RÉUNION DES TROIS PIRATES.

L'heure du rendez-vous qui m'avait été indiqué la veille, tintait à

peine sur les cloches fêlées de la ville, que je me faisais annoncer

chez le capitaine Salvage. Lui-même, en m'entendant répéter deux ou

trois fois mon nom au nègre qui lui servait de valet de chambre,

descendit pour me recevoir au bas de l'escalier qui conduisait à la

salle de réunion dans laquelle se trouvait déjà rendu frère José. A

l'air demi-affectueux et demi-réservé avec lequel cet estimable corsaire

répondit à mon salut d'introduction, je devinai de suite que le

capitaine avait dû préparer son illustre associé à l'étrangeté ou à

l'indiscrétion de ma visite. Le grave frère José, sans trop prendre

garde aux premiers mots de compliment qu'en entrant j'échangeai selon

l'usage avec mon hôte, continuait à feuilleter une petite liasse de

carrés de papiers inégalement coupés qu'il paraissait vouloir mettre en

ordre, et pendant que cette occupation minutieuse semblait absorber

toute son attention, je pus, sans m'exposer à me montrer trop indiscret,

examiner enfin tout à mon aise la physionomie de cet homme singulier que

je n'avais encore vu que si imparfaitement. En me rappelant autant qu'il

me fut possible, l'impression que la figure de frère José avait produite

sur moi la première fois, et en la comparant à celle que j'éprouvais en

le revoyant à Saint-Thomas, je pensai qu'aucun changement bien

remarquable ne devait s'être opéré dans sa tournure et ses habitudes

extérieures; c'était toujours à peu près le même petit homme assez

gauche, assez insignifiant. La différence du costume qu'il portait à la

Pointe, de celui sous lequel il était débarqué à Saint-Thomas, aurait pu

seule avoir le privilége d'offrir quelque chose de nouveau à ma

curiosité. Au lieu d'être vêtu en marin comme autrefois, il était

empaqueté dans une grosse houpelande grisâtre qu'on aurait pu prendre

assez volontiers pour la défroque d'un révérend père de la Rédemption,

ou une de ces capotes dont on affuble les malades dans nos hôpitaux

militaires; et ce qui achevait de rendre plus complète encore pour moi

l'analogie que j'avais cru trouver entre ce singulier accoutrement et

celui d'un échappé de monastère ou d'hospice, c'est qu'au sommet de la

tête pointue du pirate, on pouvait reconnaître la trace non équivoque de

la tonsure qui avait dû tout récemment être pratiquée sur son noble

chef.

Salvage, à qui l'objet principal de l'inspection que je venais de faire,

ne pouvait échapper, me regarda en souriant et en jetant les yeux d'un

air d'intelligence sur la partie absente de la chevelure de son

confrère. Ses cheveux repousseront, me dit-il à l'oreille, mais les

tondeurs qui les lui ont rasés ne repousseront plus.

--Et notre ami Bastringue, s'écria le capitaine pour généraliser la

conversation, aurait-il mangé ou plutôt bu l'heure du rendez-vous avec

la médecine de précaution que je lui ai fait avaler ce matin? Voilà

vingt bonnes minutes qu'il devrait être rendu à l'appel, et je ne le

vois pas même arriver. Ce retard là ne me présage rien de bon. Je crains

qu'il ne lui soit tombé sur les bras quelques douzaines de baptêmes à

faire, avant qu'il n'ait pu trouver un moment à lui pour penser à nous.

--Oui, quelques douzaines de baptêmes, _in aquâ vitæ_ ou bien _in aquâ

vitæ æternæ_, répondit gaiement frère José, en posant son cahier de

notes sur la table près de laquelle il était assis. Mais ne calomnions

pas aussi légèrement, ajouta-t-il, le prochain absent, car le voici qui

nous arrive tout juste ce cher prochain, par la ligne la plus courte

d'un point à un autre.

--Par la ligne droite? pas possible, s'écria tout étonné et tout

enchanté le capitaine... Puis après avoir mis un instant la tête à la

fenêtre, il reprit avec un air de surprise et de satisfaction: C'est ma

foi vrai! Dieu et la médecine en soient loués: il est à jeun!

C'était bien en effet maître Bastringue en personne qui nous venait

ainsi, la mine un peu renfrognée, mais calme; la tournure toujours

lourde, mais libre et assurée. Les premières paroles qu'il nous fit

entendre en entrant, me semblèrent d'un laconisme caractéristique...

Plus souvent, grognona-t-il, en s'adressant au capitaine, qu'une autre

fois tu me feras embarquer une médecine dans le fond de ma _cambuse_!

Depuis ce matin que j'ai mis le muffle dans ce gamelot de drogailles

qu'on m'a donné à renifler, voilà la première fois que je reste une

demi-heure sans être obligé, sous votre respect à tous, de dégréer mes

culottes! Ouf!... Entends-tu encore comme ça gargouille, les grenouilles

que j'ai dans la cale?

--Et comptes-tu pour rien, lui demanda Salvage, le nettoyage en grand de

ta cale, et la maladie que le purgatif vient de te faire éviter?

--Jolie manière de nettoyer la cale d'un homme, que d'empester toute la

maison de mon hôtesse, et que de chavirer le tempérament d'un chrétien

pour l'opposer d'avoir une maladie qui ne serait jamais peut-être bien

tombée à son bord! Je voudrais pour je ne sais pas quoi, avoir pendant

deux heures de temps seulement sous le vent à moi, le paliaca de docteur

qui m'a fait abbraquer cette poison de _purge_... Pouah!...

Puis, les narines ouvertes et la figure hagarde, le sauvage matelot se

mit à promener autour de lui et sur moi des regards étonnés et défians:

on aurait dit que, comme certains animaux carnassiers, il eût voulu

flairer tous les objets qui l'environnaient avant de hasarder un pas qui

pût l'exposer à trébucher dans quelque piége. Jamais, je l'avoue, je

n'avais encore vu de si près, d'homme d'un extérieur aussi farouche et

pour ainsi dire aussi fauve, que celui que m'offrait en ce moment le

plus inculte de mes trois pirates. Toute sa personne exhalait comme un

câble, une odeur de cordage et de goudron; la médecine qu'il avait

avalée le matin et dont il paraissait encore ressentir les effets

ultérieurs, pouvait bien, il est vrai, contribuer à donner à sa

physionomie l'air de sournoiserie et d'inquiétude qui me déplaisait tant

en lui. Mais en faisant même abstraction de cette cause accidentelle, je

jugeai bien que maître Bastringue, dans son état ordinaire, devait être

encore le plus laid et le plus repoussant de tous les marins que jusque

là j'avais eu occasion d'observer.

Salvage, toujours attentif à prévenir et à m'épargner tout ce qui

pourrait être susceptible de m'embarrasser ou de me choquer en présence

de son cher confrère, attira Bastringue dans un coin de l'appartement

pour lui glisser à l'oreille quelques paroles auxquelles je vis bien que

je ne devais pas être étranger. Après avoir accordé un moment

d'attention à la confidence du capitaine, le rude matelot, dont les yeux

s'étaient fixés sur ma figure pendant ce court entretien, s'approcha de

moi pour me demander avec la brusquerie qui lui était ordinaire:

--C'était donc vous le petit jeune homme qui dormait ce soir là, chez

défunte mamzelle Zirou? Puis sans se donner le temps d'attendre une

réponse affirmative, le rustre ajouta: Ça faisait une bien belle fille

dans son temps. Elle n'en avait qu'un, mais il était beau!

Mamzelle Zirou, comme on se le rappellera encore peut-être, était

borgne, et c'est au seul oeil que possédait de son vivant la pauvre

créole, que maître Bastringue faisait allusion en ce moment.

Ces quelques mots de regret accordés en passant à la mémoire fugitive de

l'infortunée mamzelle Zirou, reportèrent les souvenirs un peu confus du

matelot sur le bon temps qu'il avait passé à la Pointe-à-Pitre dans le

cabaret de la défunte. L'éloge du tafia que l'on buvait chez l'honnête

fille n'eut garde d'être oublié, et cette partie de l'oraison funèbre de

la maîtresse du café de la Pointe, fut traitée par le panégyriste avec

un ton et une énergie d'expression qui me prouvèrent encore plus

l'étendue des connaissances profondes de l'orateur en fait de tafia, que

la sensibilité de son âme. Mais, grâce à la conversation qui venait de

s'établir entre nous au sujet de mamzelle Zirou, je trouvai moyen, en

adressant plusieurs fois la parole à maître Bastringue, de renouveler

connaissance avec ce personnage que je n'avais encore vu qu'une fois, et

qui de son côté se ressouvenait à peine de m'avoir entrevu dormant près

du comptoir du café de la Pointe.

Il fallut songer au but matériel de la réunion, et pour arriver au

résultat qu'il s'était proposé en nous rassemblant chez lui, Salvage

improvisa un petit discours fort concis, sur la nécessité de mettre un

peu d'ordre dans la manière dont il conviendrait de s'y prendre pour

remplir les clauses de l'engagement dont j'étais resté possesseur et que

j'exhibai aux yeux des trois intéressés. Cela dit, fait et approuvé, on

jeta trois bulletins numérotés dans le fond d'un chapeau que l'on me

donna à tenir. Bastringue plongea d'abord sa main dans la cavité

circulaire de cette urne improvisée, et il en retira le numéro 2. Le

numéro 3 tomba à frère José.

--A toi la blague par conséquent! s'écria Bastringue, en s'adressant au

capitaine Salvage. Le sort t'a envoyé le numéro 1, et ce n'est pas

dommage; car si ç'avait été à moi de prendre la parole le premier, le

diable m'enlève si j'aurais su de quel bord m'orienter. Nous allons donc

actuellement en entendre de burinées. Attention les amis, ça va

peut-être me mettre en train.

Le capitaine commença en ces termes le récit qu'il avait à nous faire.

Les trois pirates (1/2) · 第 13 / 67 题