Pendant cette conversation, le carrosse était parvenu sur une place

régulière ménagée devant le château, dont les cheminées de briques

vermeilles envoyaient au ciel de larges tourbillons de fumée blanche,

prouvant qu’on attendait des hôtes d’importance.

Pierre, en belle livrée neuve, était debout sur le seuil de la porte,

dont il poussa les battants à l’approche de la voiture, qui déposa le

baron, la baronne et le duc au bas de l’escalier. Huit ou dix laquais,

rangés en haie sur les marches, saluèrent profondément ces nouveaux

maîtres qu’ils ne connaissaient pas encore.

Des peintres habiles avaient redonné aux fresques des murailles leur

fraîcheur disparue. Les hercules à gaîne soutenaient la fausse corniche

avec un air d’aisance dû à leurs muscles ronflants à la florentine. Les

empereurs romains se prélassaient dans leur pourpre d’un ton vif. Les

infiltrations de pluies ne géographiaient plus la voûte de leurs taches,

et le treillage simulé laissait voir un ciel exempt de nuages.

Une métamorphose semblable s’était opérée partout. Les boiseries et les

parquets avaient été refaits. Des meubles neufs, d’une forme pareille,

remplaçaient les anciens. Le souvenir se trouvait rajeuni et non

dépaysé. La verdure de Flandre avec le chasseur de halbrans tapissait

encore la chambre de Sigognac, mais un lavage savant en avait ravivé les

couleurs. Le lit était le même, seulement un patient sculpteur sur bois

avait bouché les piqûres de tarets, ajusté aux figurines de la frise les

nez et les doigts qui manquaient, continué les feuillages interrompus,

rendu leurs arêtes aux ornements frustes et remis le vieux meuble en son

intégrité primitive. Une brocatelle verte et blanche du même dessin que

l’autre se plissait entre les spirales des colonnes torses, bien cirées

et bien frottées.

La délicate Isabelle n’avait pas voulu se livrer à un luxe intempestif,

toujours facile quand on dispose de grosses sommes; mais elle avait

pensé à charmer l’âme d’un mari tendrement aimé, en lui rendant ses

impressions d’enfance dépouillées de leur misère et de leur tristesse.

Tout semblait gai dans ce manoir naguère si mélancolique. Les portraits

même des aïeux, débarbouillés de leur crasse, restaurés et vernis,

souriaient, dans leurs cadres d’or, avec un air juvénile. Les

douairières revêches, les chanoinesses prudes, ne faisaient plus, comme

autrefois, la moue à Isabelle, de comédienne devenue baronne; elles

l’accueillaient comme de la famille.

Il n’y avait plus dans la cour ni orties, ni ciguës, ni aucune de ces

mauvaises herbes que favorisent l’humidité, la solitude et l’incurie.

Les pavés, sertis de ciment, ne présentaient plus cette bordure verte

indice des maisons abandonnées. Par leurs vitres claires, les fenêtres

des chambres dont les portes étaient jadis condamnées, laissaient voir

des rideaux de riche étoffe qui montraient qu’elles étaient prêtes à

recevoir des hôtes.

On descendit au jardin par un perron dont les marches, raffermies et

dégagées de mousses, ne vacillaient plus sous le pied trop confiant. Au

bas de la rampe s’épanouissait, précieusement conservé, l’églantier

sauvage qui avait offert sa rose à la jeune comédienne, le matin du

départ de Sigognac. Il en portait encore une qu’Isabelle cueillit et mit

dans son sein, voyant là un présage heureux pour la durée de ses amours.

Le jardinier n’avait pas moins travaillé que l’architecte; grâce à ses

ciseaux, l’ordre s’était remis dans cette forêt vierge. Plus de branches

gourmandes barrant le chemin, plus de broussailles aux ongles acérés; on

y pouvait passer sans laisser sa robe aux épines. Les arbres avaient

repris l’habitude du berceau et de la charmille. Les buis retaillés

encadraient dans leurs compartiments toutes les fleurs que peut verser

la corbeille de Flore. Au fond du jardin, la Pomone, guérie de sa lèpre,

étalait sa blanche nudité de déesse. Un nez de marbre adroitement soudé

lui restituait son profil à la grecque. Il y avait en son panier des

fruits sculptés et non plus des champignons vénéneux. Le mufle de lion

vomissait dans sa vasque une eau abondante et pure. Des plantes

grimpantes, balançant des clochettes de toutes couleurs et accrochant

leurs vrilles à un treillage solide peint en vert, cachaient

pittoresquement la muraille de clôture et donnaient un air agréablement

rustique au cabinet de rocailles servant de niche à la statue. Jamais,

même en leurs beaux jours, le château ni le jardin n’avaient été

accommodés avec tant de richesse et de goût. La splendeur de Sigognac,

si longtemps éclipsée, brillait de tout son éclat!

Sigognac, étonné et ravi comme s’il marchait dans un rêve, serrait

contre son cœur le bras d’Isabelle et laissait couler sans honte, sur

ses joues, deux larmes d’attendrissement.

«Maintenant, dit Isabelle, que nous avons tout bien vu, il faut visiter

les domaines que j’ai rachetés sous main, pour reconstituer telle

qu’elle était ou peu s’en faut, l’antique baronnie de Sigognac.

Permettez-moi d’aller mettre un habit de cheval. Je ne serai pas longue,

ayant par mon premier métier l’habitude de changer prestement de

costume. Pendant ce temps, choisissez vos montures et faites-les

seller.»

Vallombreuse emmena Sigognac, qui vit dans l’écurie, naguère déserte,

dix beaux chevaux séparés par des stalles de chêne, et piétinant une

litière nattée. Leurs croupes fermes et polies brillaient d’une lueur

satinée et, entendant des visiteurs, les nobles bêtes tournèrent vers

eux leurs yeux intelligents. Un hennissement éclata soudain; c’était

l’honnête Bayard qui reconnaissait son maître et le saluait à sa façon;

ce vieux serviteur, qu’Isabelle n’avait eu garde de renvoyer, occupait

au bout de la file la place la plus chaude et la plus commode. Sa

mangeoire était pleine d’avoine moulue, pour que ses longues dents

n’eussent pas la peine de la triturer; entre ses jambes dormait son

camarade Miraut, qui se leva et vint lécher la main du Baron. Quant à

Béelzébuth, s’il n’avait pas paru encore, il n’en faut pas accuser son

bon petit cœur de chat, mais les habitudes prudentes de sa race, que

tout ce remue-ménage en un lieu jadis si tranquille effarouchait

singulièrement. Caché dans un grenier, il attendait la nuit pour se

produire et rendre ses devoirs à son maître bien-aimé.

Le Baron, après avoir flatté Bayard de la main, choisit un bel alezan,

qu’on sortit aussitôt de l’écurie; le duc prit un genet d’Espagne à tête

busquée, digne de porter un infant, et l’on mit pour la baronne, sur un

délicieux palefroi blanc dont le pelage semblait argenté, une riche

selle de velours vert.

Bientôt Isabelle parut habillée d’un costume d’amazone le plus galant du

monde, qui faisait valoir les avantages de sa taille faite au tour.

C’était une veste de velours bleu relevée de boutons, de brandebourgs et

de soutaches d’argent, avec des basques tombant sur une longue jupe en

satin gris de perle. Sa coiffure consistait en un chapeau d’homme, de

feutre blanc, ombragé d’une plume bleue frisée, s’allongeant par

derrière jusque sur le col. Pour que la rapidité de la course ne les

dérangeât point, les blonds cheveux de la jeune femme étaient serrés

dans un réseau d’azur à petites perles d’argent d’une coquetterie

charmante.

Ajustée ainsi, Isabelle était adorable et, devant elle, les beautés les

plus altières de la cour eussent été forcées d’amener pavillon. Cet

habit cavalier faisait ressortir, dans la grâce ordinairement si modeste

de la baronne, un côté fier qui sentait son origine illustre. C’était

bien toujours Isabelle, mais c’était aussi la fille d’un prince, la sœur

d’un duc, la femme d’un gentilhomme dont la noblesse datait d’avant les

croisades. Vallombreuse le remarqua et ne put s’empêcher de dire: «Ma

sœur, que vous avez aujourd’hui grande mine! Hippolyte, reine des

Amazones, n’était certes pas plus superbe et plus triomphante!»

Isabelle, à qui Sigognac tint le pied, se mit légèrement en selle; le

duc et le Baron enfourchèrent leurs montures, et la cavalcade déboucha

sur la place du château, où elle rencontra le marquis de Bruyères et

quelques gentilshommes du voisinage, qui venaient complimenter les

nouveaux époux. On voulait rentrer, comme la politesse l’exigeait, mais

les visiteurs prétendirent qu’ils ne seraient pas fâcheux jusqu’à

interrompre une promenade commencée, et firent tourner tête à leurs

chevaux, pour accompagner le jeune couple et le duc de Vallombreuse.

La chevauchée, grossie de cinq ou six personnes en habit de gala, car

les hobereaux s’étaient faits le plus braves qu’ils avaient pu, prenait

un air cérémonieux et magnifique. C’était un vrai cortège de princesse.

On parcourut, en suivant un chemin bien entretenu, des prés verdoyants,

des terres auxquelles la culture avait rendu la fertilité, des métairies

en plein rapport, des bois savamment aménagés. Tout cela appartenait à

Sigognac. La lande, avec les bruyères violettes, semblait s’être reculée

du château.

Comme on passait dans un bois de sapins, sur la limite de la baronnie,

des abois de chiens se firent entendre, et bientôt parut Yolande de

Foix, suivie de son oncle le commandeur et d’un ou deux galants. Le

chemin était étroit et les deux troupes se frôlèrent en sens inverse,

bien que chacune tâchât de faire place à l’autre. Yolande, dont le

cheval piaffait et se cabrait, effleura de sa jupe la jupe d’Isabelle.

Le dépit empourprait ses joues, et sa colère cherchait quelque insulte,

mais Isabelle avait une âme au-dessus des vanités féminines; l’idée de

se venger du regard dédaigneux qu’Yolande avait autrefois laissé tomber

sur elle avec ce mot: «bohémienne,» presque à cette même place, ne lui

vint seulement pas à l’esprit; elle pensa que ce triomphe d’une rivale

pouvait blesser, sinon le cœur, du moins l’orgueil d’Yolande, et d’un

air digne, modeste et gracieux, elle salua mademoiselle de Foix, qui fut

bien forcée, ce dont elle manqua enrager, de répondre par une légère

inclination de tête. Le baron de Sigognac lui fit, d’un air détaché et

tranquille, un salut parfaitement respectueux, et Yolande ne surprit pas

dans les yeux de son ex-adorateur une étincelle de l’ancienne flamme.

Elle cravacha son cheval et partit au galop entraînant sa petite troupe.

«Par les Vénus et les Cupidons, dit gaiement Vallombreuse au marquis de

Bruyères près duquel il chevauchait, voici une belle fille, mais elle a

l’air diablement revêche et farouche! Quels regards elle lançait à ma

sœur! C’était autant de coups de stylet.

--Quand on a été la reine d’un pays, répondit le marquis, on n’est pas

bien aise d’être détrônée, et la victoire reste décidément à madame la

baronne de Sigognac.»

La cavalcade rentra au château. Un somptueux repas, servi dans la salle

où jadis le pauvre Baron avait fait souper les comédiens avec leurs

propres provisions, n’ayant rien en son garde-manger, attendait les

hôtes, qui furent charmés de sa belle ordonnance. Une riche argenterie

aux armes de Sigognac étincelait sur une nappe damassée, dont la trame

montrait, parmi ses ornements, des cigognes héraldiques. Les quelques

pièces de l’ancien service qui n’étaient pas tout à fait hors d’usage

avaient été religieusement conservées et mêlées aux pièces récentes,

pour que ce luxe n’eût pas l’air trop récent, et que l’ancien Sigognac

contribuât un peu aux splendeurs du nouveau. On se mit à table. La place

d’Isabelle était la même qu’elle occupait dans cette fameuse nuit qui

avait changé le destin du Baron; elle y pensait, Sigognac aussi, car les

époux échangèrent un sourire d’amants, attendri de souvenir et lumineux

d’espérance. Près de la crédence sur laquelle l’écuyer tranchant

découpait les viandes, se tenait debout un homme de taille athlétique, à

large face pâle, entourée d’une épaisse barbe brune, vêtu de velours

noir et portant au cou une chaîne d’argent, qui, de temps à autre,

donnait des ordres aux laquais d’un air majestueux. Près d’un buffet

chargé de bouteilles, les unes pansues, les autres effilées,

quelques-unes nattées de sparterie, selon les provenances, se

trémoussait avec beaucoup d’activité, malgré son tremblement sénile, une

figure falotte, au nez rabelaisien tout fleuronné de bubelettes, aux

joues fardées de purée septembrale, aux petits yeux vairons pleins de

malice et surmontés d’un sourcil circonflexe. Sigognac, regardant par

hasard de ce côté, reconnut dans le premier le tragique Hérode, dans le

second le grotesque Blazius. Isabelle, voyant qu’il s’était aperçu de

leur présence, lui dit à l’oreille que, pour mettre désormais ces braves

gens à l’abri des misères de la vie théâtrale, elle avait fait l’un

intendant et l’autre sommelier de Sigognac, conditions fort douces et

n’exigeant pas grand travail; de quoi le Baron tomba d’accord et

approuva sa femme.

Le repas allait son train, et les flacons, activement remplacés par

Blazius, se succédaient sans interruption, lorsque Sigognac sentit une

tête s’appuyer sur un de ses genoux, et sur l’autre des griffes acérées

jouer un air de guitare bien connu. C’étaient Miraut et Béelzébuth qui,

profitant d’une porte entr’ouverte, s’étaient glissés dans la salle, et,

malgré la peur que leur inspirait cette splendide et nombreuse

compagnie, venaient réclamer de leur maître leur part du festin.

Sigognac opulent n’avait garde de repousser ces humbles amis de sa

misère; il flatta Miraut de la main, gratta le crâne essorillé de

Béelzébuth, et leur fit à tous deux une abondante distribution de bons

morceaux. Les miettes consistaient cette fois en lardons de pâté, en

reliefs de perdrix, en filets de poisson et autres mets succulents.

Béelzébuth ne se sentait pas d’aise et, de sa patte griffue, il

réclamait toujours quelque nouveau rogaton, sans lasser l’inaltérable

patience de Sigognac, que cette voracité amusait. Enfin, gonflé comme

une outre, marchant à pas écarquillés, pouvant, à peine filer son rouet,

le vieux chat noir se retira dans la chambre tapissée en verdure de

Flandre, et se roula en boule à sa place accoutumée, pour digérer cette

copieuse réfection.

Vallombreuse tenait tête au marquis de Bruyères, et les hobereaux ne se

lassaient pas de porter la santé des époux avec des rouges bords, à quoi

Sigognac, sobre de nature et d’habitude, répondait en trempant le bout

de ses lèvres dans son verre toujours plein, car il ne le vidait jamais.

Enfin les hobereaux, la tête pleine de fumées, se levèrent de table

chancelants, et gagnèrent, un peu aidés des laquais, les appartements

qu’on avait préparés pour eux.

Isabelle, sous prétexte de fatigue, s’était retirée au dessert.

Chiquita, promue à la dignité de femme de chambre, l’avait défaite et

accommodée de nuit, avec cette activité silencieuse qui caractérisait

son service. C’était maintenant une belle fille que Chiquita. Son teint,

que ne tannaient plus les intempéries des saisons, s’était éclairci,

tout en gardant cette pâleur vivace et passionnée que les peintres

admirent fort. Ses cheveux, qui avaient fait connaissance avec le

peigne, étaient proprement retenus par un ruban rouge dont les bouts

flottaient sur sa nuque brune; à son col, on voyait toujours le fil de

perles donné par Isabelle, et qui, pour la bizarre jeune fille, était le

signe visible de son servage volontaire, une sorte d’emprise que la mort

seule pouvait rompre. Sa robe était noire et portait le deuil d’un amour

unique. Sa maîtresse ne l’avait pas contrariée en cette fantaisie.

Chiquita, n’ayant plus rien à faire dans la chambre, se retira après

avoir baisé la main d’Isabelle, comme elle n’y manquait jamais chaque

soir.

Lorsque Sigognac rentra dans cette chambre où il avait passé tant de

nuits solitaires et tristes, écoutant les minutes longues comme des

heures, tomber goutte à goutte, et le vent gémir lamentablement derrière

la vieille tapisserie, il aperçut, à la lueur d’une lanterne de Chine

suspendue au plafond, entre les rideaux de brocatelle verte et blanche,

la jolie tête d’Isabelle qui se penchait vers lui avec un chaste et

délicieux sourire. C’était la réalisation complète de son rêve, alors

que, n’ayant plus d’espoir et se croyant à jamais séparé d’Isabelle, il

regardait le lit vide avec une mélancolie profonde. Décidément, le

destin faisait bien les choses!

Vers le matin, Béelzébuth, en proie à une agitation étrange, quitta le

fauteuil où il avait passé la nuit, et grimpa péniblement sur le lit.

Arrivé là, il heurta de son nez la main de son maître endormi encore, et

il essaya un ron-ron qui ressemblait à un râle. Sigognac s’éveilla et

vit Béelzébuth le regardant comme s’il implorait un secours humain, et

dilatant outre mesure ses grands yeux verts vitrés déjà et à demi

éteints. Son poil avait perdu son brillant lustré et se collait comme

mouillé par les sueurs de l’agonie; il tremblait et faisait pour se

tenir sur ses pattes des efforts extrêmes. Toute son attitude annonçait

la vision d’une chose terrible. Enfin il tomba sur le flanc, fut agité

de quelques mouvements convulsifs, poussa un sanglot semblable au cri

d’un égorgé, et se raidit comme si des mains invisibles lui distendaient

les membres. Il était mort. Ce hurlement funèbre interrompit le sommeil

de la jeune femme.

«Pauvre Béelzébuth, dit-elle en voyant le cadavre du chat, il a supporté

la misère de Sigognac, il n’en connaîtra pas la prospérité!»

Béelzébuth, il faut l’avouer, mourait victime de son intempérance. Une

indigestion l’avait étouffé. Son estomac famélique n’était pas habitué à

de telles frairies. Cette mort toucha Sigognac plus qu’on ne saurait

dire. Il ne pensait point que les animaux fussent de pures machines, et

il accordait aux bêtes une âme de nature inférieure à l’âme des hommes,

mais capable cependant d’intelligence et de sentiment. Cette opinion,

d’ailleurs, est celle de tous ceux qui, ayant vécu longtemps dans la

solitude en compagnie de quelque chien, chat, ou tout autre animal, ont

eu le loisir de l’observer et d’établir avec lui des rapports suivis.

Aussi, l’œil humide et le cœur pénétré de tristesse, enveloppa-t-il

soigneusement le pauvre Béelzébuth dans un lambeau d’étoffe, pour

l’enterrer le soir, action qui eût peut-être paru ridicule et sacrilège

au vulgaire.

Quand la nuit fut tombée, Sigognac prit une bêche, une lanterne, et le

corps de Béelzébuth, roide dans son linceul de soie. Il descendit au

jardin, et commença à creuser la terre au pied de l’églantier, à la

lueur de la lanterne dont les rayons éveillaient les insectes, et

attiraient les phalènes qui venaient en battre la corne de leurs ailes

poussiéreuses. Le temps était noir. A peine un coin de la lune se

devinait-il à travers les crevasses d’un nuage couleur d’encre, et la

scène avait plus de solennité que n’en méritaient les funérailles d’un

chat. Sigognac bêchait toujours, car il voulait enfouir Béelzébuth assez

profondément pour que les bêtes de proie ne vinssent pas le déterrer.

Tout à coup le fer de sa bêche fit feu comme s’il eut rencontré un

silex. Le Baron pensa que c’était une pierre, et redoubla ses coups;

mais les coups sonnaient bizarrement et n’avançaient pas le travail.

Alors Sigognac approcha la lanterne pour reconnaître l’obstacle, et vit,

non sans surprise, le couvercle d’une espèce de coffre en chêne, tout

bardé d’épaisses lames de fer rouillé mais très-solides encore; il

dégagea la boîte en creusant la terre alentour, et, se servant de sa

bêche comme d’un levier, il parvint à hisser, malgré son poids

considérable, le coffret mystérieux jusqu’au bord du trou, et le fit

glisser sur la terre ferme. Puis il mit Béelzébuth dans le vide laissé

par la boîte, et combla la fosse.

Cette besogne terminée, il essaya d’emporter sa trouvaille au château,

mais la charge était trop forte pour un seul homme, même vigoureux, et

Sigognac alla chercher le fidèle Pierre, pour qu’il lui vînt en aide. Le

valet et le maître prirent chacun une poignée du coffre et l’emportèrent

au château, pliant sous le faix.

Avec une hache, Pierre rompit la serrure, et le couvercle en sautant

découvrit une masse considérable de pièces d’or: onces, quadruples,

sequins, génovines, portugaises, ducats, cruzades, angelots et autres

monnaies de différents titres et pays, mais dont aucune n’était moderne.

D’anciens bijoux enrichis de pierres précieuses étaient mêlés à ces

pièces d’or. Au fond du coffre vidé, Sigognac trouva un parchemin scellé

aux armes de Sigognac, mais l’humidité en avait effacé l’écriture. Le

seing était seul encore un peu visible, et, lettre à lettre, le Baron

déchiffra ces mots: «Raymond de Sigognac.» Ce nom était celui d’un de

ses ancêtres, parti pour une guerre d’où il n’était jamais revenu,

laissant le mystère de sa mort ou de sa disparition inexpliqué. Il

n’avait qu’un fils en bas âge et, au moment de s’embarquer dans une

expédition dangereuse, il avait enfoui son trésor, n’en confiant le

secret qu’à un homme sûr, surpris sans doute par la mort avant de

pouvoir révéler la cachette à l’héritier légitime. A dater de ce Raymond

commençait la décadence de la maison de Sigognac, autrefois riche et

puissante. Tel fut, du moins, le roman très-probable qu’imagina le Baron

d’après ces faibles indices; mais ce qui n’était pas douteux, c’est que

ce trésor lui appartînt. Il fit venir Isabelle et lui montra tout cet or

étalé.

«Décidément, dit le Baron, Béelzébuth était le bon génie des Sigognac.

En mourant, il me fait riche, et s’en va quand arrive l’ange. Il n’avait

plus rien à faire, puisque vous m’apportez le bonheur.»

FIN.

TABLE DES CHAPITRES

Pages

I. Le château de la misère 1

II. Le chariot de Thespis 21

III. L’auberge du _Soleil Bleu_ 53

IV. Brigands pour les oiseaux 69

V. Chez Monsieur le Marquis 85

VI. Effet de neige 132

VII. Où le roman justifie son titre 155

VIII. Les choses se compliquent 181

IX. Coups d’épée, coups de bâton et autres aventures 214

X. Une tête dans une lucarne 247

XI. Le Pont-Neuf 276

XII. Le _Radis couronné_ 309

XIII. Double attaque 325

XIV. Délicatesses de Lampourde 342

XV. Malartic à l’œuvre 353

XVI. Vallombreuse 374

XVII. La bague d’améthyste 403

XVIII. En famille 434

XIX. Orties et toiles d’araignée 452

XX. Déclaration d’amour de Chiquita 465

XXI. Hymen, ô hyménée! 475

XXII. Le château du bonheur 485

TABLE

ET CLASSEMENT DES GRAVURES.

Nᵒˢ Pages

1 Le Château de la misère 1

2 Ce maigre régal terminé, le Baron parut tomber dans des

réflexions douloureuses 16

3 Ce renfort inattendu, et surtout l’expérience de Pierre,

eurent bientôt fait franchir le mauvais pas au lourd chariot 22

4 Le Scapin, le Matamore et le Tyran 30

5 La nuit se passa sans autre incident qu’une frayeur de

l’Isabelle causée par Béelzébuth 35

6 Quant à Sigognac, il ne put fermer l’œil 36

7 Je ne croyais pas mon parterre si fleuri que cela 43

8 La soirée fut triste à Sigognac 52

9 Chiquita 59

10 Oui, répondit le brigand, tu es brave et fidèle 72

11 La bourse ou la vie! 79

12 C’était le parc qui s’étendait au loin, vaste,

ombreux, seigneurial 89

13 La Soubrette s’élança au bord du char 91

14 Le Pédant 99

15 Ce type favori avait le don de faire rire les plus moroses 113

16 Il le lâcha subitement et le laissa tomber sur le ventre 121

17 Isabelle et Sigognac montèrent l’escalier, et, charmés

par la beauté de la nuit 124

18 ... et l’on quitta cet hospitalier château de Bruyères 131

19 Le Matamore avait pris l’avance 137

20 C’était bien, en effet, le pauvre Matamore 146

21 Les funérailles de Matamore 153

22 Le pauvre vieux cheval n’avançait qu’avec une peine extrême 163

23 Ils coupèrent à travers champs 166

24 Les loups ne se mangent pas entre eux, mon petit 173

25 Maître Bilot 183

26 Désormais la rue était libre, et la victoire demeurait

aux comédiens 216

27 Le baron de Sigognac et le marquis de Bruyères 225

28 La voici mot pour mot, dit le page 238

29 Le duel 244

30 Une jeune femme prit place dans la loge 262

31 Dame Léonarde 271

32 ... et se laissa tomber sur le plancher 273

33 L’hôtellerie de la rue Dauphine 278

34 Les femmes se retirèrent, laissant le trio d’ivrognes émérites 283

35 Sigognac se tenait debout sur le seuil 287

36 Eh! tenez, voici le Périgourdin du Maillet, dit le poëte crotté 294

37 Je vais le guérir à l’instant! 296

38 Vous appelez ce maraud un homme! dit Hérode 297

39 S’il s’agit de tuer, je suis votre homme 306

40 Tous deux s’en allèrent dans un tripot où se jouaient le

lansquenet et la bassette 307

Le capitaine Fracasse · 第 46 / 47 段