Fanchette aussi éprouvait une émotion toute naturelle en quittant le
logis où elle avec vécu. Mais le brouillard de Londres, décidément,
l’étouffait.
Elle se mourait, comme la jacinthe de Hollande dans son vase de verre.
La santé, la vie, l’appétit même, de vivre, elle allait retrouver tout
cela en France. Et, dans la voiture qui l’emportait, la cahotait vers
Douvres, elle faisait des rêves. Elle souriait à Hector de Beauchamp,
entre deux accès de toux, et elle lui répétait:
— Si vous saviez, si vous saviez comme je suis heureuse!
Le temps était froid. On avançait lentement dans la neige, cette neige
qui se collait aux fenêtres de Soho et qui faisait, maintenant, de la
verte campagne anglaise une vaste plaine blanche, une nappe glacée. Au
fond de la voiture, Fanchette se blottissait comme un passereau frileux,
et le marquis ressentait une volupté de protecteur et d’amoureux à la
fois à serrer contre sa poitrine, à couvrir de son manteau cette
créature douloureuse et délicieuse qui lui disait:
— Chaque tour de roue nous rapproche de la mer! Et, après la mer,
Paris! Paris!
Elle n’avait plus qu’une idée, — l’idée fixe des malades, — se
retrouver où elle était née, revoir les rues de son enfance, Romainville
aussi, les lilas de Romainville, et le théâtre, le théâtre où elle avait
eu sa grande joie d’un soir. Et la route lui paraissait longue.
N’arriverait-on jamais à Douvres? Les pauvres chevaux, fouaillés par le
cocher, faisaient de leur mieux, tout fumants dans le brouillard
roussâtre. L’un d’eux s’abattit sur la neige dure et un des brancards de
l’équipage se rompit, une des roues étant endommagée aussi. On était
loin de tout village, dans une plaine où sifflait la bise. Il fallut
attendre assez longtemps l’arrivée d’un charron. Et Fanchette avait
froid, se désolait, répétait:
— Nous n’arriverons jamais! Jamais!
Enfin, la roue réparée et le brancard remis en état, le cocher,
maugréant contre le verglas, reprit sa route et l’on atteignit Douvres.
Les deux exilés eurent une minute de grande joie en apercevant le vieux
château, là-haut dressé, menaçant, et qui, pour eux, représentait le
port. Ils allaient donc s’embarquer, la mer était là, et, derrière cette
brume opaque aperçue dans les échancrures des dunes, la patrie.
Mais le sort paraissait s’acharner contre eux. Lorsque, après avoir
gagné l’endroit où les attendait le maître du bateau, ils arrivèrent sur
la grève, leurs bagages déjà posés à terre, le marin, leur montrant la
mer toute blanche de moutons, — aussi blanche, avec cette écume, que la
plaine couverte de neige, — dit:
— Partir est impossible.
Impossible! C’était un mot qui sonnait mal aux oreilles du petit
marquis.
— On peut tout ce qu’on veut, dit-il.
— Oui, mais je ne veux pas exposer mon bateau à être brisé ou envoyé
sur les côtes de Norvège. La mer grossit. Le vent est mauvais. Mieux
vaut pour vous attendre à Douvres que de fournir de la pâture aux
poissons de la Manche.
— Alors, vraiment, nous ne partons pas?
— Nous partirons après la tempête passée. Voyez ces vagues. Hautes
comme des tours d’églises!
Fanchette était désolée. Il fallut chercher asile dans une petite
auberge où l’hôte fit un peu la grimace en recevant des Français. Mais
ce n’était qu’un logis de passage. Le vent allait bientôt se calmer. On
repartirait, sans doute, le lendemain. Dans la nuit, la malade fut prise
d’une fièvre ardente, des crachements de sang terrifièrent M. de
Beauchamp et, le matin venu, Fanchette, trop faible pour se lever,
demanda elle-même à rester au lit, puisqu’on ne pouvait pas s’embarquer
tout de suite.
— Cela me reposera et je serai vaillante pour la traversée..., demain.
Mais, le soir, la fièvre redoublait, la toux déchirait plus cruellement
les poumons de la pauvre fille portant à sa poitrine ses petites mains
pâlies. Et le marquis demandait un médecin en hâte, car il avait peur,
maintenant, peur de la voir arrêtée là, condamnée à rester en chemin.
L’hôte maugréa d’abord, disant que l’auberge de _L’Ancre et du Canon_
n’était pas un hôpital; puis, il s’amenda, eut pitié et envoya lui-même
son garçon chez son propre docteur. Et celui-ci, gros bonhomme roulant
comme un muid, accourut en soufflant, ausculta la malade et ordonna des
moxas dans le dos...
— C’est une petite congestion pulmonaire... Il faut garder la chambre
et se garer du froid.
— Alors, dit Fanchette, inquiète, nous ne partirons pas demain?
— Quelle folie! Vous ne pourrez sortir avant huit jours!
— Vous dites, docteur? fit le petit marquis.
— Huit jours! Dans huit jours!
Il se demandait, le marquis, si ce gros homme se moquait de lui et
connaissait la pensée, le refrain, le rêve reporté de semaine en
semaine: dans huit jours!
«Dans huit jours!» C’était sa phrase éternelle, sa consolation et son
espoir. Et ces trois mots, si souvent répétés depuis tant de mois, ce
médecin inconnu les redisait encore et, cette fois, le «_Dans huit
jours_» — les huit jours du petit marquis — devenait, non plus une
espérance, mais une sentence.
Soit. Il fallait s’incliner. Dans huit jours. Dans huit jours, la mer
démontée serait redevenue calme. Dans huit jours, le patron de la barque
n’aurait plus peur du vent mauvais. Dans huit jours, Fanchette aurait
repris ses couleurs et serait guérie.
— Eh bien! docteur, résignons-nous. Dans huit jours. Dans huit jours.
Et mille fois merci.
Mais ils allaient être tragiques, les douloureux huit jours qui allaient
suivre. La congestion avait terrassé la pauvre enfant et, après avoir
prononcé le mot «petite» en parlant de la maladie, le docteur, faisant
la moue, grommelait des paroles mécontentes à l’adresse de quelque
complication qui survenait, dangereuse. Il regardait, avec une
expression d’anxiété paternelle, Fanchette, qui lui souriait, lui
disant:
— Je n’ai plus que sept jours, puis six jours à attendre...
Puis: cinq jours!
Et, lorsqu’il sortait de la chambre, il n’avait pas l’air satisfait.
— Va-t-elle donc mourir ici, la petite Française? lui demandait
l’hôtelier.
Il hochait la tête et ne répondait pas.
Et Hector de Beauchamp voyait bien, devinait que le brave homme était
inquiet. Sans être médecin, le marquis s’apercevait trop sûrement de
l’état de la malade. La toux augmentait, devenait plus fréquente. Des
étouffements empourpraient le visage amaigri, et la pauvre fille se
dressait sur son lit, essayant de repousser quelque monstre qui
l’étreignait. La nuit, elle avait le délire. Elle chantait des chansons
entendues autrefois. Elle répétait, en essayant de rire, les propos de
la Fanchette du théâtre au comte Almaviva:
«Oh! Monseigneur... Toutes les fois que vous venez m’embrasser, vous
savez bien que vous dites toujours: _Si tu veux m’aimer, petite
Fanchette, je te donnerai ce que tu voudras_...»
Son gentil visage se penchait et le hochement de tête, commencé dans la
coquetterie, s’achevait, lassé, dans la douleur.
Le marquis l’écoutait, tremblant, lui prenant les mains, — ces petites
mains qui brûlaient, — et il lui disait, comme si les paroles de la
comédie se fussent adressées à lui-même:
— Oui, tout ce que tu voudras, tout, Fanchette!
Et le regard perdu, doucement, avec le respect de la pauvre petite
débutante pour le grand artiste, elle répondait:
— Merci, monsieur Molé. Vous êtes bon pour moi!
Alors, le marquis sentait ses yeux se remplir de larmes. Il étouffait,
lui aussi, mais d’émotion contenue, lorsque la frêle voix douce
s’élevait, ironiquement joyeuse, et que, délirante, Fanchette, la pauvre
Fanchette, répétait, en imitant M. Préville:
...Tout finit par des chansons!
Sur les lèvres sèches de la malade, elle revenait constamment, aux
heures de délire, comme une obsession constante, la ritournelle du
Vaudeville, et, pour Hector, cet air narquois devenait poignant et
navrant, une sorte de cantique funèbre. Il se détournait violemment pour
que Fanchette ne vît point ses larmes. Mais pouvait-elle voir?
Voyait-elle autre chose que les lointaines images de ses songes? Elle
était perdue. Le marquis avait la terreur qu’on lui dît:
— Elle ne sera plus là bientôt.
Il était certain de l’atroce sentence, et, pourtant, il n’osait
interroger le docteur. Il avait peur de la réponse. Huit jours! Avant
les huit jours, si Fanchette l’avait quitté, quitté pour toujours? S’il
se trouvait seul dans le monde, cet amour brisé, ce pauvre amour, idylle
de son exil, emplissant toute sa vie?
Il se sentait trembler, puis il se redressait, espérant, voulant espérer
contre tout espoir. Allons donc! Fanchette était jeune! On ne meurt pas
ainsi, à vingt ans! Mais il se rappelait la jolie Olivier, M^{lle}
Olivier dont Fanchette avait envié la destinée. Et il frissonnait en se
répétant que Chérubin avait évité l’âge des rides.
Il passait à veiller Fanchette les nuits entières dans un fauteuil. Elle
le suppliait de prendre du repos.
— Mais, je me repose! Si j’étais à l’armée des princes, je dormirais
moins encore! D’ailleurs, je dors, Fanchette, oui, je dors... et je rêve
même de Paris!
— Ah! Paris! disait-elle, mais d’un ton triste comme si elle eût
renoncé à la terre promise.
* * * * *
Une nuit (la dernière avant la semaine prescrite, les huit jours
annoncés), le marquis s’était assoupi, Fanchette ayant laissé tomber,
elle aussi, sa jolie tête amaigrie sur l’oreiller, lorsqu’il fut
réveillé par un bruit violent de voix partant de la salle basse de
l’auberge, où des marins chantaient, dansaient, fêtaient bruyamment il
ne savait quel événement joyeux, — et, en écoutant, voilà qu’il
distinguait des mots qui lui faisaient bondir le cœur, des injures aux
marins français qu’on avait coulés en mer et à des frégates françaises
chassées comme des mouettes peureuses...
Le chœur montait, brutal, ardent, farouche, accompagné de chocs de pots
de bière et de trépignements de talons sur le sol. Les murs de l’auberge
de _L’Ancre et du Canon_ en tremblaient. C’étaient des matelots qui
célébraient une victoire anglaise.
— Hurrah! Hurrah! Hurrah!
Le marquis avait envie de leur crier de se taire et, furieux, il allait
le faire en descendant pour dire qu’il y avait, là-haut, une malade
endormie, lorsque Fanchette se réveilla tout à coup et, peureuse,
écoutant ce bruit qui montait, qui grondait, dit à Hector:
— Qu’est-ce que c’est? Est-ce qu’on vient nous arrêter? Qu’est-ce qu’on
nous veut? Pourquoi ce tapage?
— Ce n’est rien, Fanchette. Rien... Des matelots qui s’amusent.
— Oui, mais il me fait mal, ce bruit... Oh! J’ai très mal... Je
voudrais...
— Je vais leur dire...
Elle le retint vivement. Ses mains donnaient au marquis la sensation
d’un fer rouge...
— Non, ne me quittez pas... J’aurais trop peur... Qu’est-ce que c’est
donc que cette femme, cette grande femme qui est là et qui me fait des
signes?
— Une femme? Il n’y a personne ici que moi, Fanchette...
— Si, si... Il y a cette femme... là... (Elle étendait son bras blanc,
si maigre, vers un point invisible.) Oh! je la reconnais..., je la
devine... Elle veut m’emmener... Oui, j’y vais, j’y vais!
Mais, se rejetant vers Hector, s’accrochant à lui, le suppliant de la
défendre:
— Eh bien! non, je ne veux pas!... Je veux rester... Gardez-moi,
monsieur le marquis, protégez-moi!...
Et, tout à coup:
— Ah! bien! voilà. Elle est partie. Vous l’avez chassée. Merci. Nous
allons prendre le bateau..., cette fois, n’est-ce pas? nous irons à
Paris, vraiment... Vraiment? Tiens, ils s’en vont, les matelots.
En bas, ils avaient, en effet, cessé de danser leur trépidant _hornpipe_
et ils s’en allaient vers la grève en chantant leurs chansons
patriotiques où Nelson était acclamé...
Le silence se faisait dans l’auberge vide. Et un apaisement soudain
succédait alors chez Fanchette à la nervosité anxieuse. Elle se sentait
lasse, étrangement lasse.
Elle dit au marquis:
— La nuit est encore longue. Dormez, je vais dormir!
Et, sur l’oreiller, de sa jolie voix musicale, comme dans un soupir elle
dit en fermant les yeux:
— _Good night, dear!_
Le marquis la regardait sommeiller. Il était heureux de la voir ainsi
calme. Très maigre, bien pâle. Mais reposée. Si elle pouvait reposer
ainsi un jour encore? Si le docteur permettait, enfin, qu’on reprît le
voyage interrompu? Qui sait?
En attendant, elle dormait. On entendait à peine sa respiration
d’enfant. Il pouvait, lui aussi, s’endormir, rassuré. Demain, peut-être,
le sommeil de la nuit aurait-il apporté un adoucissement, donné des
forces... Demain!
Le lendemain, Hector de Beauchamp se frotta les yeux, ayant dormi plus
qu’il n’eût voulu et le jour gris filtrant à travers les vantaux de la
fenêtre. Il regarda Fanchette. Elle dormait toujours. Il ouvrit les
volets. La lumière entoura d’une teinte livide le visage de la dormeuse.
Hector s’approcha d’elle doucement. Elle avait, dans son sommeil, un
délicieux sourire. Sa tête s’appuyait sur ses mains d’enfant. Le profil
était doux, calme, heureux. Le marquis se pencha sur l’oreille de la
jolie fille, la petite oreille rose jadis, et maintenant transparente,
— et il dit, dans un murmure:
— Fanchette!
Elle ne répondit pas. Il répéta le nom aimé. Elle ne faisait pas un
mouvement, l’endormie. Elle reposait et, marchant sur la pointe des
pieds, le petit marquis allait s’éloigner pour la laisser à son sommeil
lorsqu’une horrible pensée lui vint: — si elle n’allait pas se
réveiller? Si le _good night_ était celui de la grande nuit, un adieu,
l’adieu? Il revint au lit bien vite. Il posa doucement sa main sur la
joue de la dormeuse. La chair était froide et les lèvres ne laissaient
passer aucun souffle. Il prit les petites mains de la pauvre enfant.
Elles lui semblèrent déjà raidies. Il recula, poussant un cri de colère
à la fois et de terreur. Il appela:
— Au secours! A moi! Fanchette est morte!
Et, pendant qu’il s’écroulait devant le lit funèbre, prostré, enfonçant
sa tête dans les draps, ses lèvres sur les mains glacées, un coup de
canon retentissait au loin, auquel répondaient les batteries de Douvres.
C’était le bateau des matelots qui prenait la mer pour aller combattre
la France.