XCVI

Le contrat.

Trois jours après la scène que nous venons de raconter, c'est-à-dire

vers les cinq heures de l'après-midi du jour fixé pour la signature du

contrat de Mlle Eugénie Danglars et d'Andrea Cavalcanti, que le banquier

s'était obstiné à maintenir prince, comme une brise fraîche faisait

frissonner toutes les feuilles du petit jardin situé en avant de la

maison du comte de Monte-Cristo, au moment où celui-ci se préparait à

sortir, et tandis que ses chevaux l'attendaient en frappant du pied,

maintenus par la main du cocher assis déjà depuis un quart d'heure sur

le siège, l'élégant phaéton avec lequel nous avons déjà plusieurs fois

fait connaissance, et notamment pendant la soirée d'Auteuil, vint

tourner rapidement l'angle de la porte d'entrée, et lança plutôt qu'il

ne déposa sur les degrés du perron M. Andrea Cavalcanti, aussi doré,

aussi rayonnant que si lui, de son côté, eût été sur le point d'épouser

une princesse.

Il s'informa de la santé du comte avec cette familiarité qui lui

était habituelle, et, escaladant légèrement le premier étage, le

rencontra lui-même au haut de l'escalier.

À la vue du jeune homme, le comte s'arrêta. Quant à Andrea

Cavalcanti, il était lancé, et quand il était lancé, rien ne

l'arrêtait.

«Eh! bonjour, cher monsieur de Monte-Cristo, dit-il au comte.

--Ah! monsieur Andrea! fit celui-ci avec sa voix demi-railleuse,

comment vous portez-vous?

--À merveille, comme vous voyez. Je viens causer avec vous de

mille choses; mais d'abord sortiez-vous ou rentriez-vous?

--Je sortais, monsieur.

--Alors, pour ne point vous retarder, je monterai, si vous le

voulez bien, dans votre calèche, et Tom nous suivra, conduisant

mon phaéton à la remorque.

--Non, dit avec un imperceptible sourire de mépris le comte, qui

ne se souciait pas d'être vu en compagnie du jeune homme; non, je

préfère vous donner audience ici, cher monsieur Andrea; on cause

mieux dans une chambre, et l'on n'a pas de cocher qui surprenne

vos paroles au vol.»

Le comte rentra donc dans un petit salon faisant partie du premier

étage, s'assit, et fit, en croisant ses jambes l'une sur l'autre,

signe au jeune homme de s'asseoir à son tour.

Andrea prit son air le plus riant.

«Vous savez, cher comte, dit-il, que la cérémonie a lieu ce soir;

à neuf heures on signe le contrat chez le beau-père.

--Ah! vraiment? dit Monte-Cristo.

--Comment! est-ce une nouvelle que je vous apprends? et n'étiez-vous

pas prévenu de cette solennité par M. Danglars?

--Si fait, dit le comte, j'ai reçu une lettre de lui hier; mais

je ne crois pas que l'heure y fût indiquée.

--C'est possible; le beau-père aura compté sur la notoriété

publique.

--Eh bien, dit Monte-Cristo, vous voilà heureux monsieur

Cavalcanti; c'est une alliance des plus sortables que vous

contractez là; et puis, Mlle Danglars est jolie.

--Mais oui, répondit Cavalcanti avec un accent plein de modestie.

--Elle est surtout fort riche, à ce que je crois du moins, dit

Monte-Cristo.

--Fort riche, vous croyez? répéta le jeune homme.

--Sans doute; on dit que M. Danglars cache pour le moins la

moitié de sa fortune.

--Et il avoue quinze ou vingt millions, dit Andrea avec un regard

étincelant de joie.

--Sans compter, ajouta Monte-Cristo, qu'il est à la veille

d'entrer dans un genre de spéculation déjà un peu usé aux États-Unis

et en Angleterre, mais tout à fait neuf en France.

--Oui, oui, je sais ce dont vous voulez parler: le chemin de fer

dont il vient d'obtenir l'adjudication, n'est-ce pas?

--Justement! il gagnera au moins, c'est l'avis général, au moins

dix millions dans cette affaire.

--Dix millions! vous croyez? c'est magnifique, dit Cavalcanti,

qui se grisait à ce bruit métallique de paroles dorées.

--Sans compter, reprit Monte-Cristo, que toute cette fortune vous

reviendra, et que c'est justice, puisque Mlle Danglars est fille

unique. D'ailleurs, votre fortune à vous, votre père me l'a dit du

moins, est presque égale à celle de votre fiancée. Mais laissons

là un peu les affaires d'argent. Savez-vous, monsieur Andrea, que

vous avez un peu lestement et habilement mené toute cette affaire!

--Mais pas mal, pas mal, dit le jeune homme; j'étais né pour être

diplomate.

--Eh bien, on vous fera entrer dans la diplomatie; la diplomatie,

vous le savez, ne s'apprend pas; c'est une chose d'instinct... Le

coeur est donc pris?

--En vérité, j'en ai peur, répondit Andrea du ton dont il avait

vu au Théâtre-Français Dorante ou Valère répondre à Alceste.

--Vous aime-t-on un peu?

--Il le faut bien, dit Andrea avec un sourire vainqueur,

puisqu'on m'épouse. Mais cependant, n'oublions pas un grand point.

--Lequel?

--C'est que j'ai été singulièrement aidé dans tout ceci.

--Bah!

--Certainement.

--Par les circonstances?

--Non, par vous.

--Par moi? Laissez donc, prince, dit Monte-Cristo en appuyant

avec affectation sur le titre. Qu'ai-je pu faire pour vous? Est-ce

que votre nom, votre position sociale et votre mérite ne

suffisaient point?

--Non, dit Andrea, non; et vous avez beau dire, monsieur le

comte, je maintiens, moi, que la position d'un homme tel que vous

a plus fait que mon nom, ma position sociale et mon mérite.

--Vous vous abusez complètement, monsieur, dit Monte-Cristo, qui

sentit l'adresse perfide du jeune homme, et qui comprit la portée

de ses paroles; ma protection ne vous a été acquise qu'après

connaissance prise de l'influence et de la fortune de monsieur

votre père; car enfin qui m'a procuré, à moi qui ne vous avais

jamais vu, ni vous, ni l'illustre auteur de vos jours, le bonheur

de votre connaissance? Ce sont deux de mes bons amis, Lord Wilmore

et l'abbé Busoni. Qui m'a encouragé, non pas à vous servir de

garantie, mais à vous patronner? C'est le nom de votre père, si

connu et si honoré en Italie; personnellement, moi, je ne vous

connais pas.»

Ce calme, cette parfaite aisance firent comprendre à Andrea qu'il

était pour le moment étreint par une main plus musculeuse que la

sienne, et que l'étreinte n'en pouvait être facilement brisée.

«Ah çà! mais, dit-il, mon père a donc vraiment une bien grande

fortune, monsieur le comte?

--Il paraît que oui, monsieur, répondit Monte-Cristo.

--Savez-vous si la dot qu'il m'a promise est arrivée?

--J'en ai reçu la lettre d'avis.

--Mais les trois millions?

--Les trois millions sont en route, selon toute probabilité.

--Je les toucherai donc réellement?

--Mais dame! reprit le comte, il me semble que jusqu'à présent,

monsieur, l'argent ne vous a pas fait faute!»

Andrea fut tellement surpris, qu'il ne put s'empêcher de rêver un

moment.

«Alors, dit-il en sortant de sa rêverie, il me reste, monsieur, à

vous adresser une demande, et celle-là vous la comprendrez, même

quand elle devrait vous être désagréable.

--Parlez, dit Monte-Cristo.

--Je me suis mis en relation, grâce à ma fortune, avec beaucoup

de gens distingués, et j'ai même, pour le moment du moins, une

foule d'amis. Mais en me mariant comme je le fais, en face de

toute la société parisienne, je dois être soutenu par un nom

illustre, et à défaut de la main paternelle, c'est une main

puissante qui doit me conduire à l'autel; or, mon père ne vient

point à Paris, n'est-ce pas?

--Il est vieux, couvert de blessures, et il souffre, dit-il, à en

mourir, chaque fois qu'il voyage.

--Je comprends. Eh bien, je viens vous faire une demande.

--À moi?

--Oui, à vous.

--Et laquelle? mon Dieu!

--Eh bien, c'est de le remplacer.

--Ah! mon cher monsieur! quoi! après les nombreuses relations que

j'ai eu le bonheur d'avoir avec vous, vous me connaissez si mal

que de me faire une pareille demande?

«Demandez-moi un demi-million à emprunter, et, quoiqu'un pareil

prêt soit assez rare, parole d'honneur! vous me serez moins

gênant. Sachez donc, je croyais vous l'avoir déjà dit, que dans sa

participation, morale surtout, aux choses de ce monde, jamais le

comte de Monte-Cristo n'a cessé d'apporter les scrupules, je dirai

plus, les superstitions d'un homme de l'Orient.

«Moi qui ai un sérail au Caire, un à Smyrne et un à

Constantinople, présider à un mariage! jamais.

--Ainsi, vous me refusez?

--Net; et fussiez-vous mon fils, fussiez-vous mon frère, je vous

refuserais de même.

--Ah! par exemple! s'écria Andrea désappointé, mais comment faire

alors?

--Vous avez cent amis, vous l'avez dit vous-même.

--D'accord, mais c'est vous qui m'avez présenté chez M. Danglars.

--Point! Rétablissons les faits dans toute la vérité: c'est moi

qui vous ai fait dîner avec lui à Auteuil, et c'est vous qui vous

êtes présenté vous-même; diable! c'est tout différent.

--Oui, mais mon mariage: vous avez aidé...

--Moi! en aucune chose, je vous prie de le croire; mais rappelez-vous

donc ce que je vous ai répondu quand vous êtes venu me prier

de faire la demande: Oh! je ne fais jamais de mariage, moi, mon

cher prince, c'est un principe arrêté chez moi.»

Andrea se mordit les lèvres.

«Mais enfin, dit-il, vous serez là au moins?

--Tout Paris y sera?

--Oh! certainement.

--Eh bien, j'y serai comme tout Paris, dit le comte.

--Vous signerez au contrat?

--Oh! je n'y vois aucun inconvénient, et mes scrupules ne vont

point jusque-là.

--Enfin, puisque vous ne voulez pas m'accorder davantage, je dois

me contenter de ce que vous me donnez. Mais un dernier mot, comte.

--Comment donc?

--Un conseil.

--Prenez garde; un conseil, c'est pis qu'un service.

--Oh! celui-ci, vous pouvez me le donner sans vous compromettre.

--Dites.

--La dot de ma femme est de cinq cent mille livres.

--C'est le chiffre que M. Danglars m'a annoncé à moi-même.

--Faut-il que je la reçoive ou que je la laisse aux mains du

notaire?

--Voici, en général, comment les choses se passent quand on veut

qu'elles se passent galamment: vos deux notaires prennent rendez-vous

au contrat pour le lendemain ou le surlendemain; le lendemain

ou le surlendemain, ils échangent les deux dots, dont ils se

donnent mutuellement reçu, puis, le mariage célébré, ils mettent

les millions à votre disposition, comme chef de la communauté.

--C'est que, dit Andrea avec une certaine inquiétude mal

dissimulée, je croyais avoir entendu dire à mon beau-père qu'il

avait l'intention de placer nos fonds dans cette fameuse affaire

de chemin de fer dont vous me parliez tout à l'heure.

--Eh bien, mais, reprit Monte-Cristo, c'est, à ce que tout le

monde assure, un moyen que vos capitaux soient triplés dans

l'année. M. le baron Danglars est bon père et sait compter.

--Allons donc, dit Andrea, tout va bien, sans votre refus,

toutefois, qui me perce le coeur.

--Ne l'attribuez qu'à des scrupules fort naturels en pareille

circonstance.

--Allons, dit Andrea, qu'il soit donc fait comme vous le voulez; à

ce soir, neuf heures.

--À ce soir.»

Et malgré une légère résistance de Monte-Cristo, dont les lèvres

pâlirent, mais qui cependant conserva son sourire de cérémonie,

Andrea saisit la main du comte, la serra, sauta dans son phaéton

et disparut.

Les quatre ou cinq heures qui lui restaient jusqu'à neuf heures,

Andrea les employa en courses, en visites destinées à intéresser

ces amis dont il avait parlé, à paraître chez le banquier avec

tout le luxe de leurs équipages, les éblouissant par ces promesses

d'actions qui, depuis, ont fait tourner toutes les têtes, et dont

Danglars, en ce moment-là, avait l'initiative.

En effet, à huit heures et demie du soir, le grand salon de

Danglars, la galerie attenante à ce salon et les trois autres

salons de l'étage étaient pleins d'une foule parfumée qu'attirait

fort peu la sympathie, mais beaucoup cet irrésistible besoin

d'être là où l'on sait qu'il y a du nouveau.

Un académicien dirait que les soirées du monde sont des

collections de fleurs qui attirent papillons inconstants, abeilles

affamées et frelons bourdonnants.

Il va sans dire que les salons étaient resplendissants de bougies,

la lumière roulait à flots des moulures d'or sur les tentures de

soie, et tout le mauvais goût de cet ameublement, qui n'avait pour

lui que la richesse, resplendissait de tout son éclat.

Mlle Eugénie était vêtue avec la simplicité la plus élégante: une

robe de soie blanche brochée de blanc, une rose blanche à moitié

perdue dans ses cheveux d'un noir de jais, composaient toute sa

parure que ne venait pas enrichir le plus petit bijou.

Seulement on pouvait lire que dans ses yeux cette assurance parfaite

destinée à démentir ce que cette candide toilette avait de

vulgairement virginal à ses propres yeux.

Mme Danglars, à trente pas d'elle, causait avec Debray, Beauchamp

et Château-Renaud. Debray avait fait sa rentrée dans cette maison

pour cette grande solennité, mais comme tout le monde et sans

aucun privilège particulier.

M. Danglars, entouré de députés, d'hommes de finance, expliquait

une théorie de contributions nouvelles qu'il comptait mettre en

exercice quand la force des choses aurait contraint le

gouvernement à l'appeler au ministère.

Andrea, tenant sous son bras un des plus fringants dandys de

l'Opéra, lui expliquait assez impertinemment, attendu qu'il avait

besoin d'être hardi pour paraître à l'aise, ses projets de vie à

venir, et les progrès de luxe qu'il comptait faire faire avec ses

cent soixante-quinze mille livres de rente à la fashion

parisienne.

La foule générale roulait dans ces salons comme un flux et un

reflux de turquoises, de rubis, d'émeraudes, d'opales et de

diamants.

Comme partout, on remarquait que c'étaient les plus vieilles

femmes qui étaient les plus parées, et les plus laides qui se

montraient avec le plus d'obstination.

S'il y avait quelque beau lis blanc, quelque rose suave et

parfumée, il fallait la chercher et la découvrir cachée dans

quelque coin par une mère à turban, ou par une tante à oiseau de

paradis.

À chaque instant, au milieu de cette cohue, de ce bourdonnement,

de ces rires, la voix des huissiers lançait un nom connu dans les

finances, respecté dans l'armée ou illustre dans les lettres;

alors un faible mouvement des groupes accueillait ce nom.

Mais pour un qui avait le privilège de faire frémir cet océan de

vagues humaines, combien passaient accueillis par l'indifférence

ou le ricanement du dédain!

Au moment où l'aiguille de la pendule massive, de la pendule

représentant Endymion endormi, marquait neuf heures sur un cadran

d'or, et où le timbre, fidèle reproducteur de la pensée machinale,

retentissait neuf fois, le nom du comte de Monte-Cristo retentit à

son tour, et, comme poussée par la flamme électrique, toute

l'assemblée se tourna vers la porte.

Le comte était vêtu de noir et avec sa simplicité habituelle; son

gilet blanc dessinait sa vaste et noble poitrine; son col noir

paraissait d'une fraîcheur singulière, tant il ressortait sur la

mâle pâleur de son teint; pour tout bijou, il portait une chaîne

de gilet si fine qu'à peine le mince filet d'or tranchait sur le

piqué blanc.

Il se fit à l'instant même un cercle autour de la porte.

Le comte, d'un seul coup d'oeil, aperçut Mme Danglars à un bout du

salon, M. Danglars à l'autre, et Mlle Eugénie devant lui.

Il s'approcha d'abord de la baronne, qui causait avec

Mme de Villefort, qui était venue seule, Valentine étant toujours

souffrante; et sans dévier, tant le chemin se frayait devant lui,

il passa de la baronne à Eugénie, qu'il complimenta en termes si

rapides et si réservés, que la fière artiste en fut frappée.

Près d'elle était Mlle Louise d'Armilly, qui remercia le comte des

lettres de recommandation qu'il lui avait si gracieusement données

pour l'Italie, et dont elle comptait, lui dit-elle, faire

incessamment usage.

En quittant ces dames, il se retourna et se trouva près de

Danglars, qui s'était approché pour lui donner la main.

Ces trois devoirs sociaux accomplis, Monte-Cristo s'arrêta,

promenant autour de lui ce regard assuré empreint de cette

expression particulière aux gens d'un certain monde et surtout

d'une certaine portée, regard qui semble dire:

«J'ai fait ce que j'ai dû; maintenant que les autres fassent ce

qu'ils me doivent.»

Andrea, qui était dans un salon contigu, sentit cette espèce de

frémissement que Monte-Cristo avait imprimé à la foule, et il

accourut saluer le comte.

Il le trouva complètement entouré; on se disputait ses paroles,

comme il arrive toujours pour les gens qui parlent peu et qui ne

disent jamais un mot sans valeur.

Les notaires firent leur entrée en ce moment, et vinrent installer

leurs pancartes griffonnées sur le velours brodé d'or qui couvrait

la table préparée pour la signature, table en bois doré.

Un des notaires s'assit, l'autre resta debout.

On allait procéder à la lecture du contrat que la moitié de Paris,

présente à cette solennité, devait signer.

Chacun prit place, ou plutôt les femmes firent cercle, tandis que

les hommes, plus indifférents à l'endroit du _style énergique_,

comme dit Boileau, firent leurs commentaires sur l'agitation

fébrile d'Andrea, sur l'attention de M. Danglars, sur

l'impassibilité d'Eugénie et sur la façon leste et enjouée dont la

baronne traitait cette importante affaire.

Le contrat fut lu au milieu d'un profond silence. Mais, aussitôt

la lecture achevée, la rumeur recommença dans les salons, double

de ce qu'elle était auparavant: ces sommes brillantes, ces

millions roulant dans l'avenir des deux jeunes gens et qui

venaient compléter l'exposition qu'on avait faite, dans une

chambre exclusivement consacrée à cet objet, du trousseau de la

mariée et des diamants de la jeune femme, avaient retenti avec

tout leur prestige dans la jalouse assemblée.

Les charmes de Mlle Danglars en étaient doubles aux yeux des

jeunes gens, et pour le moment ils effaçaient l'éclat du soleil.

Quant aux femmes, il va sans dire que, tout en jalousant ces

millions, elles ne croyaient pas en avoir besoin pour être belles.

Andrea, serré par ses amis, complimenté, adulé, commençant à

croire à la réalité du rêve qu'il faisait, Andrea était sur le

point de perdre la tête.

Le notaire prit solennellement la plume, l'éleva au-dessus de sa

tête et dit:

«Messieurs, on va signer le contrat.»

Le baron devait signer le premier, puis le fondé de pouvoir de

M. Cavalcanti père, puis la baronne, puis les futurs conjoints,

comme on dit dans cet abominable style qui a cours sur papier

timbré.

Le baron prit la plume et signa, puis le chargé de pouvoir.

La baronne s'approcha, au bras de Mme de Villefort.

«Mon ami, dit-elle en prenant la plume, n'est-ce pas une chose

désespérante? Un incident inattendu, arrivé dans cette affaire

d'assassinat et de vol dont M. le comte de Monte-Cristo a failli

être victime, nous prive d'avoir M. de Villefort.

--Oh! mon Dieu! fit Danglars, du même ton dont il aurait dit: Ma

foi, la chose m'est bien indifférente!

--Mon Dieu! dit Monte-Cristo en s'approchant, j'ai bien peur

d'être la cause involontaire de cette absence.

--Comment! vous, comte? dit Mme Danglars en signant. S'il en est

ainsi, prenez garde, je ne vous le pardonnerai jamais.»

Andrea dressait les oreilles.

«Il n'y aurait cependant point de ma faute, dit le comte; aussi je

tiens à le constater.»

On écoutait avidement: Monte-Cristo, qui desserrait si rarement

les lèvres, allait parler.

«Vous vous rappelez, dit le comte au milieu du plus profond

silence, que c'est chez moi qu'est mort ce malheureux qui était

venu pour me voler, et qui, en sortant de chez moi a été tué, à ce

que l'on croit, par son complice?

--Oui, dit Danglars.

--Eh bien, pour lui porter secours, on l'avait déshabillé et l'on

avait jeté ses habits dans un coin où la justice les a ramassés;

mais la justice, en prenant l'habit et le pantalon pour les

déposer au greffe, avait oublié le gilet.»

Andrea pâlit visiblement et tira tout doucement du côté de la

porte; il voyait paraître un nuage à l'horizon, et ce nuage lui

semblait renfermer la tempête dans ses flancs.

«Eh bien, ce malheureux gilet, on l'a trouvé aujourd'hui tout

couvert de sang et troué à l'endroit du coeur.»

Les dames poussèrent un cri, et deux ou trois se préparèrent à

s'évanouir.

«On me l'a apporté. Personne ne pouvait deviner d'où venait cette

guenille; moi seul songeai que c'était probablement le gilet de la

victime. Tout à coup mon valet de chambre, en fouillant avec

dégoût et précaution cette funèbre relique, a senti un papier dans

la poche et l'en a tiré: c'était une lettre adressée à qui? à

vous, baron.

--À moi? s'écria Danglars.

--Oh! mon Dieu! oui, à vous; je suis parvenu à lire votre nom

sous le sang dont le billet était maculé, répondit Monte-Cristo au

milieu des éclats de surprise générale.

--Mais, demanda Mme Danglars regardant son mari avec inquiétude,

comment cela empêche-t-il M. de Villefort?

--C'est tout simple, madame, répondit Monte-Cristo; ce gilet et

cette lettre étaient ce qu'on appelle des pièces de conviction;

lettre et gilet, j'ai tout envoyé à M. le procureur du roi. Vous

comprenez, mon cher baron, la voie légale est la plus sûre en

matière criminelle: c'était peut-être quelque machination contre

vous.»

Andrea regarda fixement Monte-Cristo et disparut dans le deuxième

salon.

«C'est possible, dit Danglars; cet homme assassiné n'était-il

point un ancien forçat?

--Oui, répondit le comte, un ancien forçat nommé Caderousse.»

Danglars pâlit légèrement; Andrea quitta le second salon et gagna

l'antichambre.

«Mais signez donc, signez donc! dit Monte-Cristo; je m'aperçois

que mon récit a mis tout le monde en émoi et j'en demande bien

humblement pardon à vous, madame la baronne et à Mlle Danglars.»

La baronne, qui venait de signer, remit la plume au notaire.

«Monsieur le prince Cavalcanti, dit le tabellion, monsieur le

prince Cavalcanti, où êtes-vous?

--Andrea! Andrea! répétèrent plusieurs voix de jeunes gens qui en

étaient déjà arrivés avec le noble Italien à ce degré d'intimité

de l'appeler par son nom de baptême.

--Appelez donc le prince, prévenez-le donc que c'est à lui de

signer!» cria Danglars à un huissier.

Mais au même instant la foule des assistants reflua, terrifiée,

dans le salon principal, comme si quelque monstre effroyable fût

entré dans les appartements, _quaerens quem devoret_.

Il y avait en effet de quoi reculer, s'effrayer, crier.

Un officier de gendarmerie plaçait deux gendarmes à la porte de

chaque salon, et s'avançait vers Danglars, précédé d'un

commissaire de police ceint de son écharpe.

Mme Danglars poussa un cri et s'évanouit.

Danglars, qui se croyait menacé (certaines consciences ne sont

jamais calmes), Danglars offrit aux yeux de ses conviés un visage

décomposé par la terreur.

«Qu'y a-t-il donc, monsieur? demanda Monte-Cristo s'avançant au-devant

du commissaire.

--Lequel de vous, messieurs, demanda le magistrat sans répondre

au comte, s'appelle Andrea Cavalcanti?»

Un cri de stupeur partit de tous les coins du salon. On chercha;

on interrogea.

«Mais quel est donc cet Andrea Cavalcanti? demanda Danglars

presque égaré.

--Un ancien forçat échappé du bagne de Toulon.

--Et quel crime a-t-il commis?

--Il est prévenu, dit le commissaire de sa voix impassible,

d'avoir assassiné le nommé Caderousse, son ancien compagnon de

chaîne, au moment où il sortait de chez le comte de Monte-Cristo.»

Monte-Cristo jeta un regard rapide autour de lui.

Andrea avait disparu.

Le comte de Monte-Cristo, Tome IV · 第 17 / 95 题