Moins d'un an s'était écoulé depuis la mort de mamzelle Zirou, et malgré
la date encore assez récente de cet événement, je n'aurais peut-être
guère songé à l'obligation qu'il m'avait imposée, sans une circonstance
qui vint m'engager à chercher un prétexte honnête de m'éloigner
momentanément de la Guadeloupe. La fièvre jaune avait paru dans la
colonie, traînant après elle ce funeste cortége d'angoisses et de
frayeurs, plus hideux cent fois que la mort même qui les précède.
L'effroi était sur toutes les figures européennes, le mal dans toutes
les imaginations, et le deuil dans toutes les maisons que remplissaient
les gémissemens des mourans et les lamentations d'une population,
consternée. En rade les navires sans équipages, avaient appliqué leurs
basses vergues sur leurs ponts déserts et desséchés aux rayons d'un
soleil torréfiant. A terre, les rues abandonnées, ne retentissaient plus
que du pas sinistre des nègres sans cesse occupés à engouffrer dans les
cimetières les plus voisins, les restes des victimes que frappaient les
coups infatigables du fléau. L'air que l'on respirait s'était corrompu;
les nuages brûlans que cet air immobile avait emprisonnés dans cette
atmosphère de miasmes fétides, s'étaient arrêtés sur la ville de la
Pointe, comme sur un immense cadavre que le monstre voulait pétrifier
avant de le dévorer. Plus de travail sur le port inanimé, plus de fêtes
dans les domaines de l'opulence. Les habitans mêmes que leur droit
d'acclimatement mettait à l'abri des atteintes de cet immense reptile
que l'on nomme la contagion, auraient cru devenir sacriléges s'ils
s'étaient permis un plaisir, la plus innocente jouissance au milieu du
deuil général que leur imposait l'agonie de leurs amis, le trépas de
leurs compatriotes. La mort n'était que pour les Européens, mais le
désespoir était pour tout le monde, même pour ceux que la fureur de
l'épidémie était forcée de respecter. A voir la Pointe-à-Pitre dans ce
moment d'anxiété et de consternation, on eût dit une ville expirante,
exhalant son dernier soupir dans l'air pestilentiel d'une autre
Thébaïde.
Par un de ces caprices que le lugubre Protée de la fièvre jaune laisse
encore ignorer comme une homicide énigme, aux impuissantes recherches de
la science, on vit les îles placées à quelque distance sous le vent de
la Guadeloupe, préservées du fléau qui désolait cette lamentable
colonie. La certitude d'échapper par la fuite au danger que j'aurais
couru en restant dans les lieux livrés aux ravages de l'épidémie, vint
me rappeler fort à propos l'époque à laquelle les trois pirates
s'étaient donné rendez-vous à Saint-Thomas. Il ne m'en fallut pas
davantage alors, pour trouver à mes propres yeux un motif suffisant
d'entreprendre ce qu'on appelait _un voyage de santé sous le vent_. Je
prétextai devant mes amis quelques affaires importantes qui réclamaient
impérieusement ma présence ailleurs, et je m'embarquai bravement pour
Saint-Thomas où je savais ne rencontrer aucune affaire, mais où je
savais bien aussi que je ne rencontrerais pas la fièvre jaune. On peut
quelquefois proclamer sans honte que l'on ne craint ni un coup d'épée ni
un coup de pistolet, et que l'on redoute beaucoup la contagion. C'est
même là un privilége d'avoir peur que les plus intrépides se sont arrogé
en établissant, selon moi, une distinction un peu subtile entre la mort
qu'il est beau de braver sur un champ de bataille, et la mort qu'il est
si désolant de subir dans un bon lit. Mais pour les philosophes qui
tiennent à conserver une certaine réputation de stoïcisme, il est
toujours prudent de chercher un prétexte qui puisse les mettre à l'abri
du danger, sans laisser suspecter leur courage. Si l'on pouvait
connaître tout l'alliage de vanité qui entre dans la composition
ordinaire de cette vertu que nous admirons sous le nom d'héroïsme,
combien de héros ne seraient plus à nos yeux que des fanfarons de
bravoure ou des gascons de stoïcisme!
J'arrivai sain et sauf à Saint-Thomas.
La seule distraction que je trouvasse à me procurer pendant la première
semaine de mon séjour dans cette petite île, était celle d'aller matin
et soir promener activement mon oisiveté sur le bord de mer[16], pour
avoir l'air d'attendre ou d'espérer quelque chose du côté du large. Les
gens dont j'étais entouré et coudoyé, à chaque instant, me semblaient
tellement affairés, que j'aurais été humilié de me sentir désoeuvré aux
yeux des autres. Dans les colonies, où l'on mesure la considération à
accorder aux étrangers, sur le bruit qu'ils font ou le mouvement qu'ils
se donnent, il n'y a guère que les marins qui aient la prérogative de ne
rien faire, sans risquer de passer pour inutiles et inoccupés. Quand ils
se reposent ou qu'ils s'amusent, on sait assez que ce n'est pas pour
long-temps, et on leur pardonne leur oisiveté passagère comme un
délassement sans conséquence pour l'avenir qui les attend. Mais l'homme
qui n'étant ni négociant ni marin, ne sait pas se donner l'apparence
d'un but ou d'une occupation, est peut-être le plus triste des badauds
dont l'Europe ait pu faire présent au Nouveau-Monde.
Pour me donner une contenance, je me forgeai donc un espoir, à défaut
d'une occupation réelle. Tous les jours, j'allais attendre quelque chose
sur le port et demander un bâtiment aux flots, aux vents, à la tempête.
A chaque instant, pour peu qu'un long navire aux formes cursives, à
l'apparence _forbanesque_, arrivât soudainement pour laisser tomber son
ancre sur le fond de cette rade ouverte à tous les pavillons suspects,
je m'imaginais voir bientôt un léger canot se détacher des larges flancs
du brick ou du schooner mystérieux, pour venir jeter à terre le
capitaine Salvage, frère José, ou peut-être bien le farouche maître
Bastringue. Mais depuis un mois, j'avais eu beau attendre au port,
observer au large tous les navires entrant, rien n'était encore venu me
révéler l'arrivée ou la présence d'une des nobles pratiques de feu
mamzelle Zirou.
Plusieurs fois, un jeune homme portant un large chapeau sur sa chevelure
bouclée et un emplâtre de taffetas noir sur le milieu de son mâle
visage, était passé à mes côtés, donnant assez négligemment le bras à
une belle personne, qu'à son costume noir, sa tournure leste, ses grands
yeux de flamme et son petit pied, j'avais cru reconnaître pour une
créole espagnole. Un soir, ce jeune cavalier eut la singulière idée de
m'aborder pour me demander, sans plus de façons et de phrases, si
c'était lui ou sa femme que je regardais si attentivement quand il
m'arrivait de les rencontrer à la promenade.
Fort embarrassé d'abord de répondre à cette question imprévue, j'avouai,
pour éviter le côté le plus désagréable de l'explication dans laquelle
paraissait vouloir entrer avec moi mon interrogateur, que c'était lui
que j'avais remarqué.
--Et pour quelle raison? me dit-il.
--Par la seule raison que je crois avoir eu déjà le plaisir de vous voir
quelque part.
--Et où? ajouta-t-il.
Le son de sa voix, à ce dernier mot, suffit pour me tirer d'affaire:
c'était le capitaine Salvage que je venais de reconnaître en examinant
ses traits avec plus d'attention que je ne l'avais encore fait, et en me
rappelant en ce moment le son de cette voix que je n'avais cependant
entendue qu'une seule fois.
--Eh! parbleu, lui répondis-je alors, si je vous ai vu! Vous ne vous
souvenez donc plus de certain soir où vous prîtes au _Café de la
Pointe_, avec deux de vos amis, un arrangement qu'à coup sûr vous n'avez
pas dû oublier?
--Et de quel arrangement voulez-vous me parler?
--D'un arrangement dont je pourrais au besoin vous retracer toutes les
conditions, s'il était nécessaire et s'il pouvait n'être pas dangereux
de...
--Et vous avez donc eu l'indiscrétion de nous écouter ce soir-là? ajouta
le capitaine d'un air sévère et avec le ton du reproche.
--J'ai fait même mieux, lui dis-je; car j'ai eu la prudence de me taire
jusqu'ici.
--Comment s'est-il donc fait que vous ayez pu... Ah! oui, maintenant, je
me le rappelle: c'est vous qui dormiez sur l'ottomane de mamzelle Zirou!
Et à propos, en parlant de mamzelle Zirou, comment gouverne-t-elle ses
affaires et les amours?
--Elle est morte depuis près d'un an.
--Morte! Oh la pauvre bigresse!
Ce fut là toute l'oraison funèbre de la défunte.
Le capitaine, après une demi-minute de réflexion tout au plus, sur le
triste événement que je venais de lui annoncer, ajouta:
--Je suis d'autant plus contrarié de la mort de cette grosse gaillarde,
qu'avant mon départ de la Pointe et le soir même où vous vous trouviez
assis près d'elle, je lui avais glissé entre les mains certain
engagement que je donnerais quelque chose de bon pour tenir aujourd'hui
dans les miennes.
--Votre engagement, qu'à cela ne tienne, le voilà!
--C'est ma foi vrai, et je reconnais encore sur cet acte, vierge du
griffonnage du notaire, le coup de poignard que ce damné de Bastringue y
apposa si élégamment en guise de timbre. Et par quel hasard, s'il vous
plaît, ce chiffon de papier est-il tombé en votre possession?
--Par le hasard qui a voulu qu'en mourant, la dépositaire que vous aviez
choisie me remît le dépôt que vous aviez confié à sa discrétion et à sa
fidélité.
--Quelle prévoyance de sa part et quelle délicatesse de votre côté! Ah
ça, il est donc écrit là haut que je rencontrerai une fois en ma vie de
braves gens? Ce n'est pas l'embarras, le ciel me devait bien une telle
compensation, car vertudieu! depuis que nous ne nous sommes vus, il a
plu sur ma route tant de coquins et de chenapans!... Au surplus, dans le
métier que j'ai fait, il aurait été assez surprenant que je rencontrasse
autre chose de mieux sur mon avant, que les plus grands vauriens du
monde.
--Et qu'avez-vous donc fait, capitaine, depuis votre mystérieux départ
de la Guadeloupe?
--Ma fortune à peu près, et un petit brin de brigandage ou guère mieux;
un mariage et peut-être une folie; mon affaire enfin, et un peu aussi
celle de mes associés.
--Et cette blessure que vous portez sur la figure?...
--Ah c'est juste! c'est là un article que j'oubliais de mentionner au
chapitre de mes recettes: un rien, une simple égratignure qui m'a fendu
le nez en deux au lieu de me l'enlever au raz du pont... Mais ce n'est
encore ni le lieu, ni le temps de parler de toutes ces fadaises; c'est
quand tout le monde sera rendu à son poste, que chacun aura à dérouler
en grand son histoire et à larguer ses comptes sur la table où il nous
faudra régler nos parts de prise.
--Vous attendez donc encore ici vos deux collègues?
--José seul manque à l'appel; mais nous le reverrons sous peu, si j'en
crois mon pressentiment, car il faudrait que le diable se fût levé de
bien bon matin pour avoir réussi à mettre dedans un renard de cette
espèce. Le sort des coquins auxquels je m'intéresse, ne m'a jamais
inspiré la moindre inquiétude: c'est pour le sort des imbéciles que j'ai
quelquefois eu peur.
--Et maître Bastringue?...
--Ah! oui, je viens de vous remettre sur la voie, n'est-ce pas, en vous
parlant du sort des imbéciles... Tenez, voyez-vous d'ici ce long brick
barbouillé de noir, fichu comme un paquet de sottises et tenu comme une
baille à brai? Eh bien, c'est là le panier à légumes avec lequel il
vient, selon sa noble expression, de _tricher_ à Porto-Rico, deux cent
quatre-vingts bûches de fin bois d'ébène à deux pattes courantes[17], et
cela sans que le brick que voilà et la marchandise dont il a réussi à le
remplir jusqu'aux écoutilles, lui aient coûté seulement la crasse d'une
pièce de six liards fendue en quatre. Vivent les lourdeaux pour avoir de
la chance quand une fois ils ont mis la main dans le sac. C'est pour les
brutes que le quine a été inventé à la loterie. Au surplus, que leur
resterait-il s'ils n'étaient pas plus heureux que les gens d'esprit, les
pauvres diables!
--Comment, maître Bastringue aurait réussi à se tirer si bien d'affaire!
parbleu! je serais assez curieux de le voir dans tout l'éclat de sa
prospérité!
--Le voir, dites-vous? rien de plus facile pour peu que vous vouliez
bien prendre la peine de passer le long du premier cabaret ou de la
première église venue: car ce gaillard-là a trouvé le moyen d'être
présent au même moment dans tous les bouchons et à l'entrée de toutes
les églises de la colonie!
--Lui, maître Bastringue, à l'entrée de toutes les églises!
--Eh mon Dieu oui: depuis qu'il s'est avisé, à la mer, de faire le sot
voeu de servir de parrain à tous les bâtards nouveau-nés qu'il
rencontrerait à sa bonne arrivée à St.-Thomas. Mais, patience:
maintenant, qu'un hasard descendu du ciel avec vous, m'a remis en
possession de l'engagement qu'il a signé, comme moi, avec frère José, le
moment d'exiger des comptes en règle va bientôt arriver, s'il plaît à
Dieu, pour peu que José ne se fasse pas attendre trop long-temps... Mais
tenez, vous qui désiriez tant revoir ce sac à vin de Bastringue,
regardez là-bas... Le voilà qui nous arrive vent arrière, roulant bord
sur bord, et remorquant comme d'habitude un ramassis de nourrices et
d'enfans emmaillotés, dans ses eaux... Le voyez-vous essuyant avec ses
deux coudes les vitres de boutiques des deux côtés de la rue. Et penser
que c'est là l'homme que je me suis donné pour associé! Sauvons-nous, de
grâce, de peur qu'il ne vienne dériver en grand sur nous et nous faire
quelques avaries.
--Quoi, ce serait là maître Bastringue, avec cet immense bouquet à la
boutonnière et ces rubans roses au chapeau?
--Eh vertudieu! qui voudriez-vous que ce fût, si ce n'était pas lui? Y
a-t-il par hasard deux hommes de cet échantillon-là sous la grande
écoutille des cieux!
Je m'éloignai avec le capitaine, mais à regret; car jamais spectacle
plus grotesque ne s'était offert à mes yeux. Figurez-vous une vingtaine
de nourrices endimanchées et une centaine de petits polissons suivant,
en braillant de toutes leurs forces, un gros matelot en habit noir, qui,
à chacun des pas chancelans qu'il hasardait devant lui, faisait ronfler
une grêle de dragées et de pralines au visage des hurleurs de son
turbulent cortége. Et quelle face radieuse de bachique béatitude,
étalait au-dessus de toutes ces têtes de marmaille grouillante et
braillante, le commandant Bastringue, parrain général des bâtards de la
colonie! Aux scènes _matelotes_ de carnaval dans un port de mer, il ne
manque qu'une chose pour rendre parfait le grotesque que l'on admire en
elles: c'est le naturel des acteurs, c'est le sérieux de l'intention.
Les masques en goguette ne s'amusent qu'avec le désir trop visible
d'amuser une galerie, un parterre, leur public enfin. Mais sur la face
rubéfiée, épanouie de maître Bastringue, tout était complet; le naturel
était là dans toute son ingénuité, la gravité de l'intention dans toute
sa burlesque et sévère splendeur. C'était une fonction importante, un
devoir sacré que l'ivrogne croyait remplir en livrant la nudité morale
de tout son être aux huées de la populace du pays... Je riais pour ma
part comme un fou de toutes ces grosses folies. Mais le capitaine
Salvage était bien loin de rire d'aussi bon coeur que moi, je vous jure.
--Est-il donc possible, me répétait-il en s'éloignant, et en
m'entraînant avec lui, que j'aie été confier huit mille gourdes à un
gars coulé dans un tel moule! Mais voyez donc comme il barbotte et
s'épanouit au beau milieu de toute cette négraille!... En vérité, je ne
puis m'empêcher de rougir pour lui de toute la honte qu'il n'a plus...
Je dois en avoir, le diable m'emporte, le feu au front, n'est-ce pas?
Sauvons-nous, de grâce. Je tremble qu'il ne nous ait aperçus et qu'il ne
laisse arriver en grand sur nous à la tête de cette flotte de crapules.
Nous forçâmes le pas dans une direction opposée à celle que maître
Bastringue suivait fort irrégulièrement de son côté. Chemin faisant, le
jeune capitaine m'entretint de beaucoup de choses que j'écoutai avec la
plus avide curiosité. Au moment de nous séparer pour nous retrouver
bientôt, il m'invita à venir le voir chez lui quand je n'aurais,
ajouta-t-il, rien de mieux à faire de mon temps. Mais de toutes ses
politesses, celle qui me flatta le plus fut la proposition qu'il me fit
en me disant:
--Dès que frère José aura montré le bout de son pavillon de
reconnaissance à l'horizon, il faudra, comme vous le savez déjà, que
chacun explique sa conduite et rende ses comptes en règle devant le
conseil de guerre convoqué _ad hoc_. L'acte que je viens de vous
remettre a rendu cette formalité exigible pour chacun de nous. Mais si,
comme il arrive presque toujours en pareille occasion, quelque
contestation s'élève entre les parties, au moment de la discussion des
intérêts, il est bon que quelqu'un d'étranger à l'entreprise se trouve
là pour laisser tomber le poids de son opinion dans l'un ou l'autre côté
de la balance. C'est sur vous que je compte pour cela. Vous avez été
fidèle et discret dépositaire. Vous serez bon juge, la conséquence est
rigoureuse, et c'est ainsi que je raisonne en fait d'honneur et
d'affaires. Jusqu'au revoir: ma femme m'attend pour panser la blessure
que vous avez remarquée sur le centre de gravité de mon visage, et avec
laquelle, quoique cette éclaboussure me fasse un peu souffrir, j'ai bien
l'honneur d'être votre très humble et très obéissant serviteur.