instruits du débarquement des Franks par l'officier qui, porteur de
cette nouvelle, avait sur son passage répandu l'alarme dans le camp,
accoururent prendre les ordres du jeune général.
--Mettez-vous à la tête de vos troupes,--leur dit-il.--Rendez-vous avec
elles au champ d'exercice. Là, j'irai vous rejoindre, et je vous
assignerai votre marche de bataille; je veux auparavant en conférer avec
ma mère.
--Nous connaissons ta vaillance et ton génie militaire,--répondit le
plus âgé de ces chefs des cohortes, robuste vieillard à barbe
blanche.--Ta mère, l'ange de la Gaule, veille à tes côtés... Nous
attendrons tes ordres avec confiance.
--Ma mère,--dit le jeune général d'une voix touchante,--votre pardon, à
la face de tous, et un baiser de vous, me donneraient bon courage pour
cette grande journée de bataille!!!
--Les égarements de la jeunesse de mon fils ont souvent attristé mon
coeur, ainsi que le vôtre, à vous, qui l'avez vu naître,--dit Victoria
aux chefs des cohortes;--pardonnez-lui comme je lui pardonne...
Et elle serra passionnément son fils contre sa poitrine.
--D'infâmes calomnies ont couru dans l'armée contre Victorin,--reprit le
vieux capitaine;--nous n'y avons pas cru, nous autres; mais moins
éclairé que nous, le soldat est prompt au blâme comme à la louange...
Suis donc les conseils de ton auguste mère, Victorin, ne donne plus
prétexte aux calomnies... Nous te disons ceci comme à notre fils, à toi
l'enfant des camps, dont Victoria la Grande est la mère: nous allons
attendre tes ordres; compte sur nous, nous comptons sur toi.
--Vous me parler en père,--répondit Victorin, ému de ces simples et
dignes paroles,--je vous écouterai en fils; votre vieille expérience m'a
guidé tout enfant sur les champs de bataille: votre exemple a fait de
moi le soldat que je suis; je tâcherai, aujourd'hui encore, de me
montrer digne de vous et de ma mère...
--C'est ton devoir, puisque nous nous glorifions en toi et en
elle,--répondit le vieux capitaine; puis, s'adressant à
Victoria:--L'armée ne te verra-t-elle pas tout à l'heure avant de
marcher au combat? Pour nos soldats et pour nous, ta présence est
toujours un bon présage...
--J'accompagnerai mon fils jusqu'au champ d'exercice, et puis bataille
et triomphe!... Les aigles romaines planaient sur notre terre asservie!
le coq gaulois les en a chassées... et il ne chasserait pas cette nuée
d'oiseaux de proie qui veulent s'abattre sur la Gaule!--s'écria la mère
des camps avec un élan si fier, si superbe, que je crus voir en elle la
déesse de la patrie et de la liberté.--Par Hésus! le Frank barbare nous
conquérir! Il ne resterait donc en Gaule ni une lance, ni une épée, ni
une fourche, ni un bâton, ni une pierre!...
À ces mâles paroles, les chefs des légions, partageant l'exaltation de
Victoria, tirèrent spontanément leurs épées, les choquèrent les unes
contre les autres, et s'écrièrent à ce bruit guerrier:
--Par le fer de ces épées, Victoria, nous te le jurons, la Gaule restera
libre! ou tu ne nous reverras pas!...
--Oui... par ton nom auguste et cher, Victoria! nous combattrons jusqu'à
la dernière goutte de sang!...
Et tous sortirent en criant:
--Aux armes! nos légions!...
--Aux armes! nos cohortes!...
Durant toute cette scène, où s'étaient si puissamment révélés le génie
militaire de Victorin, sa tendre déférence pour sa mère, l'imposante
influence qu'elle et lui exerçaient sur les chefs de l'armée, j'avais
souvent, à la dérobée, jeté les yeux sur le gouverneur de Gascogne,
retiré dans un coin de la chambre; était-ce sa peur de l'approche des
Franks, était-ce sa secrète rage de reconnaître en ce moment la vanité
de ses calomnies contre Victorin (car malgré la doucereuse habileté de
sa défense, je soupçonnais toujours Tétrik)? je ne sais; mais sa figure
livide, altérée, devenait de plus en plus méconnaissable... Sans doute
de mauvaises passions, qu'il avait intérêt à cacher, l'animaient alors;
car, après le départ des chefs de légions, la mère des camps s'étant
retournée vers le gouverneur, celui-ci tâcha de reprendre son masque de
douceur habituelle, et dit à Victoria, en s'efforçant de sourire:
--Vous et votre fils, vous êtes doués de magie... Selon ma faible
raison, rien n'est plus inquiétant que cette approche de l'armée
franque, dont vous ne semblez pas vous soucier, délibérant aussi
paisiblement ici que si le combat devait avoir lieu demain... Et
pourtant votre tranquillité, en de pareilles circonstances, me donne une
aveugle confiance...
--Rien de plus naturel que notre tranquillité,--reprit Victorin;--j'ai
calculé le temps nécessaire aux Franks pour achever de traverser le
Rhin, de débarquer leurs troupes, de former leurs colonnes, et d'arriver
à un passage qu'ils doivent forcément traverser... Hâter mes mouvements
serait une faute, ma lenteur me sert.
Puis, s'adressant à moi, Victorin me dit:
--Scanvoch, va t'armer; j'aurai des ordres à te donner après avoir
conféré avec ma mère.
--Tu me rejoindras avant que d'aller retrouver mon fils sur le champ
d'exercice,--me dit à son tour Victoria;--j'ai aussi, moi, quelques
recommandations à te faire.
--J'oubliais de te dire une chose importante peut-être en ce
moment,--ai-je repris.--La soeur d'un des _rois_ franks, craignant
d'être mise à mort par son frère, est venue hier du camp des barbares
avec moi.
--Cette femme pourra servir d'otage,--dit Tétrik,--il faut la garder
étroitement comme prisonnière.
--Non,--ai-je répondu au gouverneur,--j'ai promis à cette femme qu'elle
serait libre ici, et je l'ai assurée de la protection de Victoria.
--Je tiendrai ta promesse,--reprit ma soeur de lait.--Où est cette
femme?
--Dans ma maison.
--Fais-la conduire ici après le départ des troupes, je la verrai.
Je sortais, ainsi que le gouverneur de Gascogne, afin de laisser
Victorin seul avec sa mère, lorsque j'ai vu entrer chez elle plusieurs
bardes et druides qui, selon notre antique usage, marchaient toujours à
la tête de l'armée, afin de l'animer encore par leurs chants
patriotiques et guerriers.
En quittant la demeure de Victoria, je courus chez moi pour m'armer et
prendre mon cheval. De toutes parts les trompettes, les buccins, les
clairons retentissaient au loin dans le camp; lorsque j'entrai dans ma
maison, ma femme et Sampso, déjà prévenues par la rumeur publique du
débarquement des Franks, préparaient mes armes; Ellèn fourbissait de son
mieux ma cuirasse d'acier, dont le poli avait été la veille altéré par
le feu du brasier allumé sur mon armure par l'ordre de Néroweg, _l'Aigle
terrible_, ce puissant ROI des Franks.
--Tu es bien la vraie femme d'un soldat,--dis-je à Ellèn, en souriant de
la voir si contrariée de ne pouvoir rendre brillante la place ternie qui
contrastait avec les autres parties de ma cuirasse.--L'éclat des armes
de ton mari est ta plus belle parure.
--Si nous n'étions pas si pressées par le temps,--me dit Ellèn, nous
serions parvenues à faire disparaître cette place noire; car, depuis une
heure, Sampso et moi, nous cherchons à deviner comment tu as pu noircir
et ternir ainsi ta cuirasse.
--On dirait des traces de feu,--reprit Sampso, qui, de son côté,
fourbissait activement mon casque avec un morceau de peau;--le feu seul
peut ainsi ronger le poli de l'acier.
--Vous avez deviné, Sampso,--ai-je répondu en riant et allant prendre
mon épée, ma hache d'armes et mon poignard,--il y avait grand feu au
camp des Franks; ces gens hospitaliers m'ont engagé à m'approcher du
brasier; la soirée était fraîche, et je me suis placé un peu trop près
du foyer.
--L'annonce du combat te rend joyeux, mon Scanvoch,--reprit ma
femme,--c'est ton habitude, je le sais depuis longtemps.
--Et l'annonce du combat ne t'attriste pas, mon Ellèn, parce que tu as
le coeur ferme.
--Je puise ma fermeté dans la foi de nos pères, mon Scanvoch; elle m'a
enseigné que nous allons revivre ailleurs avec ceux-là que nous avons
aimés dans ce monde-ci,--me répondit doucement Ellèn, en m'aidant, ainsi
que Sampso, à boucler ma cuirasse.--Voilà pourquoi je pratique cette
maxime de nos mères. «La Gauloise ne pâlit jamais lorsque son vaillant
époux part pour le combat, et elle rougit de bonheur à son retour;» s'il
ne revient plus, elle songe avec fierté qu'il est mort en brave, et
chaque soir elle se dit: Encore un jour d'écoulé, encore un pas de fait
vers ces mondes inconnus où l'on va retrouver ceux qui nous ont été
chers.
--Ne parlons pas d'absence, mais de retour,--dit Sampso en me présentant
mon casque si soigneusement fourbu de ses mains, qu'elle aurait pu mirer
dans l'acier sa douce figure;--vous avez été jusqu'ici heureux à la
guerre, Scanvoch, le bonheur vous suivra, vous nous le ramènerez avec
vous.
--J'en crois votre assurance, chère Sampso... Je pars, heureux de votre
affection de soeur et de l'amour d'Ellèn; heureux je reviendrai, surtout
si j'ai pu marquer de nouveau à la face certain roi de ces écorcheurs
franks, en reconnaissance de sa loyale hospitalité d'hier envers moi;
mais me voici armé... un baiser à mon petit Aëlguen, et à cheval!...
Au moment où je me dirigeais vers la chambre de ma femme, Sampso
m'arrêtant:
--Mon frère... et cette étrangère?
--Vous avez raison, Sampso, je l'oubliais.
J'avais, par prudence, enfermé Elwig; j'allai heurter à sa porte, et je
lui dis:
--Veux-tu que j'entre chez toi?
Elle ne me répondit pas; inquiet de ce silence, j'ouvris la porte: je
vis Elwig assise sur le bord de sa couche, son front entre ses mains. À
mon aspect, elle jeta sur moi un regard farouche et resta muette. Je lui
demandai:
--Le sommeil t'a-t-il calmée?
--Il n'est plus de sommeil pour moi...--m'a-t-elle brusquement
répondu.--Riowag est mort!...
--Vers le milieu du jour, ma femme et ma soeur te conduiront auprès de
Victoria la Grande; elle te traitera en amie... Je lui ai annoncé ton
arrivée au camp.
La soeur de Néroweg, _l'Aigle terrible_, me répondit par un geste
d'insouciance.
--As-tu besoin de quelque chose?--lui ai-je dit.--Veux-tu manger?
veux-tu boire?...
--Je veux de l'eau... J'ai soif... je brûle!...
Sampso, malgré le refus de la prêtresse, alla chercher quelques
provisions, une cruche d'eau, déposa le tout près d'Elwig, toujours
sombre, immobile et muette; je fermai la porte, et remettant la clef à
ma femme:
--Toi et Sampso, vous accompagnerez cette malheureuse créature chez
Victoria vers le milieu du jour; mais veille à ce qu'elle ne puisse être
seule avec notre enfant...
--Que crains-tu?
--Il y a tout à craindre de ces femmes barbares, aussi dissimulées que
féroces... J'ai tué son amant en me défendant contre lui, elle serait
peut-être capable par vengeance d'étrangler notre fils.
À ce moment je te vis accourir à moi, mon cher enfant. Entendant ma voix
du fond de la chambre de ta mère, tu avais quitté ton lit, et tu venais
demi-nu, les bras tendus vers moi, tout riant à la vue de mon armure,
dont l'éclat réjouissait tes yeux. L'heure me pressait, je t'embrassai
tendrement, ainsi que ta mère et sa soeur; puis j'allai seller mon
cheval, mon brave et vigoureux _Tom-Bras_, à qui j'avais donné ce nom,
en commémoration de notre aïeul JOEL, qui appelait aussi _Tom-Bras_ le
fougueux étalon qu'il montait à la bataille de Vannes. Sampso et ta
mère, qui te tenait entre ses bras, m'accompagnèrent jusqu'à l'écurie;
ta tante m'aidait à brider ma monture, et caressant sa nerveuse
encolure, elle disait:
--_Tom-Bras_, ne laisse pas ton maître en péril, sauve-le par la
vitesse, et au besoin défends-le comme ce vaillant Tom-Bras des temps
passés, qui, monté par le brenn de la tribu de Karnak, attaquait les
Romains à coups de pied et à coups de dents.
--Chère Sampso,--ai-je repris en riant et me mettant en selle,--ne
donnez pas ainsi de mauvais conseils à Tom-Bras en l'engageant à me
sauver par sa vitesse. Le bon cheval de guerre est rapide dans la
poursuite, lent dans la fuite... Quant à jouer des dents et des sabots,
il s'en acquitte au mieux, témoin ce cheval frank, ma capture, qu'il a
mis, vous le savez, presque en lambeaux dans cette écurie... Tom-Bras
est comme son maître, il abhorre la race franque... Adieu, chère
Sampso!... adieu, mon Ellèn bien-aimée!... adieu, mon petit Aëlguen!..
Et après un dernier regard jeté sur ta mère, qui te tenait entre ses
bras, je partis au galop, afin de rejoindre Victoria sur le champ
d'exercice, où l'armée devait être réunie.
Le bruit lointain des clairons, les hennissements des chevaux auxquels
il répondait, animèrent Tom-Bras; il bondissait avec vigueur... Je le
calmai de la voix, je le caressai de la main, afin de l'assagir et de
ménager ses forces pour cette rude journée. À peu de distance du champ
d'exercice, j'ai vu à cent pas devant moi Victoria, escortée de quelques
cavaliers. Je l'eus bientôt rejointe... Tétrik, monté sur une petite
haquenée, se tenait à la gauche de la mère des camps, elle avait à sa
droite un barde druide, nommé Rolla, qu'elle affectionnait pour sa
bravoure, son noble caractère et son talent de poëte. Plusieurs autres
druides étaient disséminés parmi les différents corps de l'armée, afin
de marcher côte à côte des chefs à la tête des troupes.
Victoria, coiffée du léger casque d'airain de la Minerve antique,
surmonté du coq gaulois en bronze doré, tenant sous ses pattes une
alouette expirante, montait, avec sa fière aisance, son beau cheval
blanc, dont la robe satinée brillait de reflets argentés; sa housse,
écarlate comme sa bride, traînait presque à terre, à demi cachée sous
les plis de la longue robe noire de la mère des camps, qui, assise de
côté sur sa monture, chevauchait fièrement; son mâle et beau visage
semblait animé d'une ardeur guerrière: une légère rougeur colorait ses
joues; son sein palpitait, ses grands yeux bleus brillaient d'un
incomparable éclat sous leurs sourcils noirs... Je me joignis, sans être
aperçu d'elle, aux autres cavaliers de son escorte... Les cohortes,
bannières déployées, clairons et buccins en tête, se rendant au champ
d'exercice, passaient successivement à nos côtés d'un pas rapide: les
officiers saluaient Victoria de l'épée, les bannières s'inclinaient
devant elle, et soldats, capitaines, chefs de cohortes, tous enfin
criaient d'une même voix avec enthousiasme:
--Salut à Victoria la Grande!...
--Salut à la mère des camps!...
Parmi les premiers soldats d'une des cohortes qui passèrent ainsi près
de nous, j'ai reconnu Douarnek, un de mes quatre rameurs de la veille;
malgré sa blessure récente, le courageux Breton marchait à son rang...
Je m'approchai de lui au pas de mon cheval, et lui dis:
--Douarnek, les dieux envoient à Victorin une occasion propice de
prouver à l'armée que malgré d'indignes calomnies il est toujours digne
de la commander.
--Tu as raison, Scanvoch,--me répondit le Breton.--Que Victorin gagne
cette bataille, comme il en a gagné d'autres, et le soldat, dans la joie
du triomphe de son général, oubliera bien des choses...
Quelques légions romaines, alors nos alliées, partageaient
l'enthousiasme de nos troupes; en passant sous les yeux de Victoria,
leurs acclamations la saluaient aussi... Toute l'armée, la cavalerie aux
ailes, l'infanterie au centre, fut bientôt réunie dans le champ
d'exercice, plaine immense, située en dehors du camp: elle avait pour
limites, d'un côté, la rive du Rhin, de l'autre, le versant d'une
colline élevée; au loin on apercevait un grand chemin tournant et
disparaissant derrière plusieurs rampes montueuses... Les casques, les
cuirasses, les armes, les bannières, surmontées du coq gaulois en cuivre
doré, étincelants aux rayons du soleil, offraient une sorte de
fourmillement lumineux, admirable à l'oeil du soldat... Victoria, dès
qu'elle entra dans le champ de manoeuvres, mit son cheval au galop, afin
d'aller rejoindre son fils, placé au centre de cette plaine immense, et
environné d'un groupe de chefs de légions et de cohortes, auxquels il
donnait ses ordres. À peine la mère des camps, reconnaissable à tous les
regards par son casque d'airain, sa robe noire et le cheval blanc
qu'elle montait, eut-elle paru devant le front de l'armée, qu'un seul
cri, immense, retentissant, partant de ces cinquante mille poitrines de
soldats, salua Victoria la Grande!
--Que ce cri soit entendu de Hésus,--dit au barde druide ma soeur de
lait d'une voix émue.--Que les dieux donnent à la Gaule une nouvelle
victoire! La justice et les droits sont pour nous... Ce n'est pas une
conquête que nous cherchons, nous voulons défendre notre sol, notre
foyer, nos familles et notre liberté!...
--Notre cause est sainte entre toutes les causes!--répondit Rolla, le
barde druide.--Hésus rendra nos armes invincibles!...
Nous nous sommes rapprochés de Victorin... Jamais, je crois, je ne
l'avais vu plus beau, plus martial sous sa brillante armure d'acier, et
sous son casque, orné, comme celui de sa mère, du coq gaulois et d'une
alouette. Victoria elle-même, en s'approchant de son fils, ne put
s'empêcher de se tourner vers moi, et de trahir, par un regard compris
de moi seul peut-être, son orgueil maternel. Plusieurs officiers,
porteurs des ordres du jeune général pour divers corps de l'armée,
partirent au galop dans des directions différentes. Alors je m'approchai
de ma soeur de lait, et je lui dis à demi-voix:
--Tu reprochais à ton fils de n'avoir plus cette froide bravoure qui
doit distinguer le chef d'armée; vois, cependant, comme il est calme,
pensif... Ne lis-tu pas sur son mâle visage la sage et prudente
préoccupation du général qui ne veut pas aventurer follement la vie de
ses soldats, la fortune de son pays?
--Tu dis vrai, Scanvoch; il était ainsi calme et pensif au moment de la
grande bataille d'Offembach... une de ses plus belles... une de ses plus
utiles victoires! puisqu'elle nous a rendu notre frontière du Rhin en
refoulant ces Franks maudits de l'autre côté du fleuve!...
--Et cette journée complétera la victoire de ton fils, si, comme je
l'espère, nous chassons pour toujours ces barbares de nos frontières!
--Mon frère,--me dit ma soeur de lait,--selon ton habitude, tu ne
quitteras pas Victorin?
--Je te le promets...
--Il est calme à cette heure; mais, l'action engagée, je redoute
l'ardeur de son sang, l'entraînement de la bataille... Tu le sais,
Scanvoch, je ne crains pas le péril pour Victorin; je suis fille, femme
et mère de soldat... mais je crains que par trop de fougue, et voulant,
par seule outre-vaillance, payer de sa personne, il ne compromette par
sa mort le succès de cette journée, qui peut décider du repos de la
Gaule!...
--J'userai de tout mon pouvoir pour convaincre Victorin qu'un général
doit se ménager pour son armée, dont il est la tête et la pensée...
--Scanvoch,--me dit ma soeur de lait d'une voix émue,--tu es toujours le
meilleur des frères!
Puis, me montrant encore son fils du regard, et ne voulant pas, sans
doute, laisser pénétrer à d'autres qu'à moi la lutte de ses anxiétés
maternelles contre la fermeté de son caractère, elle ajouta tout bas:
--Tu veilleras sur lui?
--Comme sur mon fils...
Le jeune général, après avoir donné ses derniers ordres, descendit
respectueusement de cheval à la vue de Victoria, s'approcha d'elle et
lui dit:
--L'heure est venue, ma mère... J'ai arrêté avec les autres capitaines
les dernières dispositions du plan de bataille, que je vous ai soumis et
que vous approuvez... Je laisse dix mille hommes de réserve pour la
garde du camp, sous le commandement de Robert, un de nos chefs les plus
expérimentés... il prendra vos ordres... Que les dieux protégent encore
cette fois nos armes... Adieu, ma mère... je vais faire de mon mieux...
Et il fléchit le genou.
--Adieu, mon fils, ne reviens pas ou reviens victorieux de ces
barbares...
En disant ceci, la mère des camps se courba du haut de son cheval, et
tendit sa main à Victorin, qui la baisa en se relevant.
--Bon courage, mon jeune César,--dit le gouverneur de Gascogne au fils
de ma soeur de lait,--les destinées de la Gaule sont entre vos mains...
et grâce aux dieux, vos mains sont vaillantes... Donnez-moi l'occasion
d'écrire une belle ode sur cette nouvelle victoire.
Victorin remonta à cheval; quelques instants après, notre armée se
mettait en marche, les éclaireurs à cheval précédant l'avant garde;
puis, derrière cette avant-garde, Victorin se tenait à la tête du corps
d'armée. Nous laissions la rive du Rhin à notre droite; quelques troupes
légères d'archers et de cavaliers se dispersèrent en éclaireurs, afin de
préserver notre flanc gauche de toute surprise. Victorin m'appela, je
poussai mon cheval près du sien, dont il hâta un peu l'allure, de sorte
que tous deux nous avons dépassé l'escorte dont le jeune général était
entouré.
--Scanvoch,--me dit-il,--tu es un vieux et bon soldat; je vais en deux
mots te dire mon plan de bataille convenu avec ma mère... Ce plan, je
l'ai confié au chef qui doit me remplacer au commandement si je suis
tué... Je veux aussi t'instruire de mes projets; tu en rappellerais au
besoin l'exécution.
--Je t'écoute.
--Il y a maintenant près de trois heures que les radeaux des Franks ont
été vus vers le milieu du fleuve... Ces radeaux, chargés de troupes et
remorqués par des barques naviguant lentement, ont dû employer plus
d'une heure pour atteindre le rivage et débarquer...
--Ton calcul est juste; mais pourquoi n'as-tu pas hâté la marche de
l'armée, afin de tâcher d'arriver sur le rivage avant le débarquement
des Franks? Des troupes qui prennent terre sont toujours en désordre, ce
désordre eût favorisé notre attaque.
--Deux raisons m'ont empêché d'agir ainsi; tu vas les savoir. Combien
crois-tu qu'il ait fallu de temps à l'officier qui est venu annoncer le
débarquement de l'ennemi pour se rendre à toute bride des avant-postes à
Mayence?
--Une heure et demie... car de cet avant-poste au camp il y a presque
cinq lieues.
--Et pour accomplir le même trajet, combien faut-il de temps à une
armée, marchant en bon ordre, et d'un pas accéléré, point trop hâté
cependant, afin de ne pas essouffler ni fatiguer les soldats avant la
bataille?
--Il faut environ deux heures et demie.
--Tu le vois, Scanvoch, il nous était impossible d'arriver assez tôt
pour attaquer les Franks au moment de leur débarquement...
L'indiscipline de ces barbares est grande; ils auront mis quelque temps
à se reformer en bataille, nous arriverons donc avant eux, et nous les
attendrons aux défilés d'Armstrad, seule route militaire qu'ils puissent
prendre pour venir attaquer notre camp, à moins qu'ils ne se jettent à
travers des marais et des terrains boisés, où leur cavalerie, leur
principale force, ne pourrait se développer.
--Ceci est juste.
--J'ai donc temporisé, afin de laisser les Franks s'approcher des
défilés.
--S'ils s'engagent dans ce passage... ils sont perdus.
--Je l'espère, nous les poussons ensuite, l'épée dans les reins, vers le
fleuve, nos cent cinquante barques bien armées, parties du port, selon
mes ordres, en même temps que nous, couleront bas les radeaux de ces
barbares, et leur couperont toute retraite... Le capitaine Marion a
traversé le Rhin avec des troupes d'élite, il se joindra aux peuplades
de l'autre côté du fleuve, marchera droit au camp des Franks, où ils ont
dû laisser une forte réserve, et leurs chariots de guerre... tout sera
détruit!
Victorin me développait ce plan de bataille habilement conçu, lorsque
nous vîmes accourir à toute bride quelques cavaliers envoyés en avant
pour éclairer notre marche. L'un d'eux, arrêtant son cheval blanc
d'écume, dit à Victorin:
--L'armée des Franks s'avance; on l'aperçoit au loin du sommet des
escarpements: leurs éclaireurs se sont approchés des abords du défilé,
ils ont été tués à coups de flèches par les archers que nous avions
emmenés en croupe, et qui s'étaient embusqués dans les buissons; pas un
des cavaliers franks n'a échappé.
--Bien visé,--reprit Victorin;--ces éclaireurs auraient pu rencontrer
les nôtres et retourner avertir l'armée franque de notre approche;
peut-être alors ne se serait-elle pas engagée dans les défilés, mais je
veux aller moi-même juger de la position de l'ennemi... Suis-moi,
Scanvoch.
Victorin met son cheval au galop, je l'imite; l'escorte nous suit, nous
dépassons rapidement notre avant-garde, à qui Victorin donne l'ordre de
s'arrêter. Les soldats saluèrent de leurs acclamations le jeune général,
malgré les calomnies infâmes dont il avait été l'objet. Nous sommes
arrivés à un endroit d'où l'on dominait les défilés d'Armstradt: cette
route, fort large, s'encaissait à nos pieds entre deux escarpements;
celui de droite, coupé presque à pic, et surplombant la route, formait
une sorte de promontoire du côté du Rhin; l'escarpement de gauche,
composé de plusieurs rampes rocheuses, servait pour ainsi dire de base
aux immenses plateaux au milieu desquels avait été creusée cette route
profonde, qui s'abaissait de plus en plus pour déboucher dans une vaste
plaine, bornée à l'est et au nord par la courbe du fleuve, à l'ouest par
des bois et des marais, et derrière nous par les plateaux élevés, où nos
troupes faisaient halte. Bientôt nous avons distingué à une grande
distance d'innombrables masses noires et confuses: c'était l'armée
franque...
Victorin resta pendant quelques instants silencieux et pensif, observant
attentivement la disposition des troupes de l'ennemi et le terrain qui
s'étendait à nos pieds.
--Mes prévisions et mes calculs ne m'avaient pas trompé,--me
dit-il.--L'armée des Franks est deux fois supérieure à la nôtre; s'ils
connaissaient une tactique moins sauvage, au lieu de s'engager dans ce
défilé, ainsi qu'ils vont le faire, si j'en juge d'après leur marche,
ils tenteraient, malgré la difficulté de cette sorte d'assaut, de gravir
ces plateaux en plusieurs endroits à la fois, me forçant ainsi à diviser
sur une foule de points mes forces si inférieures aux leurs... alors
notre succès eût été douteux. Cependant, par prudence, et pour engager
l'ennemi dans le défilé, j'userai d'une ruse de guerre... Retournons à
l'avant-garde, Scanvoch, l'heure du combat a sonné!...
--Et cette heure,--lui dis-je,--est toujours solennelle...
--Oui,--me dit-il d'un ton mélancolique,--cette heure est toujours
solennelle, surtout pour le général, qui joue à ce jeu sanglant des
batailles la vie de ses soldats et les destinées de son pays. Allons,
viens, Scanvoch... et que l'étoile de ma mère me protége!...
Je retournai vers nos troupes avec Victorin, me demandant par quelle
contradiction étrange ce jeune homme, toujours si ferme, si réfléchi,
lors des grandes circonstances de sa vie, se montrait d'une inconcevable
faiblesse dans sa lutte contre ses passions.
Le jeune général eut bientôt rejoint l'avant-garde. Après une conférence
de quelques instants avec les officiers, les troupes prennent leur poste
de bataille: trois cohortes d'infanterie, chacune de mille hommes,
reçoivent l'ordre de sortir du défilé et de déboucher dans la plaine,
afin d'engager le combat avec l'avant-garde des Franks, et de tâcher
d'attirer ainsi le gros de leur armée dans ce périlleux passage.
Victorin, plusieurs officiers et moi, groupés sur la cime d'un des
escarpements les plus élevés, nous dominions la plaine où allait se
livrer cette escarmouche. Nous distinguions alors parfaitement
l'innombrable armée des Franks: le gros de leurs troupes, massé en corps
compact, se trouvait encore assez éloigné; une nuée de cavaliers le
devançaient et s'étendaient sur les ailes. À peine nos trois cohortes
furent-elles sorties du défilé, que ces milliers de cavaliers, épars
comme une volée de frelons, accoururent de tous côtés pour envelopper
nos cohortes, ne cherchant qu'à se devancer les uns les autres; ils
s'élancèrent à toute bride et sans ordre sur nos troupes. À leur
approche, elles firent halte et se formèrent en _coin_ pour soutenir le
premier choc de cette cavalerie; elles devaient ensuite feindre une
retraite vers les défilés. Les cavaliers franks poussaient des
hurlements si retentissants, que malgré la grande distance qui nous
séparait de la plaine, et l'élévation des plateaux, leurs cris sauvages
parvenaient jusqu'à nous comme une sourde rumeur mêlée au son lointain
de nos clairons... Nos cohortes ne plièrent pas sous cette impétueuse
attaque; bientôt, à travers un nuage de poussière, nous n'avons plus vu
qu'une masse confuse, au milieu de laquelle nos soldats se distinguaient
par le brillant éclat de leur armure. Déjà nos troupes opéraient leur
mouvement de retraite vers le défilé, cédant pied à pied le terrain à
ces nuées d'assaillants, de moment en moment augmentées par de nouvelles
hordes de cavaliers, détachées de l'avant-garde de l'armée franque, dont
le corps principal s'approchait à marche forcée.
--Par le ciel!--s'écria Victorin, les yeux ardemment fixés sur le champ
de bataille,--le brave Firmian, qui commande ces trois cohortes, oublie,
dans son ardeur, qu'il doit toujours se replier pas à pas sur le défilé,
afin d'y attirer l'ennemi. Firmian ne continue pas sa retraite, il
s'arrête et ne rompt plus maintenant d'une semelle... il va faire
inutilement écharper ses troupes...
Puis, s'adressant à un officier:
--Courez dire à Ruper d'aller au pas de course, avec ses trois vieilles
cohortes, soutenir la retraite de Firmian... Cette retraite, Ruper la
fera exécuter sur l'heure, et rapidement... Le gros de l'armée franque
n'est plus qu'à cent portées de trait de l'entrée des défilés.
L'officier partit à toute bride; bientôt, selon l'ordre du général,
trois vieilles cohortes sortirent du défilé au pas de course; elles
allèrent rejoindre et soutenir nos autres troupes. Peu de temps après,
la feinte retraite s'effectua en bon ordre. Les Franks, voyant les
Gaulois lâcher pied, poussèrent des cris de joie sauvage, et leur
avant-garde s'approcha de plus en plus des défilés. Tout à coup Victorin
pâlit: l'anxiété se peignit sur son visage, et il s'écria:
--Par l'épée de mon père! me serais-je trompé sur les dispositions de
ces barbares... vois-tu leur mouvement?...
--Oui,--lui dis-je;--au lieu de suivre l'avant-garde et de s'engager
comme elle dans le défilé, l'armée franque s'arrête, se forme en
nombreuses colonnes d'attaque et se dirige vers les plateaux... Courroux
du ciel! ils font cette habile manoeuvre que tu redoutais... Ah! nous
avons appris la guerre à ces barbares...
Victorin ne me répondit pas; il me parut nombrer les colonnes d'attaque
de l'ennemi; puis, rejoignant au galop notre front de bataille, il
s'écria:
--Enfants! ce n'est plus dans les défilés que nous devons attendre ces
barbares... il faut les combattre en rase campagne... Élançons-nous sur
eux du haut de ces plateaux qu'ils veulent gravir... refoulons ces
hordes dans le Rhin... Ils sont deux ou trois contre un... tant mieux...
ce soir, de retour au camp, notre mère Victoria nous dira: Enfants, vous
avez été vaillants!
--Marchons!--s'écrièrent tout d'une voix les troupes qui avaient entendu
les paroles du jeune général,--marchons!
Alors le barde Rolla improvisa ce chant de guerre, qu'il entonna d'une
voix éclatante:
«--Ce matin nous disons:--Combien sont-ils donc ces barbares, qui
veulent nous voler notre terre, nos femmes et notre soleil?
«--Oui, combien sont-ils donc, ces Franks?
«--Ce soir nous dirons: Réponds, terre rougie du sang de l'étranger...
Répondez, flots profonds du Rhin... Répondez, corbeaux de la grève!...
Répondez... répondez...
«--Combien étaient-ils donc ces voleurs de terre, de femmes et de
soleil?
«--Oui, combien étaient-ils donc, ces Franks?
Et les troupes se sont ébranlées en chantant le refrain de ce bardit,
qui vola de bouche en bouche jusqu'aux derniers rangs.
Moi, ainsi que plusieurs officiers et cavaliers d'escorte, précédant les
légions, nous avons suivi Victorin. Bientôt notre armée s'est développée
sur la cime des plateaux dominant au loin la plaine immense, bornée à
l'extrême horizon par une courbe du Rhin. Au lieu d'attendre l'attaque
dans cette position avantageuse, Victorin voulut, à force d'audace,
terrifier l'ennemi; malgré notre infériorité numérique, il donna l'ordre
de fondre de la crête de ces hauteurs sur les Franks. Au même instant,
la colonne ennemie qui, attirée par une feinte retraite, s'était engagée
dans les défilés, était refoulée dans la plaine par une partie de nos
troupes; reprenant l'offensive, notre armée descendit presque en même
temps du sommet des plateaux. La bataille s'engagea, elle devint
générale...
J'avais promis à Victoria de ne pas quitter son fils; mais au
commencement de l'action, il s'élança si impétueusement sur l'ennemi à
la tête d'une légion de cavalerie, que le flux et le reflux de la mêlée
me sépara d'abord de lui. Nous combattions alors une troupe d'élite bien
montée, bien armée; les soldats ne portaient ni casque ni cuirasse, mais
leur double casaque de peaux de bêtes, recouverte de longs poils, et
leurs bonnets de fourrure, intérieurement garnis de bandes de fer,
valaient nos armures: ces Franks se battaient avec furie, souvent avec
une férocité stupide... J'en ai vu se faire tuer comme des brutes,
pendant qu'au fort de la mêlée ils s'acharnaient à trancher, à coups de
hache, la tête d'un cadavre gaulois, afin de se faire un trophée de
cette dépouille sanglante... Je me défendais contre deux de ces
cavaliers, j'avais fort à faire; un autre de ces barbares, démonté et
désarmé, s'était cramponné à ma jambe afin de me désarçonner; n'y
pouvant parvenir, il me mordit avec tant de rage, que ses dents
traversèrent le cuir de ma bottine, et ne s'arrêtèrent qu'à l'os de ma
jambe. Tout en ripostant à mes deux adversaires, je trouvai le loisir
d'asséner un coup de masse d'armes sur le crâne de ce Frank. Après
m'être débarrassé de lui, je faisais de vains efforts pour rejoindre
Victorin, lorsque, à quelques pas de moi, j'aperçois dans la mêlée qu'il
dominait de sa taille gigantesque, NÉROWEG, _l'Aigle terrible_... À sa
vue, au souvenir des outrages dont je m'étais à peine vengé la veille,
en lui jetant une bûche à la tête, mon sang, qu'animait déjà l'ardeur de
la bataille, bouillonna plus vivement encore... En dehors même de la
colère que devait m'inspirer Néroweg pour ses lâches insultes, je
ressentais contre lui je ne sais quelle haine profonde, mystérieuse,
comme s'il eût personnifié cette race pillarde et féroce, qui voulait
nous asservir... Il me semblait (chose étrange, inexplicable) que
j'abhorrais Néroweg autant pour l'avenir que pour le présent... comme si
cette haine devait non-seulement se perpétuer entre nos deux races
franque et gauloise, mais entre nos deux familles... Que te dirai-je,
mon enfant! j'oubliai même la promesse faite à ma soeur de lait de
veiller sur son fils; au lieu de m'efforcer de rejoindre Victorin, je ne
cherchai qu'à me rapprocher de Néroweg... Il me fallait la vie de ce
Frank... lui seul parmi tant d'ennemis excitait personnellement en moi
cette soif de sang... Je me trouvais alors entouré de quelques cavaliers
de la légion à la tête de laquelle Victorin venait de charger si
impétueusement l'armée franque... Nous devions, sur ce point, refouler
l'ennemi vers le Rhin, car nous marchions toujours en avant... Deux de
nos soldats, qui me précédaient, tombèrent eux et leurs chevaux sous la
lourde francisque de l'_Aigle terrible_, et je l'aperçus à travers cette
brèche humaine...
Néroweg, revêtu d'une armure gauloise, dépouille de quelqu'un des
nôtres, tué dans l'une des batailles précédentes, portait un casque de
bronze doré, dont la visière cachait à demi son visage tatoué de bleu et
d'écarlate; sa longue barbe, d'un rouge de cuivre, tombait jusque sur le
corselet de fer qu'il avait endossé par-dessus sa casaque de peau de
bête; d'épaisses toisons de mouton, assujetties par des bandelettes
croisées, couvraient ses cuisses et ses jambes; il montait un sauvage
étalon des forêts de la Germanie, dont la robe, d'un fauve pâle, était
çà et là pommelée de noir; les flots de son épaisse crinière noire
tombaient plus bas que son large poitrail, sa longue queue flottante au
vent fouettait ses jarrets nerveux lorsqu'il se cabrait, impatient de
son mors à bossettes et à rênes d'argent terni, provenant aussi de
quelque dépouille gauloise; un bouclier de bois, revêtu de lames de fer,
grossièrement peint de bandes jaunes et rouges, couleurs de sa bannière,
couvrait le bras gauche de Néroweg; de sa main droite il brandissait sa
tranchante et lourde francisque, dégouttante de sang; à son côté pendait
une espèce de grand couteau de boucher à manche de bois, et une
magnifique épée romaine à poignée d'or ciselée, fruit de quelque autre
rapine... Néroweg poussa un hurlement de rage en me reconnaissant et
s'écria:
--L'homme au cheval gris!...
Frappant alors le flanc de son coursier du plat de sa hache, il lui fît
franchir d'un bond énorme le corps et la monture d'un cavalier renversé
qui nous séparaient. L'élan de Néroweg fut si violent, qu'en retombant à
terre son cheval heurta le mien front contre front, poitrail contre
poitrail; tous deux, à ce choc terrible, plièrent sur leurs jarrets, et
se renversèrent avec nous... D'abord étourdi de ma chute, je me dégageai
promptement; puis, raffermi sur mes jambes, je tirai mon épée, car ma
masse d'armes s'était échappée de mes mains... Néroweg, un moment engagé
comme moi sous son cheval, se releva et se précipita sur moi. La
mentonnière de son casque s'étant brisée dans sa chute, il avait la tête
nue, son épaisse chevelure rouge, relevée au sommet de sa tête, flottait
sur ses épaules comme une crinière.
--Ah! cette fois, chien gaulois!--me cria-t-il en grinçant des dents et
me portant un coup furieux que je parai,--j'aurai ta vie et ta peau!...
--Et moi, loup frank! je te marquerai mort ou vif cette fois encore à la
face, pour que le diable te reconnaisse dans ce monde ou dans les
autres!...
Et nous nous sommes pendant quelques instants battus avec acharnement,
tout en échangeant des outrages qui redoublaient notre rage:
--Chien!...--me disait Néroweg,--tu m'as enlevé ma soeur Elwig!...
--Je l'ai enlevée à ton amour infâme! puisque dans sa bestialité ta race
immonde s'accouple comme les animaux... frère et soeur!... fille et
père!...
--Tu oses parler de ma race, dogue bâtard! moitié Romain, moitié
Gaulois! notre race asservira la vôtre, fils d'esclaves révoltés; nous
vous remettrons sous le joug... et nous vous prendrons vos biens, votre
vin, votre terre et vos femmes!...
--Vois donc au loin ton armée en déroute, ô grand roi! vois donc tes
bandes de loups franks, aussi lâches que féroces, fuir les crocs des
braves chiens gaulois!...
C'est au milieu de ce torrent d'injures que nous combattions avec une
rage croissante, sans nous être cependant jusqu'alors atteints.
Plusieurs coups, rudement assénés, avaient glissé sur nos cuirasses, et
nous nous servions de l'épée aussi habilement l'un que l'autre...
Soudain, malgré l'acharnement de notre combat, un spectacle étrange nous
a, malgré nous, un moment distraits: nos chevaux, après avoir roulé sous
un choc commun, s'étaient relevés; aussitôt, ainsi que cela arrive
souvent entre étalons, ils s'étaient précipités l'un sur l'autre, en
hennissant, pour s'entre-déchirer; mon brave _Tom-Bras_, dressé sur ses
jarrets, faisant ployer sous ses durs sabots les reins de l'autre
coursier, le tenait par le milieu du cou et le mordait avec frénésie...
Néroweg, irrité de voir son cheval sous les pieds du mien, s'écria, tout
en continuant ainsi que moi de combattre:
--_Folg!_ te laisseras-tu vaincre par ce pourceau gaulois? défends-toi
des pieds et des dents... mets-le en pièces!...
--Hardi, _Tom-Bras!_--criai-je à mon tour,--tue le cheval, je vais tuer
son maître... J'ai soif de son sang, comme si sa race devait poursuivre
la mienne à travers les siècles!...
J'achevais à peine ces mots, que l'épée du Frank me traversait la cuisse
entre chair et peau, cela au moment où je lui assénais sur la tête un
coup qui devait être mortel... mais, à un mouvement en arrière que fit
Néroweg en retirant son glaive de ma cuisse, mon arme dévia, ne
l'atteignit qu'à l'oeil, et, par un hasard singulier, lui laboura la
face du côté opposé à celui où je l'avais déjà blessé...
--Je te l'ai dit, mort pu vivant je te marquerai encore à la
face!--m'écrirai-je au moment où Néroweg, dont l'oeil était crevé, le
visage inondé de sang, se précipitait sur moi en hurlant de douleur et
de rage... M'opiniâtrant à le tuer, je restais sur la défensive,
cherchant l'occasion de l'achever d'un coup sûr et mortel. Soudain,
l'étalon de Néroweg, roulant sous les pieds de Tom-Bras, de plus en plus
acharné contre lui, tomba presque sur nous, et faillit nous culbuter...
Une légion de notre cavalerie de réserve, dont quelques moments
auparavant j'avais entendu le piétinement sourd et lointain, arrivait
alors, broyant sous les pieds des chevaux impétueusement lancés tout ce
qu'elle rencontrait sur son passage... Cette légion, formée sur trois
rangs, arrivait avec la rapidité d'un ouragan; nous devions être,
Néroweg et moi, mille fois écrasés, car elle présentait un front de
bataille de deux cents pas d'étendue; eussé-je eu le temps de remonter à
cheval, il m'aurait été presque impossible de gagner de vitesse ou la
droite ou la gauche de cette longue ligne de cavalerie, et d'échapper
ainsi à son terrible choc... J'essayai pourtant et malgré mon regret de
n'avoir pu achever le _roi_ frank, tant ma haine contre lui était
féroce... Je profitai de l'accident qui, par la chute du cheval de
Néroweg, avait interrompu un moment notre combat, pour sauter sur
Tom-Bras alors à ma portée. Il me fallut user rudement du mors et du
plat de mon épée pour faire lâcher prise à mon coursier, acharné sur le
corps de l'autre étalon, qu'il dévorait en le frappant de ses pieds de
devant. J'y parvins à l'instant où la longue ligne de cavalerie,
m'enveloppant de toute part, n'était plus qu'à quelques pas de moi: la
précédant alors, et hâtant encore de la voix et des talons le galop
précipité de Tom-Bras, je m'élançai, devançant toujours la légion, et
jetant derrière moi un dernier regard sur le _roi_ frank; la figure
ensanglantée, il me poursuivait éperdu en brandissant son épée...
Soudain je le vis disparaître dans le nuage de poussière soulevé par le
galop impétueux des cavaliers.
--Hésus m'a exaucé!--me suis-je écrié.--Néroweg doit être mort... cette
légion vient de lui passer sur le corps...
Grâce à l'étonnante vitesse de Tom-Bras, j'eus bientôt assez d'avance
sur la ligne de cavalerie dont j'étais suivi, pour donner à ma course
une direction telle qu'il me fût possible de prendre place à la droite
du front de bataille de la légion. M'adressant alors à l'un des
officiers, je lui demandai des nouvelles de Victorin et du combat; il me
répondit:
--Victorin se bat en héros!... Un cavalier qui est venu donner ordre à
notre réserve de s'avancer, nous a dit que jamais le général ne s'était
montré plus habile dans ses manoeuvres. Les Franks, deux fois nombreux
comme nous, se battent avec acharnement, et surtout avec une science de
la guerre qu'ils n'avaient pas montrée jusqu'ici: tout fait croire que
nous gagnerons la victoire, mais elle sera chèrement payée...
Le cavalier disait vrai: Victorin s'est battu cette fois encore en
soldat intrépide et en général consommé... Le coeur bien joyeux, je l'ai
retrouvé au fort de la mêlée; il n'avait, par miracle, reçu qu'une
légère blessure... Sa réserve, prudemment ménagée jusqu'alors, décida du
succès de la bataille; elle a duré sept heures... Les Franks en déroute,
menés battant pendant trois lieues, furent refoulés vers le Rhin, malgré
la résistance opiniâtre de leur retraite. Après des pertes énormes, une
partie de leurs hordes fut culbutée dans le fleuve, d'autres parvinrent
à regagner en désordre les radeaux, et à s'éloigner du rivage remorqués
par les barques; mais alors la flottille de cent cinquante grands
bateaux, obéissant aux ordres de Victorin (il avait tout prévu), fit
force de rames, doubla une pointe de terre, derrière laquelle elle
s'était jusqu'alors tenue cachée, atteignit les radeaux... Et après les
avoir criblés d'une grêle de traits, nos barques les abordèrent de tous
côtés... Ce fut un dernier et terrible combat sur ces immenses ponts
flottants: leurs bateaux remorqueurs furent coulés bas à coups de hache,
le petit nombre de Franks échappés à cette lutte suprême,
s'abandonnèrent au courant du fleuve, cramponnés aux débris des radeaux
désemparés et entraînés par les eaux...
Notre armée, cruellement décimée, mais encore toute frémissante de la
lutte, et massée sur les hauteurs du rivage, assistait à cette
désastreuse déroute, éclairée par les derniers rayons du soleil
couchant. Alors tous les soldats entonnèrent en choeur ces héroïques
paroles des bardes qu'ils avaient chantées en commençant l'attaque:
«--Ce matin nous disions:
»--Combien sont-ils ces barbares, qui veulent nous voler notre terre,
nos femmes et notre soleil?
»--Oui, combien sont-ils donc ces Franks?
»--Ce soir nous disons:
»--Réponds, terre rougie du sang de l'étranger!... Répondez, flots
profonds du Rhin!... Répondez, corbeaux de la grève... Répondez!...
répondez!...
»--Combien étaient-ils, ces voleurs de terre, de femmes et de soleil?
»--Oui, combien étaient-ils donc ces Franks?»
Nos soldats achevaient ce refrain des bardes, lorsque de l'autre côté du
fleuve, si large en cet endroit, que l'on ne pouvait distinguer la rive
opposée, déjà voilée d'ailleurs par la brume du soir, j'ai remarqué dans
cette direction une lueur qui, devenant bientôt immense, embrasa
l'horizon comme les reflets d'un gigantesque incendie!... Victorin
s'écria:
--Le brave Marion a exécuté son plan à la tête d'une troupe d'élite, et
des tribus alliées de l'autre côté du Rhin, il a marché sur le camp des
Franks... Leur dernière réserve aura été exterminée, leurs huttes et
leurs chariots de guerre livrés aux flammes! Par Hésus! la Gaule, enfin
délivrée du voisinage de ces féroces pillards, va jouir des douceurs
d'une paix féconde, Ô ma mère!... ma mère..... tes voeux sont exaucés!
Victorin, radieux, venait de prononcer ces paroles, lorsque je vis
s'avancer lentement vers lui une troupe assez nombreuse de soldats
appartenant à divers corps de cavalerie et d'infanterie de l'armée; tous
ces soldats étaient vieux; à leur tête marchait Douarnek, l'un des
quatre rameurs qui m'avaient accompagné la veille dans mon voyage au
camp des Franks. Lorsque cette députation fut arrivée près du jeune
général autour duquel nous étions tous rangés, Douarnek s'avançant seul
de quelques pas, dit d'une voix grave et ferme:
--Écoute, Victorin; chaque légion de cavalerie, chaque cohorte
d'infanterie a choisi son plus ancien soldat; ce sont les camarades qui
sont là m'accompagnant; ainsi que moi, ils t'ont vu naître, ainsi que
moi, ils t'ont vu tout enfant, dans les bras de Victoria, la mère des
camps, l'auguste mère des soldats. Nous t'avons, vois-tu, Victorin,
longtemps aimé pour l'amour d'elle et de toi; tu méritais cela... Nous
t'avons acclamé notre général et l'un des deux chefs de la Gaule... tu
méritais cela... Nous t'avons aimé, nous vétérans, comme notre fils, en
t'obéissant comme à notre père... tu as mérité cela. Puis est venu le
jour où, t'obéissant toujours, à toi notre général, à toi, chef de la
Gaule, nous t'avons moins aimé...
--Et pourquoi m'avez-vous moins aimé?--reprit Victorin frappé de l'air
presque solennel du vieux soldat;--oui, pourquoi m'avez-vous moins aimé?
--Pourquoi? parce que nous t'avons moins estimé... tu méritais cela;
mais si tu as eu tes torts, nous avons eu les nôtres... la bataille
d'aujourd'hui nous le prouve...
--Voyons,--reprit affectueusement Victorin,--voyons, mon vieux Douarnek,
car je sais ton nom, puisque je sais le nom des plus braves soldats de
l'armée! Voyons, mon vieux Douarnek, quels sont mes torts? quels sont
les vôtres?
--Voici les tiens, Victorin: tu aimes trop... beaucoup trop le vin et le
cotillon.
--Par toutes les maîtresses que tu as eues, par toutes les coupes que tu
as vidées et que tu videras encore, vieux Douarnek, pourquoi ces paroles
le soir d'une bataille gagnée?--répondit gaiement Victorin revenant peu
à peu à son naturel, que les préoccupations du combat ne tempéraient
plus.--Franchement, sont-ce là des reproches que l'on se fait entre
soldats?
--Entre soldats! non, Victorin,--reprit sévèrement Douarnek;--mais de
soldat à général on se les fait, ces reproches... Nous t'avons librement
choisi pour chef, nous devons te parler librement... Plus nous t'avons
élevé... plus nous t'avons honoré, plus nous sommes en droit de te dire:
Honore-toi...
--J'y tâche, brave Douarnek... j'y tâche en me battant de mon mieux.
--Tout n'est pas dit quand on a glorieusement bataillé... Tu n'es pas
seulement capitaine, mais aussi chef de la Gaule.
--Soit; mais pourquoi diable t'imagines-tu, brave Douarnek, que comme
général et chef de la Gaule je doive être plus insensible qu'un soldat à
l'éclat de deux beaux yeux noirs ou bleus, au bouquet d'un vin vieux,
blanc ou rouge?
--Moi, soldat, je te dis ceci, à toi général, à toi chef de la Gaule:
L'homme élu chef par des hommes libres doit, même dans les choses de sa
vie privée, garder une sage mesure, s'il veut être aimé, obéi, respecté;
cette mesure, l'as-tu gardée? Non... Aussi comme nous t'avions vu avaler
des pois, nous t'avons cru capable d'avaler un boeuf...
--Quoi! mes enfants,--reprit en riant le jeune général,--vous m'avez cru
la bouche si grande?...
--Nous t'avions vu souvent en pointe de vin... nous te savions coureur
de cotillons; on nous a dit qu'étant ivre, tu avais fait violence à une
femme qui s'était tuée de désespoir... nous avons cru cela...
--Courroux du ciel!--s'écria Victorin avec une douloureuse
indignation,--vous?... vous avez cru cela du fils de ma mère?
--Oui,--reprit le vétéran,--oui... là a été notre tort... Donc, nous
avons eu nos torts, toi les tiens; nous venons te pardonner,
pardonne-nous aussi, afin que nous t'aimions et que tu nous aimes comme
par le passé... Est-ce dit, Victorin?
--Oui,--répondit Victorin ému de ces loyales et touchantes
paroles,--c'est dit...
--Ta main,--reprit Douarnek,--au nom de mes camarades, ta main!...
--La voilà,--dit le jeune général en se penchant sur le cou de son
cheval pour serrer cordialement la main du vétéran.--Merci de votre
franchise, mes enfants... je serai à vous comme vous serez à moi, pour
la gloire et le repos de la Gaule... Sans vous, je ne peux rien; car si
le général porte la couronne triomphale, c'est la bravoure du soldat qui
la tresse, cette couronne, et l'empourpre de son généreux sang!...
--Donc... c'est dit, Victorin,--reprit Douarnek, dont les yeux devinrent
humides.--À toi notre sang... et à notre Gaule bien-aimée: à ta
gloire!...
--Et à ma mère, qui m'a fait ce que je suis!--reprit Victorin avec une
émotion croissante.--Et à ma mère, notre respect, notre amour, notre
dévouement, mes enfants!...
--Vive la mère des camps!--s'écria Douarnek d'une voix sonore;--vive
Victorin, son glorieux fils!
Les compagnons de Douarnek, les soldats, les officiers, nous tous enfin
présents à cette scène, nous avons crié comme Douarnek:
--Vive la mère des camps! vive Victorin, son glorieux fils!...
Bientôt l'armée s'est mise en marche pour regagner le camp, pendant que,
sous la protection d'une légion destinée à garder nos prisonniers, les
druides médecins et leurs aides restaient sur le champ de bataille pour
secourir également les blessés gaulois et franks.
L'armée reprit donc le chemin de Mayence, par une superbe nuit d'été, en
faisant résonner les échos des bords du Rhin de ce chant des bardes:
«--Ce matin nous disions:
»--Combien sont-ils donc, ces barbares qui veulent nous voler notre
terre, nos femmes et notre soleil?
»--Oui, combien sont-ils donc, ces Franks?
»Ce soir nous disons:
»--Réponds, terre rougie du sang de l'étranger!... Répondez, flots
profonds du Rhin!... Répondez, corbeaux de la grève!... Répondez...
répondez!...
»--Combien étaient-ils, ces voleurs de terre, de femmes et de soleil?
»--Oui, combien donc étaient-ils ces Franks?»
Victorin, dans sa hâte d'aller instruire sa mère du gain de la bataille,
remit le commandement des troupes à l'un des plus anciens capitaines;
nous laissâmes nos montures harassées à des cavaliers qui, d'habitude,
conduisaient en main des chevaux frais pour le jeune général; lui et
moi, nous nous sommes rapidement dirigés vers Mayence. La nuit était
sereine, la lune resplendissait parmi des milliers d'étoiles, ces mondes
inconnus où nous allons revivre en quittant ce monde-ci. Chose
étrange... tout en songeant avec un bonheur ineffable au triomphe de
notre armée, qui assurait la paix et la prospérité de la Gaule; tout en
songeant à mon prochain retour auprès de ta mère et de toi, mon enfant,
après cette rude journée de bataille, j'ai soudain éprouvé un accès de
mélancolie profonde...
J'avais, dans l'élan de ma reconnaissance, levé les yeux vers le ciel
pour remercier les dieux de notre succès... La lune brillait d'un
radieux éclat... Je ne sais pourquoi, à ce moment, je me suis rappelé
avec une sorte de pieuse tristesse, en pensant à nos aïeux, tous les
faits glorieux, touchants ou terribles accomplis par eux, et que l'astre
sacré de la Gaule avait aussi éclairés de son éternelle lumière depuis
tant de générations!... Le sacrifice d'Hêna, le voyage d'Albinik le
marin et de sa femme Méroë vers le camp de César, à travers ces pays
héroïquement incendiés par nos pères durant leur guerre contre les
Romains... la marche nocturne de Sylvest l'esclave se rendant aux
réunions secrètes des _Enfants du Gui_ et au palais de Faustine... sa
fuite du cirque d'Orange, où il avait failli être livré aux bêtes
féroces; puis, enfin, ces vaillantes insurrections dont le cours ou le
décours de la lune donnait le signal, fixé d'avance par nos druides
vénérés... Tous ces faits, si lointains déjà, apparaissaient en ce
moment à mon esprit comme les pâles fantômes du passé...
Je fus tiré de mes réflexions par la voix joyeuse de Victorin.
--À quoi rêves-tu, Scanvoch? Toi, l'un des vainqueurs de cette belle
journée, te voilà muet comme un vaincu...
--Victorin, je pense aux temps qui ne sont plus...
--Quel songe-creux!...--reprit le jeune général dans l'entraînement de
son impétueuse gaieté.--Laissons le passé avec les coupes vides et les
anciennes maîtresses! Moi, je pense d'abord à la joie de ma mère en
apprenant notre victoire; puis je pense, et beaucoup, aux brûlants yeux
noirs de Kidda, la bohémienne, qui m'attend, car cette nuit, en la
quittant à la fin du souper où elle m'avait attiré par ruse, elle m'a
donné rendez-vous pour ce soir... Journée complète, Scanvoch! bataille
gagnée le matin! et le soir, souper joyeux avec une belle maîtresse sur
ses genoux! Ah! qu'il fait bon être soldat et avoir vingt ans!...
--Écoute, Victorin. Tant qu'a duré chez toi la préoccupation du combat,
je t'ai vu sage, grave, réfléchi, digne en tout de ta mère et de
toi-même...
--Et par les beaux yeux de Kidda, ne suis-je pas toujours digne de
moi-même en pensant à elle après la bataille?
--Sais-tu, Victorin, que c'est une grave démarche, que celle tentée
auprès de toi par Douarnek, venant te parler au nom de l'armée? Sais-tu
que cette démarche prouve la fière indépendance de nos soldats, dont la
volonté seule t'a fait général? Sais-tu que de telles paroles,
prononcées par de tels hommes, ne sont et ne seront pas vaines... et
qu'il serait funeste de les oublier?...
--Bon! une boutade de vétéran, regrettant ses jeunes années... paroles
de vieillard blâmant les plaisirs qu'il n'a plus...
--Victorin, tu affectes une indifférence éloignée de ton coeur... Je
t'ai vu touché, profondément touché du langage de ce vieux soldat...
--L'on est si content le soir d'une bataille gagnée, que tout vous
plaît... Et d'ailleurs, quoique assez bourrues, ces paroles ne
prouvent-elles pas l'affection de l'armée pour moi?
--Ne t'y trompe pas, Victorin, l'affection de l'armée s'était retirée de
toi... elle t'est revenue avec la victoire d'aujourd'hui; mais prends
garde, de nouveaux excès commis par toi feraient naître de nouvelles
calomnies de la part de ceux qui veulent te perdre...
--Quelles gens auraient intérêt à me perdre?
--Un chef a toujours des envieux, et pour confondre ces envieux tu
n'auras pas chaque jour une bataille à gagner; car, grâce aux dieux!
l'anéantissement de ces hordes barbares assure pour jamais la paix de la
Gaule!...
--Tant mieux, Scanvoch, tant mieux! Alors, redevenu le plus obscur des
citoyens, accrochant mon épée, désormais inutile, à côté de celle de mon
père, je pourrai, sans contrainte, vider des coupes sans nombre et
courtiser toutes les bohémiennes de l'univers!
--Victorin, prends garde! je te le répète... Souviens-toi des paroles du
vieux soldat...
--Au diable le vieux soldat et ses paroles!... je ne me souviens à cette
heure que de Kidda... Ah! Scanvoch, si tu la voyais danser avec son
court jupon écarlate et son corset de toile d'argent!
--Prends garde, le camp et la ville ont les yeux fixés sur ces
créatures; ta liaison avec elles fera scandale... Crois-moi, sois
réservé dans ta conduite, recherche le secret et l'obscurité dans tes
amours.
--L'obscurité! le secret! arrière l'hypocrisie! J'aime à montrer à tous
les yeux les maîtresses dont je suis fier! et je serai plus fier de
Kidda que de ma victoire d'aujourd'hui...
--Victorin, Victorin! cette femme te sera fatale!
--Tiens, Scanvoch, si tu entendais Kidda chanter tout en dansant et
s'accompagnant d'un petit tambour à grelots... oui, si tu l'entendais,
si tu la voyais, tu deviendrais comme moi fou de Kidda, la Bohémienne...
Mais,--ajouta le jeune général en s'interrompant et regardant au loin
devant lui,--vois donc là-bas ces flambeaux... Bonheur du ciel! c'est ma
mère... Dans son inquiétude, elle aura voulu se rapprocher du champ de
bataille pour savoir des nouvelles de la journée... Ah! Scanvoch, je
suis jeune, impétueux, ardent aux plaisirs, jamais ils ne me lassent,
j'en jouis avec ivresse... Pourtant je t'en fais le serment par l'épée
de mon père! je donnerais toutes mes joies à venir pour ce que je vais
éprouver dans quelques instants, lorsque ma mère me pressera sur sa
poitrine!
Et en disant ceci, il s'élança à toute bride et sans m'attendre, vers
Victoria, qui s'approchait en effet. Lorsque je les eu rejoints, ils
étaient tous deux descendus de cheval, Victoria tenait Victorin
étroitement embrassé, lui disant avec un accent impossible à rendre:
--Mon fils, je suis une heureuse mère!...
À la lueur des torches que portaient les cavaliers de l'escorte de
Victoria, je remarquai seulement alors que sa main droite était
enveloppée de linges. Victorin dit avec anxiété:
--Seriez-vous blessée, ma mère?
--Légèrement,--répondit Victoria. Puis, s'adressant à moi, elle me
tendit affectueusement la main:
--Frère, te voilà, mon coeur est joyeux...
--Mais, cette blessure, qui vous l'a faite?
--La femme franque qu'Ellèn et Sampso ont conduite près de moi...
--Elwig!--m'écriai-je avec horreur.--Oh! la maudite!... elle s'est
montrée digne de sa race maudite!...
--Scanvoch!--me dit Victoria d'un air grave,--il ne faut pas maudire les
morts... celle que tu appelles Elwig n'existe plus...
--Ma mère,--reprit Victorin avec une anxiété croissante,--ma chère mère,
vous nous l'attestez, cette blessure est légère?
--Tiens, mon fils, regarde.
Et pour rassurer Victorin, elle déroula la bande dont sa main droite
était enveloppée.
--Tu le vois,--ajouta-t-elle,--je me suis seulement coupée à deux
endroits la paume de la main en tâchant de désarmer cette femme...
En effet, les blessures de ma soeur de lait n'offraient aucune gravité.
--Elwig armée!--ai-je dit en tâchant de rappeler mes souvenirs de la
veille.--Où a-t-elle trouvé une arme? À moins qu'hier soir, avant de
nous rejoindre à la nage, elle ait ramassé son couteau sur la grève, et
l'ait caché sous sa robe.
--Mais, cette femme, à quel moment a-t-elle voulu vous frapper, ma mère?
Vous étiez donc seule avec elle?
--J'avais prié Scanvoch de faire conduire cette Elwig chez moi vers le
milieu du jour, dans la pensée d'être secourable à cette femme. Ellèn et
Sampso me l'ont amenée... Je m'entretenais avec Robert, chef de notre
réserve, nous causions des dispositions à prendre pour défendre le camp
et la ville en cas de défaite de notre armée. On fit entrer Elwig dans
une pièce voisine, et la femme et la belle-soeur de Scanvoch laissèrent
seule l'étrangère, pendant que j'envoyais chercher un interprète pour me
faire entendre d'elle. Robert, notre entretien terminé, me demanda des
secours pour la veuve d'un soldat, j'entrai dans la chambre où
m'attendait Elwig: je voulais prendre quelque argent dans un coffre où
se trouvaient aussi plusieurs bijoux gaulois, héritage de ma mère...
--Si le coffre était ouvert,--m'écriai-je, songeant à la sauvage
cupidité de la soeur du _grand roi_ Néroweg,--Elwig aura voulu, en vraie
fille de race pillarde, s'emparer de quelque objet précieux.
--Tu l'as dit, Scanvoch; au moment où j'entrais dans cette chambre, la
femme franque tenait entre ses mains un collier d'or d'un travail
précieux; elle le contemplait avidement. À ma vue, elle a laissé tomber
le collier à ses pieds; puis, croisant ses deux bras sur sa poitrine,
elle m'a d'abord contemplée en silence d'un air farouche: son pâle
visage s'est empourpré de honte ou de rage; puis, me regardant d'un oeil
sombre, elle a prononcé mon nom; j'ai cru qu'elle me demandait si
j'étais Victoria, je lui fis un signe de tête affirmatif, en lui disant:
«Oui, je suis Victoria.» À peine avais-je prononcé ces mots, qu'Elwig
s'est jetée à mes pieds; son front touchait presque le plancher, comme
si elle eût humblement imploré ma protection... Sans doute cette femme a
profité de ce moment pour tirer son couteau de dessous sa robe sans être
vue de moi, car je me baissais pour la relever, lorsqu'elle s'est
redressée, les yeux étincelants de férocité, en me portant un coup de
couteau, et répétant avec un accent de haine: _Victoria! Victoria!_...
À ces paroles de sa mère, quoique le danger fût passé, Victorin
tressaillit, se rapprocha de ma soeur de lait, et prit entre ses deux
mains sa main blessée qu'il baisa avec un redoublement de pieuse
tendresse.
--Voyant le couteau d'Elwig levé sur moi,--ajouta Victoria,--mon premier
mouvement fut de parer le coup et de tâcher de saisir la lame en
m'écriant: «À moi, Robert!» Celui-ci, au bruit de la lutte, accourut de
la pièce voisine; il me vit aux prises avec Elwig... Mon sang coulait...
Robert me crut dangereusement blessée; il tira son épée, saisit cette
Elwig à la gorge, et la tua avant que j'aie pu m'opposer à cette inutile
vengeance... Je regrette la mort de cette Franque, venue volontairement
près de moi.
--Vous la plaignez, ma mère,--dit vivement Victorin,--cette créature
pillarde et féroce, comme ceux de sa race? Vous la plaignez! et elle n'a
sans doute suivi Scanvoch qu'afin de trouver l'occasion de s'introduire
près de vous pour vous voler et vous égorger ensuite!
--Je la plains d'être née d'une telle race,--reprit tristement
Victoria--je la plains d'avoir eu la pensée d'un meurtre!
--Croyez-moi,--ai-je dit à ma soeur de lait,--la mort de cette femme met
un terme à une vie souillée de forfaits dont frémit la nature... Fassent
les dieux que, comme Elwig, son frère, le _roi_ Néroweg ait aujourd'hui
perdu la vie, et que sa race soit éteinte en lui, sinon, je regretterais
toujours de n'avoir pas achevé cet homme... Je ne sais pourquoi, il me
semble que sa descendance sera funeste à la mienne...
Victoria me regardait, surprise de ces paroles, dont elle ne comprenait
pas le sens, lorsque Victorin s'écria:
--Béni soit Hésus, ma mère! c'est un jour heureux pour la Gaule que
celui-ci!... Vous avez échappé à un grand danger, nos armes sont
victorieuses, et les Franks sont chassés de nos frontières...
Puis, s'interrompant et prêtant au loin l'oreille, Victorin ajouta:
--Entendez-vous, ma mère? entendez-vous ces chants que le vent nous
apporte?...
Tous nous avons fait silence, et ces refrains lointains, répétés en
choeur par des milliers de voix, vibrantes de la joie du triomphe, sont
venus jusqu'à nous à travers la sonorité de la nuit:
»--Ce soir nous disons: Combien étaient-ils donc ces barbares?
»--Ce soir nous disons, combien étaient-ils donc ces Franks?...»