Paul résolut de parler à Albert dès le lendemain. Il profiterait de
l’occasion pour vider son cœur de l’affreuse confidence. Il lui
montrerait enfin son propre malheur pour lui faire mieux comprendre le
bonheur d’épouser une Annette, une Pauline.
Mais Pauline devança Paul.
Ce qui la décida à parler, c’est qu’elle avait réfléchi aux perpétuelles
absences de son frère, aux distractions, aux impatiences, parfois
brutales, qu’il avait depuis quelque temps avec les domestiques... Elle
le sentait en péril.
--Albert, lui dit-elle, dans l’après-midi de ce jour, et juste au moment
où il allait sortir,--Albert, j’ai à te parler.
--Tout le monde a donc à me parler aujourd’hui! C’est une
conspiration!... Que veux-tu, ma bonne Pauline?
Comme elle le regardait tristement, la triste jeune fille!
Tout en prononçant «ma bonne Pauline», il avait eu, lui, autrefois si
doux, si affectueux avec sa sœur,--un ton d’impatience comme s’il eût
avoué: «Tu m’ennuies! Dépêche-toi!»
Il regarda sa montre. Il était l’heure de se rendre chez Paul,--s’il
voulait en avoir fini avec lui assez tôt pour trouver Marie à l’heure
fixée... Oui, on l’eût étonné si on lui eût dit qu’il ne pourrait plus
sans désespoir se passer de l’entrevue quotidienne. Mais c’était ainsi.
Il était attiré inéluctablement, et, forcé d’obéir, il se croyait libre.
--Mon cher Albert, commença Pauline, tu m’as confié le grand chagrin de
ta vie, comme je t’ai dit le mien...
De quoi lui parlait-elle? Il l’écoutait avec une demi-attention. «Le
grand chagrin de ta vie?» Ces paroles éveillaient en lui à peine l’idée
vague d’une confidence qu’il avait faite, il y avait longtemps...
Longtemps, c’était quelques mois tout au plus... Mais il ne sentait plus
de même. Il ne se trouvait plus, comme alors, séparé d’_elle_, de Marie.
Il avait maintenant sa grande part du charme qu’elle répandait autour
d’elle; il en jouissait tous les jours. De quel grand chagrin lui
parlait-on? La veille encore il lui avait lu à haute voix les vers de
Musset:
. . . . . . . . . . Je vis sans espérance,
Mais non pas sans bonheur: je vous vois, c’est assez.
Il avait même hésité une seconde, prêt à s’arrêter, comme si le texte
imprudemment choisi et parlant pour lui, en disait trop, faisait un aveu
coupable.
--Eh bien! fit-il avec impatience. Dis vite, ma chère Pauline. Paul
m’attend.
C’est justement parce que Paul l’attendait qu’elle voulait parler à son
frère, le préparer...
Elle lui dit, d’un seul coup:
--Je t’apporte le bonheur, Albert, si tu en veux, si tu sais le
reconnaître. Écoute. La sœur de Paul, Annette...
Il était si loin de s’attendre à ce qu’elle allait lui dire, qu’il
questionna, curieux:
--Eh bien?
--Elle t’aime si bien, si gentiment, si tendrement! C’est une douce, une
dévouée. Le bonheur, la tendresse attentive que je n’ai pu donner, moi,
à celui que j’aimais,--elle te les donnerait, les mêmes; quelque chose
de sûr, d’immuable... Il ne faut pas repousser cette petite main-là, ce
petit cœur qui bat si fort pour toi, entends-tu?...
Elle songea à Marie. Elle eut peur, et se hâta d’ajouter:
--Avant de me répondre,--il faut réfléchir avec tout ton grand esprit de
justice, d’indulgence, de bonté;--ne te laisser égarer par rien; peser
tout; et tu me répondras... plus tard, demain, un jour... Nous
attendrons... je serai si heureuse, moi, de voir, autour de moi, ma
petite amie et mon frère heureux du même bonheur que je n’ai pas pu
faire pour moi!...
Il écoutait, debout, l’œil très ouvert, le doigt immobilisé sur la
chaînette de sa montre, étonné de ce qu’il entendait et de
l’impossibilité où il se sentait de débrouiller le sens de son
étonnement.
Alors, le voyant dérouté, elle crut qu’il songeait à _l’autre_, et elle
ajouta, pour l’attendrir:
--Et s’il vient des petits enfants, ils seront bien aimés, ceux-là! Ils
auront deux petites mères, jalouses de les servir, car votre bonheur,
Albert, je te dis que votre bonheur sera le mien. Je ne peux plus en
avoir d’autre.
Cet homme d’esprit, cet honnête homme au cœur bon, prodiguait à sa sœur
d’ordinaire les expressions de sa tendresse; il savait surtout, quand
elle lui parlait d’un chagrin, la consoler. Celui auquel elle faisait
allusion en ce moment,--le dernier,--était le plus grand; c’était le
chagrin terrible; elle le lui avait avoué pour le consoler du sien
propre, de son désespoir d’amoureux; il l’en avait remerciée... Eh bien,
tout cela était oublié! Ou, encore une fois, s’il s’en souvenait, il
n’en était plus ému. A peine le souvenir lui en arrivait-il comme d’une
chose très lointaine, déjà perdue dans le passé, inutile, morte--et un
peu gênante!
L’égoïste passion faisait sourdement son œuvre. A quel point d’esclavage
elle l’avait conduit, il ne s’en doutait pas encore lui-même. Ce qu’il
goûtait de bonheur auprès de Marie, le charme dont il s’imprégnait
autour d’elle, à l’entendre, à la regarder, à serrer sa main en entrant,
à s’asseoir près d’elle, à l’effleurer, à sentir son souffle quand,
parfois, elle se penchait sur le livre,--tout cela c’était l’attrait
physique de l’amour, déjà accepté comme une invisible chaîne, mais
solide, aux maillons scellés; tout cela, c’était la force impondérable
mais matérielle du désir,--assez pareille à celle de cette montagne
d’aimant, des _Mille et une Nuits_, qui attirait les navires de la haute
mer, les contraignait de venir à elle. Ils luttaient, mais alors, de
loin, l’invisible montagne aimantée leur arrachait leurs clous, par
centaines, et, peu à peu, toutes leurs ferrures. Tant que l’influence
mystérieuse n’est pas contrariée, tant qu’on lui obéit, on ne se doute
pas de sa force, mais essayez de la résistance: vous vous sentirez
mutilé.
Albert,--la bonté même,--contrarié dans sa volonté de sortir pour aller
où l’appelait la magique attirance, attristé de s’apercevoir qu’il
obéissait depuis quelque temps à une influence plus forte que sa
volonté, fut irrité, comme par un reproche de sa conscience, de
l’intervention de sa sœur. On l’humiliait, en lui montrant les
sinuosités de la route qu’il suivait, en lui désignant la ligne
inflexible du bonheur,--celle du devoir.
--Depuis quand, dit-il, les petites filles chargent-elles leurs petites
amies de pareilles missions? Et depuis quand les jeunes filles
raisonnables les acceptent-elles? Aussi bien, ma chère Pauline, je suis
pressé. Nous causerons plus tard de tout cela.
--Je ne te reconnais plus, Albert... Comment peux-tu croire?... C’est à
moi seule, à moi seule, entends-tu? qu’est venue cette idée, parce que
j’ai vu dans le cœur de cette petite. Ce cœur est digne de toi.
Il la regarda, ne sut que répondre.
--Allons, nous reprendrons cette conversation, fit-il. Pour aujourd’hui,
en voilà assez. Laisse-moi sortir. Ta petite amie est une colombe, mais
c’est un oiseau. Voilà.
--Est-ce ainsi que tu parles de la sœur de ton ami, de notre ami à
tous?... Qu’y a-t-il donc de changé en toi? et par quoi? Albert! Albert!
je t’en conjure! surveille-toi! prends garde!
Elle se trouvait par hasard près de la porte.
--Allons, dit-il, bonsoir.
Il avait pris son chapeau et voulut passer. Alors elle se plaça devant
la porte en disant:
--Non, deux minutes, mon bon frère, deux minutes seulement. Je veux que
tu te souviennes de mes paroles,--et je veux que tu ne puisses pas
m’accuser un jour de ne pas t’avoir averti... Tu es distrait depuis
quelque temps, distrait et toujours pressé. Crois-tu qu’on ne s’en
aperçoive pas?... Notre mère ne t’en dira rien, mais elle s’en
attriste... Où tu vas, cela ne nous regarde point, Albert, mais veille
bien sur ton cœur honnête, et prends garde qu’une illusion mauvaise ne
te détourne du bonheur que je te montre...
Mécontent de lui, il se sentit colère lorsqu’elle toucha si juste.--Il
ne voulait pas parler de cela, fût-ce avec lui-même. Il fronça le
sourcil.
Et comme, vaillante à l’idée de combattre pour sa petite amie, elle
ajoutait quelques paroles de sagesse:
--De quoi te mêles-tu!... gronda-t-il brutalement. Laisse-moi
tranquille! Tu es folle!
Et, lui meurtrissant le bras d’une étreinte brusque, il la repoussa, en
sortant,--d’une façon si inattendue et si mal mesurée, qu’elle glissa et
dut étendre les mains pour se retenir au chambranle de la porte.
Elle ne jeta pas un cri; elle ne dit rien, mais il l’entendit qui
éclatait en sanglots... et il ne se retourna même pas... La force par
laquelle il était attiré rend aveugle et sourd, et ceux qui vont où elle
veut, marchent inflexiblement, du pas mystérieux des somnambules
visionnaires, dont la volonté est fatale et dont l’âme a été dérobée.
V
Il ne s’était pas retourné, mais le sanglot de sa chère sœur avait
retenti dans son cœur. L’écho s’en prolongeait en lui, tandis qu’il
courait au plaisir dangereux. Tout à coup, il s’arrêta. Le dernier écho
de ce sanglot de douleur venait de lui révéler enfin sa passion telle
qu’elle était, le vœu impérieux et secret de son être entier. Son amour
pour Marie, dont il était jusque-là inconscient, il venait de le
reconnaître tout à coup et de le mesurer, à la brutalité même qu’il
avait montrée à sa sœur.
Il se dit: «Oui, j’aime la femme de Paul. J’avais renoncé à sa fiancée.
Mais maintenant je lui prends sa femme. Maintenant, elle est à moi! Je
la lui prends tous les jours, je m’en empare. Je sais qu’elle n’est pas
à lui, et sous prétexte de la consoler, de la lui garder, je la lui vole
tous les jours un peu! Ah! malheureux!! malheureux que je suis! Et pour
aller à ce larcin d’amour, j’oublie ma mère adorée, ma mère infirme,--et
quand ma sœur, la douce victime, veut m’avertir, tendrement,
doucement,--je la repousse, avec des paroles rudes, telles qu’elle n’en
a jamais entendu! J’ai dit: «Deviens-tu folle!» Je l’ai dit! Et je l’ai
vue chanceler, la pauvre chère enfant, sous ma poussée de goujat, et
glisser, forcée de se retenir pour ne pas tomber. Peut-être s’est-elle
blessée... J’ai entendu son sanglot! Et je n’ai même pas tourné la
tête!...»
Il eut envie de rebrousser chemin, de revenir d’un trait sur ses pas, de
courir à sa sœur, de lui faire cette joie, de lui montrer son élan de
repentir. Et il s’en retournait en effet, mais au bout de trois pas, il
reprit sa direction première, celle de la pente irrésistible où roulait
sa volonté, devenue inconsistante comme de l’eau! Et, honteux de lui, il
songeait: «Comment ai-je changé si vite!... Ah! oui! c’est que je
l’aimais ardemment, depuis deux années. Je l’aimais, je l’appelais,
là-bas, dans ma solitude, sur le pont de mon bateau! Je la désirais! Je
songeais à elle sans cesse... Et alors, il m’a suffi de la revoir,
d’apprendre qu’il la repousse... de la savoir malheureuse!...»
Ici, sa pensée se faisait bonne pour l’ami. En somme, il croyait Paul
coupable d’exagération, de psychologie outrancière, et il se trouvait
indulgent de le traiter, dans sa pensée, sur le ton de la gronderie
bourrue, mais affectueuse:
«Ah! le butor, songeait-il, le fou! Avoir ce trésor à lui, et ne pas
être heureux! Chicaner sur des fautes d’enfant, sur du passé! Couper des
cheveux en quatre, en mille! Se livrer au petit travail de tous ces
analystes, de ces destructeurs d’âme qui désagrégeront le monde, à la
fin!»
Il marchait d’un pas précipité. «Où vais-je donc si vite?» Il se
répondit: «Je vais faire mon devoir. Je vais la sauver! Je vais parler à
Paul,--puisque justement il m’appelle,--je vais lui ouvrir les yeux, lui
dire qu’il me doit d’être heureux, puisque j’ai perdu mon bonheur pour
faire le sien! Je vais lui avouer tout ce que j’éprouve aujourd’hui, ce
que je sais d’elle, de sa pureté, de sa noblesse, de ses regrets... Je
la sauverai... Ou bien...»
Sa pensée s’arrêta. Il s’arrêta lui-même comme si un trou s’ouvrait
devant lui, infranchissable.
Après un temps où il ne vit plus rien en lui, sa pensée se remit en
mouvement.
«Et pourquoi pas?... De quel droit exigerait-il que deux êtres,--qui
s’aiment parce qu’ils se comprennent,--se sacrifient à lui?»
Et brutalement, il acheva: «S’il n’en veut plus, eh bien! je la lui
reprendrai!» Ne la lui avait-il pas donnée en effet? A cette heure, il
n’en doutait plus!
Il s’arrêta encore de penser, puis s’avoua: «... car je l’aime! je
l’aime! je l’aime!...»
A présent qu’il avait osé se le dire, il se le répétait follement, mille
fois. Brusquement il se roulait dans la volupté de sa douleur, de son
remords même; il commençait à goûter les âpres joies diaboliques de
l’égoïsme d’amour. Son sang criait vers elle. Le désir, ramassé tout au
fond de son cœur, dans les ténèbres, tapi, noué, muet longtemps, se
redressait, sifflant, la gueule ouverte, appelant la proie, et
s’élançait.