre son petit bonhomme de
chemin.
«Pendant deux ou trois fois vingt-quatre heures nous naviguâmes ainsi de
conserve, sans qu'aucune contrariété ni aucun événement remarquable vînt
signaler notre marche et troubler notre sécurité. Vers le quatrième jour
seulement de cette paisible et innocente traversée, un gringalet de
bateau espagnol, gréé en goëlette, eut la maladresse de venir, tout en
filant deux ou trois quarts plus au vent que moi, se flanquer en travers
sur ma route. Quelques-uns de mes gens s'imaginèrent reconnaître cette
légère embarcation pour un caboteur qu'ils avaient vu plusieurs fois à
Matanzas: ils me nommèrent même l'embarcation et le patron qui devait la
commander. Je hélai par désoeuvrement plus encore que par défiance ou
curiosité, la goëlette rencontrée dès qu'elle se trouva à portée de voix
de mon corsaire. L'animal de patron à qui je n'aurais jamais songé s'il
avait continué paisiblement sa bordée sans m'accoster de trop près,
répondit aux différentes questions que je lui adressai, qu'il était
effectivement de Matanzas, que sa petite barcasse se nommait la
_Casilda_, et qu'il s'en retournait à son port d'armement avec une
cargaison de sel qu'il avait chargée à fret aux îles turques[22].
«Encouragé, par ces renseignemens qui pouvaient me devenir utiles, à
poursuivre le cours de mon interrogatoire, je demandai encore à ce
bavard, s'il avait quitté Matanzas avant ou après le coup de vent qui
m'avait forcé de décamper de la rade, et il me répondit qu'il n'y avait
que fort peu de temps qu'il était lui-même parti du port de
Matanzas.--Et qu'y avait-il de nouveau dans le pays à ton départ?
criai-je à mon marchand de sel.
--Pas grand'chose, mon commandant, me répondit-il, rien même qui soit
digne de fixer votre attention, si ce n'est cependant que le seigneur
gouverneur pour S. M. très-catholique, que Dieu conserve, devait se
marier, et que l'on préparait à cette occasion à Matanzas, les fêtes
peut-être les plus brillantes qu'on ait encore vues dans toute l'île de
Cuba.
--Et avec qui, ou contre qui? lui demandai-je alors, va donc se marier
le seigneur gouverneur de Matanzas?
--Mais, seigneur capitaine, avec la belle et illustre senora Padilla de
Vasconcellos y-Souza-y-Porto-Bandeira-y-Pabellion del sol y todos
austros, etc. C'est déjà un bruit universel que ce mariage.
--Et à quel jour est fixée l'auguste cérémonie? ajoutai-je du ton le
moins ému qu'il me fut possible de prendre en lui adressant cette
nouvelle question.
--Au quinzième jour du mois bienheureux dans lequel la céleste
Providence nous fait la grâce de nous laisser vivre encore aujourd'hui.
--Mais es-tu bien sûr de la date et de la nouvelle que tu m'annonces?
--Sûr, seigneur capitaine, comme de l'immaculée conception de la
Très-Sainte-Vierge Marie qui intercède au ciel pour les pauvres pécheurs
comme moi.
«Sans donner à mon cagot de patron le temps de me défiler sa kirielle de
protestations plus ou moins orthodoxes, je combine de suite mon affaire
et le plan qu'il me convient d'adopter, plan ma foi digne de la
galanterie de ces anciens chevaliers errans, avec lesquels, sans trop de
vanité, nous pouvons nous flatter, nous autres corsaires, d'avoir plus
d'un trait de ressemblance, car ces nobles aventuriers vengeaient, s'il
m'en souvient, l'opprimé en dévalisant l'oppresseur, tandis que nous
autres, mieux avisés qu'eux, nous détroussons à la fois l'oppresseur et
l'opprimé pour ne pas faire de jaloux. Je jurai d'abord mes grands
diables, que jamais Padilla ne serait la femme du gouverneur, et que les
piastres et la fiancée du vieux singe ne tomberaient jamais dans
d'autres mains que les miennes. J'ordonnai provisoirement ensuite au
patron de la goëlette, de passer à mon bord avec son petit équipage, et
de me céder son embarcation, moyennant une indemnité que je lui promis,
et que je ne déterminai pas, faute du temps nécessaire pour penser à
tout. L'offre parut d'abord déplaire à mon dévot, et le maroufle fit un
peu le boudeur, autant que je puis me rappeler aujourd'hui la grimace
qu'il fit alors. Mais comme il put bientôt mesurer l'inutilité de sa
résistance sur la force des argumens que j'avais à ma disposition, et
dans ma batterie, il finit par se rendre d'assez bonne grâce à la
solidité de mes raisons, si ce n'est à la persuasion de mon éloquence.
Me voilà donc après avoir pris avec moi les douze moins mauvais
garnemens de mon équipage, passé à bord de la _Casilda_, et envoyant les
hommes et le patron de la _Casilda_ nous remplacer à bord de mon brick.
J'avais, avant d'opérer ce changement de front, solennellement installé
mon second dans le commandement du corsaire, en lui intimant l'ordre
d'aller m'attendre à la Marguerite, pendant que la prise que nous
devions escorter un bon bout de chemin, ferait voile pour Porto-Cabello,
C'étaient là, comme vous vous l'imaginez bien, de petits détails
d'exécution qui devaient concourir à l'ensemble de mon plan, et qu'il
était urgent de ne pas négliger.
«Pour moi, nouveau capitaine de mon bateau chargé de sel, je ne songeai
plus, les choses ainsi faites, qu'à cingler à toc de voiles sur
Matanzas, où il m'importait tant d'arriver avant le 15 du mois fatal, où
la céleste Providence nous faisait la _grâce de nous laisser vivre_.
Notez bien, je vous prie, cette dernière date du 15 du mois: elle vous
deviendra nécessaire pour l'intelligence des faits que je me propose de
vous mettre scrupuleusement sous les yeux.
«Mes prévisions et mes espérances ne furent ni trompées ni déçues...
Vers le milieu du quatorzième jour du mois, je mouillai, crâne comme
Artaban, à peu de distance de Matanzas, et à l'ouvert d'une petite
crique d'où l'on eut l'excessive complaisance de reconnaître ma goëlette
escamotée, pour le petit bâtiment caboteur habitué à hanter, comme
c'était vrai, les parages de l'île de Cuba. Le soleil, ce jour-là, était
brûlant, plus brûlant même qu'il ne l'est ordinairement après son
passage au méridien dans la saison accablante de l'hivernage. On
n'apercevait à terre sur le rivage et hors des maisons, ainsi que le
disent proverbialement les judicieux Espagnols, que des chiens et des
Français, et ce fut justement ce moment opportun que je choisis pour
débarquer sur la côte, sept des lurons de mon équipage, sans avoir à
redouter la curiosité des flâneurs ou l'indiscrétion encore plus
redoutable des gardes de la douane. La route qui conduisait de la côte à
Matanzas, était droite et belle, mais chaude et poudreuse en diable.
Nous la prîmes sans hésiter, et nous la suivîmes avec résolution en
soufflant de toute la force de nos poumons fatigués, et en courant de
toute la vitesse de nos jarrets, ni plus ni moins que des chiens de
chasse lancés sur la trace du gibier; et au bout d'une heure de
promenade au pas accéléré, nous eûmes le bonheur d'apercevoir le
faubourg de cases à nègres de la superbe cité, dans laquelle nous nous
proposions de faire incognito notre entrée fort peu triomphale. Dès mon
arrivée dans cette ville fameuse, où je ne m'insinuai qu'avec toutes les
précautions qu'il me fallait prendre pour n'être reconnu d'aucune de mes
anciennes et mauvaises connaissances, j'allai trouver un vieux juif que
j'avais entendu vanter pour un fripon assez accommodant sur toutes
sortes de très-vilaines choses. Il y a, vous le savez, sur toute la
superficie de notre terrestre globe, une fourmillère de juifs que la
Providence semble y avoir répandue comme l'ortie ou la graine du poil à
gratter, dont il lui a plu d'ensemencer les meilleures terres. Mais
partout aussi, la Providence, qui a voulu qu'il y eût éternellement des
juifs à côté de nous, a permis que ce fussent les meilleurs enfans du
monde, moyennant l'intérêt légal de cinquante ou soixante pour cent
qu'ils se plaisent à prélever sur toutes les opérations qu'on leur
propose. Illustre proscrit de Jérusalem, dis-je en m'introduisant dans
la sombre échoppe du banian cosmopolyte de Matanzas, savez-vous bien de
quoi il s'agit pour le quart-d'heure entre moi qui vous parle, et vous
qui m'écoutez la bouche béante?
--Non pas encore, me répondit sans émotion mon nouvel hôte; mais pour
peu que vous vouliez vous donner la peine de vous expliquer, j'aurai,
selon toute apparence, l'honneur de vous comprendre.
--C'est ce que je vous souhaite, lui répliquai-je, plus pour vous,
peut-être, que pour moi. Sachez qu'il ne s'agit de rien moins que de me
contrefaire avant la nuit tombante, huit costumes complets de padres
missionnaires pour ces sept braves pénitens et moi.
«Le vieux fondeur d'or fraudé et de galons coupés, après avoir mesuré de
son oeil louche, la taille de mes matelots et la mienne, me dit avec un
certain air de malignité et de défiance:
--Senor marinero, ou j'ai le malheur de me tromper fort, ou nous n'avons
pas l'avantage d'être encore en carnaval.
--Non, il est vrai, répondis-je, et vous avez raison, judicieux et
savant hérétique; mais comme nous sommes marins, et que nous avons envie
de faire d'avance le carnaval qui arrivera tôt ou tard pour les autres
et qui n'arrivera peut-être jamais pour nous, nous avons résolu de nous
déguiser tous les huit en padres, avant le moment marqué pour les folies
annoncées par le calendrier, et c'est vous, ma foi, que notre bonne
étoile nous a fait choisir pour notre costumier.
--Merci de la préférence, seigneur; mais si j'avais la liberté du choix,
je préférerais renoncer au profit du travail, en raison du danger de la
contrefaçon.
--Ah! ce n'est que la liberté de choisir qui vous manque? Que ne
parliez-vous plutôt à nous qui, si aisément, pouvons faire violence à
toutes les consciences rebelles et timorées? Si dans trois heures
d'horloge, vous ne vous êtes pas arrangé de façon à nous faire passer
pour pères de la mission, dans trois heures une minute d'ici, tout au
plus, vos ciseaux et votre aiguille vous seront tombés pour toujours des
mains.
«Et en signifiant ainsi ma volonté au mystérieux revendeur, je pressai
fortement une de ses mains desséchées qui resta froide et immobile dans
les miennes.
--Mais si, dans trois heures, vos ordres sont exécutés, reprit-il en
tremblant un peu pour cette fois, quel prix vous conviendra-t-il
d'attacher à mon obéissance?
--Cette poignée de quadruples que voici, en or loyal et marchand, ma
foi, vous qui vous y connaissez.
«Le judas allait se jeter la mâchoire entrebaillée sur ma poignée d'or,
comme un chien de Terre-Neuve sur une morue en dérive. Je lui tins la
bourse haute pendant une bonne minute, au moins, pour me donner le
plaisir de le faire sauter du plancher à elle, et pour mieux exciter en
lui la cupidité dont il m'importait de tirer parti le plutôt possible.
L'avare tondeur d'espèces alla, les yeux couvant toujours le métal qui
lui fascinait la vue, me déterrer un coupon de drap brun sur lequel il
s'apprêta à nous rogner nos manteaux. Puis après avoir marmotté, entre
ses dents branlantes, une courte prière expiatoire, car c'était le jour
du sabbat, il se mit à la besogne avec cinq ou six de ses pâles
ouvriers. Le vieux mangeur de manne avait, comme vous le voyez, des
scrupules à sa façon, et, fort heureusement aussi, de bonnes aiguilles à
notre disposition.
«Il nous fallut donc attendre, par prudence, à l'ombre de son toit
hospitalier, le confectionnement de nos habits et l'heure qui nous
permettrait de les endosser sans risquer d'être trahis par notre
burlesque déguisement. Pendant ce temps assez long, j'eus le loisir de
remarquer dans le fond du sale magasin de notre métamorphoseur, une
espèce d'imbécile qui me faisait la plus laide grimace du monde, en ne
laissant échapper, de sa bouche torse et baveuse, qu'une sorte de
grognement inarticulé. Que faites-vous de cet animal? demandai-je au
maître du logis.
--Ce n'est pas tout-à-fait un animal, me répondit-il, c'est presque un
homme comme vous et moi, sauf le respect dû à notre espèce et à votre
grandeur.
--Comme vous, à la bonne heure; mais, homme ou animal, qu'en
faites-vous?
--Rien, car il est idiot. Seulement ce Jocoso que vous avez daigné
apercevoir dans ce coin obscur, a le talent, tout nigaud qu'il est, de
divertir mes garçons par sa stupidité, et cet amusement ne me coûte que
la peine de donner quelques coups de bambous à ce pauvre innocent, pour
le chasser de chez moi, quand il m'ennuie, ou qu'il commence à nous
importuner.
--Ah diable, c'est un idiot! repris-je vivement. Eh bien, il va m'amuser
aussi, Jocoso. Habillez-moi, pendant que vous y êtes, votre imbécile en
gouverneur pour ce soir, et en gobernador en grande tenue de bal.
--Et pourquoi, s'il vous plaît, votre seigneurie veut-elle que je fasse
endosser à ce misérable le costume révéré de notre illustrissimo
gobernador?
--Pourquoi? Oh! mon Dieu, simple histoire de rire, et pour vous donner
l'occasion de gagner encore, à la pointe de votre imcomparable aiguille,
quelques bons quadruples de plus!
--Un hébété déguisé en très sérénissime gouverneur!
--Aimeriez-vous mieux qu'un très sérénissime gouverneur fût déguisé en
hébété?
--Eh! par Abraham, moi, j'aimerais beaucoup mieux qu'il ne fût question
de les déguiser en rien du tout, ni l'un ni l'autre, ni vous.
L'inconcevable fantaisie que vous pouvez vous vanter d'avoir là,
seigneur capitaine, et la terrible sottise que vous m'exposez à
commettre aujourd'hui pour l'amour de vous! Sachez donc bien que cette
nuit même, le noble gouverneur de la capitainerie générale de Matanzas
se marie, et que toutes ces plaisanteries de carnaval, avant les jours
gras, risquent beaucoup de ressembler à une bien criminelle dérision.
Tenez, plus je réfléchis à ce que vous avez la bonté de vouloir me faire
faire, et plus je suis tenté de croire que vous avez résolu de me faire
damner là haut ou crucifier ici-bas... Mais ce qui me console un peu
dans tout cela, c'est qu'au moins je m'expose à ne me damner que pour
quelque chose de bon.
«Le premier costume de padre missionnaro qui sortit des mains de
l'artiste, fut pour moi. Je le capelai de suite; et la tête recouverte
d'un large chapeau relevé des deux bords comme le fond d'un hunier sur
le milieu de la vergue, j'allai, quoiqu'il fît encore grand jour,
essayer l'effet de mon travestissement dans les rues de la ville.
«Chacun faisait alors la siesta, et les quais, vers lesquels je dirigeai
d'abord mes pas, et sur lesquels le soleil frappait encore en plein,
étaient à peu près déserts. Arrivé devant la maison qu'habitait Padilla,
je me plaçai à peu de distance de ses fenêtres, les bras croisés sur la
poitrine, et imitant de mon mieux, dans cette ridicule position, la
fainéantise et l'hypocrisie de ces religieux mendians qui, pour
mortifier leur chair, à ce qu'ils prétendent, s'amusent chaque jour à
aller _tomar el sol_, pendant que les autres paresseux passent leur
temps à fermer l'oeil, étendus nonchalamment dans leurs hamacs ou sur
leurs nattes. Une bonne heure au moins, je restai planté comme un mât de
pavillon, sur le milieu de la promenade où je m'étais établi pour tâcher
d'observer à mon aise et avec sécurité ce qui pouvait se passer dans la
maison de la jeune et malheureuse fiancée. Padilla enfin se montra à sa
croisée, au bout de cette éternelle heure de station. Elle était parée,
la pauvre fille, comme une de ces victimes, qui n'attendent que l'ordre
du sacrificateur pour aller se faire immoler au pied des autels où se
prépare leur propre supplice. La sensible et intelligente sénora, malgré
le long manteau brun dont j'étais enveloppé, et le large emplâtre qui
couvrait le coup de sabre que Cotumbo m'avait donné sur le nez, me
reconnut, ou pour mieux dire, me devina en un clin-d'oeil, par l'effet
sans doute de cet instinct merveilleux que la passion seule peut
inspirer aux jeunes personnes dont le tact naturel a été perfectionné
par une éducation soignée. Elle fit même mieux encore que de me
reconnaître; elle me comprit avant que j'eusse le temps de lui faire
aucun signe ou de lui adresser le moindre petit mot. Ma présence
inattendue à Matanzas, sous l'étrange accoutrement qui me cachait à tous
les autres yeux, venait de lui révéler toutes mes intentions et mes
espérances. C'est une si admirable et si inconcevable chose que le
magnétisme amoureux! Ah mes amis, il faut avoir passé par là, une fois
au moins en sa vie, pour croire à de tels prodiges! Aussi je crois
maintenant, ou que le diable m'enlève, aux miracles inexplicables du
sentiment, comme les chiens aux coups de bâton. Ce sont là de ces choses
auxquelles on ajoute foi, non parce qu'on en est convaincu, mais parce
qu'on les a éprouvées de façon à ne plus vous laisser aucun doute.
«Pour en revenir à mon affaire, je vous dirai que les croisées de mon
enchanteresse, qui s'étaient entrouvertes si lentement pour moi, se
refermèrent brusquement dès que mon enchanteresse m'eut vu. Ma tendre
amante m'avait paru désespérée sous sa riche et belle toilette de
fiancée. C'était la mélancolie en personne, recouverte de perles et de
diamans, et le feu des regards de cette triste amie, plus encore que le
feu des diamans dont elle était parée, venait de rallumer dans mon coeur
toute l'ardeur de mon ancien amour. Je l'arracherai, me dis-je alors, au
sort cruel qu'on lui destine, dussé-je payer de ma vie l'imprudence et
l'audace de ma tentative. Et qu'est-ce que la vie, au bout du compte, au
prix du bonheur que l'on cherche en exposant ses jours! Pour un mot de
travers, pour un peu d'or dont je serai peut-être embarrassé après
l'avoir enlevé, je risquerais cent fois de me faire tuer sottement et
follement, et j'hésiterais pour satisfaire la première passion que j'aie
jamais ressentie, à braver un coup de dague ou de poignard! Allons, vite
à la besogne, compère, et travaillons surtout proprement et sans perdre
une minute en inutiles réflexions! Rempli d'impatience et de résolution,
je retournai chez mon juif travestisseur où je trouvai mes sept nobles
compagnons _accastillés_ en missionnaires, s'égayant fort, à moitié
ivres qu'ils étaient, de la transformation que je venais de leur faire
subir. L'israëlite, enchanté de ma libéralité, leur avait payé bouteille
en mon absence pour boire à ma santé et à la sienne, l'impudent!
J'empêchai qu'ils ne se grisassent tout-à-fait, car il ne me les fallait
qu'entre deux vins. La nuit, une nuit douce et charmante descendit sur
nous, avec l'épaisse obscurité qui devait cacher et favoriser
l'exécution de mon projet; je grillais déjà d'ardeur. Minuit sonna, et
je commençai à trembler d'inquiétude et d'anxiété. C'était l'heure de la
noce, et aussi l'instant d'avoir du courage, de l'audace et de la
présence d'esprit, toutes choses difficiles à avoir au moment
nécessaire, quand la passion vous travaille le coeur. J'attrape sous le
bras l'idiot que j'ai fait recrépir en gouverneur dans la boutique du
drapier. Je lui envoie en grand sur les épaules une ample mantille
noire, et soutenu de mon armée de réserve de moines matelots en
goguette, je me porte en toute hâte et de ma personne, à l'entrée de
l'église où les futurs mariés devaient bientôt arriver en fendant la
foule attirée sur le lieu de la nocturne cérémonie, au carillon
étourdissant de toutes les cloches de la ville. Un lourd carrosse roule,
s'approche, s'arrête: d'autres voitures suivent à la file, et s'arrêtent
une à une comme lui. A la lueur d'une douzaine de torches résineuses,
les fiancés descendent les premiers des chars panachés qui les ont
transportés, à côté des papas, des mamans et des invités de la noce.
_Attrape à manoeuvrer finement_, dis-je au même moment aux gens de ma
fidèle escorte, cachés dans le gros de la multitude. Et voilà à ce mot
d'avertissement, que d'un triple et souple revers de main, bien appliqué
à bloc, nous vous envoyons s'éteindre dans le ruisseau, les torches qui
devaient servir de flambeaux à ce brillant hyménée. La foule des
assistans, des amis et des curieux, se met alors à pousser un cri
général d'épouvante et de surprise, en barbottant dans les ténèbres que
nous avons faites autour de nous. Je vous saisis incontinent par le
milieu de son individu, le vrai gouverneur tout effaré qui se débat et
qui hurle comme un possédé, sans pouvoir être reconnu, ou même entendu
dans la bagarre universelle; et je vous empaquète son excellence, quoi
qu'elle dise ou qu'elle fasse, dans la mantille noire que je viens
d'arracher à mon idiot habillé en gouverneur. Tous mes faux padres
s'avancent et m'environnent sans souffler le mot, sans pousser un
soupir: je leur livre bien et duement emballé, le corps frétillant de
l'illustre futur dont ils étouffent les gémissemens comme ils peuvent;
et d'un coup de pied au derrière, je vous lance _subito_ dans le sein de
l'église catholique, l'imbécile Jocoso que l'on prend d'abord, à son
déguisement, pour le gouverneur égaré que l'on cherchait une minute
auparavant au milieu de la confusion générale. Grâce à cette
substitution de personne, à cette pierre d'attente jetée adroitement à
la crédulité de la masse qui obstrue tumultueusement les portes du
temple, j'eus tout le temps nécessaire d'attirer à moi la frémissante
Padilla qui, en me reconnaissant pour son ravisseur, ne demanda pas
mieux que de se laisser enlever par moi et par mes complices. Une
tunique brune jetée sur son éclatante parure, dérobe cet astre de
l'hymen à tous les yeux, trompés, éblouis ou consternés, et vite nous
voilà filant ensemble par le chemin direct qu'ont déjà enganté mes
matelots pour transporter mystérieusement vers le rivage notre
gouverneur qui continue à gigoter tant qu'il peut dans les langes dont
on a eu soin d'entortiller sa seigneurie rebelle. Je n'essaierai pas de
vous peindre ici mon bonheur et mon anxiété pendant notre trajet rapide
de Matanzas au canot qui nous attendait sur le bord de la mer, en face
même de ma goëlette. Il me suffira de vous dire, pour vous donner une
idée de mon indescriptible félicité, que j'étais content et fier comme
un roi de Castille, et Padilla cent fois plus heureuse qu'une princesse
des Asturies.
«A une heure du matin, la petite embarcation que j'avais eu soin de
faire tenir prête à nous recevoir dans le cas probable du succès, ou
dans le cas possible d'une retraite, nous ramenait victorieusement à
bord de la _Casilda_. La mer était calme, la nuit sombre et le ciel
serein. On aurait dit que tout autour de nous partageait ma suprême
félicité; les gens de mon équipage eux-mêmes ne se tenaient pas d'aise.
On eût pu croire, en les voyant si joyeux et si satisfaits, que c'était
pour le propre compte de leur bonheur qu'ils venaient de travailler,
quand ce n'était que pour me rendre heureux qu'ils avaient comme moi
exposé leur vie, les pauvres diables.
«Après avoir remis le pied sur le plabord de mon navire, je jugeai à
propos de me découvrir dans toute ma gloire aux yeux stupéfaits du
gouverneur devenu mon prisonnier de guerre ou de noces. Il était assez
temps, ce me semble, de lui expliquer le mystère de son enlèvement, et
de lui apprendre, ne fût-ce que pour me donner le plaisir de la
vengeance, à quels ennemis il venait d'avoir affaire. Je criai, pour
entrer de suite en conversation, aux oreilles encore tout abasourdies de
son Altesse:
--Eh bien, seigneur gouverneur de Matanzas, reconnais-tu maintenant sur
mes épaules, la tête que ton lâche Cotumbo t'avait promis d'apporter à
tes pieds?
--Salvage!... s'écria à ces mots terrifians le gouverneur hébété... Et
Cotumbo, ajouta-t-il ensuite machinalement, qu'est-il devenu?...
--Devenu mort, lui répondis-je, en braquant sur ses regards épouvantés
des yeux flamboyans. Oui mort, par la grâce de Dieu et de mon bras.
Tiens, voilà, continuai-je en lui montrant les armes de son protégé,
voilà tout ce qui reste aujourd'hui du brigand qui devait te rapporter
ma tête!
«Il venait de reconnaître les pistolets et le sabre dont il avait fait
lui-même présent au forban trépassé. Mon peureux de prisonnier, à cette
vue qui n'avait rien, il est vrai, de bien rassurant pour lui,
s'évanouit net de bonne foi, ni plus ni moins qu'une jeune et délicate
poulette. Je lui laissai tout le temps nécessaire de reprendre ses sens
quand il jugerait à propos de les recouvrer mais ce fut Padilla, mes
amis, qui reprit aisément et délicieusement les siens, après
l'éblouissement que venait de lui faire éprouver cette suite
étourdissante d'événemens si extraordinaires pour elle. Non, jamais, je
vous le jure, fille enlevée un quart-d'heure avant ses noces, ne se
montra plus tendre et plus aimante pour son fortuné ravisseur!--Quel que
soit, me répétait-elle en pleurant de joie, le sort que le ciel me
prépare pour me punir de mon bonheur présent et du crime dont je viens
d'être complice, je m'abandonne à toi sans réserve, pourvu qu'il ne
sépare jamais ma destinée de la tienne. A toi désormais toute ma vie,
puisque toi seul as su m'arracher au sacrifice douloureux que la volonté
inexorable de ma famille avait imposé à mon âme. La mort viendra
peut-être bientôt pour nous; mais tout affreuse qu'elle puisse être pour
moi, elle me sera moins cruelle que la contrainte dont tu m'as délivrée.
Que dis-je, elle me deviendra douce et précieuse, pourvu que nous
tombions dans les bras l'un de l'autre, percés du même coup et
confondant nos derniers soupirs dans la même agonie et le même trépas,
etc. etc. Je n'en finirais pas, je crois, si je me mêlais ici de vous
rapporter tout ce que me contait ma maîtresse, pour me donner une idée
de sa passion et de son ineffable ravissement.
«Cette effusion de coeur en pleine mer, aurait été poussée, vous le
devinez bien, jusqu'aux dernières limites de l'exaltation la plus
romanesque, sans la nécessité où je me trouvais de penser à tout autre
chose qu'à de belles protestations de tendresse et d'amoureuses
amplifications de réthorique sentimentale. Le positif de ma situation
matérielle réclamait bien autrement ma sollicitude, que le côté idéal de
mon aventure galante. Il y a toujours, dans ces sortes de circonstances,
la partie solide qu'il faut gouverner, et la partie purement morale dont
on peut s'occuper plus tard ou remettre à des temps plus opportuns.
«J'accordai d'abord toute mon attention à la partie spéculative de mon
affaire.
«Les gens de mon équipage, nobles héros auxquels je n'attachai pas une
grande importance, étaient d'avis que nous nous donnassions le plaisir
de pendre notre illustre captif par les pieds au bout de notre vergue de
fortune. Ce genre d'exécution leur paraissait courtois, et l'emblême
qu'il aurait offert à leur malignité, souriait surtout à l'envie qu'ils
avaient de punir épigrammatiquement le drôle qui avait voulu nous faire
si inhumainement châtier au jour de sa puissance et de sa gloire. C'est
par le cou, répétaient mes matelots, qu'on nous pend nous autres, sans
plus de cérémonie, quand on nous met le grappin dessus. Pour ne pas
faire à autrui ce que nous ne voudrions pas qui nous fût fait, comme dit
l'évangile, pendons M. le gouverneur par les pieds, afin qu'il ne soit
pas dit que nous l'ayons pendu comme un pirate. Ces hommes de terre là,
ne doivent pas être habitués au service du bord, et il faut avoir des
égards pour tout le monde.»
«Quelque justes que pussent me sembler ces logiques considérations sur
la législation à appliquer aux délits et aux peines, je jugeai
convenable d'inventer pour le vieil avare que nous avions sous scellé,
un supplice plus profitable pour nous et moins cruel pour lui. Je lui
dis, après avoir sérieusement examiné le cas sur lequel il m'appartenait
de prononcer en juge souverain:
--Ton altesse ou ta seigneurie, peu importe dans le moment actuel, a
laissé de l'argent à terre, je le sais ou je m'en doute; ta peau, dont
nous serions fort embarrassés de faire quelque chose de bon pour nous,
ne nous tente guère, comme bien tu dois le penser; mais tu y tiens
beaucoup pour toi, et c'est là le point sur lequel nous devons le plus
compter. Si ce soir tu ne trouves pas dans ta cervelle le moyen de nous
faire payer demain dix mille gourdes rondes, j'ai le projet de t'envoyer
en compagnie d'un boulet au cou, par-dessus le plabord de ma goëlette.
Pour un rustre ou un pauvre diable, je n'aurais exigé que quelques
piastres de rançon, ou même peut-être pas de rançon; mais comme je sais
le prix que je dois attacher à la carcasse d'un homme tel que toi, je te
traite selon ton rang sans que tu puisses m'accuser de manquer de
procédés envers toi en te faisant payer cher, ce que tu estimes à une si
grande valeur. Dix mille gourdes rondes et bien rondes, entends-tu?
voilà mon dernier mot, et songe à la journée de demain pour qu'elle ne
devienne pas pour toi la dernière des journées que le ciel te compte
encore!
«Le vieux ladre resta attéré de la générosité de ma proposition. Un
galant homme à qui on demande la bourse ou la vie, se moque de sa bourse
et défend bravement sa vie. Mais un avare qui veut vivre et qui ne veut
pas payer pour cela, est le plus nigaud supplicié dont on puisse se
faire une idée. Je me mis à rire de toutes mes forces en voyant la mine
piteuse que me faisait mon captif. Padilla, en entendant les rudes
conditions que je venais d'imposer à son ex-futur, se jeta tout éplorée
à mes pieds, embrassa mes genoux, et m'embrassa aussi, je crois, pour
tenter de fléchir ma sévérité en faveur de mon indigne rival; mais rien
n'y fit. Je tenais au châtiment du compère pour le bon exemple d'abord,
et pour le prix que je voulais surtout attacher à ma clémence.
«Le seigneur gouverneur, absorbé pendant quelques minutes dans son
affliction, recouvra enfin l'usage de la parole pour me dire d'un air
profondément humilié et d'une voix tout au moins aussi profondément
souterraine:
--Je ferai un billet de dix mille piastres pour mon acquittement,
puisque vous l'ordonnez, et que vous avez le droit de le vouloir
ainsi...
--Doucement! lui répondis-je en l'arrêtant au milieu de sa période; j'ai
dit, s'il m'en souvient, dix mille gourdes rondes, ce qui n'est pas la
même chose pour ceux qui, comme moi, connaissent la différence de la
gourde ronde à la piastre. Ne perdons pas si vite la mémoire, si nous
tenons à rester bons amis encore quelques heures.
--Eh bien, dix mille gourdes rondes soit, reprit-il, c'est effectivement
quelque petite chose de plus. Mon majordome, à la réception de ce
billet, vous livrera la somme destinée à racheter ma vie... Si je tiens
encore à l'existence, c'est, croyez-le bien, pour les Matanzanos que je
veux conserver mes jours, et non pour moi, Dieu m'en est témoin! qui
aujourd'hui suis si las de vivre et si malheureux d'avoir tant vécu!
--Attention à gouverner, répliquai-je encore à ces derniers mots;
n'embrouillons pas, s'il vous plaît, nos lignes de pêche avant de les
envoyer en double à la mer. Je veux tirer de toi le meilleur parti
possible, rien de plus naturel. Tu dois de ton côté chercher tous les
moyens de nous mettre dedans, rien de plus juste; et c'est à moi, par
conséquent, à me montrer aussi défiant que tu chercheras à être rusé.
Tenons-nous donc sur nos gardes chacun de notre bord, et agissons l'un
envers l'autre comme de bons et loyaux ennemis qui veulent jouer
finement la dernière manche d'une partie d'enfoncement... Un de mes
hommes, entends-tu bien, ira à terre avec ton billet, trouver
l'intendant général de tes finances, pour qu'il ait à lui payer de ta
part et comptant, les dix mille gourdes convenues. Il est peut-être bien
maintenant huit heures à huit heures et demie du matin. Si, à huit
heures du soir au plus tard, l'homme que j'aurai envoyé de ta part à
Matanzas, revient sans l'argent exigé, ou que l'argent même revienne
sans l'homme, ou, ce qui est encore possible, l'argent ni l'homme ne
reviennent qu'à huit heures une minute, ton excellence aura fait le
dernier plongeon de sa vie le long de mon bord, et une autre minute
après, ma goëlette aura passé sur le remoux de ta carcasse pour se
rendre à la Marguerite. Te voilà prévenu: tu as devant toi de l'encre,
une plume et du papier; j'attends ton billet, le temps passe en face de
toi à chaque minute... Tu m'as compris, il suffit, et sur ce, je vais
brûler sur le pont un cigarre royal en ton honneur et gloire.
--Mais, si, malgré mes voeux et mes ordres, me cria le vieux reitre
effrayé, un bâtiment de guerre informé de ma disparition subite, venait
à courir sur vous et à vous saisir, devrais-je répondre raisonnablement
sur ma vie, d'un événement étranger à ma volonté?
--Non, repris-je avant d'abandonner mon homme à ses méditations, non, tu
ne serais pas, dans ce cas là, envoyé par-dessus le bord par punition,
mais seulement par précaution, ce qui est tout autre chose. Car tu
comprends bien, sans doute, qu'avant d'avoir à subir la visite d'un
croiseur qui m'aurait gagné, il serait de mon intérêt de te faire
disparaître comme une pièce dangereuse de conviction contre moi. Mais au
surplus, les bâtimens de guerre espagnols sont si rares et si peu
alertes ici, que ce serait bien le diable qu'il s'en trouvât tout
justement un disposé à me donner la chasse, et assez malin pour tailler
des croupières à la petite goëlette que je monte et que j'ai l'honneur
de savoir manoeuvrer. Tu peux donc, sans t'amuser davantage à me
proposer des difficultés imaginaires à résoudre, écrire avec la plus
entière sécurité, le petit billet doux dont je t'ai parlé. Lorsque
l'épître sera faite, je reviendrai voir si elle me convient et si elle
est conçue de manière à n'exciter ni mes soupçons sur ta bonne foi, ni
mes susceptibilités sur certains petits points qui tiennent à mes
scrupules de conscience. Salut!
«Mon interlocuteur, sachant ce qu'il avait à faire de mieux et de plus
pressé, se mit à tracer, en jetant quelques larmes d'avarice sur son
papier, l'épître que j'attendais de sa complaisance. Aucun nom de lieu,
de navire ou d'homme, ni aucune indication compromettante ne lui
échappa. Je tournai et je retournai dans tous les sens et de tous les
côtés, le papier dont j'eus bien soin d'examiner la transparence au
jour: rien ne me parut suspect dans la manière dont la lettre avait été
écrite et confectionnée. J'eus lieu enfin, après cette minutieuse
inspection, d'être satisfait du travail de son altesse.
«Un de mes drôles qui connaissait le pays, et qui ne manquait pas
d'intelligence, se chargea du recouvrement de l'effet que je confiai à
son zèle. Je fis jeter à terre ce nouveau garçon de caisse en lui
donnant des instructions précises sur ce qu'il avait à faire pour mon
service, et pour ne pas s'exposer à tomber sous la garotte de la
justice. Puis, ma foi, après avoir ainsi réglé ma petite besogne,
j'attendis avec tranquillité l'événement aux côtés de Padilla, ma douce
conquête et pour le moment la souveraine de toutes mes pensées.
«Vers l'heure où déjà le soleil resplendissant étendait dans l'ouest ses
rayons amortis, sur l'horizon qu'il allait bientôt toucher, je vis vers
la partie de la côte sur laquelle je n'avais pas cessé depuis quelque
temps de promener le bout de ma longue vue, arriver un individu qui se
mit à faire des signaux au moyen d'un mouchoir qu'il agitait dans les
airs. Comme mon faiseur de gestes télégraphiques n'était accompagné que
de deux personnes, je n'hésitai pas à lui envoyer mon canot avec deux
matelots armés par précaution jusqu'aux dents. Mon embarcation ainsi
expédiée revint bientôt au tomber de la nuit, en me ramenant le fidèle
émissaire que j'avais envoyé en recouvrement à Matanzas. Le garnement
fort à lui tout seul comme deux bêtes de somme, me rapportait les
cinquante mille gourdes de mon marché avec le gouverneur, et comptées en
bel et bon or massif. Il commençait, je vous jure, à être diablement
temps que le plomb promis arrivât, pour la conservation de la peau de
mon illustrissime prisonnier, qui, en voyant avec effroi l'heure fatale
approcher, était déjà à demi-mort, et moi plus qu'à moitié disposé à lui
faire prendre un bain local sous mes grands porte-haubans.
«Ma règle de conduite à l'égard du captif était désormais tracée: les
sacs de quadruples venaient de l'écrire en lettres d'or dans ma
conscience. Soyez libre, dis-je au vaincu, après avoir pris connaissance
de sa monnaie. Je vous rends à l'amour de vos administrés, qui vous
rembourseront les frais de votre rachat, pour peu qu'ils tiennent à vous
autant que vous m'avez la mine de tenir à eux. Ma chaloupe va vous
conduire à terre, et chacun des canotiers qui vous accompagneront, aura
sur lui deux pistolets: un pour vous d'abord, si vous vous permettez le
moindre geste qui puisse nous compromettre, et un pour lui s'il se
trouvait victime de votre imprudence ou de votre envie de nous jouer
quelque mauvaise farce.--Adieu, portez-vous bien si vous pouvez, et
mariez-vous si cela vous amuse. Je ne garde avec moi sans rancune, que
vos quadruples et votre fiancée.
--Quoi! Padilla!... s'écria le vieillard amoureux à ces derniers mots.
Quoi! Padilla de Vasconcellos, ma future, ne me suivra pas à Matanzas!
--Pas pour le moment, lui répondis-je. Vous partez parce que je vous
permets de déguerpir, et elle reste par la raison toute simple qu'elle
ne demande pas mieux que de ne pas vous suivre. Ainsi va le monde, et
ainsi vous allez aller, et le plus vite ne sera que le mieux.
«Cela dit, on vous embarqua le gouverneur dans le canot qui l'enleva,
allégé du poids de ses bijoux, et le coeur gros de larmes et de soupirs.
Une demi-heure après cette opération, mon canot revenu de terre, était
rehissé à bord, et ma goëlette la _Casilda_, appareillée sous toutes
voiles avec bonne brise et belle mer. Jamais je n'ai été, Dieu me
pardonne mon bonheur, aussi heureux, aussi satisfait de moi, que dans ce
moment. Je ne pesais pas une once, je crois, tant je me sentais léger
d'esprit et content de moi-même et du sort.
«La fortune est aussi tenace que le guignon. Une fois qu'elle a laissé
tomber ses grappins d'or à votre bord, pas moyen de se décrocher de ses
faveurs, même quand on voudrait la larguer en grand, et pousser au large
d'elle. Je piquai en quittant le rivage heureux de Matanzas, sur
Porto-Cabello où j'avais donné rendez-vous à ma prise le _Ne Tange_, et
où, par parenthèse, il était dans l'ordre des choses fort possibles, que
je ne trouvasse pas ma riche capture. Mais le destin qui avait veillé
sur moi, avait aussi veillé sur elle. Je la rencontrai intacte, cette
chère prise, et prête à mon arrivée à être vendue à des arabes
indépendans qui ne demandèrent pas mieux que de me compter sept ou huit
mille pistoles pour jouir en tout bien tout honneur de sa grasse
possession. Ce petit bénéfice réalisé si lestement dans un pays où les
pertes seules se réalisent facilement, je gagnai toujours avec ma
goëlette, et sans perdre de temps, l'île de la Marguerite qu'avait dû
rallier, depuis deux ou trois semaines, mon corsaire. Je retrouvai dans
cette dernière relâche mon brick _la Hermosa Padilla_, comme peu de
temps auparavant j'avais retrouvé à _Porto-Cabello_ ma prise le _Ne
Tange_. Ce n'était pas à demi, vous le voyez, que le bonheur m'avait
souri, et comme, selon mes principes, c'est lorsqu'on est heureux qu'il
est bon d'être juste et bien d'être généreux, dès que j'eus repris mon
corsaire et qu'il me fut possible de me le remettre sous les pieds, je
pensai à restituer à l'ancien capitaine de la _Casilda_ que j'avais
dépossédé à la mer, la pauvre petite goëlette dont je m'étais servi avec
tant de succès dans mon expédition de Matanzas. Je lui avais aussi
promis, mais vaguement, en lui empruntant sa barque, et en lui faisant
manquer son voyage, de l'indemniser un jour du préjudice que je pourrais
lui occasionner. Cet engagement pris tout bénévolement en pleine mer, le
vent aurait bien pu l'enlever sans que le malheureux patron eût osé
s'exposer au danger de le rappeler à ma mémoire dans le cas où il
m'aurait plu de l'oublier. Ma conscience m'inspira mieux: je lâchai au
capitaine de la _Casilda_ quelques bonnes centaines de piastres de
dommages-intérêts, et le brave homme, enchanté de ma générosité, me
combla, en retournant dans son pays, de remercîmens et de bénédictions.
Un capitaine-pirate béni comme un saint d'Andalousie par un pieux patron
caboteur! Il ne nous faut pas désespérer, comme vous voyez, d'être un
jour canonisés par la piété des fidèles que nous aurons pillés dans
notre vie.
«Me voici arrivé, mes braves, à la partie sinon la plus importante du
moins la plus délicate de mon rapport. Un autre aurait la faiblesse de
vous cacher, peut-être, ce que j'aurai la franchise de vous avouer. Ce
fut à la Marguerite que, pour apaiser les scrupules de Padilla de
Vasconcellos, ma tendre amante, je consentis à serrer avec elle et par
les mains d'un prêtre d'occasion, les liens respectables d'une union
indissoluble. Mais ne vous effrayez pas d'avance, je vous prie, des
conséquences de ce que vous pourriez prendre de ma part pour une folie:
les frais de la cérémonie nuptiale ne furent pas prélevés sur les fonds
que j'avais ramassés à la mer. Les bijoux que j'avais eu la prévoyance
d'enlever avec mon épouse, et qui pouvaient être regardés comme des
accessoires attenant à la propriété conquise, firent largement face à
cette dépense de fantaisie. Mon mariage, par conséquent, n'a rien coûté
à la communauté de nos intérêts.
«Résumons maintenant authentiquement les faits principaux de ma
mémorable campagne, car c'est toujours par des chiffres que se résument
toutes les choses de la vie. J'ai gagné en tout, après les frais
d'armement et la solde d'équipage payée et grassement encore:
1º. Soixante mille francs provenant de la vente du _Ne Tange_, ci...
60,000 fr.
2º. Cinquante mille du produit net de l'enlèvement et de la rançon de
son excellence le gouverneur de Matanzas, ci... 50,000.
3º. Un coup de sabre au beau milieu de la mine, et que je ne porte ici
en compte que pour mémoire ci... 0.
4º. Une femme que je crois aimer et qui a l'air de me rendre avec usure
la monnaie de ma pièce--encore pour mémoire--total. 110,000.
«Et cela sans compter la valeur du brick la _Hermosa Padilla_. Mais je
vous fais grâce de ce solde de compte auquel vous ne tenez probablement
pas plus que moi. J'ai dit, et je souhaite que tout cela vous convienne
autant qu'à votre très humble serviteur.--A votre tour la balle
maintenant, et le chapelet de la conversation. J'ai fini.»
Salvage venait d'achever. Un moment de silence succéda à la longue
narration qu'il nous avait fait entendre. Mes regards qui, pendant toute
l'histoire du capitaine, s'étaient tenus pour ainsi dire, suspendus à sa
parole animée et à sa physionomie mobile, se portèrent sur ses deux
auditeurs, comme pour chercher dans leurs traits l'impression que
l'éloquence de leur confrère pouvait avoir produite sur eux. Mais en cet
instant même, une porte que je n'avais pas remarquée dans le fond de
l'appartement, s'ouvrit brusquement, et une jeune femme se montra à nos
yeux. C'était Padilla, la belle épouse de l'intrépide corsaire qui, tout
émue encore du récit dont elle n'avait pas perdu un seul mot, venait se
jeter dans les bras de son mari... Elle pleurait, la pauvre femme, de
bonheur et d'attendrissement...
--C'est donc ainsi, petite curieuse, que vous nous écoutez, lui dit le
capitaine, d'un air qui exprimait beaucoup plus, je vous jure, la
tendresse que le reproche.
--Oui, j'ai tout entendu, répondit Padilla, je voulais savoir ce que tu
pensais de moi... aussi n'est-ce pas que tu m'aimes plus que tu ne l'as
dit là?
--Si je t'aime plus que je ne l'ai dit? Mais certainement, et cela, tu
sais bien, va sans dire entre nous...
--Eh bien, puisqu'il en est ainsi, prouve-le moi à l'instant même, et
jure que jamais, maintenant, tu ne me quitteras pour retourner sur mer!
--Tu veux que je jure, me dis-tu, que je ne retournerai plus à la mer...
Oh! non, tu n'y penses sans doute pas; car tu sais bien que tu m'as
toujours dit qu'il ne fallait jamais jurer devant les dames.
--Aussi n'est-ce pas un jurement que je te demande, reprit Padilla avec
la plus attrayante gentillesse; mais bien un serment que j'exige de toi,
de ton attachement pour moi.
--Allons, enfant que tu es, remettons cela à un autre moment, et quand
nous serons seuls. Tiens, laisse plutôt maître Bastringue, que voici, me
raconter ses fredaines, comme j'ai raconté les miennes.
--Ainsi, tu ne veux donc pas me promettre devant ces messieurs, que tu
n'iras plus... C'est bon, et je sais maintenant à quoi m'en tenir sur
tes intentions.
--Oh! mon Dieu, si, ma bonne amie, je te promets, et je te jure même
tout ce que tu voudras... Mais ne perdons pas de temps, nous autres.
C'est à ton tour, l'ami Bastringue, de prendre le cornet et de rouler
les dés pour nous raconter ta petite affaire. J'ai prêché d'exemple,
comme tu l'as vu, et j'espère bien que tu ne te feras pas tirer
l'oreille pour imiter ma manoeuvre et pour gouverner beaupré sur poupe
dans les eaux, où ai déjà navigué pour mon compte.
Maître Bastringue, à ces mots du capitaine, jeta autour de lui des
regards embarrassés, presque timides même, et je crus voir, Dieu me
pardonne, une rougeur subite colorer d'une teinte encore plus foncée
qu'à l'ordinaire, le visage empourpré du sauvage corsaire. Salvage, à la
sagacité duquel cet étrange mouvement de déplaisir, et même de pudeur si
l'on veut, ne pouvait échapper, demanda avec une feinte sollicitude à
son confrère, quel pouvait être le motif de la gêne qu'il croyait
remarquer en lui.
--Tu veux savoir ce qui me gêne? répondit Bastringue. Eh bien, je te
dirai, ma foi, à la bonne franquette, que c'est madame.
--Moi! reprit alors Padilla en souriant avec plus de grâce et de
malignité que d'étonnement; mais savez-vous bien, M. Bastringue, que ce
que vous venez de dire là, à mon mari, n'est pas du tout flatteur pour
moi!
--C'est possible, madame, répliqua le matelot. Mais voyez-vous, quoique
je ne sois pas l'ennemi du beau sexe, bien loin de là, je n'aime pas à
parler devant les dames de votre échantillon; et tant plus, voyez-vous,
elles sont jolies, tant plus elles me coupent la luette. Tant que vous
resterez là, je ne dirai pas ce qui s'appelle la moindre petite parole.
Voilà comme je suis taillé, moi, et il n'y a pas moyen malheureusement
de me refaire.
--Mais sais-tu, Padilla, s'écria Salvage en riant aux éclats, que c'est
là un compliment tout comme un autre, que vient de te faire notre ami, à
sa manière? Il te trouve trop jolie pour parler devant toi. C'est ta
beauté, en un mot, qui l'intimide.
--Tout juste, malin, répondit le marsouin. C'est toi qui as mis le
premier le nez dessus. Ainsi, par conséquent...
--Il ne me reste plus qu'à vous saluer, reprit vivement Padilla, et
c'est aussi le parti que je vais prendre, en vous priant de vouloir bien
excuser mon indiscrétion.
--Et nous, en vous priant, madame, si c'est un autre effet de votre
complaisance, reprit Bastringue, de ne pas écouter ce que je dirai, à
l'abri de votre porte de grand'chambre; car, sans cela je vous préviens
que je ne dirai plus que des bêtises à toute la compagnie.
--Suffit, ajouta Salvage; cette porte de communication dont j'ai la clé,
va être refermée discrètement par moi, sur ma très honorée et très
curieuse épouse.
Et cela dit, le capitaine embrassa sa petite femme qui se retira en
faisant à la société, et surtout à maître Bastringue, la plus
cérémonieuse et la plus goguenarde de toutes les révérences.
Le grave frère José, pendant cette petite scène d'intérieur, n'avait pas
laissé échapper un mot. Seulement, deux ou trois fois, ses yeux vifs et
perçans avaient paru s'arrêter avec une sorte de contrainte
indéfinissable, sur la figure et la taille de la svelte et jolie
Espagnole.
Une fois Padilla partie, et la porte du fond refermée soigneusement sur
elle, maître Bastringue, affranchi de toute préoccupation importune,
s'étala sur le fauteuil que venait de lui céder Salvage, et le lourd
historien, après avoir fait résonner à deux ou trois reprises, sa voix
rauque, au fond de son gosier éraillé, s'essaya ainsi à nous raconter
ses étranges aventures.