VIII

Colomba, haletante, épuisée, était hors d'état de prononcer une

parole. Sa tête était appuyée sur l'épaule de son frère, et elle

tenait une de ses mains serrée entre les siennes. Bien qu'il lui

sût intérieurement assez mauvais gré de sa péroraison, Orso était

trop alarmé pour lui adresser le moindre reproche. Il attendait en

silence la fin de la crise nerveuse à laquelle elle semblait en

proie, lorsqu'on frappa à la porte, et Saveria entra tout effarée

annonçant: «Monsieur le préfet!» À ce nom, Colomba se releva comme

honteuse de sa faiblesse, et se tint debout, s'appuyant sur une

chaise qui tremblait visiblement sous sa main.

Le préfet débuta par quelques excuses banales sur l'heure indue de

sa visite, plaignit mademoiselle Colomba, parla du danger des

émotions fortes, blâma la coutume des lamentations funèbres que le

talent même de la vocératrice rendait encore plus pénibles pour

les assistants; il glissa avec adresse un léger reproche sur la

tendance de la dernière improvisation. Puis, changeant de ton:

«Monsieur della Rebbia, dit-il, je suis chargé de bien des

compliments pour vous par vos amis anglais: miss Nevil fait mille

amitiés à mademoiselle votre soeur. J'ai pour vous une lettre

d'elle à vous remettre.

-- Une lettre de miss Nevil? s'écria Orso.

-- Malheureusement je ne l'ai pas sur moi, mais vous l'aurez dans

cinq minutes. Son père a été souffrant. Nous avons craint un

moment qu'il n'eût gagné nos terribles fièvres. Heureusement le

voilà hors d'affaire, et vous en jugerez par vous-même, car vous

le verrez bientôt, j'imagine.

-- Miss Nevil a dû être bien inquiète?

-- Par bonheur, elle n'a connu le danger que lorsqu'il était déjà

loin. Monsieur della Rebbia, miss Nevil m'a beaucoup parlé de vous

et de mademoiselle votre soeur.»

Orso s'inclina. «Elle a beaucoup d'amitié pour vous deux. Sous un

extérieur plein de grâce, sous une apparence de légèreté, elle

cache une raison parfaite.

-- C'est une charmante personne, dit Orso.

-- C'est presque à sa prière que je viens ici, monsieur. Personne

ne connaît mieux que moi une fatale histoire que je voudrais bien

n'être pas obligé de vous rappeler. Puisque M. Barricini est

encore maire de Pietranera, et moi, préfet de ce département, je

n'ai pas besoin de vous dire le cas que je fais de certains

soupçons, dont, si je suis bien informé, quelques personnes

imprudentes vous ont fait part, et que vous avez repoussés, je le

sais, avec l'indignation qu'on devait attendre de votre position

et de votre caractère.

-- Colomba, dit Orso s'agitant sur sa chaise, tu es bien fatiguée.

Tu devrais aller te coucher.»

Colomba fit un signe de tête négatif. Elle avait repris son calme

habituel et fixait des yeux ardents sur le préfet.

«M. Barricini, continua le préfet, désirerait vivement voir cesser

cette espèce d'inimitié..., c'est-à-dire cet état d'incertitude où

vous vous trouvez l'un vis-à-vis de l'autre... Pour ma part, je

serais enchanté de vous voir établir avec lui les rapports que

doivent avoir ensemble des gens faits pour s'estimer...

-- Monsieur, interrompit Orso d'une voix émue, je n'ai jamais

accusé l'avocat Barricini d'avoir assassiné mon père, mais il a

fait une action qui m'empêchera toujours d'avoir aucune relation

avec lui. Il a supposé une lettre menaçante, au nom d'un certain

bandit... du moins il l'a sourdement attribuée à mon père. Cette

lettre enfin, monsieur, a probablement été la cause indirecte de

sa mort.»

Le préfet se recueillit un instant. «Que monsieur votre père l'ait

cru, lorsque, emporté par la vivacité de son caractère, il

plaidait contre monsieur Barricini, la chose est excusable; mais,

de votre part, un semblable aveuglement n'est plus permis.

Réfléchissez donc que Barricini n'avait point intérêt à supposer

cette lettre... Je ne vous parle pas de son caractère..., vous ne

le connaissez point, vous êtes prévenu contre lui..., mais vous ne

supposez pas qu'un homme connaissant les lois...

-- Mais, monsieur, dit Orso en se levant, veuillez songer que me

dire que cette lettre n'est pas l'ouvrage de M. Barricini, c'est

l'attribuer à mon père. Son honneur, monsieur, est le mien.

-- Personne plus que moi, monsieur, poursuivit le préfet, n'est

convaincu de l'honneur du colonel della Rebbia... mais... l'auteur

de cette lettre est connu maintenant.

-- Qui? s'écria Colomba s'avançant vers le préfet.

-- Un misérable, coupable de plusieurs crimes..., de ces crimes

que vous ne pardonnez pas, vous autres Corses, un voleur, un

certain Tomaso Bianchi, à présent détenu dans les prisons de

Bastia, a révélé qu'il était l'auteur de cette fatale lettre.

-- Je ne connais pas cet homme, dit Orso. Quel aurait pu être son

but?

-- C'est un homme de ce pays, dit Colomba, frère d'un ancien

meunier à nous. C'est un méchant et un menteur, indigne qu'on le

croie.

-- Vous allez voir, continua le préfet, l'intérêt qu'il avait dans

l'affaire. Le meunier dont parle mademoiselle votre soeur, -- il

se nommait, je crois, Théodore, -- tenait à loyer du colonel un

moulin sur le cours d'eau dont M. Barricini contestait la

possession à monsieur votre père. Le colonel, généreux à son

habitude, ne tirait presque aucun profit de son moulin. Or, Tomaso

a cru que, si M. Barricini obtenait le cours d'eau, il aurait un

loyer considérable à lui payer, car on sait que M. Barricini aime

assez l'argent. Bref, pour obliger son frère, Tomaso a contrefait

la lettre du bandit, et voilà toute l'histoire. Vous savez que les

liens de famille sont si puissants en Corse, qu'ils entraînent

quelquefois au crime...

Veuillez prendre connaissance de cette lettre que m'écrit le

procureur général, elle vous confirmera ce que je viens de vous

dire.»

Orso parcourut la lettre qui relatait en détail les aveux de

Tomaso, et Colomba lisait en même temps par-dessus l'épaule de son

frère.

Lorsqu'elle eut fini, elle s'écria:

«Orlanduccio Barricini est allé à Bastia il y a un mois, lorsqu'on

a su que mon frère allait revenir. Il aura vu Tomaso et lui aura

acheté ce mensonge.

-- Mademoiselle, dit le préfet avec impatience, vous expliquez

tout par des suppositions odieuses; est-ce le moyen de découvrir

la vérité? Vous, monsieur, vous êtes de sang-froid; dites-moi, que

pensez-vous maintenant? Croyez-vous, comme mademoiselle, qu'un

homme qui n'a qu'une condamnation assez légère à redouter se

charge de gaieté de coeur d'un crime de faux pour obliger

quelqu'un qu'il ne connaît pas?»

Orso relut la lettre du procureur général, pesant chaque mot avec

une attention extraordinaire; car, depuis qu'il avait vu l'avocat

Barricini, il se sentait plus difficile à convaincre qu'il ne

l'eût été quelques jours auparavant. Enfin il se vit contraint

d'avouer que l'explication lui paraissait satisfaisante. -- Mais

Colomba s'écria avec force:

«Tomaso Bianchi est un fourbe. Il ne sera pas condamné, ou il

s'échappera de prison, j'en suis sûre.»

Le préfet haussa les épaules.

«Je vous ai fait part, monsieur, dit-il, des renseignements que

j'ai reçus. Je me retire, et je vous abandonne à vos réflexions.

J'attendrai que votre raison vous ait éclairé, et j'espère qu'elle

sera plus puissante que les... suppositions de votre soeur.»

Orso, après quelques paroles pour excuser Colomba, répéta qu'il

croyait maintenant que Tomaso était le seul coupable.

Le préfet s'était levé pour sortir.

«S'il n'était pas si tard, dit-il, je vous proposerais de venir

avec moi prendre la lettre de miss Nevil... Par la même occasion,

vous pourriez dire à M. Barricini ce que vous venez de me dire, et

tout serait fini.

-- Jamais Orso della Rebbia n'entrera chez un Barricini! s'écria

Colomba avec impétuosité.

-- Mademoiselle est le tintinajo[20] de la famille, à ce qu'il

paraît, dit le préfet d'un air de raillerie.

-- Monsieur, dit Colomba d'une voix ferme, on vous trompe. Vous ne

connaissez pas l'avocat. C'est le plus rusé, le plus fourbe des

hommes. Je vous en conjure, ne faites pas faire à Orso une action

qui le couvrirait de honte.

-- Colomba! s'écria Orso, la passion te fait déraisonner.

-- Orso! Orso! par la cassette que je vous ai remise, je vous en

supplie, écoutez-moi. Entre vous et les Barricini il y a du sang;

vous n'irez pas chez eux!

-- Ma soeur!

-- Non, mon frère, vous n'irez point, ou je quitterai cette

maison, et vous ne me reverrez plus... Orso, ayez pitié de moi.»

Et elle tomba à genoux.

«Je suis désolé, dit le préfet, de voir mademoiselle della Rebbia

si peu raisonnable. Vous la convaincrez, j'en suis sûr.»

Il entrouvrit la porte et s'arrêta, paraissant attendre qu'Orso le

suivît.

«Je ne puis la quitter maintenant, dit Orso... Demain, si...

-- Je pars de bonne heure, dit le préfet.

-- Au moins, mon frère, s'écria Colomba les mains jointes,

attendez jusqu'à demain matin. Laissez-moi revoir les papiers de

mon père... Vous ne pouvez me refuser cela!

-- Eh bien, tu les verras ce soir, mais au moins tu ne me

tourmenteras plus ensuite avec cette haine extravagante... Mille

pardons, monsieur le préfet... Je me sens moi-même si mal à mon

aise... Il vaut mieux que ce soit demain.

-- La nuit porte conseil, dit le préfet en se retirant, j'espère

que demain toutes vos irrésolutions auront cessé.

-- Saveria, s'écria Colomba, prends la lanterne et accompagne

M. le préfet. Il te remettra une lettre pour mon frère.»

Elle ajouta quelques mots que Saveria seule entendit. «Colomba,

dit Orso lorsque le préfet fut parti, tu m'as fait beaucoup de

peine. Te refuseras-tu donc toujours à l'évidence?

-- Vous m'avez donné jusqu'à demain, répondit-elle. J'ai bien peu

de temps, mais j'espère encore.»

Puis elle prit un trousseau de clés et courut dans une chambre de

l'étage supérieur. Là, on l'entendit ouvrir précipitamment des

tiroirs et fouiller dans un secrétaire où le colonel della Rebbia

enfermait autrefois ses papiers importants.

Colomba(#16239) · 第 13 / 22 题