Le soir, le pouls se mit à battre plus fort. Les mains du petit marquis
brûlaient. Il désignait toujours à mistress Sniddle des êtres
imaginaires qui, disait-il, emplissaient la chambre.
— Ce nègre... Là... Oui, ce nègre, qu’est-ce qu’il me veut, ce nègre?
— Si c’est Mac Lee que vous croyez voir, répondait la logeuse, Mac Lee
est venu savoir de vos nouvelles, et l’on s’inquiète de vous, à Astley
Circus...
Mais le marquis n’écoutait pas, n’entendait pas. Les visions de la
fièvre cérébrale peuplaient pour lui le triste logis.
— En avant! Frappez, cognez les premiers, messieurs les Anglais! Comme
à Fontenoy... Fontenoy... Fanchette...
Et, d’une voix déjà lointaine, doucement, soupirant l’air des _Folies
d’Espagne_, il parlait à la petite morte, il lui disait qu’on allait,
oui, qu’on allait bientôt reprendre cette _Folle Journée_ que l’on
n’avait pas jouée depuis si longtemps, depuis trop longtemps...
— Et, tu sais, petite Fanchette, M. Caron de Beaumarchais te fera un
rôle... Il a promis, M. de Beaumarchais... Et tu as beau dire, quand les
auteurs promettent...
Mistress Sniddle écoutait sans comprendre, sans essayer de comprendre.
Elle ne savait qu’une chose, c’est que le marquis était en danger et que
le docteur ne répondait pas de sa vie.
A la fin du second jour, l’état du blessé empira. La fièvre prit une
forme aiguë. Le marquis se dressait sur son lit et parlait de partir, de
partir tout de suite.
— Le bateau attend... Fanchette m’attend.
Debout, ses fines jambes maigres nues, sa tête enveloppée de linges
comme d’un turban, étendant sa main nerveusement agitée, il ressemblait
sur son lit à une sorte de fakir hindou prêchant une guerre sainte ou
faisant une prière.
— En avant! En avant!... Quiberon!... _La Marseillaise des Émigrés_...
Bah! je ne me serais point battu contre des Français! Je le dirai au
roi, dans huit jours! Dans huit jours!
La nuit qui suivit fut cruelle. La forte mistress Sniddle eut
grand’peine à maintenir dans le lit le marquis délirant. Le jour vint
qui abattit la fièvre, le jour, une aurore grise, dans le brouillard de
Londres. Le petit marquis étouffait.
— Ouvrez la fenêtre, dit-il.
Il voulut aspirer l’air du dehors, un air épais qui le prit à la gorge
et qui lui fit mal.
— J’étouffe. Je respirerai mieux en France!
Le docteur vint à l’heure accoutumée.
— Est-ce que je vais bien, docteur? Je me sens mieux, dit le marquis.
— Avant peu, vous irez tout à fait bien.
— Dans combien de jours? Mes huit jours?
— Avant cela.
— Tant mieux, docteur. Croiriez-vous que je viens, moi, oui, moi,
d’avoir peur de mourir? Mourir pour avoir défendu Boney..., Napoléon
Bonaparte, moi, Hector de Beauchamp d’Antignac, avouez que c’eût été
trop bête!
— Ce n’est pas Boney, dit le docteur, c’est votre pays que vous
défendiez. C’est très correct!
Le marquis fut jusqu’au soir souriant et calme. Puis, la nuit revint
avec sa fièvre et, à l’heure des mourants, une dernière vision
d’autrefois, le Périgord, les châtaigniers, et Versailles et Trianon, et
les grands marronniers de Figaro, et les fleurettes de Fanchette, et les
lourdes, lentes, tristes journées d’exil, et les longues courses et
stations au «Bureau des Étrangers», et les espoirs et les déceptions, et
les huit jours, les éternels huit jours reportés de semaines en
semaines, de mois en mois, d’années en années, le retour différé, le
retour attendu comme la manne de vie, — et voilà que l’heure avait
sonné: le départ était fixé... Il partirait, il allait partir, il
partait...
Le petit marquis expira, dans la nuit, en murmurant un mot très doux:
_France!_ La France!
On trouva dans son portefeuille tout juste de quoi le faire enterrer;
mais le docteur Ploomfield estima que M. de Beauchamp eût été peut-être
heureux à l’idée qu’il reposerait auprès de la bouquetière Fanchette,
comédienne de la Comédie-Française, et c’est pourquoi il y eut deux
pierres voisines portant des noms français dans le _green_ anglais, le
cimetière de Douvres.
CARLOS
ET CORNÉLIUS