A l'endroit où s'élève aujourd'hui, un peu au-dessus des eaux de la rade
de la Pointe à Pitre, l'angle du quai sur lequel est bâti le vaste _café
Américain_, il existait, il y a dix-huit ou vingt ans déjà, une espèce
de grande buvette que fréquentaient assiduement tous les anciens
corsaires et les marins désoeuvrés de la colonie. Un vieux petit billard
râpé, dont le tapis avait dû être vert, du temps où florissaient
Magloire Pélage et le général Richepanse[1], occupait, sur ses six pieds
à peu près égaux, une bonne moitié de la salle basse du logis. Autour de
ce billard demi-séculaire, gravitaient comme les satellites d'un astre
glorieux, quatre à cinq tables en courbari, destinées à recevoir les
verres, les cartes, et aussi les dés ronflans des habitués sédentaires;
car c'était le plus souvent aux dés que ces messieurs s'amusaient à
jouer la consommation de la journée ou le montant de la dépense, dont la
maîtresse de l'établissement avait depuis plusieurs mois débité leur
compte particulier.
Cette autre belle limonadière de cet autre café du Bosquet, transplanté
aux Antilles, était une grosse et grande fille de couleur, aussi humaine
pour toutes ses pratiques, que toutes ses pratiques paraissaient être
tendres pour elle. Assez peu soucieuse du soin de sa fortune, mais très
portée à s'accommoder philosophiquement du métier qu'elle ne faisait
guère que par nonchalance, elle se serait volontiers contentée de ne
rien gagner sur sa clientelle, pourvu que ses cliens eussent trouvé le
secret de la réjouir tout le long du jour et une bonne partie de la
nuit. Peu lui importait que la consommation dont elle faisait les
avances ne fût que peu ou point payée. Ce qu'il fallait avant tout à
mamzelle Zirou[2], c'était du mouvement, de la confusion, et de temps à
autre même, quelque peu de scandale. Avec de tels goûts, et avec les
chalands que sa facile humeur lui avait assurés, on conçoit que la vogue
ne devait guère lui être moins fidèle que chacun de ses adorateurs.
Aussi, fallait-il voir avec le souffle ravivant de la brise du soir,
arriver en grondant, le flot de marins qui allait s'engouffrer dans le
fond de ce port de relâche ouvert à l'ennui et au désoeuvrement de toute
la journée! Le phénomène des marées n'offre guère sur nos plages
d'Europe, de spectacle plus curieux que celui que présentaient le flux
et le reflux de toutes les pratiques de mamzelle Zirou, envahissant et
vidant à chaque minute cette salle de douce et joyeuse compagnie. Trois
ou quatre petits esclaves décorés du nom traditionnel de garçons de
l'établissement, suffisaient à peine alors au service ordinaire du _café
de la Pointe_, car c'était là le nom que les plaisans du lieu avaient eu
la malignité de donner au noble cabaret, par allusion d'abord au nom du
pays, ou à la susceptibilité un peu ferrailleuse des habitués, et
peut-être bien aussi, il faut le dire, par allusion à la prodigieuse
quantité de grosses pointes que l'ivresse et la joie de tous les jours
faisait jaillir en gerbes phosphorescentes, de ce foyer d'esprit et de
liqueurs spiritueuses.
Une nuit que les chaudes pluies et les vents orageux de l'hivernage
tourmentaient avec une violence inaccoutumée les persiennes du _Café de
la Pointe_, et que la lueur des coups de tonnerre faisait pâlir à chaque
instant les deux vacillans quinquets, suspendus par deux bouts de corde
au-dessus du billard depuis quelque temps abandonné, trois jeunes marins
demeurés après la foule éclipsée, autour d'une table couverte encore de
bouteilles vides et de verres fêlés, s'entretenaient paisiblement
entr'eux, au bruit de la rafale, aux coups redoublés de la pluie et au
roulement presque continu de la foudre étincelante.--Assis depuis près
d'une demi-heure auprès de mamzelle Zirou, sur le canapé qui lui servait
de trône, je me disposais à rentrer chez moi malgré la fureur de
l'orage, lorsque la maîtresse de la maison que je croyais déjà endormie,
me saisit brusquement par le bras pour prévenir mon mouvement de
retraite. Ecoutez! écoutez, me dit-elle d'une voix étouffée: _Ils
arrangent une grande affaire_.
Ces mots d'avertissement prononcés avec la mystérieuse volubilité qui
pouvait me donner le mieux l'idée de l'importance que je devais attacher
à un pareil appel, me firent comprendre la raison pour laquelle notre
limonadière avait fait jusque là si bien semblant de dormir pendant que
les trois interlocuteurs, qu'elle écoutait, s'imaginaient n'être
entendus de personne. Pour répondre de mon mieux à l'intention que
venait de m'exprimer si laconiquement mamzelle Zirou, et, ma foi, au
risque d'entrer de moitié dans l'indiscrétion qu'elle avait déjà
commise, je feignis de me laisser aller comme elle aux langueurs
irrésistibles du sommeil, et j'abandonnai nonchalamment ma tête sur le
côté du canapé, opposé à celui que la maîtresse de la maison remplissait
déjà de toute l'ampleur de ses robustes charmes.
Mais pour m'acquitter avec une vraisemblance satisfaisante de mon rôle
d'endormi, il me fallut, quelque facile qu'il pût paraître d'ailleurs,
faire encore plus que n'avait fait jusque là celle que je voulais
imiter. De toute la beauté passée de mamzelle Zirou, il n'était resté
qu'un oeil à la pauvre fille. Moi, pour faire aussi bien qu'elle, je fus
donc obligé de fermer les deux yeux dont j'étais encore en possession,
et à ça près de cette différence toute matérielle, entre nos rôles
respectifs nous commençâmes à jouer fort passablement tous les deux
notre petite scène somnolente.
Avec quelque scrupule cependant que je tinsse à pousser jusqu'au bout le
mérite de l'imitation, je ne fermai pas tellement mes doubles paupières,
que je ne pusse examiner tout à mon aise, la physionomie de trois
individus que, jusqu'à ce moment, j'avais fort peu remarqués dans la
foule des chalands les plus assidus de la buvette. L'un d'eux était
grand, svelte et brun.--C'était celui qui parlait le plus et qui
semblait parler le mieux et avec le plus d'autorité.--L'autre portait,
sur ses épaules larges et un peu voûtées, une figure commune et riante
qu'encadraient admirablement les touffes crêpues d'une chevelure rousse
et en apparence négligée depuis fort long-temps.--Le troisième, enfin,
me parut avoir un de ces visages et une de ces tournures que l'on ne
voit jamais bien du premier coup d'oeil, et qui ont besoin d'être
étudiés pour être saisis et définis. Il n'était, ce troisième individu,
ni grand ni petit, ni brun ni blond, ni gros ni mince, et il pouvait
passer néanmoins pour petit et grand, gros et maigre, blond et brun tout
à la fois.--Tout ce que je sus alors sur son compte, c'est qu'il
s'appelait ou qu'on l'appelait _José_ et quelquefois _frère José_.
Je dormis fort peu, comme bien vous devez le penser, quoique j'eusse
l'air de dormir très-profondément, et j'écoutai beaucoup quoique je
fisse semblant de ne rien écouter.--Je crois même me rappeler
aujourd'hui, que je me mis à ronfler, pour mieux jouer mon rôle et pour
forcer les gens que j'espionnais de compte à demi, avec mamzelle Zirou,
à parler plus haut afin de mieux nous faire entendre ce qu'ils auraient
sans doute été bien aises de ne confier à personne.
Le grand jeune homme dont la mine relevée et l'air d'aisance m'avaient
d'abord frappé, quoiqu'il ne fût vêtu, comme ses deux autres camarades,
que d'une simple veste de drap bleu, disait au moment où je commençai à
fermer les yeux et à prêter l'oreille à la conversation:
--Vous savez tous les deux aussi bien que moi, ce qui vient de me tomber
à bord et dans les mains. Le grand-père, que j'étais venu relancer ici
dans son habitation, m'a fait la politesse de dépasser le lit du vent,
quinze jours juste après mon arrivée de France dans l'île. C'était le
seul parent qui me restât au monde, et sa succession est la première
marque d'affection que j'aie jamais reçue de lui.
--Le brave et digne homme! s'écria à ces mots le gros marin aux cheveux
roux. Lever _son grand lof_ deux semaines, jour pour jour, après ta
rentrée de congé au pays!... Il n'y a que les parens des colonies qui
soient capables d'un coup de temps aussi beau![3]
Le troisième causeur continua à tenir les yeux baissés sur le plancher
de la salle, sans adresser un seul mot de condoléance à l'héritier du
vieil habitant qui venait de mourir si à propos et si paternellement
pour son petit-fils.
--Le grand jeune homme reprit en souriant: Quand tu auras fini tes
lamentations, maître Bastringue, je rattraperai le fil de mon histoire,
que tes interruptions m'ont fait larguer et rabbraquer déjà dix ou douze
fois pour le moins. On croirait, Dieu me pardonne, que tu as envie de
pleurer mon cher grand-père pour moi.» Je sus alors que mon petit
roussâtre avait nom maître Bastringue, et ce sobriquet semblait avoir
été tellement bien adapté à sa physionomie, que je l'aurais presque
trouvé, je crois, de moi-même, s'il m'avait fallu chercher plus
long-temps un nom de guerre à ce gros vilain matelot.
--En s'exécutant, comme il l'a fait de si bonne grâce, continua le beau
garçon, mon utile et vénérable aïeul m'a colloqué, comme de juste et de
raison, l'habitation de mes ayeux, qui valait à ce qu'on m'a dit depuis,
soixante-douze à quatre-vingt mille gourdes des colonies. Je l'ai
_lavée_ le lendemain au prix de vingt-quatre mille gourdes rondes, à un
bon enfant d'ici, qui se trouvait avoir du comptant sous le pouce.
--C'est bien peu, dit frère José, en relevant et laissant errer sur le
plafond enfumé ses petits yeux d'un vert grisâtre, c'est bien peu, mais
cependant c'est encore quelque chose que cela.
--C'est bien peu? répliqua vivement maître Bastringue. Mais tu n'entends
donc pas qu'il t'a dit vingt-quatre mille gourdes comptant, et que
l'argent comptant vaut ici dix mille fois mieux que l'argent à la longue
vue? Pour un savant qui a étudié dans les livres de messe et les
catéchismes, tu peux te vanter de connaître joliment mal la partie des
colonies.
Le jeune héritier, pour prévenir la réponse peut-être un peu acerbe que
José se disposait à faire à la brusque apostrophe de Bastringue, prit
ses deux amis par la main, et en les rapprochant tous deux de lui, il
leur dit à demi-voix et en scandant chacune de ses paroles:
--A présent que vous savez ce que j'ai ou plutôt ce que nous avons, que
me conseillez-vous de faire de tout ce bataclan de richesse qui me pèse
déjà sur le dos, comme si j'avais à porter la grande ancre d'un
trois-pont, de l'avant à l'arrière du navire?
--Ce que nous ferons de tes vingt-quatre mille gourdes! demanda
Bastringue, tout ébourriffé.
--Oui, ce que nous pourrons en faire de mieux et de plus profitable pour
nous trois?
--Mais, il me semble qu'on pourrait toujours en boire une partie, en
attendant mieux.
--Fi donc! s'écria José, en boire une partie!... N'avons-nous pas déjà
_assez bu_ comme cela, depuis le temps où nous _bourlinguons_ du matin
au soir dans cette île de malheur et de stérilité! Pour moi, je ne vous
le cacherai pas, je commence à être diablement harassé du vagabondage de
la vie que nous traînons ici; c'est de l'industrie et du mouvement qu'il
nous faut, à n'importe quel prix: Salvage a cent-vingt mille francs à
lui, n'est-il pas vrai? Eh bien, c'est là un capital qu'il s'agit de
placer le plutôt possible à gros intérêts sur quelque bon navire chargé
de poudre et de boulets de calibre. La mer est large et longue, la
providence est grande, et la providence tient toujours en réserve
quelques bonnes occasions pour des _soifeurs d'eau salée_ de notre
espèce. Tu m'entends... c'est là mon avis à moi, _qui n'ai étudié que
dans les livres de dévotion et qui connais si joliment mal tes
colonies_.
--Ah! te v'là piqué, frère José! je t'ai lardé sous l'aileron, je le
vois bien actuellement, en te parlant de ta connaissance des colonies.
Mais, si ton idée n'est pas de boire l'argent du grand-papa à Salvage,
eh bien! on peut le boire et le manger, moitié l'un moitié l'autre.
N'est-il pas vrai, mon capitaine?
Salvage, l'ex-propriétaire d'habitation, dont je venais d'entendre
prononcer deux fois le nom, répondit alors à ses camarades divisés sur
la question de savoir ce que l'on ferait de son héritage:
--Il ne s'agit pas ici de plaisanter sur un point aussi grave ni de se
piquer à un jeu aussi sérieux. Je me range d'abord, sans hésitation, de
l'avis de José: _La course!_ Et je suis bien sûr aussi que toi,
Bastringue, tu n'as pas d'autre opinion que lui et moi sur le parti qui
nous reste à prendre.--Mais, comment ferons-nous la course? Voilà le
_hic_.
--Dis plutôt, pendant que tu y es, comment est-ce que nous ferons la
_piraterie_ ou la _forbannerie_, car, vois-tu, la course en temps de
paix ne vaut pas mieux que ça! Pas de bégueulerie sur les mots entre
nous qui savons le fort et le faible de notre état.
--Eh bien soit, répondit Salvage à Bastringue; la piraterie si ça te
plaît. Mais, comment, encore une fois, nous y prendrons-nous pour faire
de la piraterie un peu gentiment?[4]
--Comment? mais, comme se fait la piraterie depuis qu'il y a des
pirates; en prenant tout ce que nous pourrons et en cherchant à ne pas
nous faire prendre ou pendre! La chose, ce me semble, n'est pas plus
maligne que cela!
--Mais ce n'est pas encore ça, vertudieu! ce que je te demande depuis
une heure, frère José. Je veux savoir une fois pour toutes si vous êtes
d'avis que nous naviguions ensemble, tous les trois sur le même navire,
ou si vous aimez mieux que nous cherchions à mitonner notre affaire,
chacun séparément, au moyen d'une triple expédition?
--Tous les trois ensemble, dis-tu? Non pas de ça, Lisette! Pas de
très-sainte trinité entre nous, reprit aussitôt Bastringue. Je veux bien
naviguer avec toi, Salvage, si ça te va, et te reconnaître en tout pour
capitaine, s'il le faut; mais avec frère José, brosse et sac-à-brosse.
Pas moyen pour l'instant. Nous ne serions jamais une minute d'accord
l'un avec l'autre à la mer, attendu qu'à terre nous sommes trop bons
amis tous les deux pour que notre amitié puisse durer long-temps au
large sur le même bord.
--Il a raison, dit alors José avec calme. Nos caractères n'ont pas été
faits pour courir paisiblement la même bordée vers le même but. Chacun
de nous naviguera pour le compte de sa peau d'abord, et ensuite pour le
compte de la société, puisque société il doit y avoir entre nous.
Liberté de manoeuvre, audace et prudence: voilà mon programme à moi.
Trouvez-en un meilleur si vous voulez ou si pouvez. J'en doute.
SALVAGE. Bien pensé cela, et voilà nos lignes de pêche qui commencent à
se débrouiller un peu à force de les remanier. J'ai cent vingt mille
francs à moi, vous le savez: et croyez-vous que nous puissions
entreprendre quelque chose de grand avec de telles ressources? Seconde
question à résoudre.
FRÈRE JOSÉ. La belle et naïve demande? Chacun de nous achètera un bateau
en payant argent comptant ce qu'il aura à lui, et en faisant des billets
pour le reste. Sans connaître à fond les colonies, je crois savoir
qu'avec six ou huit mille gourdes en espèces, on peut trouver aisément,
ici ou ailleurs, quinze à dix-huit mille bonnes gourdes de crédit. En
pareil cas, les fonds présens répondent des fonds à venir et qui ne
viennent jamais: ce n'est pas au surplus pour les chiens, ce me semble,
que le crédit a été inventé.
BASTRINGUE. La raison qu'il vient de nous pousser là en dehors entre ses
babines, n'est pas fausse au moins. Une goëlette ou un joli petit brick,
raboté et verlopé pour la bagatelle, ne doit pas coûter plus cher que ce
que nous aurons de plomb dans le sac. Une fois l'embarcation trouvée,
l'équipage vous tombe à bord, raide comme grêle, quand il sent, le
caniche qu'il est toujours, qu'il y a quelque chose de gras à reniffler
pour aller du _côté de tantôt_. Je ne suis qu'un matelot _rahuché_[5] il
est vrai, me direz-vous peut-être, et toi, Salvage, tu as été officier
au service, c'est prouvé, mais pour ce qui est de ce qui se pratique en
fait de flibuste à la mer, j'ai le sensible amour-propre de croire que
je suis aussi bon là qu'un autre, pour un coup et même pour deux. Frère
José que v'là a été séminariste ou aspirant curé de seconde classe,
avant de prendre la carrière de la navigation: d'accord; mais tel qu'il
est, sans être matelot mariné dans un baril de goudron comme moi et
comme toi, Salvage, je répondrais de son bon sens à la mer, comme de
moi, et plus peut-être quasiment en considérant que je suis un peu
influencé à _lécher coco_, et que lui n'est porté par sa seule passion
qu'à entreprendre _sang-froidement_[6] du grabuge. Ainsi donc pour t'en
finir, tu peux être véritablement persuadé, Salvage, que nous deux,
c'est toi en deux morceaux, et comme qui dirait un grand mât en deux
pièces d'assemblage. Je n'ai pas, à moi appartenant, une pièce de six
liards fendue en quatre, et j'ai de l'ambition, c'est encore possible.
Mais la rafale d'un homme (la pauvreté) et l'ambition, n'empêchent pas
le coeur d'être placé à babord (à gauche) chez les bons bigres de mon
gabarit, et j'aimerais mieux déralinguer l'Ante-Christ sur le
maître-autel de la première cathédrale venue, que de faire tort à un ami
de ce qu'il m'aurait prêté pour me soulager dans un coup de cape.
JOSÉ. Déralinguer l'Ante-Christ sur le maître-autel! Oh! mon cher ami,
que tu connais admirablement bien les colonies!
BASTRINGUE. Oui, José, c'est comme je te le cautionne; déralinguer
l'Ante-Christ ou n'importe quoi sur le maître-autel, je ne m'en dédis
pas, et il n'y a pas là de quoi à rire, parce que, vois-tu bien, je me
fiche autant de l'Ante-Christ que de défunte la patte droite du singe de
Madras[7]. Mais la seule chose que je respecte et dont je ne me ficherai
jamais de la vie, c'est la confiance d'un ami. Jean Bonhomme qui ne
pense pas comme Bastringue sur le sexe de l'amitié, ce doux présent des
cieux et de la nature, comme on dit!
SALVAGE. Laissons là tous ces mots détournés et allons droit au fait.
Vous connaissez mes goûts, et je vous ai exposé ma situation. J'avais
dans la marine militaire un joli grade que j'ai quitté, et ce qu'on
appelle même une belle perspective dont je n'ai plus voulu. Cette
carrière qui pouvait me convenir, quand nous avions la guerre, a fini
par m'ennuyer dès que nous avons eu la paix. J'étais né pour être
corsaire, et je ne veux pas aujourd'hui faire mentir ma vocation; et ma
foi, s'il faut devenir forban, faute de mieux, eh bien, je deviendrai
forban s'il le faut, en disant au ciel: Eh bien, c'est toi qui l'as
décidé. Voilà ma confession faite.
BASTRINGUE. Forban, et pourquoi pas? n'est-ce pas un métier tout comme
un autre, quand on a le hasard de pouvoir le faire sans bassesse, avec
honneur, et sans...
JOSÉ. Et sans se faire capeler _la hart_ au gosier, ou le croc de la
chaudière du cook, au-dessous de la mandibule inférieure.
BASTRINGUE. Tais-toi un peu, José, laisse parler Salvage, matelot! Ce
n'est pas du latin qu'il nous faut; c'est des raisons, et de bonnes
encore, si c'est possible, s'entend.
SALVAGE. Vos petites ressources, à vous, se sont épuisées; et comme on
dit, le balai de la _rafale_ a passé sur la carlingue de votre cale
vide. Mes ressources, à moi, se sont accrues dans une proportion
inespérée. Je n'ai plus ni parens à ménager, ni devoir à remplir dans ce
pays où je suis né, et où je ne veux pas mourir, et que je puis, par
conséquent, quitter dès aujourd'hui même, et cela sans regret, sans
remords et sans avoir à craindre d'y laisser un souvenir...
JOSÉ. Oui, enfin, tu peux quitter la terre natale, en secouant, comme
dit l'Evangile, la poussière de tes sandales sur le seuil de ces riches
inhospitaliers.
BASTRINGUE. Et nous, comme ne le dit peut-être pas l'Evangile, en
décrotant nos savates sur la porte de tous les bouchons de la colonie.
Partons donc, mes amoureux, appareillons tous trois chacun de notre
bord, et le plutôt ne sera que le mieux.
SALVAGE. C'est cela; mais avant de nous séparer, il me reste, vous savez
bien, un mot à vous dire à l'oreille, mes bons camarades. J'ai
vingt-quatre mille gourdes à moi, n'est-ce pas? c'est par conséquent
huit mille gourdes que j'ai à chacun de vous, par la raison toute
simple, que _vingt-quatre_ divisé par _trois_, donne _huit_ au quotient.
C'est nous trois qui sommes ce quotient.
BASTRINGUE. Sait-il donc calculer finement, ce jeune homme là! Ah! v'là
ce que c'est aussi que d'avoir appris les mathématiques et le dessin.
Moi, toute ma vie, comme me le répétait si souvent mon oncle le
capitaine Ituralde, avec qui j'ai navigué dans le temps, je ne serai
jamais qu'un lofia, quand je vivrais autant que feu _Mathieu-salé_ et
même plus.
JOSÉ. Salvage, mon vieux, je ne chercherai pas ici à te payer en beaux
complimens, le service positif que tu veux bien nous rendre. J'accepte
pour ma part et Bastringue en fera autant que moi, je puis t'en
répondre. Ce seul mot doit suffire à ton coeur, et dès aujourd'hui nous
pouvons dire tous les trois, grâce à ta succession et à ta générosité:
_Conjunctissima est internos et in æternum voluntas!_
SALVAGE. A merveille, voilà une grande affaire emmanchée, et par le bon
bout avec un bel amarrage en latin. Mais que fais-tu donc là, toi,
Bastringue? Dieu me confonde, on dirait qu'il pleurniche, notre sensible
ami!
BASTRINGUE. Non, ce n'est rien, mes matelots. Excusez-moi si je fais
actuellement un peu d'eau par les hauts. C'est ce coquin de José, qui,
avec ses remercîmens en latin, vient de faire suinter la garniture de
mon oeil de babord. C'est un rien, v'là que j'ai déjà fini.
SALVAGE. Il s'agit bien, ma foi, de s'attendrir ainsi comme des chiffes
et pour si peu de chose encore! C'est de nos conditions qu'il faut
maintenant nous occuper. D'abord, il est déjà convenu que chacun de nous
naviguera de son bord, ainsi qu'il l'entendra, dans l'intérêt commun de
l'entreprise. Mais, combien de temps durera l'association et dans quel
lieu et à quelle époque nous reverrons-nous pour régler ensemble nos
_artufailles_?
JOSÉ. Mets dans un an; ce ne sera pas trop peut-être, mais ce devra être
assez pour nous donner le temps d'exécuter quelque chose de propre et de
bien conçu.
BASTRINGUE. Oui, un an; ce sera suffisant pour moi et vous, car d'ici ce
temps là je vous promets bien d'avoir fait mon beurre ou opéré ma
crevaison générale et définitive, tout l'un ou l'autre, pas de milieu!
SALVAGE. Va donc pour un an! Et en quel endroit nous réunirons-nous à
l'expiration de ce terme? Ici, à la Havane ou à Saint-Thomas!
JOSÉ. Ici, non: la surveillance de l'autorité y est trop active et trop
bégueule. A la Havane non plus; il y a là trop de jaloux et de
concurrens pour ceux qui ont réussi à faire leur pelote dans le genre
d'affaires embrouillées que nous allons mettre sur le dévidoire. A
Saint-Thomas, à la bonne heure, parce que c'est là un pays libre, où la
course est défendue, mais où tous les corsaires sont toujours certains
d'être bien accueillis quand ils reviennent surtout avec la cale pleine
et l'estomac vide.
BASTRINGUE. A Saint-Thomas soit, dans un an, à partir du moment: c'est
dit et conclu, mais à seule fin que je n'avale pas le mot d'ordre que
nous venons de nous donner, je vous prierais, mes matelots,[8] si
c'était un effet de votre bonté, de m'écrire tout ce que vous avez dit
sur un petit morceau de papier blanc, et de me relire mon devoir jusqu'à
ce que je puisse bien l'arrimer dans la soute la plus _gardière_ de ma
gueuse de mémoire.
SALVAGE. Eh vertudieu! il vient d'avoir là une bonne idée, le commodore
Bastringue! Pourquoi ne ferions-nous pas entre nous une façon de petit
engagement que nous signerions tous les trois?
JOSÉ. Je ne demande pas mieux pour mon compte. Voyons, Salvage,
procure-moi, s'il se peut, une plume, de l'encre et le premier rebut de
papier que tu pourras trouver. Je vais, si vous le voulez bien, vous
servir de notaire, et vous allez voir comment je sais dresser au besoin
avec des pattes de mouches au bout de la plume, un acte authentique
selon les formes prescrites par la loi.
BASTRINGUE. Ah! je me doutais bien, moi, depuis le temps que nous
parlons, que je finirais par avoir une idée! c'est que voyez-vous je me
suis toujours laissé dire par le capitaine Ituralde, mon oncle, que «les
paroles sont des femelles et que les écrits sont des mâles.»[9] Ecris,
José, écris, mon fiston, puisque tu es assez heureux pour avoir la
parole en bouche et l'orthographe sous la patte.
Salvage quitta alors la table près de laquelle il était assis pour venir
ramasser d'un tour de main sur le comptoir, l'unique plume, le débris
d'encrier et le seul registre que possédât l'établissement; et après
avoir arraché un des feuillets presque blancs du livre de comptabilité
de mamzelle Zirou, il remit toutes ces fournitures de bureau à frère
José, en lui disant:
--Voilà, j'espère, tout ce qu'il te faut pour nous dresser un bel et bon
acte d'engagement en forme, si toutefois tu peux y voir encore assez
avec ces deux mauvais quinquets qui éclairent si pitoyablement
l'habitacle de la turne. Personne, au reste, ne viendra te déranger dans
ton travail important. Ils ronflent là tous deux sur le canapé, comme
deux boulets creux; par conséquent, ils ont des yeux pour ne pas nous
voir, et des oreilles pour ne pas nous entendre.--Ecris, verbalise et
_notarise_ tant que tu pourras. Pendant ce temps, je vais brûler avec le
vieux Bastringue, le bout de chiroute, (le bout de cigarre) de l'amitié
et de l'estime.
Maître Bastringue, après avoir pris le cigarre que lui présentait le
capitaine, n'eut rien de plus pressé que de s'approcher à pas de loup de
mamzelle Zirou et de moi, pour nous passer sa lourde main calleuse à
deux pouces du visage, afin de s'assurer, au moyen de cette précaution
expérimentale, que nous dormions aussi parfaitement que nous avions
l'air de le faire. Puis il ajouta en allumant son bout de tabac:
--Oui, ils tappent tous les deux de l'oeil, ensemble et séparément!...
C'est une belle femme tout de même que cette demoiselle Zirou, quand
elle dort... Mais comment se nomme donc ce petit jeune homme qui s'est
_élongé_ là sans façon sur l'empointure du canapé de la bourgeoise?
--Ça? répondit Salvage sans avoir l'air de prêter beaucoup d'attention à
la question de son ami, c'est quelque petit _mouton-France_[10]
nouvellement débarqué pour se faire tondre le poil par la fièvre jaune
et élire son dernier domicile au trou-à-patates.[11] Bastringue n'ajouta
aucune réflexion à ces mots, et il fit bien, car la sinistre prédiction
contenue dans la réponse du capitaine, m'avait déjà si fort agité, que
si la conversation avait duré plus long-temps sur ce ton, je crois que
je n'aurais pu résister une minute de plus à l'envie de me réveiller et
d'évacuer le lieu où le jeune pirate venait de tirer si lestement mon
horoscope. La bonne mamzelle Zirou, qui ne fermait pas si complètement
l'oeil, qu'elle ne pût lire sur mon visage le trouble qui venait de
s'emparer de tout mon être, étendit doucement sa main vers moi pour
serrer la mienne en me disant à demi-voix: Laissez-les radoter; ils
iront peut-être avant vous engraisser les tourlouroux du _petit
Bordeaux_.»[12]
Frère José, chargé de la rédaction de l'acte qu'on avait confié à son
expérience, écrivait, biffait, et raturait tant qu'il pouvait. Le
tonnerre continuait toujours à gronder, la pluie à tomber, et les deux
quinquets à vaciller sous l'effort des rafales qui à chaque instant
venaient soulever les persiennes du salon. Le capitaine Salvage et
maître Bastringue se promenaient à longs pas de chaque côté du billard,
mais en observant le plus grand silence de peur de troubler, dans son
labeur intellectuel, la tête préoccupée de leur secrétaire. Ennuyé enfin
d'attendre aussi long-temps le chef-d'oeuvre de style authentique
qu'élaborait depuis près d'un quart-d'heure la plume minutieuse du
nouvel homme de loi, l'un des deux promeneurs, et ce fut, je crois,
maître Bastringue, se mit à interpeller ainsi frère José:
--Eh bien! l'écrivain, auras-tu bientôt fini de grignotter cette rognure
de papier!
--Dans une seconde, tout au plus, répondit le notaire de circonstance;
il ne me reste que le mot sacramentel: _ne varietur_, à apposer au bas
du contrat... Mais c'est déjà, tenez, une affaire faite et une formalité
remplie selon l'usage consacré. Ecoutez bien maintenant; je vais
procéder à la lecture de ce projet d'engagement, en appelant votre
attention sur chacun des articles qu'il renferme.
«Ce jour trente juillet, l'an de grâce ou de crasse, mil huit cent et
tant, en toutes lettres, nous, officiers du commerce, soussignés, nous
sommes présentés les uns devant les autres, pour arrêter entre nous une
société qui aura pour but: