Le Pigeon et la Colombe

Il était une fois un roi et une reine qui s'aimaient si chèrement, que

cette union servait d'exemple dans toutes les familles; et l'on aurait

été bien surpris de voir un ménage en discorde dans leur royaume. Il se

nommait le royaume des Déserts.

La reine avait eu plusieurs enfants; il ne lui restait qu'une fille,

dont la beauté était si grande, que si quelque chose pouvait la consoler

de la perte des autres, c'était les charmes que l'on remarquait dans

celle-ci. Le roi et la reine l'élevaient comme leur unique espérance;

mais le bonheur de la famille royale dura peu. Le roi étant à la chasse

sur un cheval ombrageux, il entendit tirer quelques coups; le bruit et

le feu l'effrayèrent, il prit le mors aux dents, il partit comme un

éclair; il voulut l'arrêter au bord d'un précipice; il se cabra, et

s'étant renversé sur lui, la chute fut si rude qu'il le tua avant qu'on

fût en état de le secourir.

Des nouvelles si funestes réduisirent la reine à l'extrémité: elle ne

put modérer sa douleur; elle sentit bien qu'elle était trop violente

pour y résister, et elle ne songea plus qu'à mettre ordre aux affaires

de sa fille, afin de mourir avec quelque sorte de repos. Elle avait une

amie qui s'appelait la fée Souveraine, parce qu'elle avait une grande

autorité dans tous les empires, et qu'elle était fort habile. Elle lui

écrivit, d'une main mourante, qu'elle souhaitait de rendre les derniers

soupirs entre ses bras; qu'elle se hâtât de venir, si elle voulait la

trouver en vie, et qu'elle avait des choses de conséquence à lui dire.

Quoique la fée ne manquât pas d'affaires, elle les quitta toutes, et

montant sur son chameau de feu, qui allait plus vite que le soleil, elle

arriva chez la reine, qui l'attendait impatiemment; elle lui parla de

plusieurs choses qui regardaient la régence du royaume, la priant de

l'accepter et de prendre soin de la petite princesse Constancia.

«Si quelque chose, ajouta-t-elle, peut soulager l'inquiétude que j'ai de

la laisser orpheline dans un âge si tendre, c'est l'espérance que vous

me donnerez en sa personne des marques de l'amitié que vous avez

toujours eue pour moi; qu'elle trouvera en vous une mère qui peut la

rendre bien plus heureuse et plus parfaite que je n'aurais fait, et que

vous lui choisirez un époux assez aimable pour qu'elle n'aime jamais que

lui.

--Tu souhaites tout ce qu'il faut souhaiter, grande reine, lui dit la

fée, je n'oublierai rien pour ta fille; mais j'ai tiré son horoscope, il

semble que le destin est irrité contre la nature, d'avoir épuisé tous

ses trésors en la formant; il a résolu de la faire souffrir, et ta

royale majesté doit savoir qu'il prononce quelquefois des arrêts sur un

ton si absolu, qu'il est impossible de s'y soustraire.

--Tout au moins, reprit la reine, adoucissez ses disgrâces, et n'oubliez

rien pour les prévenir: il arrive souvent que l'on évite de grands

malheurs, lorsqu'on y fait une sérieuse attention.»

La fée Souveraine lui promit tout ce qu'elle souhaitait, et la reine

ayant embrassé cent et cent fois sa chère Constancia, mourut avec assez

de tranquillité.

La fée lisait dans les astres avec la même facilité qu'on lit à présent

les contes nouveaux qui s'impriment tous les jours. Elle vit que la

princesse était menacée de la fatale passion d'un géant, dont les États

n'étaient pas fort éloignés du royaume des Déserts; elle connaissait

bien qu'il fallait sur toutes choses l'éviter, et elle n'en trouva pas

de meilleur moyen que d'aller cacher sa chère élève à un des bouts de la

terre, si éloigné de celui où le géant régnait, qu'il n'y avait aucune

apparence qu'il vînt y troubler leur repos.

Dès que la fée Souveraine eut choisi des ministres capables de gouverner

l'État qu'elle voulait leur confier, et qu'elle eut établi des lois si

judicieuses, que tous les sages de la Grèce n'auraient pu rien faire

d'approchant, elle entra une nuit dans la chambre de Constancia; et sans

la réveiller, elle l'emporta sur son chameau de feu, puis partit pour

aller dans un pays fertile, où l'on vivait sans ambition et sans peine;

c'était une vraie vallée de Tempé: l'on n'y trouvait que des bergers et

des bergères, qui demeuraient dans des cabanes dont chacun était

l'architecte.

Elle n'ignorait pas que si la princesse passait seize ans sans voir le

géant, elle n'aurait plus qu'à retourner en triomphe dans son royaume;

mais que s'il la voyait plus tôt, elle serait exposée à de grandes

peines. Elle était très soigneuse de la cacher aux yeux de tout le

monde, et pour qu'elle parût moins belle, elle l'avait habillée en

bergère, avec de grosses cornettes toujours abattues sur son visage;

mais telle que le soleil, qui, enveloppé d'une nuée, la perce par de

longs traits de lumière, cette charmante princesse ne pouvait être si

bien couverte, que l'on n'aperçût quelques-unes de ses beautés; et

malgré tous les foins de la fée, on ne parlait plus de Constancia que

comme d'un chef-d'oeuvre des cieux qui ravissait tous les coeurs.

Sa beauté n'était pas la seule chose qui la rendait merveilleuse:

Souveraine l'avait douée d'une voix si admirable, et de toucher si bien

tous les instruments dont elle voulait jouer, que sans jamais avoir

appris la musique, elle aurait pu donner des leçons aux muses, et même

au céleste Apollon.

Ainsi elle ne s'ennuyait point, la fée lui avait expliqué les raisons

qu'elle avait de l'élever dans une condition si obscure. Comme elle

était toute pleine d'esprit, elle y entrait avec tant de jugement, que

Souveraine s'étonnait qu'à un âge si peu avancé, l'on pût trouver tant

de docilité et d'esprit. Il y avait plusieurs mois qu'elle n'était allée

au royaume des Déserts, parce qu'elle ne la quittait qu'avec peine; mais

sa présence y était nécessaire, l'on n'agissait que par ses ordres, et

les ministres ne faisaient pas également bien leur devoir. Elle partit,

lui recommandant fort de s'enfermer jusqu'à son retour.

Cette belle princesse avait un petit mouton qu'elle aimait chèrement,

elle se plaisait à lui faire des guirlandes de fleurs; d'autres fois,

elle le couvrait de noeuds de rubans. Elle l'avait nommé Ruson. Il était

plus habile que tous ses camarades, il entendait la voix et les ordres

de sa maîtresse, il y obéissait ponctuellement: «Ruson, lui disait-elle,

allez quérir ma quenouille»; il courait dans sa chambre, et la lui

apportait en faisant mille bonds. Il sautait autour d'elle, il ne

mangeait plus que les herbes qu'elle avait cueillies, et il serait

plutôt mort de soif que de boire ailleurs que dans le creux de sa main.

Il savait fermer la porte, battre la mesure quand elle chantait, et

bêler en cadence. Ruson était aimable, Ruson était aimé; Constancia lui

parlait sans cesse et lui faisait mille caresses.

Cependant une jolie brebis du voisinage plaisait pour le moins autant à

Ruson que sa princesse. Tout mouton est mouton, et la plus chétive

brebis était plus belle aux yeux de Ruson que la mère des amours.

Constancia lui reprochait souvent ses coquetteries: «Petit libertin,

disait-elle, ne saurais-tu rester auprès de moi? Tu m'es si cher, je

néglige tout mon troupeau pour toi, et tu ne veux pas laisser cette

galeuse pour me plaire.» Elle l'attachait avec une chaîne de fleurs;

alors il semblait se dépiter, et tirait tant et tant qu'il la rompait:

«Ah! lui disait Constancia en colère, la fée m'a dit bien des fois que

les hommes sont volontaires comme toi, qu'ils fuient le plus léger

assujettissement, et que ce sont les animaux du monde les plus mutins.

Puisque tu veux leur ressembler, méchant Ruson, va chercher ta belle

bête de brebis, si le loup te mange, tu seras bien mangé; je ne pourrai

peut-être pas te secourir.»

Le mouton amoureux ne profita point des avis de Constancia. Étant tout

le jour avec sa chère brebis, proche de la maisonnette où la princesse

travaillait toute seule, elle l'entendit bêler si haut et si

pitoyablement, qu'elle ne douta point de sa funeste aventure. Elle se

lève bien émue, sort, et voit un loup qui emportait le pauvre Ruson:

elle ne songea plus à tout ce que la fée lui avait dit en partant; elle

courut après le ravisseur de son mouton, criant: «Au loup! Au loup!»

Elle le suivait, lui jetant des pierres avec sa houlette sans qu'il

quittât sa proie; mais, hélas! en passant proche d'un bois, il en sortit

bien un autre loup: c'était un horrible géant. À la vue de cet

épouvantable colosse, la princesse transie de peur leva les vers le ciel

pour lui demander du secours, et pria la terre de l'engloutir. Elle ne

fut écoutée ni du ciel ni de la terre; elle méritait d'être punie de

n'avoir pas cru la fée Souveraine.

Le géant ouvrit les bras pour l'empêcher de passer outre; mais quelque

terrible et furieux qu'il fût, il ressentit les effets de sa beauté.

«Quel rang tiens-tu parmi les déesses? lui dit-il d'une voix qui faisait

plus de bruit que le tonnerre, car ne pense pas que je m'y méprenne, tu

n'es point une mortelle; apprends-moi seulement ton nom, et si tu es

fille ou femme de Jupiter? qui sont tes frères? quelles sont tes soeurs?

Il y a longtemps que je cherche une déesse pour l'épouser, te voilà

heureusement trouvée.»

La princesse sentait que la peur avait lié sa langue, et que les paroles

mouraient dans sa bouche.

Comme il vit qu'elle ne répondait pas à ses galantes questions:

Contes, Tome II · 第 8 / 12 题