2. VERS. D'une crasse ignorance. _Dans les siecles d'ignorance les
Moines étoient des savants, par la raison que dans le Royaume des
aveugles, les borgnes sont Rois. Une infinité de gens peu instruits
partent de là pour dire qu'on a beaucoup d'obligation aux Moines. Sans
déguiser leurs travaux, de quoi leur est-on redevable? de quelques
Commentaires, où selon la pensée d'un Auteur moderne, le sens commun
garde l'incognito. C'est aux Libraires ruinés que j'appelle de cette
obligation. Ils ont défriché des terreins incultes? qui est-ce qui en a
le profit?_
5. Immortels Cénobites. _Les Naturalistes prétendent qu'il y a des
animaux qui multiplient sans le concours d'un sexe différent. Ne
seroit-ce point des Moines dont ils ont prétendu parler?_
10. Me traiter d'Hérétique. _Tout Écrivain qui parle contre les Moines
est traité par ces Messieurs d'homme sans Religion: il a été un tems où
l'on eût couru moins de risque à parler contre Dieu qu'à parler contre
eux. Aujourd'hui chacun sait à quoi s'en tenir sur leur compte. L'abus
qu'ils font de leurs richesses immenses, la façon cavaliere dont ils
traitent la Religion, l'intérêt sordide qui les anime sont autant de
voix qui reclament leur destruction._
33. Pour s'en convaincre. _Les Légendes des Saints sont vraies ou
fausses. Si elles sont fausses, on a tort de les donner pour vraies. Si
elles sont vraies, comment nos Moines osent-ils se dire leurs
Disciples?_
46. Les superbes Palais. _L'on conserve précieusement & ridiculement à
Clervaux la Grotte de saint Bernard, que l'on montre aux Étrangers.
Cette Grotte rime, on ne peut mieux, avec le Palais de l'Abbé & des
Moines._
54. Que les Marquis tondus. _Le fils d'un Valet de charrue est d'une
jolie figure; auprès des Moines comme auprès de tous les hommes la
beauté a été, est & sera toujours une lettre de recommandation. On
s'intéresse à cet enfant, autant quelquefois pour sa mere que pour lui,
on lui fait servir des Messes, apprendre le Latin, à quinze ans il fait
son Noviciat, à seize ses Voeux; pour peu qu'il ait d'intelligence on le
met dans les charges dès qu'il est Prêtre; & vous entendez dire à ce
Valet métamorphosé en Moine, mes gardes ont chassé pour traiter mes
Officiers. En général les Moines les plus impudents sont ceux qui
sortent de la plus basse extraction._
67. Chaste à peu près. _L'humilité est une vertu beaucoup plus facile à
pratiquer que la chasteté. L'une est conforme à la droite raison,
l'autre est contraire aux loix de la nature. Pour être humble, il ne
faut que prêter une oreille attentive à la raison, qui nous dit que les
avantages de l'esprit, du corps, de la fortune, ne sont point notre
ouvrage. Que nous pouvions naître dans la pauvreté comme dans
l'opulence, contrefait comme bien fait, sans esprit comme avec de
l'esprit. Mais pour être chaste, il faut sans cesse aller contre un
torrent qui nous entraîne. Mille objets séduisants, nous disent que nous
sommes faits pour eux, & qu'ils sont faits pour nous. Aussi n'ai-je
jamais pu voir sans frémir des jeunes nés enfants de seize ans prononcer
le voeu redoutable? Supposons qu'un enfant en maillot eût la faculté de
parler, il n'a point de dents, la bouillie lui paroît sa véritable
nourriture, il fera si on le veut dans le tems le voeu de ne manger ni
pain, ni viande, ni fruits. Les dents viennent avec l'âge; les dents
venues, son premier raisonnement sera de dire: Le Créateur a fait les
fruits pour l'usage de l'homme, il m'a donné des dents pour les manger,
est-ce l'offenser que d'user de ses bienfaits? Qu'on ne fasse des voeux
qu'à l'âge de vingt-cinq ans, on les fera avec connoissance de cause, il
y aura beaucoup moins de Prévaricateurs, & beaucoup plus de bons
Moines._
87. Et l'aiguille aimantée. _Le beau sexe est l'aimant de la nature
humaine._
103. Ni peindre en quel état. _Je n'ai point voulu nommer le Corps
auquel cette histoire appartient en propre, pour deux raison: La
premiere, parce que j'ai lu dans la Civilité qu'il n'étoit point poli de
montrer les gens au doigt: or nommer quelqu'un ou le montrer au doigt,
c'est bonnet blanc, blanc bonnet: la seconde, c'est qu'il peut se
trouver d'autres Corps qui pourroient revendiquer la même histoire,
comme en étant les vrais propriétaires. Il ne convient pas de faire tort
à personne._
112. Font honorablement. _On peut regarder tous les Ordres rentés comme
les troupes réglées du Pape. Ils ont une bonne paye, & servent très-mal.
Pour tous les Mandians, ce sont les troupes légeres qui vivent de
contributions. Au scandale près, ce sont de bonnes gens._
121. Cette oeuvre qui chez eux. _Les Moines se font un mérite de la
mendicité: ils s'imaginent que demander la caristade au nom de Dieu, est
un acte qui honore infiniment la Divinité. Saint Paul, les Apôtres, les
premiers Solitaires vivoient du travail de leurs mains, & gagnoient
encore de quoi soulager les pauvres; les tems sont changés, cette mode
est passée, & leur unique travail aujourd'hui est de dire des Messes
pour de l'argent. Dans certaines Églises ils ont des Autels privilégiés,
où la Messe se paye plus cherement, parce que sans doute le saint
Sacrifice a sur ces Autels plus de vertus que sur d'autres._
141. Il n'est point dans le Ciel. _Tout le monde sait jusqu'où va l'abus
des Reliques, & combien il y en a d'apocryphes. Tous les Moines en ont
des magasins, qu'ils exposent de tems à autre à la vénération des
Fideles, avec un Écriteau à la porte qui annonce l'Indulgence pléniere.
Le peuple qu'ils entretiennent dans l'ignorance, trouve bien plus aisé
de se confesser sans se corriger, que de travailler sérieusement à la
réforme de ses moeurs; & il a tant de foi aux Saints, qu'on voit
journellement dans nos Églises ce même peuple rire & causer en présence
du Saint Sacrement exposé, & faire très-dévotement sa priere vis-à-vis
une chasse dans laquelle est renfermée une Relique._
151. Et les Moines ont fait. _L'on ne doit attribuer qu'aux Moines
l'esprit d'irreligion qui regne actuellement en France. Il y en a si peu
de bons & tant de mauvais, ils font l'Office d'un air si dissipé & si
scandaleux, ils menent une vie si licentieuse, qu'ils donnent à penser
qu'ils ne croyent pas un mot de ce qu'ils nous prêchent. Ce sont des
Acteurs qui jouent leur rôle, & pourvu qu'ils emportent l'argent du
Spectateur, le reste leur importe peu._
159. Si donc tout alloit bien. _Le Christianisme n'a jamais été à un
plus haut degré de sainteté & de perfection que dans la primitive
Église. Y avoit-il des Moines dans ce tems-là? Non. L'époque de leur
naissance est celle des troubles, des schismes, du fanatisme; & le sang
humain ne leur a jamais rien coûté dès qu'ils se sont crus intéressés à
le rependre, pas même celui des Rois._
199. Un Cénobite oisif. _Un quelqu'un a dit qu'il falloit se méfier
d'une femme par devant, d'une mule par derriere, & d'un Moine de tous
les côtés._
207. Qui par l'heureux talent. _Nos bons Gaulois craignoient la
grillade, & trouvoient qu'il étoit doux de se sauver pour de l'argent.
Les Moines leur faisoient accroire qu'ils posséderoient dans le Ciel le
centuple du terrein qu'ils leur céderoient ici-bas. C'étoit apparemment
fondé sur le droit d'échange, ces bonnes gens leur faisoient des dons
considérables afin d'être en Paradis de grands Propriétaires; comme
personne ne revenoit de l'autre monde se plaindre d'avoir été attrapé, &
que d'ailleurs tout Donataire & Bienfaiteur étoit presque mis au rang
des Saints, c'étoit à qui donneroit le plus._
220. Six Moines bien nourris. _Dans toutes Communauté fondée, chaque
Moine jouit au moins de deux mille livres: est-ce là l'intention du
Fondateur? & les richesses immenses qu'ils possédent ne seroient-elles
pas bien mieux placées dans le sein des malheureux?_
224. Observe à leur acquit. _C'est la pensée d'un Curé, qui disoit un
jour à un Moine: Mon Pere, à nous deux nous ferions un bon Religieux;
vous avez fait voeu de pauvreté, & je l'observe._
_N'est-il pas ridicule que les Moines engloutissent tous les revenus des
Cures, & cherchent encore mille chicane à un Curé? Dans tous les
Parlemens où les Curés ont des procès contre les gros Décimateurs, les
Curés sont presque toujours sur la défiance contre ces animaux
insatiables, qui ne disent jamais: nous en avons assez. Ne seroit-il pas
plus conforme à la raison & à la Religion qu'un Curé, qui a toute la
peine & toutes les charges, jouît en entier du revenu de sa Cure, & que
par la loi du Talion on mît tous les Moines à Portion congrue? Si, selon
eux, cent écus suffisent à un Curé, pareille somme ne suffira-t-elle pas
à des gens qui ont fait voeu de pauvreté? Le Curé ne sera-t-il pas plus
en état de soulager ses pauvres, & de vivre suivant la décence de son
état? L'on donne à un Évêque une Abbaye, parce qu'il faut, dit-on, qu'il
tienne son rang; à la bonne heure, j'y consens de tout mon coeur; mais
par la même raison le Curé doit le tenir également, & le mépris que les
Paysans ont pour leur Curé ne vient d'ordinaire que de la dépendance
nécessaire où ceux-ci sont du Paysan. Le Docteur Worner, dans son
Appendix à l'Histoire Ecclésiastique, est surpris que sur dix mille
Chapelles ou Églises qui peuvent être en Angleterre, il y en ait six
mille qui ont tout au plus 40 livres sterling de revenu. Il seroit donc
bien plus étonné si on lui démontrait qu'en France il y a plus de quinze
mille Cures dont le revenu va tout au plus à 16 livres sterling, sur
lesquelles 16 livres un Curé est obligé de payer ses Décimes, un
Domestique, de faire les réparations de son Presbitere, & de donner
l'aumône à ses Paroissiens._