XCIX

La loi.

On a vu avec quelle tranquillité Mlle Danglars et Mlle d'Armilly

avaient pu accomplir leur transformation et opérer leur fuite:

c'est que chacun était trop occupé de ses propres affaires pour

s'occuper des leurs.

Nous laisserons le banquier, la sueur au front, aligner en face du

fantôme de la banqueroute les énormes colonnes de son passif, et

nous suivrons la baronne, qui, après être restée un instant

écrasée sous la violence du coup qui venait de la frapper, était

allée trouver son conseiller ordinaire, Lucien Debray.

C'est qu'en effet la baronne comptait sur ce mariage pour

abandonner enfin une tutelle qui, avec une fille du caractère

d'Eugénie, ne laissait pas que d'être fort gênante; c'est que dans

ces espèces de contrats tacites qui maintiennent le lien

hiérarchique de la famille, la mère n'est réellement maîtresse de

sa fille qu'à condition d'être continuellement pour elle un

exemple de sagesse et un type de perfection.

Or, Mme Danglars redoutait la perspicacité d'Eugénie et les

conseils de Mlle d'Armilly, elle avait surpris certains regards

dédaigneux lancés par sa fille à Debray, regards qui semblaient

signifier que sa fille connaissait tout le mystère de ses

relations amoureuses et pécuniaires avec le secrétaire intime,

tandis qu'une interprétation plus sagace et plus approfondie eût,

au contraire, démontré à la baronne qu'Eugénie détestait Debray,

non point parce qu'il était dans la maison paternelle une pierre

d'achoppement et de scandale, mais parce qu'elle le rangeait tout

bonnement dans la catégorie de ces bipèdes que Diagène essayait de

ne plus appeler des hommes, et que Platon désignait par la

périphrase d'animaux à deux pieds et sans plumes.

Mme Danglars, à son point de vue, et malheureusement dans ce monde

chacun a son point de vue à soi qui l'empêche de voir le point de

vue des autres, Mme Danglars, à son point de vue, disons-nous,

regrettait donc infiniment que le mariage d'Eugénie fût manqué,

non point parce que ce mariage était convenable, bien assorti et

devait faire le bonheur de sa fille, mais parce que ce mariage lui

rendait sa liberté.

Elle courut donc, comme nous l'avons dit, chez Debray, qui après

avoir, comme tout Paris, assisté à la soirée du contrat et au

scandale qui en avait été la suite, s'était empressé de se retirer

à son club, où, avec quelques amis, il causait de l'événement qui

faisait à cette heure la conversation des trois quarts de cette

ville éminemment cancanière qu'on appelle la capitale du monde.

Au moment où Mme Danglars, vêtu d'une robe noire et cachée sous un

voile, montait l'escalier qui conduisait à l'appartement de

Debray, malgré la certitude que lui avait donnée le concierge que

le jeune homme n'était point chez lui, Debray s'occupait à

repousser les insinuations d'un ami qui essayait de lui prouver

qu'après l'éclat terrible qui venait d'avoir lieu, il était de son

devoir d'ami de la maison d'épouser Mlle Eugénie Danglars et ses

deux millions.

Debray se défendait en homme qui ne demande pas mieux que d'être

vaincu; car souvent cette idée s'était présentée d'elle-même à son

esprit, puis, comme il connaissait Eugénie, son caractère

indépendant et altier, il reprenait de temps en temps une attitude

complètement défensive, disant que cette union était impossible,

en se laissant toutefois sourdement chatouiller par l'idée

mauvaise qui, au dire de tous les moralistes, préoccupe

incessamment l'homme le plus probe, et le plus pur, veillant au

fond de son âme comme Satan veille derrière la croix. Le thé, le

jeu, la conversation, intéressante, comme on le voit, puisqu'on y

discutait de si graves intérêts, durèrent jusqu'à une heure du

matin.

Pendant ce temps, Mme Danglars, introduite par le valet de chambre

de Lucien, attendait, voilée et palpitante, dans le petit salon

vert entre deux corbeilles de fleurs qu'elle-même avait envoyées

le matin, et que Debray, il faut le dire, avait lui-même rangées,

étagées, émondées avec un soin qui fit pardonner son absence à la

pauvre femme.

À onze heures quarante minutes, Mme Danglars, lassée d'attendre

inutilement, remonta en fiacre et se fit reconduire chez elle.

Les femmes d'un certain monde ont cela de commun avec les

grisettes en bonne fortune, qu'elles ne rentrent pas d'ordinaire

passé minuit. La baronne rentra dans l'hôtel avec autant de

précaution qu'Eugénie venait d'en prendre pour sortir; elle monta

légèrement, et le coeur serré, l'escalier de son appartement,

contigu, comme on sait, à celui d'Eugénie.

Elle redoutait si fort de provoquer quelque commentaire; elle

croyait si fermement, pauvre femme respectable en ce point du

moins, à l'innocence de sa fille et à sa fidélité pour le foyer

paternel!

Rentrée chez elle, elle écouta à la porte d'Eugénie, puis,

n'entendant aucun bruit, elle essaya d'entrer; mais les verrous

étaient mis.

Mme Danglars crut qu'Eugénie, fatiguée des terribles émotions de

la soirée, s'était mise au lit et qu'elle dormait.

Elle appela la femme de chambre et l'interrogea.

«Mlle Eugénie, répondit la femme de chambre, est rentrée dans son

appartement avec Mlle d'Armilly, puis elles ont pris le thé

ensemble; après quoi elles m'ont congédiée, en me disant qu'elles

n'avaient plus besoin de moi.»

Depuis ce moment, la femme de chambre était à l'office, et, comme

tout le monde, elle croyait les deux jeunes personnes dans

l'appartement.

Mme Danglars se coucha donc sans l'ombre d'un soupçon; mais,

tranquille sur les individus, son esprit se reporta sur

l'événement.

À mesure que ses idées s'éclaircissaient en sa tête, les

proportions de la scène du contrat grandissaient; ce n'était plus

un scandale, c'était un vacarme; ce n'était plus une honte,

c'était une ignominie.

Malgré elle alors, la baronne se rappela qu'elle avait été sans

pitié pour la pauvre Mercédès, frappée naguère, dans son époux et

dans son fils, d'un malheur aussi grand.

«Eugénie, se dit-elle, est perdue, et nous aussi. L'affaire, telle

qu'elle va être présentée, nous couvre d'opprobre; car dans une

société comme la nôtre, certains ridicules sont des plaies vives,

saignantes, incurables.

«Quel bonheur, murmura-t-elle, que Dieu ait fait à Eugénie ce

caractère étrange qui m'a si souvent fait trembler!»

Et son regard reconnaissant se leva vers le ciel, dont la

mystérieuse Providence dispose tout à l'avance selon les

événements qui doivent arriver, et d'un défaut, d'un vice même,

fait quelquefois un bonheur.

Puis, sa pensée franchit l'espace, comme fait, en étendant ses

ailes, l'oiseau d'un abîme, et s'arrêta sur Cavalcanti.

«Cet Andrea était un misérable, un voleur, un assassin; et

cependant cet Andrea possédait des façons qui indiquaient une

demi-éducation, sinon une éducation complète; cet Andrea s'était

présenté dans le monde avec l'apparence d'une grande fortune, avec

l'appui de noms honorables.»

Comment voir clair dans ce dédale? À qui s'adresser pour sortir de

cette position cruelle?

Debray, à qui elle avait couru avec le premier élan de la femme

qui cherche un secours dans l'homme qu'elle aime et qui parfois la

perd, Debray ne pouvait que lui donner un conseil; c'était à

quelque autre plus puissant que lui qu'elle devait s'adresser.

La baronne pensa alors à M. de Villefort.

C'était M. de Villefort qui avait voulu faire arrêter Cavalcanti,

c'était M. de Villefort qui sans pitié avait porté le trouble au

milieu de sa famille comme si c'eût été une famille étrangère.

Mais non; en y réfléchissant, ce n'était pas un homme sans pitié

que le procureur du roi; c'était un magistrat esclave de ses

devoirs, un ami loyal et ferme qui, brutalement, mais d'une main

sûre, avait porté le coup de scalpel dans la corruption: ce

n'était pas un bourreau, c'était un chirurgien, un chirurgien qui

avait voulu isoler aux yeux du monde l'honneur des Danglars de

l'ignominie de ce jeune homme perdu qu'ils avaient présenté au

monde comme leur gendre.

Du moment où M. de Villefort, ami de la famille Danglars, agissait

ainsi, il n'y avait plus à supposer que le procureur du roi eût

rien su d'avance et se fût prêté à aucune des menées d'Andrea.

La conduite de Villefort, en y réfléchissant, apparaissait donc

encore à la baronne sous un jour qui s'expliquait à leur avantage

commun.

Mais là devait s'arrêter l'inflexibilité du procureur du roi; elle

irait le trouver le lendemain et obtiendrait de lui, sinon qu'il

manquât à ses devoirs de magistrat, tout au moins qu'il leur

laissât toute la latitude de l'indulgence.

La baronne invoquerait le passé; elle rajeunirait ses souvenirs,

elle supplierait au nom d'un temps coupable, mais heureux;

M. de Villefort assoupirait l'affaire, ou du moins il laisserait

(et, pour arriver à cela, il n'avait qu'à tourner les yeux d'un

autre côté), ou du moins il laisserait fuir Cavalcanti, et ne

poursuivrait le crime que sur cette ombre de criminel qu'on

appelle la contumace.

Alors seulement elle s'endormit plus tranquille.

Le lendemain, à neuf heures, elle se leva, et sans sonner sa femme

de chambre, sans donner signe d'existence à qui que ce fût au

monde, elle s'habilla, et, vêtue avec la même simplicité que la

veille, elle descendit l'escalier, sortit de l'hôtel, marcha

jusqu'à la rue de Provence, monta dans un fiacre et se fit

conduire à la maison de M. de Villefort.

Depuis un mois cette maison maudite présentait l'aspect lugubre

d'un lazaret où la peste se serait déclarée; une partie des

appartements étaient clos à l'intérieur et à l'extérieur; les

volets, fermés, ne s'ouvraient qu'un instant pour donner de l'air;

on voyait alors apparaître à cette fenêtre la tête effarée d'un

laquais; puis la fenêtre se refermait comme la dalle d'un tombeau

retombe sur un sépulcre, et les voisins se disaient tout bas:

«Est-ce que nous allons encore voir aujourd'hui sortir une bière

de la maison de M. le procureur du roi?»

Mme Danglars fut saisie d'un frisson à l'aspect de cette maison

désolée; elle descendit de son fiacre, et, les genoux

fléchissants, s'approcha de la porte fermée et sonna.

Ce ne fut qu'à la troisième fois qu'eut retenti le timbre, dont le

tintement lugubre semblait participer lui-même à la tristesse

générale, qu'un concierge apparut entrebâillant la porte dans une

largeur juste assez grande pour laisser passer ses paroles.

Il vit une femme, une femme du monde, une femme élégamment vêtue,

et cependant la porte continua demeurer à peu près close.

«Mais ouvrez donc! dit la baronne.

--D'abord, madame, qui êtes-vous? demanda le concierge.

--Qui je suis? mais vous me connaissez bien.

--Nous ne connaissons plus personne, madame.

--Mais vous êtes fou, mon ami! s'écria la baronne.

--De quelle part venez-vous?

--Oh! c'est trop fort.

--Madame, c'est l'ordre, excusez-moi; votre nom?

--Mme la baronne Danglars. Vous m'avez vue vingt fois.

--C'est possible, madame; maintenant que voulez-vous?

--Oh! que vous êtes étrange! et je me plaindrai à M. de Villefort

de l'impertinence de ses gens.

--Madame, ce n'est pas de l'impertinence, c'est de la précaution:

personne n'entre ici sans un mot de M. d'Avrigny, ou sans avoir à

parler à M. le procureur du roi.

--Eh bien, c'est justement à M. le procureur du roi que j'ai

affaire.

--Affaire pressante?

--Vous devez bien le voir, puisque je ne suis pas encore remontée

dans ma voiture. Mais finissons: voici ma carte, portez-la à votre

maître.

--Madame attendra mon retour?

--Oui, allez.»

Le concierge referma la porte, laissant Mme Danglars dans la rue.

La baronne, il est vrai, n'attendit pas longtemps; un instant

après, la porte se rouvrit dans une largeur suffisante pour donner

passage à la baronne: elle passa, et la porte se referma derrière

elle.

Arrivé dans la cour, le concierge, sans perdre la porte de vue un

instant, tira un sifflet de sa poche et siffla.

Le valet de chambre de M. de Villefort parut sur le perron.

«Madame excusera ce brave homme, dit-il en venant au-devant de la

baronne: mais ses ordres sont précis, et M. de Villefort m'a

chargé de dire à madame qu'il ne pouvait faire autrement qu'il

avait fait.»

Dans la cour était un fournisseur introduit avec les mêmes

précautions, et dont on examinait les marchandises.

La baronne monta le perron; elle se sentait profondément

impressionnée par cette tristesse qui élargissait pour ainsi dire

le cercle de la sienne, et, toujours guidée par le valet de

chambre, elle fut introduite, sans que son guide l'eût perdue de

vue, dans le cabinet du magistrat.

Si préoccupée que fût Mme Danglars du motif qui l'amenait, la

réception qui lui était faite par toute cette valetaille lui avait

paru si indigne, qu'elle commença par se plaindre.

Mais Villefort souleva sa tête appesantie par la douleur et la

regarda avec un si triste sourire, que les plaintes expirèrent sur

ses lèvres.

«Excusez mes serviteurs d'une terreur dont je ne puis leur faire

un crime: soupçonnés, ils sont devenus soupçonneux.»

Mme Danglars avait souvent entendu dans le monde parler de cette

terreur qu'accusait le magistrat; mais elle n'aurait jamais pu

croire, si elle n'avait eu l'expérience de ses propres yeux, que

ce sentiment pût être porté à ce point.

«Vous aussi, dit-elle, vous êtes donc malheureux?

--Oui, madame, répondit le magistrat.

--Vous me plaignez alors?

--Sincèrement, madame.

--Et vous comprenez ce qui m'amène?

--Vous venez me parler de ce qui vous arrive, n'est-ce pas?

--Oui, monsieur, un affreux malheur.

--C'est-à-dire une mésaventure.

--Une mésaventure! s'écria la baronne.

--Hélas! madame, répondit le procureur du roi avec son calme

imperturbable, j'en suis arrivé à n'appeler malheur que les choses

irréparables.

--Eh! monsieur, croyez-vous qu'on oubliera?...

--Tout s'oublie, madame, dit Villefort; le mariage de votre fille

se fera demain, s'il ne se fait pas aujourd'hui, dans huit jours,

s'il ne se fait pas demain. Et quant à regretter le futur de

Mlle Eugénie, je ne crois pas que telle soit votre idée.»

Mme Danglars regarda Villefort, stupéfaite de lui voir cette

tranquillité presque railleuse.

«Suis-je venue chez un ami? demanda-t-elle d'un ton plein de

douloureuse dignité.

--Vous savez que oui, madame», répondit Villefort, dont les joues

se couvrirent, à cette assurance qu'il donnait, d'une légère

rougeur.

En effet, cette assurance faisait allusion à d'autres événements

qu'à ceux qui les occupaient à cette heure, la baronne et lui.

«Eh bien, alors, dit la baronne, soyez plus affectueux, mon cher

Villefort; parlez-moi en ami et non en magistrat, et quand je me

trouve profondément malheureuse, ne me dites point que je doive

être gaie.»

Villefort s'inclina.

«Quand j'entends parler de malheurs, madame, dit-il, j'ai pris

depuis trois mois la fâcheuse habitude de penser aux miens, et

alors cette égoïste opération du parallèle se fait malgré moi dans

mon esprit. Voilà pourquoi, à côté de mes malheurs, les vôtres me

semblaient une mésaventure; voilà pourquoi, à côté de ma position

funeste, la vôtre me semblait une position à envier; mais cela

vous contrarie, laissons cela. Vous disiez, madame?...

--Je viens savoir de vous, mon ami, reprit la baronne, où en est

l'affaire de cet imposteur?

--Imposteur! répéta Villefort; décidément, madame, c'est un parti

pris chez vous d'atténuer certaines choses et d'en exagérer

d'autres; imposteur, M. Andrea Cavalcanti, ou plutôt M. Benedetto!

Vous vous trompez, madame, M. Benedetto est bel et bien un

assassin.

--Monsieur, je ne nie pas la justesse de votre rectification;

mais plus vous vous armerez sévèrement contre ce malheureux, plus

vous frapperez notre famille. Voyons, oubliez-le pour un moment,

au lieu de le poursuivre, laissez-le fuir.

--Vous venez trop tard, madame, les ordres sont déjà donnés.

--Eh bien, si on l'arrête... Croyez-vous qu'on l'arrêtera?

--Je l'espère.

--Si on l'arrête (écoutez, j'entends toujours dire que les

prisons regorgent), eh bien, laissez-le en prison.»

Le procureur du roi fit un mouvement négatif.

«Au moins jusqu'à ce que ma fille soit mariée, ajouta la baronne.

--Impossible, madame; la justice a des formalités.

--Même pour moi? dit la baronne, moitié souriante, moitié

sérieuse.

--Pour tous, répondit Villefort; et pour moi-même comme pour les

autres.

--Ah!» fit la baronne, sans ajouter en paroles ce que sa pensée

venait de trahir par cette exclamation.

Villefort la regarda avec ce regard dont il sondait les pensées.

«Oui, je sais ce que vous voulez dire, reprit-il, vous faites

allusion à ces bruits terribles répandus dans le monde, que toutes

ces morts qui, depuis trois mois m'habillent de deuil; que cette

mort à laquelle vient comme par miracle, d'échapper Valentine, ne

sont point naturelles.

--Je ne songeais point à cela, dit vivement Mme Danglars.

--Si, vous y songiez, madame, et c'était justice, car vous ne

pouviez faire autrement que d'y songer, et vous vous disiez tout

bas: Toi qui poursuis le crime réponds: Pourquoi donc y a-t-il

autour de toi des crimes qui restent impunis?»

La baronne pâlit.

«Vous vous disiez cela, n'est-ce pas, madame?

--Eh bien, je l'avoue.

--Je vais vous répondre.»

Villefort rapprocha son fauteuil de la chaise de Mme Danglars;

puis, appuyant ses deux mains sur son bureau, et prenant une

intonation plus sourde que de coutume:

«Il y a des crimes qui restent impunis, dit-il, parce qu'on ne

connaît pas les criminels, et qu'on craint de frapper une tête

innocente pour une tête coupable; mais quand ces criminels seront

connus (Villefort étendit la main vers un crucifix placé en face

de son bureau), quand ces criminels seront connus, répéta-t-il,

par le Dieu vivant, madame, quels qu'ils soient, ils mourront!

Maintenant, après le serment que je viens de faire et que je

tiendrai, madame, osez me demander grâce pour ce misérable!

--Eh! monsieur, reprit Mme Danglars, êtes-vous sûr qu'il soit

aussi coupable qu'on le dit?

--Écoutez, voici son dossier: Benedetto, condamné d'abord à cinq

ans de galères pour faux, à seize ans; le jeune homme promettait,

comme vous voyez; puis évadé, puis assassin.

--Et qui est ce malheureux?

--Eh! sait-on cela! Un vagabond, un Corse.

--Il n'a donc été réclamé par personne?

--Par personne; on ne connaît pas ses parents.

--Mais cet homme qui était venu de Lucques?

--Un autre escroc comme lui; son complice peut-être.»

La baronne joignit les mains.

«Villefort! dit-elle avec sa plus douce et sa plus caressante

intonation.

--Pour Dieu! madame, répondit le procureur du roi avec une

fermeté qui n'était pas exempte de sécheresse, pour Dieu! ne me

demandez donc jamais grâce pour un coupable.

«Que suis-je, moi? la loi. Est-ce que la loi a des yeux pour voir

votre tristesse? Est-ce que la loi a des oreilles pour entendre

votre douce voix? Est-ce que la loi a une mémoire pour se faire

l'application de vos délicates pensées? Non, madame, la loi

ordonne, et quand la loi a ordonné, elle frappe.

«Vous me direz que je suis un être vivant et non pas un code; un

homme, et non pas un volume. Regardez-moi, madame, regardez autour

de moi: les hommes m'ont-ils traité en frère? m'ont-ils aimé, moi?

m'ont-ils ménagé, moi? m'ont-ils épargné, moi? quelqu'un a-t-il

demandé grâce pour M. de Villefort, et a-t-on accordé à ce

quelqu'un la grâce de M. de Villefort? Non, non, non! frappé,

toujours frappé!

«Vous persistez, femme, c'est-à-dire sirène que vous êtes, à me

parler avec cet oeil charmant et expressif qui me rappelle que je

dois rougir. Eh bien, soit, oui, rougir de ce que vous savez, et

peut-être, peut-être d'autre chose encore.

«Mais enfin, depuis que j'ai failli moi-même, et plus profondément

que les autres peut-être, eh bien, depuis ce temps, j'ai secoué

les vêtements d'autrui pour trouver l'ulcère, et je l'ai toujours

trouvé, et je dirai plus, je l'ai trouvé avec bonheur, avec joie,

ce cachet de la faiblesse ou de la perversité humaine.

«Car chaque homme que je reconnaissais coupable, et chaque

coupable que je frappais, me semblait une preuve vivante, une

preuve nouvelle que je n'étais pas une hideuse exception! Hélas!

hélas! hélas! tout le monde est méchant, madame, prouvons-le et

frappons le méchant!»

Villefort prononça ces dernières paroles avec une rage fiévreuse

qui donnait à son langage une féroce éloquence.

«Mais, reprit Mme Danglars essayant de tenter un dernier effort,

vous dites que ce jeune homme est vagabond, orphelin, abandonné de

tous?

--Tant pis, tant pis, ou plutôt tant mieux; la Providence l'a

fait ainsi pour que personne n'eût à pleurer sur lui.

--C'est s'acharner sur le faible, monsieur.

--Le faible qui assassine!

--Son déshonneur rejaillirait sur ma maison.

--N'ai-je pas, moi, la mort dans la mienne?

--Oh! monsieur! s'écria la baronne, vous êtes sans pitié pour les

autres. Eh bien, c'est moi qui vous le dis, on sera sans pitié

pour vous!

--Soit! dit Villefort, en levant avec un geste de menace son bras

au ciel.

--Remettez au moins la cause de ce malheureux, s'il est arrêté,

aux assises prochaines; cela nous donnera six mois pour qu'on

oublie.

--Non pas, dit Villefort; j'ai cinq jours encore; l'instruction

est faite; cinq jours, c'est plus de temps qu'il ne m'en faut;

d'ailleurs, ne comprenez-vous point, madame, que, moi aussi, il

faut que j'oublie? Eh bien, quand je travaille, et je travaille

nuit et jour, quand je travaille, il y a des moments où je ne me

souviens plus, et quand je ne me souviens plus, je suis heureux à

la manière des morts: mais cela vaut encore mieux que de souffrir.

--Monsieur, il s'est enfui; laissez-le fuir, l'inertie est une

clémence facile.

--Mais je vous ai dit qu'il était trop tard! Au point du jour le

télégraphe a joué, et à cette heure...

--Monsieur, dit le valet de chambre en entrant, un dragon apporte

cette dépêche du ministre de l'Intérieur.»

Villefort saisit la lettre et la décacheta vivement. Mme Danglars

frémit de terreur. Villefort tressaillit de joie.

«Arrêté! s'écria Villefort; on l'a arrêté à Compiègne; c'est

fini.»

Mme Danglars se leva froide et pâle.

«Adieu, monsieur, dit-elle.

--Adieu, madame», répondit le procureur du roi, presque joyeux en

la reconduisant jusqu'à la porte.

Puis revenant à son bureau:

«Allons, dit-il en frappant sur la lettre avec le dos de la main

droite, j'avais un faux, j'avais trois vols, j'avais trois

incendies, il ne me manquait qu'un assassinat, le voici; la

session sera belle.»

C

L'apparition.

Comme l'avait dit le procureur du roi à Mme Danglars, Valentine

n'était point encore remise.

Brisée par la fatigue, elle gardait en effet le lit, et ce fut

dans sa chambre, et de la bouche de Mme de Villefort, qu'elle

apprit les événements que nous venons de raconter, c'est-à-dire la

fuite d'Eugénie et l'arrestation d'Andrea Cavalcanti, ou plutôt de

Benedetto, ainsi que l'accusation d'assassinat portée contre lui.

Mais Valentine était si faible que ce récit ne lui fit peut-être

point tout l'effet qu'il eût produit sur elle dans son état de

santé habituel.

En effet, ce ne fut que quelques idées vagues, quelques forces

indécises de plus mêlées aux idées étranges et aux fantômes

fugitifs qui naissaient dans son cerveau malade ou qui passaient

devant ses yeux, et bientôt même tout s'effaça pour laisser

reprendre toutes leurs forces aux sensations personnelles.

Pendant la journée, Valentine était encore maintenue dans la

réalité par la présence de Noirtier qui se faisait porter chez sa

petite-fille et demeurait là, couvant Valentine de son regard

paternel; puis, lorsqu'il était revenu du Palais, c'était

Villefort à son tour qui passait une heure ou deux entre son père

et son enfant.

À six heures Villefort se retirait dans son cabinet, à huit heures

arrivait M. d'Avrigny, qui lui-même apportait la potion nocturne

préparée pour la jeune fille; puis on emmenait Noirtier.

Une garde du choix du docteur remplaçait tout le monde, et ne se

retirait elle-même que lorsque, vers dix ou onze heures, Valentine

était endormie.

En descendant, elle remettait les clefs de la chambre de Valentine

à M. de Villefort lui-même, de sorte qu'on ne pouvait plus entrer

chez la malade qu'en traversant l'appartement de Mme de Villefort

et la chambre du petit Édouard.

Chaque matin Morrel venait chez Noirtier prendre des nouvelles de

Valentine: mais Morrel, chose extraordinaire, semblait de jour en

jour moins inquiet.

D'abord, de jour en jour Valentine, quoique en proie à une

violente exaltation nerveuse, allait mieux; puis, Monte-Cristo ne

lui avait-il pas dit, lorsqu'il était accouru tout éperdu chez

lui, que si dans deux heures Valentine n'était pas morte,

Valentine serait sauvée?

Or, Valentine vivait encore, et quatre jours s'étaient écoulés.

Cette exaltation nerveuse dont nous avons parlé poursuivait

Valentine jusque dans son sommeil, ou plutôt dans l'état de

somnolence qui succédait à sa veille: c'était alors que, dans le

silence de la nuit et de la demi-obscurité que laissait régner la

veilleuse posée sur la cheminée et brûlant dans son enveloppe

d'albâtre, elle voyait passer ces ombres qui viennent peupler la

chambre des malades et que secoue la fièvre de ses ailes

frissonnantes.

Alors il lui semblait voir apparaître tantôt sa belle-mère qui la

menaçait, tantôt Morrel qui lui tendait les bras, tantôt des êtres

presque étrangers à sa vie habituelle, comme le comte de Monte-Cristo;

il n'y avait pas jusqu'aux meubles qui, dans ces moments

de délire, ne parussent mobiles et errants; et cela durait ainsi

jusqu'à deux ou trois heures du matin, moment où un sommeil de

plomb venait s'emparer de la jeune fille et la conduisait jusqu'au

jour.

Le soir qui suivit cette matinée où Valentine avait appris la

fuite d'Eugénie et l'arrestation de Benedetto, et où, après s'être

mêlés un instant aux sensations de sa propre existence, ces

événements commençaient à sortir peu à peu de sa pensée, après la

retraite successive de Villefort, de d'Avrigny et de Noirtier,

tandis que onze heures sonnaient à Saint-Philippe-du-Roule, et que

la garde, ayant placé sous la main de la malade le breuvage

préparé par le docteur, et fermé la porte de sa chambre, écoutait

en frémissant, à l'office où elle s'était retirée, les

commentaires des domestiques, et meublait sa mémoire des lugubres

histoires qui, depuis trois mois, défrayaient les soirées de

l'antichambre du procureur du roi, une scène inattendue se passait

dans cette chambre si soigneusement fermée.

Il y avait déjà dix minutes à peu près que la garde s'était

retirée.

Valentine, en proie depuis une heure à cette fièvre qui revenait

chaque nuit, laissait sa tête, insoumise à sa volonté, continuer

ce travail actif, monotone et implacable du cerveau, qui s'épuise

à reproduire incessamment les mêmes pensées ou à enfanter les

mêmes images.

De la mèche de la veilleuse s'élançaient mille et mille

rayonnements tous empreints de significations étranges, quand tout

à coup, à son reflet tremblant, Valentine crut voir sa

bibliothèque, placée à côté de la cheminée, dans un renfoncement

du mur, s'ouvrir lentement sans que les gonds sur lesquels elle

semblait rouler produisissent le moindre bruit.

Dans un autre moment, Valentine eût saisi sa sonnette et eût tiré

le cordonnet de soie en appelant au secours: mais rien ne

l'étonnait plus dans la situation où elle se trouvait. Elle avait

conscience que toutes ces visions qui l'entouraient étaient les

filles de son délire, et cette conviction lui était venue de ce

que, le matin, aucune trace n'était restée jamais de tous ces

fantômes de la nuit, qui disparaissaient avec le jour.

Derrière la porte parut une figure humaine.

Valentine était, grâce à sa fièvre, trop familiarisée avec ces

sortes d'apparitions pour s'épouvanter; elle ouvrit seulement de

grands yeux, espérant reconnaître Morrel.

La figure continua de s'avancer vers son lit, puis elle s'arrêta,

et parut écouter avec une attention profonde.

En ce moment, un reflet de la veilleuse se joua sur le visage du

nocturne visiteur.

«Ce n'est pas lui!» murmura-t-elle.

Et elle attendit, convaincue qu'elle rêvait, que cet homme, comme

cela arrive dans les songes, disparût ou se changeât en quelque

autre personne.

Seulement elle toucha son pouls, et, le sentant battre violemment,

elle se souvint que le meilleur moyen de faire disparaître ces

visions importunes était de boire: la fraîcheur de la boisson,

composée d'ailleurs dans le but de calmer les agitations dont

Valentine s'était plainte au docteur, apportait, en faisant tomber

la fièvre, un renouvellement des sensations du cerveau; quand elle

avait bu, pour un moment elle souffrait moins.

Valentine étendit donc la main afin de prendre son verre sur la

coupe de cristal où il reposait; mais tandis qu'elle allongeait

hors du lit son bras frissonnant, l'apparition fit encore, et plus

vivement que jamais, deux pas vers le lit, et arriva si près de la

jeune fille qu'elle entendit son souffle et qu'elle crut sentir la

pression de sa main.

Cette fois l'illusion ou plutôt la réalité dépassait tout ce que

Valentine avait éprouvé jusque-là; elle commença à se croire bien

éveillée et bien vivante; elle eut conscience qu'elle jouissait de

toute sa raison, et elle frémit.

La pression que Valentine avait ressentie avait pour but de lui

arrêter le bras.

Valentine le retira lentement à elle.

Alors cette figure, dont le regard ne pouvait se détacher, et qui

d'ailleurs paraissait plutôt protectrice que menaçante, cette

figure prit le verre, s'approcha de la veilleuse et regarda le

breuvage, comme si elle eût voulu en juger la transparence et la

limpidité.

Mais cette première épreuve ne suffit pas.

Cet homme, ou plutôt ce fantôme, car il marchait si doucement que

le tapis étouffait le bruit de ses pas, cet homme puisa dans le

verre une cuillerée du breuvage et l'avala. Valentine regardait ce

qui se passait devant ses yeux avec un profond sentiment de

stupeur.

Elle croyait bien que tout cela était près de disparaître pour

faire place à un autre tableau; mais l'homme, au lieu de

s'évanouir comme une ombre, se rapprocha d'elle, et tendant le

verre à Valentine, d'une voix pleine d'émotion:

«Maintenant, dit-il, buvez!...»

Valentine tressaillit.

C'était la première fois qu'une de ses visions lui parlait avec ce

timbre vivant.

Elle ouvrit la bouche pour pousser un cri.

L'homme posa un doigt sur ses lèvres.

«M. le comte de Monte-Cristo!» murmura-t-elle.

À l'effroi qui se peignit dans les yeux de la jeune fille, au

tremblement de ses mains, au geste rapide qu'elle fit pour se

blottir sous ses draps, on pouvait reconnaître la dernière lutte

du doute contre la conviction; cependant, la présence de Monte-Cristo

chez elle à une pareille heure, son entrée mystérieuse,

fantastique, inexplicable, par un mur, semblaient des

impossibilités à la raison ébranlée de Valentine.

«N'appelez pas, ne vous effrayez pas, dit le comte, n'ayez pas

même au fond du coeur l'éclair d'un soupçon ou l'ombre d'une

inquiétude; l'homme que vous voyez devant vous (car cette fois

vous avez raison, Valentine, et ce n'est point une illusion),

l'homme que vous voyez devant vous est le plus tendre père et le

plus respectueux ami que vous puissiez rêver.»

Valentine ne trouva rien à répondre: elle avait une si grande peur

de cette voix qui lui révélait la présence réelle de celui qui

parlait, qu'elle redoutait d'y associer la sienne; mais son regard

effrayé voulait dire: Si vos intentions sont pures, pourquoi êtes-vous ici?

Avec sa merveilleuse sagacité, le comte comprit tout ce qui se

passait dans le coeur de la jeune fille.

«Écoutez-moi, dit-il, ou plutôt regardez-moi: voyez mes yeux

rougis et mon visage plus pâle encore que d'habitude; c'est que

depuis quatre nuits je n'ai pas fermé l'oeil un seul instant;

depuis quatre nuits je veille sur vous, je vous protège, je vous

conserve à notre ami Maximilien.»

Un flot de sang joyeux monta rapidement aux joues de la malade;

car le nom que venait de prononcer le comte lui enlevait le reste

de défiance qu'il lui avait inspirée.

«Maximilien!... répéta Valentine, tant ce nom lui paraissait doux

à prononcer; Maximilien! il vous a donc tout avoué?

--Tout. Il m'a dit que votre vie était la sienne, et je lui ai

promis que vous vivriez.

--Vous lui avez promis que je vivrais?

--Oui.

--En effet, monsieur, vous venez de parler de vigilance et de

protection. Êtes-vous donc médecin?

--Oui, le meilleur que le Ciel puisse vous envoyer en ce moment,

croyez-moi.

--Vous dites que vous avez veillé? demanda Valentine inquiète; où

cela? je ne vous ai pas vu.»

Le comte étendit la main dans la direction de la bibliothèque.

«J'étais caché derrière cette porte, dit-il, cette porte donne

dans la maison voisine que j'ai louée.»

Valentine, par un mouvement de fierté pudique, détourna les yeux,

et avec une souveraine terreur:

«Monsieur, dit-elle, ce que vous avez fait est d'une démence sans

exemple, et cette protection que vous m'avez accordée ressemble

fort à une insulte.

--Valentine, dit-il, pendant cette longue veille, voici les

seules choses que j'aie vues: quels gens venaient chez vous, quels

aliments on vous préparait, quelles boissons on vous a servies;

puis, quand ces boissons me paraissaient dangereuses, j'entrais

comme je viens d'entrer, je vidais votre verre et je substituais

au poison un breuvage bienfaisant, qui, au lieu de la mort qui

vous était préparée, faisait circuler la vie dans vos veines.

--Le poison! la mort! s'écria Valentine, se croyant de nouveau

sous l'empire de quelque fiévreuse hallucination; que dites-vous

donc là, monsieur?

--Chut! mon enfant, dit Monte-Cristo, en portant de nouveau son

doigt à ses lèvres, j'ai dit le poison; oui, j'ai dit la mort, et

je répète la mort, mais buvez d'abord ceci. (Le comte tira de sa

poche un flacon contenant une liqueur rouge dont il versa quelques

gouttes dans le verre.) Et quand vous aurez bu, ne prenez plus

rien de la nuit.»

Valentine avança la main; mais à peine eût-elle touché le verre,

qu'elle la retira avec effroi.

Monte-Cristo prit le verre, en but la moitié, et le présenta à

Valentine, qui avala en souriant le reste de la liqueur qu'il

contenait.

«Oh! oui, dit-elle, je reconnais le goût de mes breuvages

nocturnes, de cette eau qui rendait un peu de fraîcheur à ma

poitrine, un peu de calme à mon cerveau. Merci, monsieur, merci.

--Voilà comment vous avez vécu quatre nuits, Valentine, dit le

comte. Mais moi, comment vivais-je? Oh! les cruelles heures que

vous m'avez fait passer! Oh! les effroyables tortures que vous

m'avez fait subir, quand je voyais verser dans votre verre le

poison mortel, quand je tremblais que vous n'eussiez le temps de

le boire avant que j'eusse celui de le répandre dans la cheminée!

--Vous dites, monsieur, reprit Valentine au comble de la terreur,

que vous avez subi mille tortures en voyant verser dans mon verre

le poison mortel? Mais si vous avez vu verser le poison dans mon

verre, vous avez dû voir la personne qui le versait?

--Oui.»

Valentine se souleva sur son séant, et ramenant sur sa poitrine

plus pâle que la neige la batiste brodée, encore moite de la sueur

froide du délire, à laquelle commençait à se mêler la sueur plus

glacée encore de la terreur:

«Vous l'avez vue? répéta la jeune fille.

--Oui, dit une seconde fois le comte.

--Ce que vous me dites est horrible, monsieur, ce que vous voulez

me faire croire a quelque chose d'infernal. Quoi! dans la maison

de mon père, quoi! dans ma chambre, quoi! sur mon lit de

souffrance on continue de m'assassiner? Oh! retirez-vous,

monsieur, vous tentez ma conscience, vous blasphémez la bonté

divine, c'est impossible, cela ne se peut pas.

--Êtes-vous donc la première que cette main frappe, Valentine?

n'avez-vous pas vu tomber autour de vous M. de Saint-Méran,

Mme de Saint-Méran, Barrois? n'auriez-vous pas vu tomber

M. Noirtier, si le traitement qu'il suit depuis près de trois ans

ne l'avait protégé en combattant le poison par l'habitude du

poison?

--Oh! mon Dieu! dit Valentine, c'est pour cela que, depuis près

d'un mois, bon papa exige que je partage toutes ses boissons?

--Et ces boissons, s'écria Monte-Cristo, ont un goût amer comme

celui d'une écorce d'orange à moitié séchée, n'est-ce pas?

--Oui, mon Dieu, oui!

--Oh! cela m'explique tout, dit Monte-Cristo, lui aussi sait

qu'on empoisonne ici, et peut-être qui empoisonne.

«Il vous a prémunie, vous, son enfant bien-aimée, contre la

substance mortelle, et la substance mortelle est venue s'émousser

contre ce commencement d'habitude! voilà comment vous vivez

encore, ce que je ne m'expliquais pas, après avoir été empoisonnée

il y a quatre jours avec un poison qui d'ordinaire ne pardonne

pas.

--Mais quel est donc l'assassin, le meurtrier?

--À votre tour je vous demanderai: N'avez-vous donc jamais vu

entrer quelqu'un la nuit dans votre chambre?

--Si fait. Souvent j'ai cru voir passer comme des ombres, ces

ombres s'approcher, s'éloigner, disparaître; mais je les prenais

pour des visions de ma fièvre, et tout à l'heure, quand vous êtes

entré vous-même, eh bien, j'ai cru longtemps ou que j'avais le

délire, ou que je rêvais.

--Ainsi, vous ne connaissez pas la personne qui en veut à votre

vie?

--Non, dit Valentine, pourquoi quelqu'un désirerait-il ma mort?

--Vous allez la connaître alors, dit Monte-Cristo en prêtant

l'oreille.

--Comment cela? demanda Valentine, en regardant avec terreur

autour d'elle.

--Parce que ce soir vous n'avez plus ni fièvre ni délire, parce

que ce soir vous êtes bien éveillée, parce que voilà minuit qui

sonne et que c'est l'heure des assassins.

--Mon Dieu! mon Dieu!» dit Valentine en essuyant avec sa main la

sueur qui perlait à son front.

En effet, minuit sonnait lentement et tristement, on eût dit que

chaque coup de marteau de bronze frappait le coeur de la jeune

fille.

«Valentine, continua le comte, appelez toutes vos forces à votre

secours, comprimez votre coeur dans votre poitrine, arrêtez votre

voix dans votre gorge, feignez le sommeil, et vous verrez, vous

verrez!

Valentine saisit la main du comte.

«Il me semble que j'entends du bruit, dit-elle, retirez-vous!

--Adieu, ou plutôt au revoir», répondit le comte.

Puis, avec un sourire si triste et si paternel que le coeur de la

jeune fille en fut pénétré de reconnaissance, il regagna sur la

pointe du pied la porte de la bibliothèque.

Mais, se retournant avant de la refermer sur lui:

«Pas un geste, dit-il, pas un mot, qu'on vous croie endormie, sans

quoi peut-être vous tuerait-on avant que j'eusse le temps

d'accourir.»

Et, sur cette effroyable injonction, le comte disparut derrière la

porte, qui se referma silencieusement sur lui.

Le comte de Monte-Cristo, Tome IV · 第 21 / 95 题