VI

Fanchette aussi éprouvait une émotion toute naturelle en quittant le

logis où elle avec vécu. Mais le brouillard de Londres, décidément,

l’étouffait.

Elle se mourait, comme la jacinthe de Hollande dans son vase de verre.

La santé, la vie, l’appétit même, de vivre, elle allait retrouver tout

cela en France. Et, dans la voiture qui l’emportait, la cahotait vers

Douvres, elle faisait des rêves. Elle souriait à Hector de Beauchamp,

entre deux accès de toux, et elle lui répétait:

— Si vous saviez, si vous saviez comme je suis heureuse!

Le temps était froid. On avançait lentement dans la neige, cette neige

qui se collait aux fenêtres de Soho et qui faisait, maintenant, de la

verte campagne anglaise une vaste plaine blanche, une nappe glacée. Au

fond de la voiture, Fanchette se blottissait comme un passereau frileux,

et le marquis ressentait une volupté de protecteur et d’amoureux à la

fois à serrer contre sa poitrine, à couvrir de son manteau cette

créature douloureuse et délicieuse qui lui disait:

— Chaque tour de roue nous rapproche de la mer! Et, après la mer,

Paris! Paris!

Elle n’avait plus qu’une idée, — l’idée fixe des malades, — se

retrouver où elle était née, revoir les rues de son enfance, Romainville

aussi, les lilas de Romainville, et le théâtre, le théâtre où elle avait

eu sa grande joie d’un soir. Et la route lui paraissait longue.

N’arriverait-on jamais à Douvres? Les pauvres chevaux, fouaillés par le

cocher, faisaient de leur mieux, tout fumants dans le brouillard

roussâtre. L’un d’eux s’abattit sur la neige dure et un des brancards de

l’équipage se rompit, une des roues étant endommagée aussi. On était

loin de tout village, dans une plaine où sifflait la bise. Il fallut

attendre assez longtemps l’arrivée d’un charron. Et Fanchette avait

froid, se désolait, répétait:

— Nous n’arriverons jamais! Jamais!

Enfin, la roue réparée et le brancard remis en état, le cocher,

maugréant contre le verglas, reprit sa route et l’on atteignit Douvres.

Les deux exilés eurent une minute de grande joie en apercevant le vieux

château, là-haut dressé, menaçant, et qui, pour eux, représentait le

port. Ils allaient donc s’embarquer, la mer était là, et, derrière cette

brume opaque aperçue dans les échancrures des dunes, la patrie.

Mais le sort paraissait s’acharner contre eux. Lorsque, après avoir

gagné l’endroit où les attendait le maître du bateau, ils arrivèrent sur

la grève, leurs bagages déjà posés à terre, le marin, leur montrant la

mer toute blanche de moutons, — aussi blanche, avec cette écume, que la

plaine couverte de neige, — dit:

— Partir est impossible.

Impossible! C’était un mot qui sonnait mal aux oreilles du petit

marquis.

— On peut tout ce qu’on veut, dit-il.

— Oui, mais je ne veux pas exposer mon bateau à être brisé ou envoyé

sur les côtes de Norvège. La mer grossit. Le vent est mauvais. Mieux

vaut pour vous attendre à Douvres que de fournir de la pâture aux

poissons de la Manche.

— Alors, vraiment, nous ne partons pas?

— Nous partirons après la tempête passée. Voyez ces vagues. Hautes

comme des tours d’églises!

Fanchette était désolée. Il fallut chercher asile dans une petite

auberge où l’hôte fit un peu la grimace en recevant des Français. Mais

ce n’était qu’un logis de passage. Le vent allait bientôt se calmer. On

repartirait, sans doute, le lendemain. Dans la nuit, la malade fut prise

d’une fièvre ardente, des crachements de sang terrifièrent M. de

Beauchamp et, le matin venu, Fanchette, trop faible pour se lever,

demanda elle-même à rester au lit, puisqu’on ne pouvait pas s’embarquer

tout de suite.

— Cela me reposera et je serai vaillante pour la traversée..., demain.

Mais, le soir, la fièvre redoublait, la toux déchirait plus cruellement

les poumons de la pauvre fille portant à sa poitrine ses petites mains

pâlies. Et le marquis demandait un médecin en hâte, car il avait peur,

maintenant, peur de la voir arrêtée là, condamnée à rester en chemin.

L’hôte maugréa d’abord, disant que l’auberge de _L’Ancre et du Canon_

n’était pas un hôpital; puis, il s’amenda, eut pitié et envoya lui-même

son garçon chez son propre docteur. Et celui-ci, gros bonhomme roulant

comme un muid, accourut en soufflant, ausculta la malade et ordonna des

moxas dans le dos...

— C’est une petite congestion pulmonaire... Il faut garder la chambre

et se garer du froid.

— Alors, dit Fanchette, inquiète, nous ne partirons pas demain?

— Quelle folie! Vous ne pourrez sortir avant huit jours!

— Vous dites, docteur? fit le petit marquis.

— Huit jours! Dans huit jours!

Il se demandait, le marquis, si ce gros homme se moquait de lui et

connaissait la pensée, le refrain, le rêve reporté de semaine en

semaine: dans huit jours!

«Dans huit jours!» C’était sa phrase éternelle, sa consolation et son

espoir. Et ces trois mots, si souvent répétés depuis tant de mois, ce

médecin inconnu les redisait encore et, cette fois, le «_Dans huit

jours_» — les huit jours du petit marquis — devenait, non plus une

espérance, mais une sentence.

Soit. Il fallait s’incliner. Dans huit jours. Dans huit jours, la mer

démontée serait redevenue calme. Dans huit jours, le patron de la barque

n’aurait plus peur du vent mauvais. Dans huit jours, Fanchette aurait

repris ses couleurs et serait guérie.

— Eh bien! docteur, résignons-nous. Dans huit jours. Dans huit jours.

Et mille fois merci.

Mais ils allaient être tragiques, les douloureux huit jours qui allaient

suivre. La congestion avait terrassé la pauvre enfant et, après avoir

prononcé le mot «petite» en parlant de la maladie, le docteur, faisant

la moue, grommelait des paroles mécontentes à l’adresse de quelque

complication qui survenait, dangereuse. Il regardait, avec une

expression d’anxiété paternelle, Fanchette, qui lui souriait, lui

disant:

— Je n’ai plus que sept jours, puis six jours à attendre...

Puis: cinq jours!

Et, lorsqu’il sortait de la chambre, il n’avait pas l’air satisfait.

— Va-t-elle donc mourir ici, la petite Française? lui demandait

l’hôtelier.

Il hochait la tête et ne répondait pas.

Et Hector de Beauchamp voyait bien, devinait que le brave homme était

inquiet. Sans être médecin, le marquis s’apercevait trop sûrement de

l’état de la malade. La toux augmentait, devenait plus fréquente. Des

étouffements empourpraient le visage amaigri, et la pauvre fille se

dressait sur son lit, essayant de repousser quelque monstre qui

l’étreignait. La nuit, elle avait le délire. Elle chantait des chansons

entendues autrefois. Elle répétait, en essayant de rire, les propos de

la Fanchette du théâtre au comte Almaviva:

«Oh! Monseigneur... Toutes les fois que vous venez m’embrasser, vous

savez bien que vous dites toujours: _Si tu veux m’aimer, petite

Fanchette, je te donnerai ce que tu voudras_...»

Son gentil visage se penchait et le hochement de tête, commencé dans la

coquetterie, s’achevait, lassé, dans la douleur.

Le marquis l’écoutait, tremblant, lui prenant les mains, — ces petites

mains qui brûlaient, — et il lui disait, comme si les paroles de la

comédie se fussent adressées à lui-même:

— Oui, tout ce que tu voudras, tout, Fanchette!

Et le regard perdu, doucement, avec le respect de la pauvre petite

débutante pour le grand artiste, elle répondait:

— Merci, monsieur Molé. Vous êtes bon pour moi!

Alors, le marquis sentait ses yeux se remplir de larmes. Il étouffait,

lui aussi, mais d’émotion contenue, lorsque la frêle voix douce

s’élevait, ironiquement joyeuse, et que, délirante, Fanchette, la pauvre

Fanchette, répétait, en imitant M. Préville:

...Tout finit par des chansons!

Sur les lèvres sèches de la malade, elle revenait constamment, aux

heures de délire, comme une obsession constante, la ritournelle du

Vaudeville, et, pour Hector, cet air narquois devenait poignant et

navrant, une sorte de cantique funèbre. Il se détournait violemment pour

que Fanchette ne vît point ses larmes. Mais pouvait-elle voir?

Voyait-elle autre chose que les lointaines images de ses songes? Elle

était perdue. Le marquis avait la terreur qu’on lui dît:

— Elle ne sera plus là bientôt.

Il était certain de l’atroce sentence, et, pourtant, il n’osait

interroger le docteur. Il avait peur de la réponse. Huit jours! Avant

les huit jours, si Fanchette l’avait quitté, quitté pour toujours? S’il

se trouvait seul dans le monde, cet amour brisé, ce pauvre amour, idylle

de son exil, emplissant toute sa vie?

Il se sentait trembler, puis il se redressait, espérant, voulant espérer

contre tout espoir. Allons donc! Fanchette était jeune! On ne meurt pas

ainsi, à vingt ans! Mais il se rappelait la jolie Olivier, M^{lle}

Olivier dont Fanchette avait envié la destinée. Et il frissonnait en se

répétant que Chérubin avait évité l’âge des rides.

Il passait à veiller Fanchette les nuits entières dans un fauteuil. Elle

le suppliait de prendre du repos.

— Mais, je me repose! Si j’étais à l’armée des princes, je dormirais

moins encore! D’ailleurs, je dors, Fanchette, oui, je dors... et je rêve

même de Paris!

— Ah! Paris! disait-elle, mais d’un ton triste comme si elle eût

renoncé à la terre promise.

* * * * *

Une nuit (la dernière avant la semaine prescrite, les huit jours

annoncés), le marquis s’était assoupi, Fanchette ayant laissé tomber,

elle aussi, sa jolie tête amaigrie sur l’oreiller, lorsqu’il fut

réveillé par un bruit violent de voix partant de la salle basse de

l’auberge, où des marins chantaient, dansaient, fêtaient bruyamment il

ne savait quel événement joyeux, — et, en écoutant, voilà qu’il

distinguait des mots qui lui faisaient bondir le cœur, des injures aux

marins français qu’on avait coulés en mer et à des frégates françaises

chassées comme des mouettes peureuses...

Le chœur montait, brutal, ardent, farouche, accompagné de chocs de pots

de bière et de trépignements de talons sur le sol. Les murs de l’auberge

de _L’Ancre et du Canon_ en tremblaient. C’étaient des matelots qui

célébraient une victoire anglaise.

— Hurrah! Hurrah! Hurrah!

Le marquis avait envie de leur crier de se taire et, furieux, il allait

le faire en descendant pour dire qu’il y avait, là-haut, une malade

endormie, lorsque Fanchette se réveilla tout à coup et, peureuse,

écoutant ce bruit qui montait, qui grondait, dit à Hector:

— Qu’est-ce que c’est? Est-ce qu’on vient nous arrêter? Qu’est-ce qu’on

nous veut? Pourquoi ce tapage?

— Ce n’est rien, Fanchette. Rien... Des matelots qui s’amusent.

— Oui, mais il me fait mal, ce bruit... Oh! J’ai très mal... Je

voudrais...

— Je vais leur dire...

Elle le retint vivement. Ses mains donnaient au marquis la sensation

d’un fer rouge...

— Non, ne me quittez pas... J’aurais trop peur... Qu’est-ce que c’est

donc que cette femme, cette grande femme qui est là et qui me fait des

signes?

— Une femme? Il n’y a personne ici que moi, Fanchette...

— Si, si... Il y a cette femme... là... (Elle étendait son bras blanc,

si maigre, vers un point invisible.) Oh! je la reconnais..., je la

devine... Elle veut m’emmener... Oui, j’y vais, j’y vais!

Mais, se rejetant vers Hector, s’accrochant à lui, le suppliant de la

défendre:

— Eh bien! non, je ne veux pas!... Je veux rester... Gardez-moi,

monsieur le marquis, protégez-moi!...

Et, tout à coup:

— Ah! bien! voilà. Elle est partie. Vous l’avez chassée. Merci. Nous

allons prendre le bateau..., cette fois, n’est-ce pas? nous irons à

Paris, vraiment... Vraiment? Tiens, ils s’en vont, les matelots.

En bas, ils avaient, en effet, cessé de danser leur trépidant _hornpipe_

et ils s’en allaient vers la grève en chantant leurs chansons

patriotiques où Nelson était acclamé...

Le silence se faisait dans l’auberge vide. Et un apaisement soudain

succédait alors chez Fanchette à la nervosité anxieuse. Elle se sentait

lasse, étrangement lasse.

Elle dit au marquis:

— La nuit est encore longue. Dormez, je vais dormir!

Et, sur l’oreiller, de sa jolie voix musicale, comme dans un soupir elle

dit en fermant les yeux:

— _Good night, dear!_

Le marquis la regardait sommeiller. Il était heureux de la voir ainsi

calme. Très maigre, bien pâle. Mais reposée. Si elle pouvait reposer

ainsi un jour encore? Si le docteur permettait, enfin, qu’on reprît le

voyage interrompu? Qui sait?

En attendant, elle dormait. On entendait à peine sa respiration

d’enfant. Il pouvait, lui aussi, s’endormir, rassuré. Demain, peut-être,

le sommeil de la nuit aurait-il apporté un adoucissement, donné des

forces... Demain!

Le lendemain, Hector de Beauchamp se frotta les yeux, ayant dormi plus

qu’il n’eût voulu et le jour gris filtrant à travers les vantaux de la

fenêtre. Il regarda Fanchette. Elle dormait toujours. Il ouvrit les

volets. La lumière entoura d’une teinte livide le visage de la dormeuse.

Hector s’approcha d’elle doucement. Elle avait, dans son sommeil, un

délicieux sourire. Sa tête s’appuyait sur ses mains d’enfant. Le profil

était doux, calme, heureux. Le marquis se pencha sur l’oreille de la

jolie fille, la petite oreille rose jadis, et maintenant transparente,

— et il dit, dans un murmure:

— Fanchette!

Elle ne répondit pas. Il répéta le nom aimé. Elle ne faisait pas un

mouvement, l’endormie. Elle reposait et, marchant sur la pointe des

pieds, le petit marquis allait s’éloigner pour la laisser à son sommeil

lorsqu’une horrible pensée lui vint: — si elle n’allait pas se

réveiller? Si le _good night_ était celui de la grande nuit, un adieu,

l’adieu? Il revint au lit bien vite. Il posa doucement sa main sur la

joue de la dormeuse. La chair était froide et les lèvres ne laissaient

passer aucun souffle. Il prit les petites mains de la pauvre enfant.

Elles lui semblèrent déjà raidies. Il recula, poussant un cri de colère

à la fois et de terreur. Il appela:

— Au secours! A moi! Fanchette est morte!

Et, pendant qu’il s’écroulait devant le lit funèbre, prostré, enfonçant

sa tête dans les draps, ses lèvres sur les mains glacées, un coup de

canon retentissait au loin, auquel répondaient les batteries de Douvres.

C’était le bateau des matelots qui prenait la mer pour aller combattre

la France.

Les Huit Jours du Petit Marquis; Carlos et Cornélius · 第 5 / 14 题