Les plus longues échéances arrivent, et, l’heure arrivée, on s’étonne
qu’un délai d’un an ou une durée de vingt ans, une fois dans le passé,
ne pèsent pas plus l’un que l’autre.
Albert de Barjols, au bout de dix-huit mois de commandement, se retrouva
le même homme, avec le même rêve au cœur. Peut-être l’absence,--qui rend
si désirables les réalités les plus banales, même celles qu’on a
détestées à l’heure où on les possédait,--avait-elle accru en lui son
amour sans espérance. Cet amour, son renoncement même le lui avait rendu
précieux. Il n’était pas sans se complaire dans l’approbation de
lui-même. Le bien n’est parfait, n’est accompli que dans le cœur de
quelques saints, et encore ceux-là ont-ils à repousser, comme des
suggestions étrangères, diaboliques, les mauvaises pensées de l’orgueil.
Dans un homme dont la volonté morale est sa propre fin, la satisfaction
de soi, récompense légitime, devient un péril. L’égoïsme toujours aux
aguets entre par là, se satisfait, exige, fût-ce en silence, certains
dons en retour, de ceux à qui on prétend s’être sacrifié, et qui
l’ignorent! Cela devait peut-être arriver pour Albert. En attendant, la
satisfaction qu’il éprouvait de sa générosité lui faisait de Marie un
être d’autant plus cher. N’est-ce pas à lui qu’elle devait, sans le
savoir, son fiancé? Elle lui devait au moins le repos, car il n’aurait
tenu qu’à lui, Albert, en avouant son amour à Paul, d’établir entre eux
une rivalité qui, au bout du compte, aurait peut-être tourné à son
avantage.
Pourquoi non, si, à ce moment-là, ce qui était bien possible, le cœur de
la jeune fille n’avait pas encore parlé.
Esprit noble et pur, mais très positif, Albert n’était pas de ces
idéalistes qui demandent à la vie des beautés supra-humaines, aux êtres
des vertus sans défaillances. Ici, il admettait fort bien qu’une honnête
jeune fille se déterminât sans entraînement spontané, sans amour en un
mot, pour un homme comme Paul. Il admettait qu’elle le trouvât digne de
son choix pour des raisons froidement mais sagement méditées.
Ces idées lui étaient revenues souvent sur le pont de sa canonnière,
là-bas, au Tonkin,--pendant les longues soirées... Et comme il avait
renouvelé en lui ces souvenirs chaque jour, il n’avait, au bout de
dix-huit mois, qu’à se rappeler ses pensées de la veille pour se
retrouver le même qu’au moment de son départ de France.
Il était donc certain de souffrir en revoyant Paul et Marie, en
assistant à leur mariage; mais l’idée de cette souffrance ne lui
déplaisait pas. Il revenait sur son champ de bataille moral, se rappeler
une victoire. En même temps que de sa douleur égoïstement savourée, il
venait jouir sincèrement du bonheur qu’il avait permis.--Puis, en des
minutes de révolte, il se trouvait victime et regrettait son
abnégation...
Le paquebot le débarqua à Marseille, le 12 septembre. Il demanda par
dépêche, à Toulon, la permission d’aller à Paris, pour embrasser sa
mère. Il l’obtint, et prit le rapide, le soir même de son arrivée en
France.
Avant de partir, il avait écrit à Paul qu’il reviendrait pour le
mariage, avec sa sœur Pauline.
A la vérité, il aurait pu aller chercher en personne sa permission à
Toulon, y donner rendez-vous à Paul, l’embrasser ainsi plus tôt, comme
il eût fait autrefois; mais il avait un peu peur de voir le bonheur de
son ami... Il aimait mieux l’arrivée aux Bormettes, avec beaucoup
d’autres personnes, au milieu des banalités solennelles d’une cérémonie.
Alors, son regret, son chagrin passeraient plus facilement inaperçus...
De son côté, Paul était si occupé, si troublé en ces derniers jours,
qu’il ne songea pas à s’étonner des nouvelles façons d’Albert. Et puis,
Madame de Barjols avait si grand’peur de ne plus revoir son fils! Il
était naturel qu’il ne perdît pas une minute après une longue absence:
ce fut la pensée de la comtesse d’Aiguebelle.
Quant à Annette, ce qu’elle pensa, personne n’en sut rien. Marie
pourtant en devina quelque chose, car la fillette avait, selon Mlle
Déperrier, l’ingénuité un peu bécasse.
Elle était un peu bécasse, mon Dieu! c’était vrai, si bécasse veut dire
inexpérimentée. Mais comment faire? Tous les nouveaux venus dans la vie
n’y entrent pas corrompus par avance. L’ancien vocabulaire, un peu
niaisement idéaliste, disait d’une jeune fille pure: «C’est un ange.»
L’ironie à la mode, assez lourdement réaliste, prononce: bécasse... Il
est bien vrai que les enfants sont des sots. Ils n’apprennent qu’à leurs
dépens que le monde est traître, que leurs parents ne sont pas toujours
honnêtes, que les amitiés trahissent parfois, que le mensonge est en
honneur parmi les hommes, que les paroles données ne comptent pour rien,
si elles ne sont pas écrites; que la justice est partout
méconnue,--bref, que le monde des grandes personnes est exactement le
contraire de ce qu’on leur demande d’être eux-mêmes, les pauvres petits,
sous peine d’avoir le fouet ou d’être mis au pain sec et à l’eau.
Cette bécasse d’Annette n’était pas une Agnès,--mais ce n’était pas une
Rita. On ne voilait pas à son intention l’Eros de marbre blanc, un
antique rapporté de Mélos par un d’Aiguebelle et qui ornait la
bibliothèque. Elle avait lu _Paul et Virginie_ et _Jocelyn_; et savoir
les pudeurs, c’est entrevoir ce qu’elles cachent. Sa mère n’était pas
collet-monté, quoi qu’en pût penser Rita. Elle ne croyait pas que
l’absolue ignorance fût une chose nécessaire ou seulement bonne, mais
elle croyait au danger moral et physique de la précocité. Elle aurait
fiancé avec joie les dix-sept ans de sa fille ingénue à un jeune homme
de pure et haute éducation, de noble nature. Elle eût laissé les deux
enfants errer ensemble dans le parc, par les belles soirées, afin que la
chère petite pût éprouver et savourer une à une, à l’âge divin, les
émotions de la vie, telles qu’elle les avait connues elle-même. Elle
respectait l’amour naturel, comme le plus profond miracle de la vie,
mais c’est bien pourquoi tout ce qui le vulgarise, tout ce qui en fait
le sujet plaisant, irrévérencieux, des conversations de boudoir ou de
fumoir, lui avait toujours inspiré de l’horreur. L’acceptation loyale et
fière de la vie complète lui semblait la loi même de Dieu.
Elle n’avait donc pas fait de sa fille une ignorante prête à
s’épouvanter des plus nobles réalités ou à les désirer coupablement
comme interdites,--mais elle n’avait pas jugé à propos de déflorer sa
jeune imagination en lui laissant lire des histoires, même honnêtes, où
tout le mal est trop bien raconté, dépeint de couleurs trop exactes. Il
lui semblait que c’eût été devancer artificiellement le travail de la
vie. C’eût été, croyait-elle, ravir d’avance à l’enfant,--sous prétexte
de lui épargner des douleurs,--ce je ne sais quoi de nouveau qui, dans
la douleur même, est un charme de mystère peut-être nécessaire au
bonheur futur. Et surtout, disait-elle aux femmes, bien rares, avec qui
elle avait pu causer de ces choses, c’eût été trahir le futur époux que
d’achever trop tôt cette petite âme en formation, avide de connaître.
Celui-là, si le vœu de la bonne dame était réalisé, devait trouver une
vraie jeune fille, c’est-à-dire un être moral inachevé encore, noué à
peine, comme un fruit dans la fleur, et dont il ferait une femme selon
son propre cœur et selon son esprit, le moule mystérieux de sa race.
C’était donc une bécasse ravissante, quelque chose comme un oiseau bleu
à long bec,--que cette pauvre petite Annette. La sotte avait très bien
reconnu, dans l’ami de son frère, l’homme que sa mère eût rêvé pour
elle. Tout en grandissant, elle avait senti grandir en elle pour Albert
un amour bébête, et charmant, un amour destiné à croître encore et
qu’elle s’imaginait cacher. Mais c’était un amour bécasse: il montrait
souvent le bout de l’aile--ou le bout du bec. Elle se déclara furieuse
de ne pas voir Albert avant tout le monde, même avant Madame de Barjols
et Pauline. C’était si près, Toulon, de Marseille! Puis, elle déclara
qu’il avait bien fait et qu’il ne serait pas digne d’être aimé par ses
amis, s’il n’eût pas pensé à sa mère avant tout.
Albert, qui ne se doutait pas de cet amour-là, et qui, s’il l’avait
connu, n’y aurait vu sans doute qu’un petit rêve de pensionnaire, ne
pensait guère à Annette. Il avait vingt-sept ans. Elle en avait dix-sept
à présent. Ils étaient, par l’éducation, par la nature, faits l’un pour
l’autre,--mais il pensait à Rita, qui épousait son ami! Et le pis était
que, sans doute, dans le charme qu’exerçait Marie Déperrier, avec son
visage angélique et ses yeux purs, il y avait l’attrait du mal,
parfaitement méconnaissable, mais sourdement actif. En un mot, l’attrait
de Marie, c’était le secret appel luxurieux de sa volonté froide. Les
innocentes n’appellent pas. Le mot de la Bible est profond: Elle le prit
et lui en offrit.--Mais depuis l’antique histoire où l’on voit la femme
offrir et l’homme accepter, Ève a décidé que l’honneur d’Adam consiste à
témoigner du contraire.
Madame de Barjols, heureuse d’avoir revu son fils, l’engagea
affectueusement à repartir tout de suite pour Hyères.
--A présent, tu m’as embrassée, je suis heureuse... Emmène Pauline; je
serai bien soignée en son absence par nos vieux serviteurs, tu le sais
bien. Partez donc tranquilles. Tu me la ramèneras dans trois jours. Il
faut que la chère enfant s’amuse un peu. J’y tiens beaucoup.
Qu’elle s’amuse! La paralytique ne se doutait pas de l’ironie de ce mot.
Pauline lui avait caché avec soin la douleur que lui avaient apportée
les fiançailles de Paul.
Paul avait passé à côté du bonheur, sans s’en apercevoir. Au temps où
Madame de Barjols habitait Toulon, et n’était pas encore une infirme, il
voyait Pauline tous les jours. Quand elle avait dix ans, il en avait
treize, et ils jouaient ensemble. Annette était alors un bébé à la
mamelle. Pauline était pour Paul comme une autre sœur. Il ne lui était
pas même venu en l’esprit qu’elle pût jamais être autre chose pour lui.
Pauline n’était pas jolie. Ni laide non plus. Elle avait de belles
dents, un sourire adorable, de grands yeux bruns, de grands cheveux
bruns, mais elle avait toujours eu je ne sais quoi de triste dans
l’expression générale de sa physionomie, jusque dans ses attitudes. On
la taquinait à cause de cela, quand elle était petite. Son frère
l’appelait _Mignon_. Et parfois il lui disait: «As-tu fini, ce soir, de
regretter la patrie?...» Puis gravement: «Voyons, sois un peu où nous
sommes. Nous t’aimons bien, nous autres. Quelle raison as-tu d’être si
triste?»
--Je ne suis pas triste, Albert, et ce n’est pas ma faute si j’en ai
l’air.
--Ne la taquine pas toujours là-dessus, disait la mère. Elle est comme
ça. Et puis, entre nous, ça lui va si bien!
Elle l’attirait alors contre sa poitrine et caressait ses beaux cheveux.
Oh! cette caresse de la mère! La petite Pauline en rêvait passionnément.
Elle était câline, tendre,--de cœur ferme, avec cela.
D’où lui venait son air de tristesse? Elle ne savait pas. Il y a des
êtres qui, de bonne heure, avant toute expérience, montrent une
disposition d’âme définitive. Leur physionomie en est marquée dès
l’enfance et pour toujours. Il y a des êtres dont les yeux rient
perpétuellement. Il y en a qui n’ont jamais, même aux minutes de la
joie, qu’un triste infini dans le regard. Ces marques-là, joie ou
tristesse, attirent quelquefois la destinée qu’elles semblaient raconter
d’avance. Une précoce mélancolie avait peut-être voué Pauline à un
destin mélancolique. Dans l’expression de son jeune visage, en effet,
Paul eût en vain cherché ce qui inspire les amours de la vingtième
année. On n’y voyait que la gravité tendre, mais prématurée, d’une jeune
sœur, d’une jeune mère. Il semblait qu’il y eût déjà, dans son
enfance, quelque chose de passé, de regretté. Peut-être, encore
enfant,--elle-même n’aurait su le dire,--avait-elle eu quelque signe,
décisif pour elle, de la relative froideur de Paul; peut-être avait-elle
sollicité, à l’âge où les jeux sont d’importantes affaires, une partie
de volant que le petit garçon refusa brutalement; peut-être répondit-il
un jour sur un ton rêche et dur, à une demande affectueuse, à une
supplication enfantine, et elle en demeura repliée sur elle-même,
refermée, et pour toujours contristée. Si quelque chose de cela l’avait
autrefois blessée, elle n’en savait plus rien. Elle avait cru de tout
temps qu’elle ne serait jamais heureuse, et s’y était, de tout temps,
résignée. Maintenant c’était arrivé. Elle n’était pas surprise. Elle
regrettait seulement, avec des élans de colère vite réprimés, que Paul
n’épousât pas une fille «plus digne de son cœur.» Elle ne savait
pourtant rien du passé de Mlle Déperrier, mais elle le pressentait.
«Non, ce n’est pas, songeait-elle, la femme qu’il lui faut... à moins
que la vilaine jalousie ne m’égare.»
Le sérieux de son visage, de son esprit, de son cœur, avait de tout
temps inspiré une telle confiance autour d’elle, qu’on l’avait de bonne
heure traitée en petite femme. On ne l’avait peut-être pas protégée
assez, elle, contre les conversations révélatrices des grandes peines de
la vie. Plus d’une jeune femme s’était, en ces dernières années, confiée
à elle, comme à une autre femme, plus mûre même, plus sage, de vues plus
profondes et plus tranquilles, en sorte que Pauline avait une certaine
expérience des choses, des êtres, de la douleur. Quand Albert vint lui
annoncer qu’il l’emmenait à Hyères avec lui, elle résista.
«A quoi bon, songeait-elle, me donner ce chagrin affreux d’être là? A
qui serai-je utile?»
--Mais maman, dit Albert, tient beaucoup à ce que tu aies le plaisir de
ce voyage.
Et comme elle résistait encore:
--Eh bien! ma Pauline, s’écria-t-il, viens pour moi, pour que je ne sois
pas seul, pour que j’aie auprès de moi quelqu’un à qui parler, à qui me
confier.
Elle s’étonna:--Qu’y a-t-il donc?
--Ah! j’ai peur, Pauline, j’ai peur de ne pas savoir supporter assez
vaillamment ma grande peine... Je peux bien confier cela à ton cœur
maternel de petite femme. Écoute...
Et il lui fit le récit de son amour.
Quand il lui expliqua son dévouement: «Grand cœur!» dit-elle simplement,
en lui tendant la main. Puis, il lui conta ses espérances obstinées, ses
rêves de tous les jours là-bas...
--Au fond, j’attendais toujours la nouvelle d’un obstacle survenu, je ne
savais quoi ni comment. Et aujourd’hui... Ah! c’est un peu dur, va!...
Si tu savais, en route,--quarante-cinq jours de route!--ça m’a gâté
toute la joie du retour... C’est affreux, de se dire: J’aimerais mieux
ne pas retourner, ne pas voir ma mère, ne pas voir ma sœur chérie, afin
de ne pas assister au bonheur d’un autre... et de quel autre... de mon
meilleur ami, de mon frère, de notre cher Paul!...
Il jetait au hasard, en marchant à travers sa chambre, des gants, des
cravates dans sa valise. Il les lançait avec fureur; il s’irritait; il
se soulageait un peu, après une si longue patience muette.
Pauline avait baissé la tête. Elle jugea que l’aveu de sa propre douleur
donnerait du courage à son frère:
--Albert, dit-elle lentement, en secouant la tête, Albert... nous sommes
malheureux!
«Nous!» Il laissa tomber à terre des épaulettes neuves qu’il était en
train d’examiner distraitement,--et, se tournant vers elle avec une
brusque divination de tout le petit passé désespérément monotone de sa
pauvre sœur:
--Toi aussi! cria-t-il...
Il éprouvait une admiration attendrie pour la douce créature.
--Et depuis quand? poursuivit-il; depuis toujours, je parie!
--Oui, dit-elle, avec son joli sourire triste, oui, depuis toujours.
Il lui prit la main:
--Pardon! dit-il. Tu me rappelles à moi-même.
--Nous sommes deux à souffrir. Il faut nous aider, dit-elle.
Il l’entoura de ses bras, l’enleva de terre, l’embrassa à plein cœur.
--Je ne veux plus de toi pour aller à Toulon, dit-il enfin; tu resteras
avec notre mère.
--Non, dit-elle, à présent je pars. Nous souffrirons cela ensemble.
--Ah! ma chère petite, le grand cœur, le brave homme, c’est toi!