La Gaule, par cette appellation virile, immortalisant ainsi, dans son
enthousiasme, la glorieuse _mère des camps_, en lui décernant un titre
qu'elle avait toujours refusé pendant sa vie, vie aussi modeste que
sublime, consacrée tout entière à son père, à son époux, à son fils, à
la gloire et au salut de la patrie!...
Ma perplexité était profonde: l'empoisonnement de Tétrik, luttant
encore, disait-on, contre la mort, la disparition du parchemin contenant
l'entretien de ce traître avec Victoria, parchemin qu'elle n'avait pu
d'ailleurs signer avant de mourir, rendait très-difficile, sinon
impossible, l'accusation que moi, soldat obscur, je devais porter contre
Tétrik, survivant et chef souverain de la Gaule, souveraineté d'autant
plus imposante, qu'elle n'était plus balancée par l'immense influence de
la _mère des camps_. J'attendis, pour me déterminer à une résolution
dernière, que mon esprit, ébranlé par de terribles secousses, eût repris
sa fermeté.
Sampso, trois jours après la mort de Victoria, et selon ses dernières
volontés, ouvrit le coffret qu'elle lui avait remis... Ma femme y trouva
une touchante et dernière preuve de la sollicitude de ma soeur de lait;
un parchemin contenait ces mots écrits de sa main:
«_Nous ne nous séparerons qu'à la mort_, avons-nous dit souvent, mon bon
frère Scanvoch: c'est ton désir, c'est le mien; mais si je dois aller
revivre avant toi dans ces mondes inconnus, où nous nous retrouverons un
jour, heureuse je serais de penser que tu iras attendre en Bretagne,
berceau de ta famille, le jour de notre rencontre _ailleurs qu'ici_.
«La conquête romaine avait dépouillé ta race de ses champs paternels. La
Gaule, redevenue libre, a dû légitimement revendiquer, au nom du droit
ou par la force, l'héritage de ses enfants sur les descendants des
Romains. Je ne sais quel sera l'état de notre pays, lorsque nous serons
séparés; quoi qu'il arrive, tu pourras revendiquer ton légitime héritage
par trois moyens: le droit, l'argent ou la force... Tu as le droit, tu
as la force, tu as l'argent... car tu trouveras dans ce coffret une
somme suffisante pour racheter, au besoin, les champs de ta famille, et
vivre désormais heureux et libre près des pierres sacrées de Karnak,
témoins de la mort héroïque de ton aïeule HENA, _la vierge de l'île de
Sên_.
«Tu m'as souvent montré les pieuses reliques de ta famille... je veux y
ajouter un souvenir... Tu trouveras dans ce coffret une _alouette_ en
bronze doré: je portais cet ornement à mon casque le jour de la bataille
de Riffenël, où j'ai vu mon fils Victorin faire ses premières armes...
Garde, et que ta race conserve aussi ce souvenir de fraternelle amitié;
il t'est laissé par ta soeur de lait Victoria; elle est de ta famille...
n'a-t-elle pas bu le lait de ta vaillante mère?...
«À l'heure où tu liras ceci, mon bon frère Scanvoch, je revivrai
ailleurs, auprès de ceux-là que j'ai aimés...
«Continue d'être fidèle à la Gaule et à la foi de nos pères... Tu t'es
montré digne de ta race; puissent ceux de ta descendance être dignes de
toi, et écrire sans rougir l'histoire de leur vie, ainsi que l'a voulu
ton aïeul _Joel_, _le brenn de la tribu de Karnak_...
«VICTORIA.»
Ai-je besoin de te dire, mon enfant, combien je fus touché de tant de
sollicitude... J'étais alors plongé dans un morne désespoir et absorbé
par la crainte des graves événements qui pouvaient suivre la mort de
Victoria. Je restai presque insensible à l'espoir de retourner
prochainement en Bretagne pour y finir mes jours dans les mêmes lieux où
avaient vécu mes aïeux. Ma santé complétement rétablie, je me rendis
chez le général commandant l'armée du Rhin: vieux soldat, il devait
comprendre mieux que personne les suites funestes de la mort de
Victoria. Je m'ouvris à lui sur les projets de Tétrik; je dis aussi les
soupçons que m'avait inspirés l'empoisonnement de ma soeur de lait...
Telle fut la réponse du général:
--Les crimes, les desseins, dont tu accuses Tétrik sont si monstrueux,
ils prouveraient une âme si infernale, que j'y croirais à peine,
m'eussent-ils été attestés par Victoria, notre auguste mère, à jamais
regrettée. Tu es, Scanvoch, un brave et honnête soldat; mais ta
déposition ne suffit pas pour traduire le chef de la Gaule devant le
sénat et l'armée... D'ailleurs, Tétrik est mourant; son empoisonnement
même prouve jusqu'à l'évidence qu'il est innocent de la mort de notre
Victoria; tu serais donc le seul à accuser le chef de la Gaule, que
chacun a aimé et vénéré jusqu'ici, parce qu'il s'est toujours comporté
comme le premier sujet de Victoria, la véritable impératrice de la
Gaule... Crois-moi, Scanvoch, raffermis tes esprits ébranlés par la mort
de cette femme auguste... ta raison, peut-être ébranlée par ce coup
désastreux, prend sans doute de vagues appréhensions pour des réalités.
Tétrik a, jusqu'ici, sagement gouverné le pays, grâce aux conseils de
notre bien aimée _mère_; s'il meurt, il aura nos regrets; s'il survit au
crime mystérieux dont il a été victime, nous continuerons d'honorer
celui qui fut jadis désigné à notre choix par Victoria la Grande.
Cette réponse du général me prouva que jamais je ne pourrais faire
partager au sénat, à l'armée, si prévenus en faveur du chef de la Gaule,
mes soupçons et ma conviction à moi, soldat obscur.
Tétrik ne mourut pas: son fils accourut à Trêves, sachant le danger que
courait son père... Celui-ci, convalescent, s'entretint longuement avec
les sénateurs et les chefs de l'armée; il manifesta, au sujet de la mort
de Victoria, une douleur si profonde, et en apparence si sincère; il
honora si pieusement sa mémoire par une cérémonie funèbre, où il
glorifia la femme illustre dont la main toute-puissante l'avait,
disait-il, si longtemps soutenu, et à laquelle il s'enorgueillissait
d'avoir dû son élévation; son chagrin parut enfin si déchirant lorsque,
pâle, affaibli, fondant en larmes, s'appuyant au bras de son fils, il se
traîna, chancelant, à la triste solennité dont je parle, qu'il s'acquit
plus étroitement encore l'affection du peuple et de l'armée par ces
derniers hommages rendus aux cendres de Victoria.
Je compris, dès lors, combien il serait vain de renouveler mes
accusations contre Tétrik. Navré de voir les destinées de la Gaule entre
les mains d'un homme que je croyais, que je savais un traître, je me
décidai à quitter Trèves avec toi, mon enfant, et Sampso, ta seconde
mère, afin d'aller chercher en Bretagne, notre pays natal, quelque
consolation à mes chagrins.
Je voulus cependant remplir ce que je considérais comme un devoir sacré.
À force d'interroger ma mémoire, au sujet de l'entretien de Tétrik et de
Victoria, je parvins à transcrire de nouveau cette conversation presque
mot pour mot; je fis une copie de ce récit, et je la portai, la veille
de mon départ, au général de l'armée, lui disant:
--Vous croyez ma raison égarée... conservez cet écrit... puisse l'avenir
ne pas vous prouver la réalité de cette accusation, à vos yeux
insensée!...
Le général garda le parchemin; mais il m'accueillit et me renvoya avec
cette compatissante bonté que l'on accorde à ceux dont le cerveau est
dérangé.
Je rentrai dans la maison de ma soeur de lait, où j'avais demeuré depuis
sa mort... Je m'occupai, avec Sampso, des préparatifs de notre voyage...
Pendant cette dernière nuit, que je passai à Trèves, voici ce qui
arriva:
Mora, la servante, était aussi restée dans la maison; la douleur de
cette femme, après la mort de sa maîtresse, m'avait touché. La nuit dont
je te parle, mon enfant, je m'occupais, t'ai-je dit, avec ta seconde
mère, des préparatifs de notre voyage; nous avions besoin d'un coffre;
j'allai en chercher un dans une salle basse, séparée par une cloison du
réduit habité par Mora. Plus de la moitié de la nuit était écoulée; en
entrant dans la salle basse, je remarquai, non sans étonnement, à
travers les fentes de la cloison qui séparait la chambre de la servante,
une vive clarté. Pensant que peut-être le feu avait pris au lit de cette
femme pendant son sommeil, je m'empressai de regarder à travers
l'écartement des planches; quelle fut ma surprise: je vis Mora se mirant
dans un petit miroir d'argent à la clarté des deux lampes, dont la
lumière venait d'attirer mon attention!... Mais ce n'était plus Mora la
Moresque! ou du moins la couleur bronzée de ses traits avait disparu...
je la revoyais pâle et brune, coiffée d'un riche bandeau d'or orné de
pierreries, souriant à son image reproduite dans le miroir. Elle
attachait à l'une de ses oreilles un long pendant de perles... elle
portait enfin un corset de toile d'argent et un jupon écarlate.
Je reconnus Kidda la Bohémienne.
Hélas! je ne l'avais vue qu'une fois... à la clarté de la lune; lors de
cette nuit fatale, où, rappelé en toute hâte à Mayence par un sinistre
avertissement de mon mystérieux compagnon de voyage, j'avais tué dans ma
maison Victorin et ma bien-aimée femme Ellèn!
À ma stupeur succéda la rage... un horrible soupçon traversa mon esprit;
je fermai en dedans la porte de la salle basse; d'un violent coup
d'épaule, car la fureur centuplait mes forces, j'enfonçai une des
planches de la cloison, et je parus soudain aux yeux de la bohémienne
épouvantée. D'une main, je la jetai à genoux; de l'autre, je saisis une
des lourdes lampes de fer, et la levant au-dessus de la tête de cette
femme, je m'écriai:
--Je te brise le crâne... si tu n'avoues pas tes crimes.
Kidda crut lire dans mon regard son arrêt de mort... elle devint livide
et murmura:
--Ne me tue pas... je parlerai!
--Tu es Kidda la Bohémienne?...
--Oui.
--Autrefois... à Mayence... pour prix de tes honteuses faveurs... tu as
exigé de Victorin... le déshonneur de ma femme Ellèn?
--Oui.
--Tu obéissais aux ordres de Tétrik?
--Non... je ne lui ai jamais parlé.
--À qui donc obéissais-tu?
--À l'écuyer de Tétrik.
--Cet homme est prudent... Et ce soldat qui, dans cette nuit fatale, m'a
averti qu'un grand crime se commettait dans ma maison, le
connaissais-tu?...
--C'était le compagnon d'armes du capitaine Marion, ancien forgeron
comme lui.
--Ce soldat, Tétrik le connaissait aussi?
--Son écuyer le voyait secrètement à Mayence.
--Et ce soldat, où est-il à cette heure?
--Il est mort.
--Après s'être servi de lui pour assassiner le capitaine Marion...
Tétrik l'a fait tuer? réponds...
--Je le crois.
--C'est encore l'écuyer de Tétrik qui t'a envoyée dans cette maison sous
les traits de Mora la Moresque?... Tu as teint ton visage, pour te
rendre méconnaissable?
--Oui.
--Tu devais épier, et un jour empoisonner ta maîtresse?... Tu te tais?
tu veux mourir.
--Tue-moi!
--Si tu as un Dieu... si ton âme infernale ose l'implorer en ce moment
suprême, implore-le... tu n'as plus qu'un instant à vivre...
--Aie pitié de moi!...
--Avoue ton crime... tu l'as commis par ordre de Tétrik?
--Oui.
--Quand... comment t'a-t-il donné l'ordre d'exécuter ce crime?
--Lorsque je suis rentrée... après en avoir donné l'ordre, d'aller
quérir le capitaine Paul, afin de s'assurer de la personne de Tétrik...
--Et le poison... tu l'as mis dans le breuvage que tu as présenté à ta
maîtresse?
--Oui.
--Ce jour-là même,--ajoutai-je, car les souvenirs me revenaient en
foule,--lorsque je t'ai envoyée chercher ma femme, tu as dérobé sur ma
table un parchemin écrit par moi?
--Oui, par ordre de Tétrik... Il avait entendu parler de ce parchemin à
Victoria...
--Pourquoi, le crime commis, es-tu restée dans cette maison jusqu'à ce
jour?
--Afin de ne pas éveiller les soupçons.
--Qui t'a portée à empoisonner ta maîtresse?
--Le don de ces pierreries, dont je m'amusais à me parer lorsque tu es
entré... Je me croyais seule pour la nuit.
--Tétrik a failli mourir par le poison... Crois-tu son écuyer coupable
de ce crime?
--Tout poison a son contre-poison,--me répondit la Bohémienne avec un
sourire sinistre.--Celui qui en frappant paraît aussi frappé, éloigne de
lui tout soupçon...
La réponse de cette femme fut pour moi un trait de lumière... Tétrik,
par une ruse infernale, et sans doute garanti de la mort grâce à un
antidote, avait pris assez de poison pour paraître partager le sort de
Victoria, en exagérant d'ailleurs les apparences du mal.
Saisir une écharpe sur le lit, et, malgré la résistance de la
Bohémienne, lui lier les mains et l'enfermer ensuite dans la salle
basse, ce fut pour moi l'affaire d'un moment... Je courus aussitôt chez
le général de l'armée... Parvenant à grand'peine jusqu'à lui, à cette
heure avancée de la nuit, je lui racontai les aveux de Kidda. Il haussa
les épaules d'un air mécontent, et me dit:
--Toujours cette idée fixe... Ton cerveau est complétement dérangé...
M'éveiller pour me conter de pareilles folies!... Tu choisis d'ailleurs
mal ton moment pour accuser le vénérable Tétrik: hier soir il a quitté
Trêves pour retourner à Bordeaux.
Le départ de Tétrik était funeste... Cependant j'insistai si vivement
auprès du général, je lui parlai avec tant de chaleur et de raison,
qu'il consentit à me faire accompagner par un de ses officiers, chargé
de recueillir les aveux de la Bohémienne... Lui et moi, nous arrivâmes
en hâte au logis... J'ouvris la porte de la salle basse, où j'avais
laissé Kidda garrottée... Sans doute elle avait rongé l'écharpe avec ses
dents et pris la fuite par une fenêtre encore ouverte et donnant sur le
jardin... Dans mon trouble et ma précipitation, je n'avais pas songé à
cette issue...
--Pauvre Scanvoch!--me dit l'officier avec compassion,--le chagrin te
rend visionnaire... tu es complétement fou...
Et sans vouloir m'écouter davantage il me quitta.
La volonté des dieux s'accomplit... Je renonçai à l'espoir de dévoiler
les forfaits de Tétrik... Le lendemain, je quittai avec toi et Sampso,
ta seconde mère, mon enfant, la ville de Trêves pour la Bretagne.
--Tu liras, hélas! non sans tristesse et crainte pour l'avenir, mon
enfant, les quelques lignes qui terminent ce récit; tu y verras comment
notre vieille Gaule, redevenue libre après trois siècles de luttes,
redevenue grande et puissante sous l'influence de Victoria, devait être
de nouveau, non plus soumise, mais du moins inféodée aux empereurs
romains par l'infâme trahison de Tétrik!
Voyant ses projets de mariage et d'usurpation, sous les auspices des
évêques, repoussés par la mère des camps, ce monstre l'avait fait
empoisonner... Seule, elle aurait pu, par son abjuration et par son
union avec lui, frayer à son ambition le chemin de l'empire héréditaire
des Gaules... Victoria morte, il reconnut l'impuissance de ses projets;
bientôt même il sentit que, n'étant plus soutenu par la sagesse et par
la souveraine influence de cette femme auguste, il s'amoindrissait dans
l'affection du peuple et de l'armée. Perdant chaque jour son ancien
prestige, prévoyant sa prochaine déchéance, il songea dès lors à
accomplir l'une des deux trahisons dont je l'avais toujours soupçonné.
Il travailla, dans l'ombre, à replacer la Gaule, alors complétement
indépendante, sous le pouvoir des empereurs de Rome. Longtemps à
l'avance, et par mille moyens ténébreux, il sema des germes de discordes
civiles dans le pays; en le divisant, il l'affaiblit; il sut réveiller
les anciennes jalousies de province à province, depuis longtemps
apaisées; il suscita, par des préférences et des injustices calculées,
d'ardentes rivalités entre les généraux et les différents corps de
l'armée; puis, l'heure de la trahison sonnée, il écrivit secrètement à
Aurélien, empereur romain:
«Le moment d'attaquer la Gaule est arrivé; vous aurez facilement raison
d'un peuple affaibli par les divisions, et d'une armée dont les divers
corps se jalousent... Je vous ferai connaître d'avance la disposition
des troupes gauloises et tous les mouvements qu'elles doivent faire,
afin d'assurer votre triomphe[K].»
Les deux armées se rencontrèrent sur les bords de la Marne, dans la
vaste plaine de Châlons[L]. Au plus fort de l'action, Tétrik, selon sa
promesse, se portant en avant avec le principal corps d'armée, se fit
couper et envelopper par les Romains, tandis que les légions du Rhin
combattaient avec leur valeur accoutumée; mais, prévenues dans leurs
manoeuvres, écrasées par le nombre, elles furent anéanties... Tétrik et
son fils se réfugièrent dans le camp ennemi. Notre armée détruite, notre
pays divisé, ainsi qu'aux plus tristes jours de notre histoire,
rendirent aux Romains la victoire facile... La Gaule, complétement libre
depuis tant d'années, redevint une province romaine. L'empereur
_Aurélien_, comme autrefois _César_, pour glorifier ce grand événement,
fit une entrée solennelle au Capitole... Tous les captifs, ramenés par
cet empereur de ses longues guerres d'Asie, défilèrent devant son char.
Parmi eux, on vit la reine d'Orient, l'héroïque émule de Victoria...
_Zénobie_, chargée de chaînes d'or rivées au carcan d'or qu'elle portait
au cou. Après Zénobie venait Tétrik, le dernier chef de la Gaule avant
qu'elle fût redevenue province romaine; lui et son fils marchaient
libres, le front haut, malgré leur trahison infâme; ils portaient de
longs manteaux de pourpre, une tunique et des braies de soie[M]. Ils
représentaient, dans ce cortége, la récente soumission des Gaulois à
Aurélien, empereur.
Hélas! mon enfant, les récits de nos pères t'apprendront qu'autrefois,
il y a trois siècles, un Gaulois marchait aussi devant le char triomphal
de César... Ce Gaulois ne s'avançait pas splendidement vêtu, l'air
audacieux et souriant à son vainqueur; non, ce captif chargé de chaînes,
couvert de haillons, se soutenant à peine, sortait de son cachot; il y
avait langui pendant quatre ans, après avoir défendu pied à pied la
liberté de la Gaule contre les armes victorieuses du grand César... Ce
captif, l'un des plus héroïques martyrs de la patrie, de notre
indépendance, se nommait VERCINGÉTORIX, _le chef des cent vallées_...
Après le triomphe de César, le vaillant défenseur de la Gaule eut la
tête tranchée...
Après le triomphe d'Aurélien, Tétrik, ce renégat qui avait livré son
pays à l'étranger, fut conduit avec pompe dans un palais splendide, prix
de sa trahison sacrilége...
Que ce rapprochement ne te fasse pas douter de la vertu, mon enfant; la
justice de Hésus est éternelle, et les traîtres, pour leur punition,
iront revivre ailleurs qu'ici...
Tels sont les événements qui se sont passés en Gaule après la mort de
Victoria la Grande, pendant que, retirés ici, au fond de la Bretagne,
dans les champs de nos pères, rachetés par moi aux descendants d'un
colon romain, nous vivons paisibles avec ta seconde mère, mon enfant; la
Gaule est, il est vrai, redevenue province romaine; mais toutes nos
libertés, si chèrement reconquises par nos insurrections sans nombre et
payées du sang de nos pères, nous sont conservées: nul n'aurait osé, nul
n'oserait maintenant nous les ravir... Nous gardons nos lois, nos
coutumes; nous jouissons de tous nos droits de citoyens; notre
incorporation à l'empire, l'impôt que nous payons au fisc et notre nom
de _Gaule romaine_, tels sont les seuls signes de notre dépendance.
Cette chaîne, si légère qu'elle soit, est cependant une chaîne; nous ou
nos fils, nous la briserons facilement un jour, je le crois... là n'est
pas le péril que je redoute pour notre pays... non, ce péril, si j'en
crois les dernières et effrayantes prédictions de Victoria... ce péril
qui m'épouvante pour l'avenir, je le vois dans cet amas de hordes
frankes, toujours, toujours grossissant de l'autre côté du Rhin... je le
vois dans les ténébreuses machinations des évêques de la nouvelle
religion...
Or donc, moi, Scanvoch, pour obéir aux volontés de notre aïeul JOEL, _le
brenn de la tribu de Karnak_, j'ai écrit ce récit pour toi, mon fils
Aëlguen, dans notre maison, située près des pierres sacrées de la forêt
de Karnak.
Ce récit, tracé à plusieurs reprises, je l'ai terminé pendant la
vingtième année de ton âge, environ deux cent quatre-vingts ans après
que notre aïeule Geneviève a vu mourir sur la croix le _jeune homme de
Nazareth_...
Si quelques événements venaient troubler la vie laborieuse et paisible
dont nous jouissons, grâce à la sollicitude de Victoria la Grande,
j'écrirais plus tard, sur ce parchemin, d'autres événements.
La mort est souvent soudaine et proche; demain appartient à Hésus; je te
lègue donc, dès aujourd'hui, à toi, mon fils Aëlguen, ces récits et les
reliques de notre famille:
La FAUCILLE D'OR _de notre aïeule Hêna_;
Le MORCEAU DE COLLIER DE FER _de notre aïeul Sylvest_;
La CROIX D'ARGENT _de notre aïeule Geneviève_;
Et enfin l'ALOUETTE DE CASQUE _de ma soeur de lait, Victoria la Grande_.
Tu légueras ceci à ta descendance pour obéir aux dernières volontés de
notre aïeul Joël.