AU ROY.

Sire, à la dellibération, que j'avois, d'aller trouver la Royne

d'Angleterre sur ce que le Sr de Sabran m'avoit apporté, il m'y est

encores venue nouvelle occasion, par la dépesche suyvante, que j'ay

cependant receue de Vostre Majesté, du VIIIe de ce moys, de laquelle

j'ay faict de tout ung avec la première; et n'ay séparé les poinctz de

l'une ny de l'aultre, sinon par l'ordre que je les ay trouvez en

icelles, qui y sont si bien et si distinctement comprins, qu'il n'a

esté besoing d'y adjouxter du mien que seulement ce que j'ay estimé à

propos pour les faire bien prandre à la dicte Dame.

Laquelle m'a respondu, quant au premier, qu'elle avoit ung singulier

playsir que ses ambassadeurs vous eussent bien signiffié la droicte

intention, qu'elle a, à la commune paix d'entre Voz Majestez, et à

celle particulière de vostre royaulme; et qu'elle vous prie, Sire, de

croyre que, quant au debvoir de persévérer en vostre amytié, et à

desirer le bien et establissement de voz affaires, qu'elle y est si

parfaictement disposée que nul du monde ne le sçauroit estre

davantaige; et que vous cognoistrez qu'elle l'a desjà ainsy monstré

par effectz, quant plusieurs choses, de celles qui ont passé despuys

trois ans, vous seront mieulx cogneues qu'elles ne le sont à présent;

et qu'elle vous promect, pour l'advenir, qu'il ne sortyra, de son

costé, occasion aulcune, par où vostre dicte amytié puysse estre

offancée, pourveu que vous ne veuillez poinct offancer la sienne;

qu'elle avoit grande occasion de vous remercyer de ce qu'il vous avoit

pleu fort favorablement licencier l'ung de ses ambassadeurs, et

recepvoir avec mesme faveur l'aultre, et de ce, encores, qu'avez

commancé de faire honorer grandement milord Boucart à Callais, à

Bolloigne et à Montrueil; dont il luy avoit escript le bon trettement

qu'on luy avoit faict en ces trois villes, et que Vostre Majesté aussi

ne trouveroit en eulx, s'ilz ne veulent estre traystres à elle et

désobéyssans à ses commandemens, que toute disposition de vous honorer

et servyr, et vous complayre en tout ce qu'il leur sera possible; que

la nouvelle que je luy apportois de la malladye de la Royne, à ceste

heure qu'elle guérissoit et alloit en amandant, n'estoit si facheuse à

ouyr, comme si je la luy eusse dicte, quant elle estoit en dangier,

dont elle prioyt Dieu pour sa convalescence, comme pour la sienne

propre; et que Dieu vous avoit vollu tempérer à toutz deux, par ce

petit ennuy, le grand ayse de vostre mariage, affin de le vous randre

meilleur et de plus de durée cy après; qu'encor que le sacre et

couronnement d'elle, et son entrée fussent remiz à une aultre foys,

et que ceulx, qu'elle a envoyez par dellà, ne puyssent voir toutz les

triomphes qu'ilz s'attandoient, elle toutesfois ne vouldroit avoir

différé davantaige la conjoyssance de voz nopces, ny de la venue de la

Royne, pour ne deffaillir à ce que, non moins de son affection que de

son debvoir, elle estimoit estre tenue en cella; au demeurant, qu'elle

demeuroit très contante et bien satisfaicte de la responce, que vous

luy faisiez sur les choses d'Yrlande, et encores plus de ce qu'elle

s'asseuroit que Vostre Majesté l'accomplyroit ainsy par oeuvre, comme

elle avoit desjà entendu que, sur ce que Mr le cardinal de Lorrayne et

Mr le Nunce et l'arsevesque de Glasco avoient naguières proposé à

Monsieur, frère de Vostre Majesté, de faire une entreprinse au dict

pays, il avoit esté si vertueulx et si sage, qu'il n'y avoit vollu

entendre, ny Voz Majestez Très Chrestiennes y prester l'oreille, dont

ne vouloit obmettre de vous en remercyer toutz trois de tout son

cueur; mais pourtant elle n'avoit vollu ottroyer de saufconduict au

dict arsevesque de Glasco, bien que la Royne d'Escosse le luy eust

fort instantment faict demander par l'évesque de Ross; car avoit

opinion que c'estoit plus pour venir interrompre le tretté que pour

l'advancer; et que, estant le comte de Morthon prest à arriver dans

peu d'heures, l'on procèderoit incontinent au dict tretté avec le plus

d'expédition que faire se pourroit.

Je luy ay seulement répliqué, Sire, quant à l'entreprinse, qu'elle

disoit avoir esté proposée à Monsieur, si elle sçavoit à la vérité que

cella fût vray, et m'ayant soubdainement respondu que _ouy_, tant

certainement que mesmes elle avoit par escript le mesmes propos, qui

luy en avoit esté tenu, j'ay suyvy à luy dire qu'elle prînt bien

garde que cella ne procédast de quelque mauvaise boutique pour cuyder

luy en mettre la jalouzie dans le cueur, car Mr le cardinal estoit ung

si prudent et si advisé seigneur en ses conseilz, qu'à peyne en avoit

il miz ung tel en avant à Monsieur, en temps de si bonne paix;

néantmoins, commant que la chose allât, elle voyoit que Vostre Majesté

faisoit ung grand fondement de la parolle, que luy aviez donnée, de

désister de toute entreprinse d'armes, jusques à ce que le traicté fût

achevé, et que vous faisiez aussi pareil estat de celle que vous aviez

d'elle, pour la liberté et restitution de la Royne d'Escosse; dont je

la suplyois qu'elle y vollust meintenant mettre le desiré effect, que

Vostre Majesté attandoit de sa bonté et de sa promesse.

Elle m'a respondu qu'elle voyoit bien que Vostre Majesté ne pourroit

jamais oublyer cest affaire, parce qu'il y en avoit assés qui le vous

recordoient, et qu'elle espéroit qu'il s'acommoderoit bientost, non

sans qu'on se mouquast assés par tout le monde d'elle, d'estre si

indulgente et facille envers celle qui l'a infinyement offancée; qu'au

reste elle recepvoit ung singulier playsir d'entendre que Vostre

Majesté eust une si vertueuse et si droicte intention à la réunyon de

l'esglize, comme je le luy asseuroys, qui ne pourroit estre que cella

n'admenast ung grand bien à la Chrestienté, et qu'elle vous y

correspondroit de sa part, avec telle affection et promptitude, comme

vous le pourriez desirer; qui pourtant vous prioyt de persévérer en ce

sainct propos, et ne vous laysser persuader à ceulx qui vous y

vouldroient proposer les armes.

Et ainsy me suys gracieusement licencié de la dicte Dame, mais j'ay

comprins despuys, par aulcuns propos du secrétaire Cecille, qu'elle

avoit heu ung singulier playsir que Vostre Majesté n'a advoué les

choses d'Yrlande, parce qu'elle a envoyé pour surprendre ce qui s'y

trouvera de Bretons et estrangiers pour les chastier. La dicte Dame a

faict dépescher lettres à toutes ses provinces pour convoquer ung

parlement, au deuxiesme jour d'avril prochain, en ceste ville de

Londres, avec secret mandement de n'eslire aulcun depputé, qui ne soit

déclairé protestant. Elle estime que la tenue d'icelluy ne sera que de

dix jours, dedans lesquelz elle espère avoir obtenu ce qu'elle

prétend, de quelque subvention de deniers; d'un decrect sur les biens

et personnes des fugitifz; et sur quelque reiglement plus estroict en

leur religion; qui sont les trois poinctz pour lesquelz l'assemblée se

faict. Les commissaires de Flandres ne sont encores venuz, mais l'on

me vient d'advertyr que le comte de Morthon est tout meintenant

arrivé. Sur ce, etc. Ce XXIIIe jour de febvrier 1571.

Correspondance Diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Troisième · 第 236 / 318 题