Long-temps encore après le brusque et mystérieux départ des trois
pirates, je continuai à fréquenter, comme on le pense bien, la curieuse
cantine maritime de mamzelle Zirou. Ce n'était certes pas moi qui, avec
le goût d'exploration philosophique que j'annonçais déjà, aurais renoncé
à établir mon quartier d'observation morale dans un lieu où il se
faisait d'aussi belles choses, en si peu de temps et avec une si
admirable simplicité. Vivre paisiblement au milieu des forbans et des
aventuriers, pour étudier leur mâle caractère, saisir au bond les
caprices les plus bizarres de leurs gigantesques passions, et participer
pour ainsi dire à toutes leurs audacieuses fredaines, par une sorte de
complicité intellectuelle, était une position qui s'accordait trop bien
avec mes penchans, pour que je ne cherchasse pas à tirer tout le parti
possible de la bonne fortune que le hasard était venu m'offrir, en me
permettant de vivre au milieu de tant de braves gens. Chaque soirée de
station dans le Café de la Pointe me valait au moins une grande page
d'excursion dans le domaine des choses métaphysiques, et au bout de deux
ou trois mois d'exploration, mon album se trouva tellement enrichi de
notes instructives, que la petite bourse qui jusque là avait toujours
suffi à mes modestes dépenses de luxe, se trouva tout-à-fait épuisée.
Mes espèces avaient diminué en raison correspondante du progrès de mes
études expérimentales. Combien d'autres, me dis-je, en secouant ma
bourse vide, ont payé plus cher que moi et sans les avoir acquises, la
précieuse connaissance des hommes et la dure expérience des choses!
Cette réflexion me consola un peu de la rapide disparition de mon fonds
de réserve. Le sage insensé qui jeta toute sa fortune à l'eau pour
s'écrier: _je suis libre!_ n'aurait pas mieux pensé que moi, après avoir
agi peut-être plus follement encore.
Mais si, d'une part, j'avais à me féliciter des sujets d'étude et de
distraction que j'avais rencontrés dans la demeure hospitalière de
mamzelle Zirou, il s'en fallait de beaucoup que de l'autre côté j'eusse
à me réjouir également de la disposition d'esprit que depuis quelque
temps j'avais eu lieu de remarquer chez la maîtresse du logis. Cette
gaîté insouciante, cet abandon naïf qui auparavant faisaient les délices
des pratiques de la pauvre fille, s'étaient tout-à-coup évanouis pour
faire place à une mélancolie dont je cherchai seul à deviner la cause et
à pénétrer le mystère. J'avais cru m'apercevoir qu'à mesure que
l'embonpoint déjà assez satisfaisant de notre hôtesse, acquérait de
l'épanouissement, sa santé, jusque là si florissante, semblait s'altérer
en rapport inverse de la rondeur progressive de sa corpulence. Bientôt
il ne me fut plus permis d'ignorer le mal que cette bonne fille avait
réussi à me cacher si obstinément pendant trois ou quatre mois de
tortures, de larmes secrètes et de remords étouffés. Mamzelle Zirou
n'avait pu entrevoir sans honte et sans effroi, le moment inévitable où,
pour la première fois de sa vie, elle devait devenir mère. Si cette
terreur d'une fécondité trop certaine n'avait pris sa source que dans
l'appréhension assez naturelle d'une maternité un peu tardive, le mal,
certes, n'aurait pas été incurable; mais, c'était dans l'incertitude
plus cruelle de la paternité, que l'exagération de ce scrupule avait été
placer la cause de son désespoir, et le mal dès-lors était devenu sans
remède. Voyez le malheur, me répétait-elle, après que l'explosion du
scandale eut révélé à tous les yeux le secret de ses longues douleurs,
j'ai passé ici les dernières années de la guerre sans accident, au
milieu de tous les corsaires et de tous les officiers de marine de la
colonie: eh bien, c'est lorsque j'avais déjà atteint tranquillement ma
vingt-neuvième année et que nous sommes en pleine paix, que la fatalité
a voulu que je devinsse la plus infortunée des femmes. Et encore, si,
dans mon malheur, je pouvais mettre la main sur celui qui m'a joué ce
vilain tour, je crois que cette conviction me consolerait un peu de
l'événement affreux que toute ma prudence n'a pu m'éviter, mais, c'est
l'incertitude où je suis qui me tue, et je doute par la raison toute
simple que j'ai trop de monde à accuser d'un tort pour lequel il ne peut
y avoir qu'un seul coupable. Je peux bien, me direz-vous, peut-être,
accuser toutes mes pratiques en général; mais, chacune d'elles
n'est-elle pas en droit de se débarrasser de sa responsabilité
personnelle, en rejetant la faute sur le grand nombre? Ah! voilà ce qui
me désespère et ce qui finira par me conduire au tombeau.
Un OEdipe, en effet, aurait pu à peine deviner le mot de cette énigme;
car c'était le mot impossible d'une énigme indéchiffrable, que cherchait
la pauvre femme, et c'était de ce mot introuvable qu'elle devait mourir.
--Mais, lui demandais-je souvent pour répondre par la sollicitude de mes
questions à l'intimité de ses confidences douloureuses, vos soupçons ne
planeraient-ils pas plus particulièrement sur quelques-uns de vos
habitués que sur d'autres, et la conscience de votre état ne
révèle-t-elle pas à votre pensée le nom du vrai, du seul coupable?
--Hélas! répliquait-elle avec le touchant abandon de son coeur candide;
ceux que je pourrais soupçonner avec le plus de vraisemblance, sont tous
absens. Les pratiques de mon établissement partent si vite et se
renouvellent si souvent! Les hommes s'envolent en riant des fautes
qu'ils nous ont fait commettre; les femmes restent pour pleurer ces
fautes et quelquefois pour en mourir...
Telles étaient les plaintes déchirantes qu'exhalait le marasme maternel
de la bonne créole, dans le doux idiôme qui lui était naturel, et dont
j'aurais vainement cherché à reproduire ici l'ingénuité et la grâce
touchante. Les pressentimens sinistres que lui avaient inspirés les
douleurs de sa fécondité prochaine, ne devaient que trop tôt se
réaliser. Tout le monde l'aimait et la plaignait, même les médisans
qu'elle redoutait le plus; et les consolations ne lui manquaient pas.
Mais, me répétait-elle encore en versant des larmes amères sur le sort
que lui préparait un avenir si près d'elle, je trouve cent personnes qui
m'encouragent à avoir de la résignation et de la force d'âme, et je ne
rencontre pas un seul de mes amis qui veuille être le père de mon
enfant!
Malgré la témérité et l'excessive complaisance qu'il m'aurait fallu pour
offrir à la malheureuse, la grande consolation qu'elle avait si
vainement cherchée dans le cercle de ses plus chères connaissances, je
sentais, en l'entendant gémir sur l'abandon cruel qu'elle éprouvait, que
je me serais volontiers sacrifié pour réparer l'oubli ou le tort de
l'amant dénaturé qu'elle aurait tant désiré connaître. Mais, me
faisait-elle observer encore et toujours avec raison, vous êtes si
jeune! Personne ne voudra vous croire, et il deviendrait ridicule de
vous accuser, aux yeux du public, d'un tort que malheureusement vous
n'avez pu avoir envers moi. Mais, mille fois merci de votre généreux et
inutile dévouement! La destinée est inexorable, et elle s'accomplira
malgré vous et moi qui sommes si faibles pour arrêter ses coups.--Mon
sort est de périr en donnant le jour à l'être qui maudira le sein qu'il
aura déchiré.--Ah qu'ils sont encore heureux les enfans qui peuvent
maudire le nom d'un père! ceux-là, du moins, ont un nom et un...
Elle ne put achever!
La veille du jour où elle mit au monde l'enfant qui devait lui coûter la
vie, elle me fit venir près du lit de ses dernières douleurs. Il me
reste encore un devoir à remplir, me dit-elle d'une voix suffoquée: le
soleil va bientôt disparaître, et je sens qu'aujourd'hui je m'éteindrai
avec lui... et pour toujours... Voici l'engagement que signèrent certain
soir devant nous, les trois pratiques qui se promirent alors de se
retrouver dans un an à Saint-Thomas. Ils reviendront eux, malgré les
dangers qu'ils ont été courir sur les mers. Et moi... moi!... je vous
remets ce papier... Vous le garderez, n'est-ce pas, comme je l'ai gardé
jusqu'ici... adieu! Mon enfant demande à vivre aujourd'hui, dans une
heure peut-être, à l'instant même.--Adieu, adieu! il vient! Adieu!...
pour toujours...
Le médecin entre tout effaré, l'habit ôté, les manches retroussées; il
se disait sûr de son affaire. Les cris perçans de la victime se firent
entendre comme des cris de mort à mes oreilles bourdonnantes, long-temps
encore après que j'eus abandonné le lieu du supplice de la pauvre
femme... Toute la nuit je priai pour la vie et pour l'âme de la
malheureuse mère!
Le lendemain matin en entrant presque avec le jour dans le _Café de la
Pointe_, sans oser demander des nouvelles de la bourgeoise, j'entendis
un des habitués les plus assidus de la maison, crier à l'un des petits
nègres qui venait d'ouvrir les auvens du rez-de-chaussée:
--Eh bien, sale Mauricaud, comment va ta maîtresse?
--Maîtresse nous, captêne, li mouri nit dernièr. Mais p'tit hiche (le
petit enfant) elle, lui pas mouri: lui bien vife!
--Ah! elle est morte? Tiens!... tant pis pour elle la pauvre grosse
mère... Donne-moi tout de même un verre de bitter[15]. Ce n'est pas
l'embarras, elle souffrait tant en ce monde... qu'autant vaut-il qu'elle
soit filée de l'autre bord de sa bouée.--Et à quand l'enterrement?
--Prêtes là et moushé grosse curé, li disent ça enterrement pour quatre
hères (_quatre heures._)
--Sitôt?... Ah c'est vrai: les trépassés pourrissent si vite dans
l'hivernage!... Mais vous autres tas de mal lessivés vous vous fichez de
ça; vous n'aurez pas besoin de vous mettre en noir pour la cérémonie:
vous avez déjà le museau et les pattes en deuil... Ah ah ah!... voyons
donc ce verre de bitter arrivera-t-il bientôt à l'ordre?...
La sensation produite au Café de la Pointe par la perte de celle qui
l'avait si long-temps embelli de ses grâces, n'alla guère plus
loin.--Toutes les pratiques fumaient en conduisant au champ de l'éternel
repos la dépouille mortelle de leur ancienne et bonne hôtesse. Un seul
homme pleurait: c'était un vieux nègre qui, depuis plusieurs années, ne
vivait plus que des aumônes de la défunte, et le vieux nègre peut-être
se pleurait-il lui-même!
Etrange femme qui vécut avec l'habitude de ne rien refuser à toutes ses
pratiques, et qui mourut de l'idée de ne pas trouver un père pour son
enfant!
La honte serait-elle quelquefois plus terrible à supporter que la
conscience d'une faute?
Et si le remords n'était que la crainte de la honte?