CHAPITRE PREMIER.

_Justin_, _Aurel_, _Ralf_, descendants du brenn de la tribu de

Karnak.--_Scanvoch_, libre soldat.--_Vindex, Civilis, Marik_, héros de

la Gaule redevenue libre.--_Velléda._--_Victoria, la mère des camps_,

soeur de lait de Scanvoch.--Scanvoch va porter un message au camp des

Franks.--La légende d'_Hêna_, la vierge de l'île de Sên.--Les

_Écorcheurs_.--Ce que font les Franks des prisonniers gaulois.--La

chaudière infernale.--_Victoria.--Tetrik_.--La taverne de l'île du

Rhin.--Les Bohémiennes hongroises.--Scanvoch aborde au camp des Franks.

Moi, descendant de Joel, le brenn de la tribu de Karnak, moi,

_Scanvoch_, redevenu libre par le courage de mon père _Ralf_ et les

vaillantes insurrections gauloises, arrivées de siècle en siècle,

j'écris ceci deux cent soixante-quatre ans après que mon aïeule

Geneviève, femme de Fergan, a vu mourir en Judée, sur le Calvaire, Jésus

de Nazareth.

J'écris ceci cent trente-quatre ans après que _Gomer_, fils de

_Judicaël_ et petit-fils de Fergan, esclave comme son père et son

grand-père, écrivait à son fils _Médérik_ qu'il n'avait à ajouter que le

monotone récit de sa vie d'esclave à l'histoire de notre famille.

Médérik, mon aïeul, n'a rien ajouté non plus à notre légende; son fils

_Justin_ y avait fait seulement tracer ces mots par une main étrangère:

«Mon père Médérik est mort esclave, combattant, comme _Enfant du Gui_,

pour la liberté de la Gaule; il m'a dit avoir été poussé à la révolte

contre l'oppression étrangère par les récits de la vaillance de nos

aïeux libres et par la peinture des souffrances de nos pères esclaves.

Moi, son fils Justin, colon du fisc, mais non plus esclave, j'ai fait

consigner ceci sur les parchemins de notre famille; je les transmettrai

fidèlement à mon fils _Aurel_, ainsi que la _faucille d'or_, _la

clochette d'airain_, _le morceau de collier de fer_, et _la petite croix

d'argent_, que j'ai pu conserver.»

Aurel, fils de Justin, colon comme son père, n'a pas été plus lettré que

lui; une main étrangère avait aussi tracé ces mots à la suite de notre

légende:

«Ralf, fils d'Aurel, le colon, s'est battu pour l'indépendance de son

pays; Ralf, devenu tout à fait libre par la force des armes gauloises et

de la guerre sainte prêchée par nos druides vénérés, a été aussi obligé

de prier un ami de tracer ces mots sur nos parchemins pour y constater

la mort de son père Aurel: Mon fils Scanvoch, plus heureux que moi,

pourra, sans recourir à une main étrangère, écrire dans nos récits de

famille la date de ma mort, à moi, Ralf, le premier homme de la

descendance de Joel, le brenn de la tribu de Karnak, qui ait reconquis

une entière liberté. Je déclare ici, comme plusieurs de nos aïeux, que

c'est le récit de la vaillance et du martyre de nos ancêtres, réduits en

servitude, qui m'a fait prendre, comme à tant d'autres, les armes contre

les Romains.»

Moi, donc, Scanvoch, fils d'Aurel, j'ai effacé de notre légende et

récrit moi-même les lignes précédentes, jadis tracées par la main

d'autrui, qui mentionnaient la mort et les noms de nos aïeux, Justin,

Aurel, Ralf. Ces trois générations remontaient à Médérik, fils de Gomer,

lequel était fils de Judicaël et petit-fils de Fergan, dont la femme

Geneviève a vu mettre à mort, en Judée, Jésus de Nazareth, il y a

aujourd'hui deux cent soixante-quatre ans.

Mon père Ralf m'a aussi remis nos saintes reliques à nous:

_La petite faucille d'or_ de notre aïeule Hêna, la vierge de l'île de

Sên.

_La clochette d'airain_ laissée par notre aïeul Guilhern, le seul

survivant des nôtres à la grande bataille de Vannes; jour funeste,

duquel a daté l'asservissement de la Gaule par César, il y a aujourd'hui

trois cent vingt ans.

_Le collier de fer_, signe de la cruelle servitude de notre aïeul

Sylvest.

_La petite croix d'argent_ que nous a léguée notre aïeule Geneviève,

témoin de la mort de Jésus, le charpentier de Nazareth.

Ces récits, ces reliques, je te les léguerai après moi, mon petit

_Aëlguen_, fils de ma bien-aimée femme _Ellèn_, qui t'a mis au monde il

y a aujourd'hui quatre ans.

C'est ce beau jour, anniversaire de ta naissance, que je choisis, comme

jour d'un heureux augure, mon enfant, afin de commencer, pour toi et

pour notre descendance, le récit de ma vie, selon le dernier voeu de

notre aïeul Joel, le brenn de la tribu de Karnak.

Tu t'attristeras, mon enfant, quand tu verras par ces récits que depuis

la mort de Joel jusqu'à celle de mon arrière-grand-père Justin, sept

générations, entends-tu? _sept générations!..._ ont été soumises à un

horrible esclavage; mais ton coeur s'allégera lorsque tu apprendras que

mon bisaïeul et mon aïeul étaient, d'esclaves, devenus colons attachés à

la terre des Gaules, condition encore servile, mais de beaucoup

supérieure à l'esclavage; mon père à moi, redevenu libre, grâce aux

redoutables insurrections des _Enfants du Gui_, soulevés de siècle en

siècle à la voix de nos druides, infatigables et héroïques défenseurs de

la Gaule asservie, m'a légué la liberté, ce bien le plus précieux de

tous; je te le léguerai aussi.

Notre chère patrie a donc, à force de luttes, de persévérance contre les

Romains, successivement reconquis, au prix du sang de ses enfants,

presque toutes ses libertés. Un fragile et dernier lien nous attache

encore à Rome, aujourd'hui notre alliée, autrefois notre impitoyable

dominatrice; mais ce fragile et dernier lien brisé, nous retrouverons

notre indépendance absolue, et nous reprendrons notre antique place à la

tête des grandes nations du monde.

Avant de te faire connaître certaines circonstances de ma vie, mon

enfant, je dois suppléer en quelques lignes au vide que laisse dans

l'histoire de notre famille l'abstention de ceux de nos aïeux qui, par

suite de leur manque d'instruction et du malheur des temps, n'ont pu

ajouter leurs récits à notre légende. Leur vie a dû être celle de tous

les Gaulois qui, malgré les chaînes de l'esclavage, ont, pas à pas,

siècle à siècle, conquis par la révolte et la bataille

l'affranchissement de notre pays.

Tu liras, dans les dernières lignes écrites par notre aïeul Fergan,

époux de Geneviève, que, malgré les serments des _Enfants du Gui_ et de

nombreux soulèvements, dont l'un, et des plus redoutables, eut à sa tête

Sacrovir, ce digne émule du _chef des cent vallées_, la tyrannie de

Rome, imposée depuis César à la Gaule, durait toujours. En vain Jésus,

le charpentier de Nazareth, avait prophétisé les temps où les fers des

esclaves seraient brisés, les esclaves traînaient toujours leurs chaînes

ensanglantées; cependant, notre vieille race, affaiblie, mutilée,

énervée ou corrompue par l'esclavage, mais non soumise, ne laissait

passer que peu d'années sans essayer de briser son joug; les secrètes

associations des _Enfants du Gui_ couvraient le pays et donnaient

d'intrépides soldats à chacune de nos révoltes contre Rome.

Après la tentative héroïque de _Sacrovir_, dont tu verras la mort

sublime dans les récits de notre aïeul Fergan, le chétif et timide

esclave tisserand, d'autres insurrections éclatèrent sous les empereurs

romains Tibère et Claude; elles redoublèrent d'énergie pendant les

guerres civiles qui, sous le règne de _Néron_, divisèrent l'Italie. Vers

cette époque, l'un de nos héros, VINDEX, aussi intrépide que le CHEF DES

CENT VALLÉES ou que Sacrovir, tint longtemps en échec les armées

romaines.--CIVILIS, autre patriote gaulois, s'appuyant sur les

prophéties de VELLÉDA, une de nos druidesses, femme virile et de haut

conseil, digne de la vaillance et de la sagesse de nos mères, souleva

presque toute la Gaule, et commença d'ébranler profondément la puissance

romaine. Plus tard, enfin, sous le règne de l'empereur Vitellius, un

pauvre esclave de labour, comme l'avait été notre aïeul Guilhern, se

donnant comme messie et libérateur de la Gaule, de même que Jésus de

Nazareth s'était donné comme messie et libérateur de la Judée,

poursuivit avec une patriotique ardeur l'oeuvre d'affranchissement

commencée par _le chef des cent vallées_, et continuée par _Sacrovir_,

_Vindex_, _Civilis_ et tant d'autres héros. Cet esclave laboureur, nommé

MARIK, âgé de vingt-cinq ans à peine, robuste, intelligent, d'une

héroïque bravoure, était affilié aux _Enfants du Gui_; nos vénérés

druides, toujours persécutés, avaient parcouru la Gaule pour exciter les

tièdes, calmer les impatients, et prévenir chacun du terme fixé pour le

soulèvement. Il éclate; _Marik_, à la tête de dix mille esclaves,

paysans comme lui, armés de fourches et de faux, attaque, sous les murs

de Lyon, les troupes romaines de Vitellius. Cette première tentative

avorte; les insurgés sont presque entièrement détruits par l'armée

romaine, trois fois supérieure en nombre; loin d'accabler les insurgés

gaulois, cette défaite les exalte; des populations entières se soulèvent

à la voix des druides prêchant la guerre sainte: les combattants

semblent sortir des entrailles de la terre; MARIK se voit bientôt à la

tête d'une nombreuse armée. Doué par les dieux du génie militaire, il

discipline ses troupes, les encourage, leur inspire une confiance

aveugle, marche vers les bords du Rhin, où campait, protégée par ses

retranchements, la réserve de l'armée romaine, l'attaque, la bat, et

force des légions entières, qu'il fait prisonnières, à changer leurs

enseignes pour notre antique coq gaulois. Ces légions romaines, devenues

presque nos compatriotes par leur long séjour dans notre pays,

entraînées par l'ascendant militaire de MARIK, se joignent à lui,

combattent les nouvelles cohortes romaines venues d'Italie, les

dispersent ou les anéantissent. L'heure de la délivrance de la Gaule

allait sonner... MARIK tombe entre les mains de l'immonde empereur

Vespasien, par une lâche trahison... Ce nouveau héros de la Gaule,

criblé de blessures, est livré aux animaux du cirque, comme notre aïeul

Sylvest.

La mort de ce martyr de la liberté exaspère les populations; sur tous

les points de la Gaule de nouvelles insurrections éclatent. La parole de

Jésus de Nazareth, proclamant _l'esclave l'égal de son maître_, commence

à pénétrer dans notre pays, prêchée par des apôtres voyageurs; la haine

contre l'oppression étrangère redouble: attaqués en Gaule de toutes

parts, harcelés de l'autre côté du Rhin par d'innombrables hordes de

Franks, guerriers barbares, venus du fond des forêts du Nord, et

attendant le moment de fondre à leur tour sur la Gaule, les Romains

capitulent avec nous; nous recueillons enfin le fruit de tant de

sacrifices héroïques! Le sang versé par nos pères depuis trois siècles a

fécondé notre affranchissement, car elles étaient prophétiques ces

paroles du chant du _chef des cent vallées_:

_«Coule, coule, sang du captif!--Tombe, tombe, rosée sanglante!--Germe,

grandis, moisson vengeresse!...»_

Oui, mon enfant, elles étaient prophétiques ces paroles; car, c'est en

chantant ce refrain que nos pères ont combattu et vaincu l'oppression

étrangère. Enfin, Rome nous rend une partie de notre indépendance; nous

formons des légions gauloises, commandées par nos officiers; nos

provinces sont administrées par des gouverneurs de notre choix. Rome se

réserve seulement le droit de nommer un _principat_ des Gaules, dont

elle sera suzeraine; on accepte en attendant mieux, ce mieux ne se fait

pas attendre. Épouvantés par nos continuelles révoltes, nos tyrans

avaient peu à peu adouci les rigueurs de notre esclavage; la terreur

devait obtenir d'eux ce qu'ils avaient impitoyablement refusé au bon

droit, à la justice, à la voix suppliante de l'humanité: il ne fut plus

permis au maître, comme du temps de notre aïeul Sylvest et de plusieurs

de ses descendants, de disposer de la vie des esclaves, comme on dispose

de la vie d'un animal. Plus tard, l'influence de la terreur augmentant,

le maître ne put infliger des châtiments corporels à son esclave, que

par l'autorisation d'un magistrat. Enfin, mon enfant, cette horrible loi

romaine, qui, du temps de notre aïeul Sylvest et des sept générations

qui l'ont suivi, déclarait les esclaves hors de l'humanité, disant dans

son féroce langage: _Que l'esclave n'existe pas, qu'il_ N'A PAS DE TÊTE

(_non caput habet_, selon le langage romain), cette horrible loi, grâce

à l'épouvante inspirée par nos révoltes continuelles, s'était à ce point

modifiée, que le code Justinien proclamait ceci:

«La liberté est de droit naturel;--c'est le droit des gens qui a créé la

servitude;--il a créé aussi l'affranchissement, qui est le retour à la

liberté naturelle.»

Hélas! il est sans doute désolant de ne voir triompher les droits sacrés

de l'humanité qu'au milieu de torrents de sang et d'innombrables

désastres! Mais qui doit-on maudire comme les vrais auteurs de tant de

maux? N'est-ce pas l'oppresseur qui courbe son semblable sous le joug

d'un affreux esclavage, qui vit des sueurs de ses frères, qui les

déprave, qui les avilit, qui les martyrise, qui les tue par caprice ou

par cruauté, et les force de reconquérir violemment la liberté qu'on

leur a ravie? Crois-tu, mon enfant, que si la race gauloise asservie

s'était montrée aussi patiente, aussi craintive, aussi résignée que

notre pauvre aïeul _Fergan le tisserand_, notre esclavage eût été jamais

aboli? Non, non, lorsqu'on a fait de vains appels au coeur et à la

raison de l'oppresseur, il ne reste qu'un moyen de briser la tyrannie:

La révolte... la révolte! énergique, opiniâtre, incessante, et tôt ou

tard le bon droit triomphe, comme il a triomphé pour nous! Que le sang

qu'il a coûté retombe sur ceux qui nous avaient asservis!

Ainsi donc, mon enfant, grâce à nos insurrections sans nombre,

l'esclavage était remplacé, par le _colonat_, sous le régime duquel ont

vécu notre bisaïeul Justin et notre aïeul Aurel; c'est-à-dire qu'au lieu

d'être forcés de cultiver, sous le fouet et au seul profit des Romains,

les terres dont ceux-ci nous avaient dépouillés par la conquête, les

_colons_ avaient une petite part dans les produits de la terre qu'ils

faisaient valoir. On ne pouvait plus les vendre, comme des animaux de

labour, eux et leurs enfants; on ne pouvait plus les torturer ou les

tuer; mais ils étaient obligés, de père en fils, de rester, eux et leur

famille, attachés à la même propriété. Lorsqu'elle se vendait, ils

passaient au nouveau possesseur sous les mêmes conditions de travail.

Plus tard, la condition des colons s'améliora davantage encore, ils

jouirent de leurs droits de citoyens. Lorsque les légions gauloises se

formèrent, les soldats dont elles furent composées redevinrent

complétement libres. Mon père Ralf, fils de colon, regagna ainsi sa

liberté; et moi, fils de soldat, élevé dans les camps, je suis né libre,

et je te léguerai cette liberté, comme mon père me l'a léguée.

Lorsque tu liras ceci, mon enfant, après avoir eu connaissance des

souffrances de nos aïeux, esclaves pendant sept générations, tu

comprendras la sagesse des voeux de notre aïeul Joel, le brenn de la

tribu de Karnak; tu verras combien justement il espérait que notre

vieille race gauloise, en conservant pieusement le souvenir de sa

bravoure et de son indépendance d'autrefois, trouverait dans son horreur

de l'oppression romaine la force de la briser.

Aujourd'hui que j'écris ces lignes, j'ai trente-huit ans; mes parents

sont morts depuis longtemps. Ralf, mon père, premier soldat d'une de nos

légions gauloises, où il avait été enrôlé à dix-huit ans dans le Midi de

la Gaule, est venu dans ce pays-ci, près des bords du Rhin, avec

l'armée; il a été de toutes les batailles contre les Franks, ces hordes

féroces, qui, attirés par le beau ciel et la fertilité de notre Gaule,

sont campés de l'autre côté du Rhin, toujours prêts à l'invasion.

Il y a près de quarante ans, on craignit en Bretagne une descente des

insulaires d'Angleterre: plusieurs légions, parmi lesquelles se trouvait

celle de mon père, furent envoyées dans ce pays. Pendant plusieurs mois

il tint garnison dans la ville de Vannes, non loin de Karnak, le berceau

de notre famille. Ralf, s'étant fait lire par un ami les récits de nos

ancêtres, alla visiter avec un pieux respect le champ de bataille de

Vannes, les pierres sacrées de Karnak, et les terres dont nous avions

été du temps de César dépouillés par la conquête. Ces terres étaient au

pouvoir d'une famille romaine; des colons, fils de Gaulois bretons de

notre ancienne tribu, autrefois réduits à l'esclavage, exploitaient ces

terres pour ceux-là dont les ancêtres les avaient dépossédés. La fille

de l'un de ces colons aima mon père et en fut aimée. Elle se nommait

Madalène; c'était une de ces viriles et fières Gauloises, dont notre

aïeule Margarid, femme de Joel, offrait le modèle accompli. Elle suivit

mon père lorsque sa légion quitta la Bretagne pour revenir ici sur les

bords du Rhin, où je suis né, dans le camp fortifié de Mayence, ville

militaire, occupée par nos troupes. Le chef de la légion où servait mon

père était fils d'un laboureur; son courage lui avait valu ce

commandement. Le lendemain de ma naissance, la femme de ce chef mourait

en mettant au monde une fille... une fille... qui, peut-être, un jour,

du fond de sa modeste maison, régnera sur le monde, comme elle règne

aujourd'hui sur la Gaule; car, aujourd'hui, à l'heure où j'écris ceci,

VICTORIA, par la juste influence qu'elle exerce sur son fils VICTORIN et

sur notre armée, est de fait impératrice de la Gaule.

Victoria est ma soeur de lait; son père, devenu veuf, et appréciant les

mâles vertus de ma mère, la supplia de nourrir cette enfant; aussi, elle

et moi, avons-nous été élevés comme frère et soeur: à cette fraternelle

affection, nous n'avons jamais failli... Victoria, dès ses premières

années, était sérieuse et douce, quoiqu'elle aimât le bruit des clairons

et la vue des armes. Elle devait être un jour belle de cette auguste

beauté, mélange de calme, de grâce et de force, particulière à certaines

femmes de la Gaule. Tu verras des médailles frappées en son honneur dans

sa première jeunesse; elle est représentée en _Diane chasseresse_,

tenant un arc d'une main et de l'autre un flambeau. Sur une dernière

médaille, frappée il y a deux ans, Victoria est figurée avec Victorin,

son fils, sous les traits de _Minerve_ accompagnée de _Mars_[A]. À l'âge

de dix ans, elle fut envoyée par son père dans un collége de druidesses.

Celles-ci, délivrées de la persécution romaine, par la renaissance de la

liberté des Gaules, élevaient des enfants comme par le passé.

Victoria resta chez ces femmes vénérées jusqu'à l'âge de quinze ans;

elle puisa dans leurs patriotiques et sévères enseignements un ardent

amour de la patrie et des connaissances sur toutes choses; elle sortit

de ce collége instruite des secrets du temps d'autrefois, et possédant,

dit-on, comme Velléda et d'autres druidesses, la prévision de l'avenir.

À cette époque, la virile et fière beauté de Victoria était

incomparable... Lorsqu'elle me revit, elle fut heureuse et me le

témoigna; son affection pour moi, son frère de lait, loin de s'affaiblir

pendant notre longue séparation, avait augmenté.

Ici, mon enfant, je veux, je dois te faire un aveu; car tu ne liras ceci

que lorsque tu auras l'âge d'homme: dans cet aveu tu trouveras un bon

exemple de courage et de renoncement.

Au retour de Victoria, si belle de sa beauté de quinze ans, j'avais son

âge, je devins, quoique à peine adolescent, follement épris d'elle; je

cachai soigneusement cet amour, autant par timidité que par suite du

respect que m'inspirait, malgré le fraternel attachement dont elle me

donnait chaque jour des preuves, cette sérieuse jeune fille, qui

rapportait du collége des druidesses je ne sais quoi d'imposant, de

pensif et de mystérieux. Je subis alors une cruelle épreuve. À quinze

ans et demi, Victoria, ignorant mon amour (qu'elle doit toujours

ignorer), donna sa main à un jeune chef militaire... Je faillis mourir

d'une lente maladie, causée par un secret désespoir. Tant que dura pour

moi le danger, Victoria ne quitta pas mon chevet; une tendre soeur ne

m'eût pas comblé de soins plus dévoués, plus délicats... Elle devint

mère... et quoique mère, elle accompagnait à la guerre son mari, qu'elle

adorait. À force de raison, j'étais parvenu à vaincre, sinon mon amour,

du moins ce qu'il y avait de violent, de douloureux, d'insensé dans

cette passion; mais il me restait pour ma soeur de lait un dévouement

sans bornes; elle me demanda de demeurer auprès d'elle et de son mari,

comme l'un de ces cavaliers qui servent ordinairement d'escorte aux

chefs gaulois, et écrivent ou portent leurs ordres militaires;

j'acceptai. Ma soeur de lait avait dix-huit ans à peine, lorsque, dans

une grande bataille contre les Franks, elle perdit le même jour son père

et son mari... Restée veuve avec son enfant, pour qui elle prévoyait de

glorieuses destinées, vaillamment réalisées aujourd'hui, Victoria ne

quitta pas le camp. Les soldats, habitués à la voir au milieu d'eux, son

fils dans ses bras, entre son père et son mari, savaient que plus d'une

fois ses avis d'une sagesse profonde avaient, comme ceux de nos mères,

prévalu dans les conseils des chefs; ils regardaient enfin comme d'un

bon augure pour les armes gauloises la présence de cette jeune femme,

élevée dans la science mystérieuse des druidesses; ils la supplièrent,

après la mort de son père et de son mari, de ne pas abandonner l'armée,

lui déclarant dans leur naïve affection, que son fils Victorin serait

désormais le _fils des camps_, et elle la _mère des camps_. Victoria,

touchée de tant d'attachement, resta au milieu des troupes, conservant

sur les chefs son influence, les dirigeant dans le gouvernement de la

Gaule, s'occupant d'élever virilement son fils, et vivant aussi

simplement que la femme d'un officier.

Peu de temps après la mort de son mari, ma soeur de lait m'avait déclaré

qu'elle ne se remarierait jamais, voulant consacrer sa vie tout entière

à Victorin... Le dernier et fol espoir que j'avais malgré moi conservé

en la voyant veuve et libre s'évanouit: la raison me vint avec l'âge;

oubliant mon malheureux amour, je ne songeai plus qu'à me dévouer à

Victoria et à son enfant. Simple cavalier dans l'armée, je servais de

secrétaire à ma soeur de lait; souvent elle me confiait d'importants

secrets d'État, et parfois me chargeait de messages de confiance.

J'apprenais à Victorin à monter à cheval, à manier la lance et l'épée;

je le chéris bientôt comme mon fils: on ne pouvait voir un plus aimable,

un plus généreux naturel. Il grandit ainsi au milieu des soldats, qui

s'attachèrent à lui par les mille liens de l'habitude et de l'affection.

À quatorze ans, il fit ses premières armes contre les Franks, devenus

pour nous d'aussi dangereux ennemis que l'avaient été les Romains... Je

l'accompagnai: sa mère, à cheval, entourée d'officiers, resta, en vraie

Gauloise, sur une colline d'où l'on découvrait le champ de bataille où

combattait son fils... Il se comporta bravement et fut blessé. Ainsi

habitué jeune à la vie de guerre, de grands talents militaires se

développèrent en lui: intrépide comme le plus brave des soldats, habile

et prudent comme un vieux capitaine, généreux autant que sa bourse le

lui permettait, gai, ouvert, avenant à tous, il gagna de plus en plus

l'attachement de l'armée[B], qui partagea bientôt son adoration entre

lui et sa mère... Vint enfin le jour où la Gaule, déjà presque

indépendante, voulut partager avec Rome le gouvernement de notre pays;

le pouvoir fut alors divisé entre un chef gaulois et un chef romain:

Rome choisit _Posthumus_, et nos troupes acclamèrent d'une voix Victorin

comme chef de la Gaule et général de l'armée. Peu de temps après, il

épousa une jeune fille dont il était aimé... Malheureusement elle mourut

après une année de mariage, lui laissant un fils. Victoria, devenue

aïeule, se voua à l'enfant de son fils comme elle s'était vouée à

celui-ci.

Ma première résolution avait été de ne jamais me marier; cependant je

fus peu à peu séduit par la grâce modeste et par les vertus de la fille

d'un centenier de notre armée; c'était ta mère Ellèn que j'ai épousée il

y a cinq ans, mon enfant.

Telle a été ma vie jusqu'à aujourd'hui, où je commence le récit qui va

suivre... certaines réflexions de Victoria me l'ont fait écrire autant

pour toi que pour notre descendance; car si les prévisions de ma soeur

de lait, à propos de divers incidents de cette histoire, se réalisent,

ceux des nôtres qui, dans des siècles, peut-être, liront ceci,

reconnaîtront que Victoria, _la mère des camps_, avait, comme notre

aïeule _Hêna_, la vierge de l'île de Sên, et _Velléda_, la druidesse,

compagne de _Civilis_, le don sacré de prévoir l'avenir.

Ce que je vais raconter s'est passé il y a huit jours. Ainsi donc, afin

de préciser la date de ce récit pour notre descendance, il est écrit

dans la ville de Mayence, défendue par notre camp fortifié des bords du

Rhin, le cinquième jour du mois de juin, ainsi que disent les Romains,

la septième année du _principat_ de Posthumus et de Victorin en Gaule,

deux cent soixante-sept ans après la mort de Jésus de Nazareth, crucifié

à Jérusalem sous les yeux de notre aïeule Geneviève.

Le camp gaulois, composé de tentes et de baraques légères, mais solides,

avait été massé autour de Mayence, qui le dominait. Victoria logeait

dans la ville; j'occupais une petite maison à peu de distance de la

sienne.

Le matin du jour dont je parle, je me suis éveillé à l'aube, laissant ma

bien-aimée femme Ellèn encore endormie; je la contemplai un instant: ses

longs cheveux dénoués couvraient à demi son sein; sa tête, d'une beauté

si douce, reposait sur l'un de ses bras replié, tandis qu'elle étendait

l'autre sur ton berceau, mon enfant, comme pour le protéger, même

pendant son sommeil... J'ai, d'un baiser, effleuré votre front à tous

deux, de crainte de vous réveiller; il m'en a coûté de ne pas vous

embrasser tendrement, à plusieurs reprises; je partais pour une

expédition aventureuse, il se pouvait que le baiser que j'osais à peine

vous donner, chers endormis, fût le dernier. Quittant la chambre où vous

reposiez, je suis allé m'armer, endosser ma cuirasse par-dessus ma saie,

prendre mon casque et mon épée; puis je suis sorti de notre maison. Au

seuil de notre porte j'ai rencontré _Sampso_, la soeur de ma femme, et

comme elle, aussi douce que belle; son tablier était rempli de fleurs

humides de rosée, elle venait de les cueillir dans notre petit jardin. À

ma vue elle sourit et rougit de surprise.

--Déjà levée, Sampso?--lui dis-je.--Je croyais, moi, être sur pied le

premier... Mais pourquoi ces fleurs?

--N'y a-t-il pas aujourd'hui une année que je suis venue habiter avec ma

soeur Ellèn et avec vous... oublieux Scanvoch?--me répondit-elle avec un

sourire affectueux.--Je veux fêter ce jour, selon notre vieille mode

gauloise; j'ai été chercher ces fleurs pour orner la porte de la maison,

le berceau de votre cher petit Aëlguen, et la coiffure de sa mère...

Mais vous-même, où allez-vous si matin armé en guerre?

À la pensée de cette journée de fête, qui pouvait devenir une journée de

deuil pour ma famille, j'ai étouffé un soupir et répondu à la soeur de

ma femme en souriant aussi, afin de ne lui donner aucun soupçon:

--Victoria et son fils, m'ont hier soir chargé de quelques ordres

militaires à porter au chef d'un détachement campé à deux lieues d'ici,

l'habitude militaire est d'être armé pour porter de pareils messages.

--Savez-vous, Scanvoch, que vous devez faire beaucoup de jaloux?

--Parce que ma soeur de lait emploie mon épée de soldat pendant la

guerre et ma plume pendant la trêve?...

--Vous oubliez de dire que cette soeur de lait est _Victoria, la

grande_... et que Victorin, son fils, a presque pour vous le respect

qu'il aurait à l'égard du frère de sa mère... il ne se passe presque pas

de jour sans que lui ou Victoria ne vienne vous voir... Ce sont là des

faveurs que beaucoup envient.

--Ai-je jamais tiré parti de cette faveur, Sampso? ne suis-je pas resté

simple cavalier? refusant toujours d'être officier? demandant pour toute

grâce de me battre à la guerre à côté de Victorin?

--À qui vous avez deux fois sauvé la vie, au moment où il allait périr

sous les coups de ces Franks si barbares!

--J'ai fait mon devoir de soldat et de Gaulois... ne dois-je pas

sacrifier ma vie à celle d'un homme si nécessaire à notre pays?

--Scanvoch, je ne veux pas que nous nous querellions; vous savez mon

admiration pour Victoria; mais...

--Mais je sais votre injustice à l'égard de son fils,--lui dis-je en

souriant,--inique et sévère Sampso.

--Est-ce ma faute si le dérèglement des moeurs est à mes yeux

méprisable... honteux?

--Certes, vous avez raison; cependant, je ne peux m'empêcher d'avoir un

peu d'indulgence pour quelques faiblesses de Victorin. Veuf à vingt ans,

ne faut-il pas l'excuser s'il cède parfois à l'entraînement de son âge?

Tenez, chère et impitoyable Sampso, je vous ai fait lire les récits de

notre aïeule Geneviève; vous êtes douce et bonne comme Jésus de

Nazareth, imitez donc sa miséricorde envers les pécheurs. Il a pardonné

à Madeleine parce qu'elle avait beaucoup aimé; pardonnez, au nom du même

sentiment, à Victorin!

--Rien de plus digne de pardon et de pitié que l'amour, lorsqu'il est

sincère; mais la débauche n'a rien de commun avec l'amour... C'est comme

si vous me disiez, Scanvoch, qu'il y a quelque comparaison à faire entre

ma soeur ou moi... et ces bohémiennes hongroises arrivées depuis peu à

Mayence...

--Pour la beauté on pourrait vous les comparer, ainsi qu'à Ellèn, car on

les dit belles à ravir d'admiration... Mais là s'arrête la comparaison,

Sampso... J'ai peu de confiance dans la vertu de ces vagabondes, si

charmantes, si parées qu'elles soient, qui vont de ville en ville

chanter et danser pour divertir le public... lorsqu'elles ne font pas un

pire métier...

--Et pourtant, je n'en doute pas, un jour ou l'autre, vous verrez

Victorin, lui, un général d'armée! lui, un des deux chefs de la Gaule!

accompagner à cheval le chariot où ces bohémiennes vont se promener

chaque soir sur les bords du Rhin... Et si je m'indigne de ce que le

fils de Victoria a servi d'escorte à de pareilles créatures, alors vous

me répondrez sans doute:--Pardonnez à ce pécheur, de même que Jésus a

pardonné à Madeleine, la pécheresse...--Allez, Scanvoch, l'homme qui se

complaît dans d'indignes amours est capable de...

Mais Sampso s'interrompit.

--Achevez,--lui dis-je,--achevez, je vous prie...

--Non,--dit-elle après un moment de réflexion,--le temps n'est pas venu;

je ne voudrais pas hasarder une parole légère.

--Tenez,--lui dis-je en souriant,--je suis certain qu'il s'agit de

quelqu'un de ces contes ridicules qui courent depuis quelque temps dans

l'armée au sujet de Victorin, sans qu'on sache la source de ces

méchantes menteries. Pouvez-vous, Sampso... vous... avec votre saine

raison, avec votre bon coeur, vous faire l'écho de pareilles histoires?

--Adieu, Scanvoch; je vous ai dit que je ne voulais pas me quereller au

sujet de votre héros; vous le défendez envers et contre tous...

--Que voulez-vous? c'est mon faible; j'aime sa mère comme ma soeur...

j'aime son fils comme s'il était le mien. Ne faites-vous pas ainsi que

moi, Sampso? mon petit Aëlguen, le fils de votre soeur, ne vous est-il

pas aussi cher que vous le serait votre enfant? Croyez-moi... lorsque

Aëlguen aura vingt ans et que vous l'entendrez accuser de quelque folie

de jeunesse, vous le défendrez, j'en suis sûr, encore plus chaudement

que je ne défends Victorin... D'ailleurs, ne commencez-vous pas dès à

présent votre rôle de défenseur? Oui, lorsque l'espiègle est coupable de

quelque grosse faute, n'est-ce pas sa tante Sampso qu'il va trouver pour

la prier de le faire pardonner? vous l'aimez tant!...

--L'enfant de ma soeur n'est-il pas mien?

--Voilà donc pourquoi vous ne voulez pas vous marier?

--Certainement, mon frère,--répondit-elle en rougissant avec une sorte

d'embarras; puis, après un moment de silence, elle reprit:

--Vous serez, je l'espère, de retour ici vers le milieu du jour, pour

que notre petite fête soit complète?

--Mon devoir accompli, je reviendrai. Au revoir, Sampso!

--Au revoir, Scanvoch!

Et laissant la soeur de ma femme occupée à placer un bouquet dans l'un

des anneaux de la porte de notre maison, je m'éloignai en réfléchissant

à notre entretien.

Souvent je m'étais demandé pourquoi Sampso, plus âgée d'un an que Ellèn,

et aussi belle, aussi vertueuse qu'elle, avait jusqu'alors repoussé

plusieurs offres de mariage; parfois je supposais qu'elle ressentait

quelque amour caché, d'autres fois qu'elle appartenait à une de ces

affiliations chrétiennes qui commençaient à se répandre, et dans

lesquelles les femmes faisaient voeu de chasteté, comme plusieurs de nos

druidesses. Un moment aussi je me demandai la cause de la réticence de

Sampso au sujet de Victorin; puis, j'oubliai ces pensées pour ne songer

qu'à l'expédition dont j'étais chargé. M'acheminant vers les

avant-postes du camp, je m'adressai à un officier, à qui je fis lire

quelques lignes écrites de la main de Victorin. Aussitôt l'officier mit

à ma disposition quatre soldats d'élite, excellents rameurs choisis

parmi ceux qui avaient l'habitude de manoeuvrer les barques de la

flottille militaire destinée à remonter ou à descendre le Rhin pour

défendre au besoin notre camp fortifié. Ces quatre soldats, sur ma

recommandation, ne prirent pas d'armes; moi seul étais armé. En passant

devant un bouquet de chênes, je leur fis couper quelques branchages,

destinés à être placés à la proue du bateau qui devait nous transporter.

Nous arrivons bientôt sur la rive du fleuve; là étaient amarrées

plusieurs barques réservées au service de l'armée. Pendant que deux des

soldats placent à l'avant de l'embarcation les feuillages de chêne dont

je les avais munis, les deux autres examinent les rames d'un oeil

exercé, afin de s'assurer qu'elles sont en bon état; je me mets au

gouvernail, nous quittons le bord.

Les quatre soldats avaient ramé en silence pendant quelque temps,

lorsque le plus âgé des quatre, vétéran à moustaches grises, me dit:

--Il n'y a rien de tel qu'un _bardit_ gaulois pour faire passer le temps

et manoeuvrer les rames en cadence; on dirait qu'un vieux refrain

national répété en choeur rend les avirons moins pesants. Peut-on

chanter, ami Scanvoch?

--Tu me connais?

--Qui ne connaît dans l'armée le frère de lait de la _mère des camps_?

--Simple cavalier, je me croyais plus obscur.

--Tu es resté simple cavalier malgré l'amitié de notre Victoria pour

toi; voilà pourquoi, Scanvoch, chacun te connaît et chacun t'aime.

--Vrai, tu me rends heureux en me disant cela. Comment te nommes-tu?

--Douarnek.

--Tu es Breton?

--Des environs de Vannes.

--Ma famille aussi est originaire de ce pays.

--Je m'en doutais, car l'on t'a donné un nom breton. Eh bien, ce

_bardit_, peut-on le chanter, ami Scanvoch? Notre officier nous a donné

l'ordre de t'obéir comme à lui; j'ignore où tu nous conduis, mais un

chant s'entend de loin, surtout lorsqu'il s'agit d'un bardit national

entonné en choeur par de vigoureux garçons à larges poitrines... Or

peut-être ne faut-il pas attirer l'attention sur notre barque?

--Maintenant, tu peux chanter... plus tard... non.

--Alors, qu'allons-nous chanter, enfants?--dit le vétéran en continuant

de ramer, ainsi que ses compagnons, et tournant seulement la tête de

leur côté, car, placé au premier banc, il me faisait face.--Voyons...

choisissez...

--Le bardit des marins,--dit un des soldats.

--C'est bien long, mes enfants,--reprit Douarnek.

--Le bardit du _chef des cent vallées_?

--C'est bien beau,--reprit Douarnek;--mais c'est un chant d'esclaves

attendant leur délivrance, et par les os de nos pères!... nous sommes

libres aujourd'hui dans la vieille Gaule!

--Ami Douarnek,--lui dis-je,--c'est au refrain de ce chant d'esclaves:

--_Coule, coule, sang du captif!_

--_Tombe, tombe, rosée sanglante!_

Que nos pères, les armes à la main, ont reconquis cette liberté dont

nous jouissons.

--C'est vrai, Scanvoch... mais ce bardit est long, et tu nous as

prévenus que nous devions bientôt rester muets comme les poissons du

Rhin.

--Douarnek,--reprit un jeune soldat,--si tu nous chantais le bardit

d'Hêna, la vierge de l'île de Sên...? Il me fait toujours venir les

larmes aux yeux; car c'est ma sainte, à moi, cette belle et douce Hêna,

qui vivait il y a des cents et des cents ans!

--Oui, oui,--reprirent les trois autres soldats--chante-nous le bardit

d'Hêna, Douarnek; ce bardit prophétise la victoire de la Gaule... et la

Gaule est victorieuse aujourd'hui!

Moi, entendant cela, je ne disais rien; mais j'étais ému, heureux, et je

l'avoue, fier, en songeant que le nom d'Hêna, morte depuis plus de trois

cents ans, était resté populaire en Gaule comme au temps de mon aïeul

Sylvest, et allait être chanté.

--Va pour le bardit d'Hêna,--reprit le vétéran,--j'aime aussi cette

sainte et douce fille, qui offre son sang à Hésus pour la délivrance de

la Gaule; et toi, Scanvoch, le sais-tu ce chant?

--Oui... à peu près... je l'ai déjà entendu...

--Tu le sauras toujours assez pour répéter le refrain avec nous.

Et Douarnek se mit à chanter d'une voix pleine et sonore qui, au loin,

domina le bruit des grandes eaux du Rhin:

«Elle était jeune, elle était belle, elle était sainte.

Elle a donné son sang à Hésus pour la délivrance de la Gaule!

Elle s'appelait Hêna! Hêna, la vierge de l'île de Sên.

--Bénis soient les dieux, ma douce fille,--lui dit son père Joel, le

brenn de la tribu de Karnak,--bénis soient les dieux, ma douce fille,

puisque te voilà ce soir dans notre maison pour fêter le jour de ta

naissance!

»--Bénis soient les dieux, ma douce fille,--lui dit sa mère

Margarid,--bénie soit ta venue! Mais ta figure est triste?

»--Ma figure est triste, ma bonne mère; ma figure est triste, mon bon

père, parce qu'Hêna, votre fille, vient vous dire adieu et au revoir.»

«--Et où vas-tu, chère fille? Le voyage sera donc bien long? Où vas-tu

ainsi?

»--Je vais dans ces mondes mystérieux que personne ne connaît et que

tous nous connaîtrons, où personne n'est allé et où tous nous irons,

pour revivre avec ceux que nous avons aimés.»

Et moi et les rameurs, nous avons repris en choeur:

«Elle était jeune, elle était belle, elle était sainte.

Elle a donné son sang à Hésus pour la délivrance de la Gaule!

Elle s'appelait Hêna, Hêna, la vierge de l'île de Sên.»

Douarnek continua son chant:

«Et entendant Hêna dire ces paroles-ci, bien tristement se regardèrent

et son père et sa mère, et tous ceux de sa famille, et aussi les petits

enfants, car Hêna avait un grand faible pour l'enfance.

»--Pourquoi donc, chère fille, pourquoi donc déjà quitter ce monde, pour

t'en aller ailleurs sans que l'ange de la mort t'appelle?

»--Mon bon père, ma bonne mère, Hésus est irrité, l'étranger menace

notre Gaule bien-aimée. Le sang innocent d'une vierge, offert par elle

aux dieux, peut apaiser leur colère...

»--Adieu donc, et au revoir, mon bon père, ma bonne mère! Adieu et au

revoir, vous tous, mes parents et mes amis! Gardez ces colliers, ces

anneaux en souvenir de moi; que je baise une dernière fois vos têtes

blondes, chers petits! adieu et au revoir! Souvenez-vous d'Hêna, votre

amie; elle va vous attendre dans les mondes inconnus.»

Et moi et les rameurs nous avons repris en choeur, au bruit cadencé des

rames.

«Elle était jeune, elle était belle, elle était sainte! Elle a offert

son sang à Hésus pour la délivrance de la Gaule! Elle s'appelait Hêna,

Hêna, la vierge de l'île de Sên.»

Douarnek continua le bardit:

»--Brillante est la lune, grand est le bûcher qui s'élève auprès des

pierres sacrées de Karnak; immense est la foule des tribus qui se

pressent autour du bûcher.

»--La voilà! c'est elle! c'est Hêna!... Elle monte sur le bûcher, sa

harpe d'or à la main, et elle chante ainsi:

»--Prends mon sang, ô Hésus! et délivre mon pays de l'étranger! Prends

mon sang, ô Hésus! pitié pour la Gaule! Victoire à nos armes!--Et il a

coulé, le sang d'Hêna!

»--Ô vierge sainte! il n'aura pas en vain coulé, ton sang innocent et

généreux! courbée sous le joug, la Gaule un jour se relèvera libre et

fière, en criant comme toi--victoire à nos armes! victoire et liberté!»

Et Douarnek, ainsi que les trois soldats, répétèrent à voix plus basse

ce dernier refrain avec une sorte de pieuse admiration:

«--Celle-là qui a ainsi offert son sang à Hésus, pour la délivrance de

la Gaule!

Elle était jeune, elle était belle, elle était sainte.

Les mystères du peuple, Tome III Histoire d'une famille de prolétaires à travers les âges · 第 14 / 39 题